‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'accommodation de la méthode a la nature

DE la chose a prouver.

Sommaire. — Pascal juge l'autorité compatible avec la raison. — L'homme recherche un libérateur. — Les erreurs des philosophes et des fausses religions. — Marques de la vraie religion. — La morale enseignée dans les livres saints est divine. — Les faits prouvent la divinité de la religion chrétienne.— Des miracles ; qu'ils sont fondement et qu'ils peuvent être vérifiés. — Analyse de la méthode que Pascal emploie pour prouver la religion. — Des objections qu'il a faites luimême à sa démonstration. — Justilication en logique du mépris de Pascal ppvir la philosophie.

Il faut examiner maintenant quelle démonstration comporte la religion chrétienne. La seule entreprise d'en prouver la vérité implique déjà la reconnaissance des droits de la raison.

Au point de vue de l'esprit, la religion est une explication. Mais il est visible que cette explication ne doit pas être semblable à celles que donne la philosophie ; car alors, elle serait elle-même inutile ou au moins superflue. J^n effet, là où la philosophie s'arrête et se tait ou parle sans savoir, la religiqn sait et instruit les hommes, pomment possède t-elle une science supérieure à l'humanité ? C'est qu'elle est révélée de Dieu et parle au nom du Toul-Puissant. Cette origine céleste, en lui conimuni(|uanl rinlaillibilitc de son auteur, nous impose à son égai'd les repects que nous devons à Dieu même. i\ous n'avons pas à la discuter, nous n'avons qu'à la recevoir. Il faut la croire parce qu'elle parle et non parce qu'elle a raison. C'est ce qu'on appelle l'autorité. La

révélation ; dit-on, est miracle, par conséquent au-dessus de notre esprit. Nous perdrions notre temps, en cherchant à la comprendre, comme nous offenserions Dieu en lui demandant des raisons. Donc, imposons silence à notre raison et croyons. Aux yeux de Pascal, ce n'est pas là croire, c'est être crédule.

Les sceptiques théologiens ne se doutent pas, comme, avec des moyens très raffinés, leur tentative est au fond naïve et faite pour tourner contre eux. Démontrez à quatre hommes en différens pays que leur raison né saurait leur enseigner tout ce qu'il importe de savoir pour vivre ; persuadez-leur qu'ils doivent remettre à une autorité religieuse le soin de les conduire ; vous aurez fait un catholique à Home, un protestant à Genève, un mahométan à La Mecque, un boudhiste à Colombo. L'admirable résultat ! On aura beau s'en défendre et soutenir comme Huet contre saint Augustin (1), que le consentement n'est pas nécessaire à la foi, la croyance suppose un examen antérieur et après cet examen un consentement. A moins de me procurer une révélation personnelle, comment veut-on que je croie à ce que je ne connais pas ? Il faudra donc m'instruire des religions, qui prétendent posséder l'autorité à laquelle je dois m'abandonner. Que ferai-je alors ? Pour rester dans la logique du scepticisme théologique, n'ayant aucune raison de choisir l'une plutôt que l'autre, j'en prendrai une au hasard, ou, pour être plus sûr d'avoir la ])()ime, je les embrasserai toutes, si encore le système ne m'interdit pas comme trop subtil ce calcul vulgaire de pi-udence pratique. Pour qui veut s'en tenir à l'autorité sans autre fondement, cette conséquence ridicule est inévitable. Pascal ne s'y est pas trompé. « Je vois plusieurs religions contraires , et partant toutes ftiusses, excepté une. Chacune veut être crue par sa propre

il) Tvailr pliiliistijiltiipie flr In i'nihhixfti; de l'Ksjn-il Imiiinni, I. III. ch. XV.

autorité, et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là dessus ; chacun peut dire cela ; chacun peut se dire prophète (^). »

II y a dans toute révélation un fait divin et un fait humain. Dieu se communique à l'homme ; voilà le miracle. L'homme reçoit la communication de Dieu et la transmet ; voilà le fait humain, qui, en tant que tel, est soumis h notre appréciation. Parmi toutes les religions révélées ou prétendues révélées, puisqu'il nous faut choisir, ce rhoix entraine une comparaison, et cette comparaison comporte une série de jugeinens sur chacune d'elles. Si donc on ne peut démontrer directement qu'une religion est vraie, on peut du moins vérifier si elle est révélée, non pas en prouvant l'action du révélateur, mais en montrant que le rapport du témoin ne saurait être mis en doute. « Si Dieu s'est de tout temps communiqué aux hommes, c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la tradition C-^). » Mais pour en contrôler le témoignage, à quel pouvoir aura-t-on recours \' Ce n'est pas à la foi qui est d'un autre ordre. Il faudra bien s'en remettre à la raison. Voilà donc la raison à la base de la religion.

Elle n'y pénètre pas pourtant et n'y saurait pénétrer. Celui qui cherche une religion révélée est celui à qui la nature n'a point donné de lumière. C'est donc qu'il attend un secours surnaturel, qui par conséquent dépasse la raison. En aucun cas toutefois, selon Pascal, les vérités que la religion enseignera ne devront être contraires à la raison, a La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au dessus, non pas contre (3). » Une religion sera donc vraie, qui par ses signes et sa .sagesse (4) aura mérité notr-e créance. Mais ici s'arrête le rôle

(1) Pensées, art. xi, 8.

(2) Ibidem, art. xiv, 4.

(3) Ibidem, art. xiii, 8. — C'est une loi qii'Huot lui-même pose. V, Ain. quœst. de concordia rationis et jkJei. 1. I. di. iv. s. 3.

