‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 7 sur 26 · I I II · texte numérisé non relu

I I II

(2) Pensées, •ni . xin. (V — V. art. .Kxv. 46; ait. .viii. à bis^.

Les dogmati sites enflent sa raison au delà de sa capacité naturelle ; les pyrrhoniens la réduisent à néant. Les stoïciens lui inspirent une })résomption incompatible avec ses misères ; les épicuriens lui recommandent une bassesse bestiale, conti'e la(iuelle proteste le sentiment qu'il a de sa grandeur (1). En un mot, dans le domaine de la logique et de la morale, les philosophes n'ont vu qu'un côté de l'homme ; et, s'y portant de toutes leurs forces, ils n'ont su qu'entretenir une de nos maladies, le doute ou l'assurance d'une part, d'autre part la concupiscence ou l'orgueil. ]\s sont donc impuissans et à nous instruire et à nous guérir. Restent les religions, qui toutes sauf la païenne, se vantent d'être le verbe de Dieu et de taire connaître ;i l'homme sa vraie nature et son vrai bien. Toutes aussi revendiquent pour elles l'autorité ; toutes exigent que l'homme les croie sur leur propre parole. Comment les départager? Leur seule affirmation ne suffit point à Pascal ; l'accepter sans examen serait superstition : « Qui rend témoignage de Mahomet '? Lui-même. Jésus-Christ veut que son témoignage ne soit rien. — Mahomet, sans autorité. Il faudrait donc que ses raisons fussent bien puissantes, n'ayant que leur propre force. Que dit-il donc ? qu'il faut le croire (2). » On le voit, l'autorité à laquelle Pascal entend se soumettre tout entier, ne saurait le conquérir en se i-ecommandant elle-même. Si elle prétendait ainsi s'imposer, elle serait force, non justice ; et la vraie religion doit être juste. Mais d'où nous vient cette pensée qui impose à l'autorité, avant de l'accepter et pour l'accepter, des conditions préalables. D'où '? sinon de la raison ou du sentiment, comme il plaira ; en tout cas de nos lumières naturelles (3). Tel est en effet le caractère de notre soumission ; jusqu'au

(!) Pensées, art. xii, 2, 11, 17.

{2) Ibidem, art. xxv, 45; art. xix, 7 bis.

i3) V. S.MNT .Arcir.sTiN, traduit par Arnauld, Traité de la véritable re-

moment où elle se consommera, l'esprit est tout et l'autorité rien, pour qu'ensuite l'autorité soit tout, et rien l'esprit. Avant même d'examiner les preuves humaines des différentes révélations, telles que la tradition peut les fournir, Pascal s'est formé une idée des conditions que toute religion doit remplir, sinon pour être déclarée définitivement vraie, au moins pour paraître telle et mériter une information plus complète. Si une religion est reconnue conforme à cette règle, ce sera seulement un préjugé en sa faveur ; mais celles qui n'y conviendront pas, seront par cette unique épreuve convaincues de fausseté et mises hors de champ :

(( La vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune ne l'a ordonné ; la nôtre l'afail. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et l'impuissance ; la nôtre Ta fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes ; l'un est la prière. Nulle religion n'a demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre. » (Art. XI, 1.)

« Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne, et qu'il y a quelque grand principe de grandeur en l'homme, et qu'il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu'elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés. 11 faut que, pour rendre l'homme heureux, elle lui montre ({u'il y a un Dieu ; qu'on est obligé de l'aimei' ; que notre vraie félicité est d'être en lui, et notre unique mal d'être séparé de lui ; (ju'ellé reconnaisse ({uo nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l'aimer ; et qu'ainsi nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu, et nos concupiscences nous en dé-

ligion, ch. xxiv. « Il faut reconnaître néanmoins qu'en suivant lautorité' on ne laisse pas de suivre en quelque sorte la raison lorsque l'on considère A qui il f;uit croire. » — V. Ibid. ch. xxv.

tournant, nous sommes pleins d'injustice. 11 faut qu'elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien ; il faut qu'elle nous enseigne les remèdes h ces impuissances, et les moyens d'obtenir ces remèdes. Q'on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse. (Art. XII, 1.) »

« Il faudrait que la véritable religion enseignât la grandeur, la misère, portât à l'estime et au mépris de soi, à l'amour et à la haine. » (Art. XXIV, 9 bis.)

« Toute religion est fausse, qui, dans sa foi, n'adopte pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui dans sa morale n'aime pas un seul Dieu comme objet de toutes choses. » (Art. XXIII, 4.)

