XXIV
« Qu'est-ce qui sent du plaisir en nous ? Est-ce la main ? Est-ce le bras? Est-ce la chair? Est-ce le sang? On verra bien qu'il faut que ce soit quelque chose d'immatériel (2). »
c( Nous souhaitons la vérité et ne trouvons en nous qu'incertitude. Nous recherchons le bonheur et ne trouvons que misère et que mort. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes effondrés (3). » On a reconnu la preuve sentimentale de l'immortalité de l'âme, telle que l'a développée Jouffroy. Mise en forme d'argument, elle a peut-être mérité les critiques un peu crues de M. Taine(4). Elle n'en reste pas moins, par sa seule exposition et sans conclure, une des plus puissantes raisons de croire qu'ait jamais données un philosophe. S'il en est ainsi dans un ordre où le sentiment n'a pas de droits reconnus, quelle efiicacité n'aura-t-elle pas, là où le sentiment est certitude ?
(1) Pensées, art. viii, 2.
(2) Pascal, iirf. de Port-Royal, cli. .\xiii, 2. — L'original de cette pensée n'existe plus. Il est Lien peu probable que Port-Royal l'eiit inventée; •l'autre part, elle a un air tout pascalien.
(3) Pensées, art. vui, 10.
(4) Dans ses Philosophes français du XIX" siècle.
« Deux choses instruisent l'honinie de toute sa nature, Vinstinct et l'expérience. — Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève. — Notre insti^ict nous fait sentir qu'il faut chercher notre bonheur hors de nous. » C'est donc la lumière naturelle qui nous donne la connaissance et de nous-mêmes et de la morale, et « c'est sur ces connaissances du cœur et de l'rnstmct qu'il faut que la raison s'appuie et qu'elle y fonde tout son discours. » Aussi est-il bien juste de dire que « tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment (1). >•>
11 n'est pas besoin maintenant de longs discours pour expliquer comment Pascal a pu s'abstenir de raisonnemens métaphysiques dans un sujet en apparence métaphysique. Il n'a pas voulu prouver par des raisons naturelles l'immortalité de l'àme et l'existence de Dieu ; et cependant nous le voyons appeler la nature à nous découvrir l'âme et à nous découvrir Dieu. Ce sont en somme les mêmes preuves, mais ce ne sont pas les mômes démonstrations. La grande dilTérence est que Pascal, pour convaincre Thomme, l'ao commode à la vérité, tandis que les philosophes accommodent la vérité à l'homme. Dès lors Pascal n'a qu'à montrer la vérité là où les autres doivent la démontrer ; la doctrine n'a plus besoin d'être éclaircie à 1 âme subtilisée (2). Un des approbateurs de la première édition des Pensées^ M. de Ribeyran, archidiacre de Comminges, a nettenient aperçu, sans peut-être en bien démêler les causes , cette condition particulière de l'Apologie qu'il avait à juger. .le ne résiste pas au plaisir d'en donner son sentiment :
(1; Pensées, art. i. 10 liis ; ait. Ii, i ; ait. vili, .'!; art. viii. G; art. vji, '*.
(2) Aussi Pascal ne coimail-il pas i)lns la ri'l'ntation (|U0 la iltMiiDiistration. — V. IIavet, t. I, p. 7, 11. 4. " Il est aussi aiisuiiie qu'impie de nier que l'homme est composé de deux parties de différente nature, d'âme et de corps. » Cette pensée est barrée dans le manuscrit : elle n'en conserv.pas moins toute sa valeur relativement à notii> nbjet.
V. J'ai lu avec admiration ce livre posthume de M. Pascal. 11 semble que cet homme incomparable, non seulement voit, comme les anges, les conséquences dans leurs principes, mais qu'il nous parle, comme ces purs esprits, par la seule direction de ses pensées. Souvent un seul mot est un discours tout entier. Il fait comprendre tout d'un coup à ses lecteurs ce qu'un autre aurait bien de la peine d'expliquer par un raisonnement fort étendu. Et tant s'en faut que nous devions regretter qu'il n'ait pas terminé son ouvrage, que nous devons remercier au contraire la Providence divine de ce qu'elle l'a permis ainsi. Comme tout y est pressé, il en sort tant de lumières de toutes parts qu'elles font voir à fond les plus hautes vérités en elles-mêmes, qui peut-être auraient été obscurcies par un plus long embarras de paroles. Mais si ces pensées sont des éclairs qui découvrent les vérités cachées aux esprits dociles et équitables, ce sont des foudres qui accablent les libertins et les athées. » J'en sais qui ont vu là de la rhétorique. Pour ceux qui ont pénétré dans les Pensées à quelque profondeur, ce jugement (je ne parle pas de la dernière phrase) est la précision et la vérité même. J'aurais voulu citer encore les premières pages du discours de Filleau de la Chaise ; elles sont belles et pénétrantes. Mais j'ai craint d'être long et j'y renvoie les amis de Pascal.
Et le septicisme, me demande-t-on, que n'en parlez-vous? J'attends de le voir pour en parler. Je suis allé là où on m'avait dit que je le trouverais et je ne l'ai pas rencontré. La nature même des régions que nous venons de parcouriià sa recherche nous interdisait de l'y rencontrer. En constatant son absence, je fais tout ce que j'ai à faire.