(4) V. Pensées, art. xxv, 50.

de la raison. Quand elle aura reçu ces satisfactions, quand par ses clartés naturelles elle aura reconnu l'authenticité du témoignage de l'action divine et le caractère de la sagesse divine, elle se démettra de ses pouvoirs par un acte souverainement raisonnable et se reposera sciemment (< sur ce principe immobile que Dieu ne peut induire en erreur (t). » Pascal a insisté vivement dans plusieurs pensées sur ce fondement raisonnable de la foi. Tl l'a tait en se couvrant de l'autorité de Saint Augustin. Mais à défaut de l'oracle de Port-Royal, l'expérience l'aurait instruit. Nul autre moyen ne s'offre de persuader la religion ; car <( la raison ne se soumettrait jamais si elle ne Jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre (2). » Il est facile en théorie de dire à l'honnne : Etouffez votre raison. Mais en pratique, autant vaudrait lui conseiller de vivre en retenant son souffle. II est des violences que la nature ne souffre pas ; on la tempère, on essaierait en vain de la changer ; et quand on. veut la contredire, il faut d'abord se plier à sui\Te ses voies. (.( Si on soumet tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux et de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule (3). » Qui donc disait que la religion de Pascal avait pour vestibule le doute? Pascal ne rend-il pas à la raison le plus solennel hommage qu'un tel chrétien pouvait lui accorder, en l'appelant à vérifier la religion, à en autoriser l'autorité? C'est sur ce principe libéral et humain de condescendance

(1) Pascal.. M. il.- l'oit-lînyal. .li xvii. 7.

(2) Pensées, art. xiir, '^.

1.3) Ibidem, art. xiii,3. — V. IJayli;, Pensée^ diverses écrites à un Docteur de Sorbnnne à l'occasion de la Comète, etc.. % 8. «Vous (^tes accoutumé par votre caractère de tliéologien à ne pins raisonner, dés que vous croyez qu'il y a du mystère, ce qui est une docilité foit louable, mais qui ne laisse pas quelquefois par le trop détendue qu'on lui donne, d'empiéter sur les droits de Ir» raison, comme l'a (mt h\ot\ remarqué M. Pascal. » E*' en note, Bayl(^ renvoie au rli. v de ri'difiiMi dr INul-Iioval. d'on nmi-; avons |iris les frajîmi'n-- cili'-; plus liani

envers l'esprit qu'il fonde sa démonstration. Il en a résumé le sens dans un discours qu'il prête à la Sagesse de Dieu, et où sont nettement délimités les droits dont la raison doit garder la possession, comme les devoirs qu'elle doit s'imposer de remplir, sans autre contrainte que d'elle-même :

« Je n'entends pas que vous soumettiez votre créance à moi sans raison et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends point aussi vous rendre raison de toutes choses, et, pour accorder ces contrariétés, j'entends vous faire voir clairement, par des preuves convaincantes, des marques divines en moi, qui vous convainquent de ce que je suis et m'attirent autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser ; et qu'ensuite vous croyiez sciemment les choses que je vous enseigne, quand vous n'y trouverez autre sujet de les refuser, sinon que vous ne pouvez pas vous-même connaître si elles sont ou non (1). »

Cette constatation a tellement d'importance qu'il faut encore présenter quelques fragmens de Pascal sur ce sujet :

« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la dépassent. Elle n'est que faible, si elle ne va jusqu'à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles? » (Art. XIII, 1.)

« Soumifsion. Il faut savoir ^douter où il faut, assiu-er où il faut en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n'entend pas la force de la raison. Il y [en] a qui faillent contre ces

(i) Pensées, art. xii, 5. — La pensée de Pascal est très-bien éclaircie pur ce passage de Duguet. où Pascal est visiblement imité. La raison y parle ainsi à l'homme : « Écontez un maître qui mest supérieur et nécoutez que lui. C'est par mon ordre que vous me quittez et c'est une lumière qui vous conduit à une autre. Il est juste que je sache si c'est Dieu qui révèle ses volontés et ses mystères, pai'ce que je ne dois croire que lui et ne me fier qu'à sa vérité ; mais quand je suis certain que c'est lui qui parle, je n'ai plus qu'à l'i conter et à me taire. " V. DufiUET. Pfincipes de la foi, ch. 1.

trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre, ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger. » (Art. XIII, 2.)

« Soumission et usage de la raison, en quoi consiste le vrai christianisme. » (Art. XIII, 2 bis.)

« Deux excès ; exclure la raison, n'admettre que la raison. » (Art. XIII, 7.)

« Il n'y a rien de si conforme à la raison «[ue ce désaveu de la raison (0 . -)

J'ai terminé à dessein ma citatio]i par cette remarquable pensée, qui résout une apparente antinomie, dont on a plus d'une fois abusé. Un philosophe a pu dire, sans provoquer de contestation, que l'acte su[)réme de la liberté était de se donner. De même quand la raison, tous motifs examinés, légalement et loyalement, sans autre vue que de se satisfaire, s'est substitué un ]'emplaçan1, le caractère raisonnable que porte sa détermination, persiste dans l'accomplissement de l'acte, et son obéissance' même, suivant le mot fameux, demeure raisonnable. Obsequiimi rationabile.

Ces principes reconnus, nous avons à rechercher comment Pascal les ai)plique dans sa démonstration. Supposons que nous sommes son interlocuteur et suivons le progrès de son raisonnement.

L'homme, lassé pai- la recherche de la vérité et du vrai bien, tend les bras vers un libérateur, dont il ignore le nom et la qualité, mais dont il sent confusément l'existence. Les philosophes l'attirent d'abord, quand il les voit se vanter de posséder la sagesse. Mais après avoir passé en revue toutes les sectes et demandé des comptes à toutes les écoles, il est en proie à la n)ème incertitude, comme au même désespoir.

Page 1