Sur :;e fondement, qui lui même repose sur la raison. Pascal institue sa démonstration. Peut-être Voltaire, aj)prouvé en cela par Vauvenargues, a-t-il eu raison de lui dire : « L'homme à cet égard n'est point une énigme, comme vous vous le figurez pour avoir le plaisir de la deviner (1). » En effet, Pascal, lorsqu'il établissait ce critérium de la vraie religion, d'après le travail purement humain de la raison, a voulu se donner l'air d'être impartial bien plus qu'il n'y a réussi. Théologiquement il s'est mis dans la situation où philosophi(îuement s'était placé Descartes en adoptant le doute provisoire (2). Il cherche la vérité dans l'autorité, comme l'autre dans l'évidence, sans parti pris, dit-il, ni opinion préconçue. Mais, tandis que Descartes, avec toute la sincérité que comporte son ))rocédé artificiel, laisse travailler l'évidence et parait l'attendre plutôt qu'il ne la cherche, Pascal au contraire fait mine

(1) Voltaire. Reutarquea sur les Pensées de M. Pascal, r. 3. 2) Voir h ce sujet une page pénétrante de }>]. NiSARn, Hist. de la Litl. française, t. II, p I,*^?. i'' éd.

d'inventer, pour sortir de son doute, une méthode générale qui porte en réalité toutes les marques d'une solution particulière, préférée d'avance, mais travestie dans l'intérêt de la cause. Quiconque ne s'est pas laissé prendre h sa flamme et à son accent, lui traduira ainsi sa pensée, quand il expose les caractères de la véritable religion : « Pour qu'une religion soit la vraie, il faut qu'elle soit la religion chrétienne. » Sa croyance avait pénétré trop à fond, pour qu'il lui fût possible de s'en dépouiller. Je veux que sa bonne foi ait été parfaite; mais quoi d'étrange, si tenant Jésus-Christ pour la vérité et devant présenter la vérité, il a présenté Jésus- Christ, sans y prendre garde ou sans pouvoir s'en défendre? « On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d'étonnant. C'est parce que vous y êtes né, dira-t-on. Tant s'en faut; je me raidis contre, par cette raison là même, de peur que cette prévention ne me suborne. Mais, quoique j'y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi (1). » Vaine précaution ! Pascal a été assez subtil pour prévenir l'objection ; il n'a pas été assez détaché pour ne pas la mériter. — Au fait, cette intéressante question ne nous regarde point. Il ne s'agit pas pour nous de savoir si Pascal prouve, mais comment il entend prouver. Ne pardonnera-t-on pas cependant au critique, si une fois en passant, il a sacrifié les droits de son sujet aux droits de la vérité et aux exigences de son esprit, qui voudrait demeurer impassible, mais qui ne veut pas paraître dupe (2)7

(1) Pensées, art. xxiv, 7.

(2) Voici sur le inèine sujet l'opinion diiii juge inattendu, André Chénier : « Beaucoup d'hommes invinciblement attachés aux préjugés do leur enfance, mettent leur gloire, leur piété à ]ironver aux autres un système ayant de s<' le prouver à eux-mêmes. Ils disent : ce système, je ne yewx point l'examiner pour moi il est vrai, il est incontestable, et, de manière ou d'autre il faut que je le dén^outrç Alo^s, plus ils ont d'esprit,

de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer des sophismes, à tordre et défi^yrer t^us les faits poui en étayer leui- éch<ifaudage, et, pour ne citer' qii'un exemple et un

L'examen des fausses religions ne tient pas une grande place au livre des Pensées. Mahomet a fourni matière dans l'édition de Port-Royal à un chapitre de deux pages ; et sa doctrine est encore, parmi les religions combattues, celle à qui Pascal a donné le plus d'attention. Quelques mots sur les païens, quelques épigrammes à l'adresse des Egyptiens, une allusion à la Chine, voilà toute la réfutation de la religion de ces peuples. En somme, beaucoup plus de dédain que de connaissances. Mais Pascal a énoncé dans une phrase précieuse les raisons auxquelles il cédait en passant outre et en cherchant mieux : « Je vois donc des foisons de religions en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps. Mais elles n'ont ni la morale qui peut me •plaire, ni les preuves qui peuvent m,'arrèter. Et ainsi j'aurais refusé également et la rehgion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Egyptiens, par cette seule raison que l'une n'ayant pas plus [de] marques de vérité que l'autre, ni rien qui me déterminât nécessairement, la raison ne peut pencher plutôt vers l'une que vers l'autre (l). » Nous avons par là notre compte. Il faut que l'autorité se légitime devant la raison, et fournisse comme marques de son origine céleste, une morale déterminée et des preuves démonstratives (2). Là où ces conditions ne sont pas remplies, l'homme peut déclarer avec certitude que l'autorité est usurpée et la prétendue révélation imposture.

C'est alors que Pascal nous montre * en un coin du monde un peuple particulier, séparé de tous les autres peuples de la terre. Je trouve donc (dit-il) ce peuple grand

grand exemple, il est bien clair que dans tout ce qui regarde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi d'autre méthode. » Hermès. Superstilîon, 1. II, éd. Gabriel de Chénier, t. II, p. 32.

(1) Pensées, art. xiv, 3.

(2) Cf. Corînth., I, i, 22 : « Les Juifs demandent des signes et les ( i , <■ . delà sagesse. » Pascal veut satisfaire A ces deux exigences.

et nombreux, sorti d'un seul homme, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu'ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu'ils sont les seuls du monde aux^ quels Dieu a révélé ses mystères ; que tous les hommes sont corrompus, et dans la disgrâce de Dieu ; qu'ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit ; et que de là viennent les étranges égaremens et les changemens continuels qui anivent entre eux, et de religions, et de coutumes ; au lieu qu'ils (les Juifs) demeurent inébranlables dans leur conduite ; mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu'il viendra un libérateur pour tous ; qu'ils sont au monde pour l'annoncer aux hommes; qu'ils sont formés exprès pour être les avant-coureurs et les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s'unir à eux dans l'attente de ce libérateur. — La rencontre de ce peuple m'étonne et me semble digne de l'attention. Je considère cette loi qu'ils se vantent de tenir de Dieu, et je la trouve admirable, c'est la première loi de toutes (l)... » etc.

On remarquera d'abord l'adresse de Pascal à faire luire dès les premières paroles la promesse d'un libérateur. S'il a représenté d'un pinceau si noir les misères de l'homme et s'il lui a mis le désespoir au cœur ; si dans la recherche de la vérité, il ne lui a fait grâce d'aucune erreur avant de lui présenter la vraie religion, c'est qu' « il est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien, afmde tendre les bras au libérateur (2). » De le souhaiter à le croire, le passage n'est pas long. Et d'ailleurs cette habileté humaine est conforme aussi à la parole divine et y trouve sa sanction : (( Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés !3). » Non moins habile est la première ques-

(1) Pensées, art. xiv, ii.

(2) Ibidem, arf. xxv, ai lis.

(3) Evangile selon saint Matthieu, v. I.

— i'-lH —

lion que l-'ascal pose à cette loi, et dont la réponse prévue répond à la première objection des incrédules, en la tournant en argument contre eux. S'il y a un Dieu, dit l'impie, seul principe et seule fin de tout, si tout est par lui et tout pour lui, s'il faut donc que la vraie religion nous enseigne à n'adorer que lui et à n'aimer que lui, qu'on nous explique d'abord comment ce Dieu présent partout et tout-puissant n'est pas vu à découvert par tous les hommes et ne leur impose pas son amour avec son culte. La loi répond : Et pourquoi Dieu accorderait-il à ceux qui le fuient le bonheur suprême de le posséder ? Il a établi des marques sensibles pour se faire reconnaître de ceux qui le chercheraient sincèrement : mais il les a couvertes de telle .sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur. S'il avait voulu surmonter l'obstination des plus endurcis, il l'eût pu en se découvrant si manifestement à eux qu'ils n'eussent pu douter de la vérité de son essence. Mais parce que tant d'hommes se rendent indignes de sa clémence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu'ils ne veulent pas. Ainsi il a donné assez de lumière de soi «^ pour ceux qui ne désirent que de voir et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire (1). » Cela n'est-il pas juste? Vous pensez qu'en ne croyant pas on prouve contre lui ; bien au contraire, on prouve pour lui aussi fortement qu'en croyant ; caiil a lui-même annoncé et expliqué l'incrédulité des méchans, comme la foi des bons. Cet éclaircissement ote à Pascal toutes ses hésitations ; il salue en cette loi la vérité divine et s'y attache comme une ancre de salut : « Dès-là je refuse toutes les autres religions ; par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu'un Dieu si pur ne se découvre qu'à ceux dont le cœur est purifié. Dès-là cette religion m'est aimable, et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale ; mais j'y trouve de plus (2; » La phrase

(1) Pensées, art .\x, 1.

{-2) Ibidem, .ut. xv. -19.

s'iiiteiToiiipt dans un leniarquable mouvement de la pensée. La recherche doit se poursuivre et se poursuivra heureusement, comme l'indiquent ces mots maij/y trouve de plus. Cependant l'homme peut se reposer avec confiance sur le résultat déjà obtenu, comme le iriontre la suspension. En elï'et, la situation n'est plus la même. Quelle apparence que cette morale si divine se trouve enseignée par une religion humaine ? L'examen se continue, mais avec des sentimens tout nouveaux de confiance et de joie. Ce n'est plus cette triste exploration dans des ténèbres sans étoile ; c'est une marche triomphante dans le pays de la vérité à la lumière de la vérité même. En attendant, qui a reconnu Dieu dans cette morale? La raison. Qui va juger des preuves subsidiaires qui en confirment le caractère divin? La raison.

Mais alors, a-t-on objecté, si l'esprit est bon juge de la religion, à quoi est réduite la charité, qui seule, disait Pascal, peut nous conduire à Dieu? Cette question est redoutable. En efTet, dans le cas où la charité seule serait capable de nous ouvrir les yeux à la vérité, l'Apologie devient inutile, si elle s'adresse à des hommes déjà persuadés par la grâce, plus inutile encore, si elle s'adresse à des incrédules ou à des indillerens. Pascal s'est mis sur ses gardes, et a d'avance répondu : « Deux sortes de personnes connaissent ; ceux qui ont le cœur humilié et qui aiment la bassesse, quelque degré d'esprit qu'ils aient, haut ou bas, ou ceux qui ont assez d'esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu'ils y aient A). » Mais qu'il y a loin de la connaissance de Dieu à l'aimer i'^il La loi est amour, non pas science; et la religion, connue par la raison, n'est que science, dès lors et comme telle, inefficace pour le salut. « On se fait une idole de la vérité même ; car la vérité, hors de la charité, n'est pas Dieu et est son image et une idole, qu'il ne faut point ni

(l) Pensées, art. xxiv, 19.

{^) Ibidem, art. xxv, 21.

aimer ni adorer, et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire qui est le mensonge iV. » Ainsi l'Apologie conserve une double vertu : pour apprendre à ceux qui croient sans preuves les preuves de la religion, et leur iournir de quoi convaincre un infidèle ; pour acheminer l'indifférent par la connaissance de la loi à l'application de la loi.

Pascal a rangé sous douze chefs les différentes preuves qu'il voulait donner de la religion chrétienne. Le passage qu'il y a consacré est comme une série de titres, auxquels Port-Royal a donné quelque développement dans son édition. « Preuve. — 1» la religion chrétienne, par son établissement ; par elle-même établie si fortement, si doucement, étant si contraire à la nature. — "i^ La sainteté, la hauteur

(3) Pensées, art. xxiv, 63 bis.

(1; Il n'en est pas moins vrai qu'à raisonner rigoureusement, Pascal eût reconnu que son Apologie devait être de nul eU'et, selon sa doctrine de la Grâce. Mais c'est dans des occasions de ce geiu-e qu'on applique par instinct le précepte primo vioere, deinde philosophari. Entre l'intelligence et la foi, il y a un abîme, sui- lequel on ne saurait jeter un pont. Pascal., après avoir aperçu l'abime, feint de ne pas le voir. Fénelon se tire de cette impasse en disant (lettre du 14 juillet 1713) : « Je crois avec Saint Augustin que Dieu donne à chaque homme un premier germe de grâce intime et secrète, qui se mêle imperceptiblement avec la raison et qui prépare l'homme à passer peu à peu de la raison à la foi. C'est ce que Saint Augustin [De div. quaest. ad Simpl. 1. i, q. 2, c. 2) nomme incohaliones quaedam. /idei, conceptionibus similes. » Voilà Saint Augustin et Fénelon pélagiens. C'est une alternative . L'autre alternative est de fermer les yeux, comme l'a fait Pascal. Il n'y a pas de tiers parti, sauf de croire encore à un mystère.

Le dernier commentateur protestant des Pensées, M. Gory,. a mis trèsjustement le doigt sur la difliculté. Il a ensuite essayé de la résoudre, mais sans aucun succès. Pascal, dit-il, brise le cei'cle de fer où l'enferme la raison, en supposant la vérité de la religion ; puis il force « son interlocuteur de partir avec lui de cette présupposition, se faisant fort de lui démontrer... combien elle est fondée en fait. •> Qu'importe cette adresse, si tant est qu'il y ait là autre chose qu'une nécessité ? C'est même entreprise de démontrer la religion par analyse ou pai- synthèse, si l'on considère seuleiueut larlisan de la démonstration. Or, c'est dans les deux cas la raison qui (léuioiitre. et c'est justement là ce (jue M. Gory, à tort, on le voit, piétend (pio Pascal a évité. — V. GoRY, Les Pensées de Paacal considérées comme Apologie du chrislianisme, Paris 1883, p. 49.

et riiumilité d'une âme chrétienne. — 3" Les merveilles de l'Écriture sainte. Jésus-Christ en particulier. — 5° Les apôtres en particulier. — 6° Moïse et les prophètes en particulier. — 7° Le peuple juif. — 8» Les prophètes. — 9" La perpétuité. Nulle religion n'a la perpétuité. — 10° La doctrine, qui rend raison de tout. — 11" La sainteté de cette loi. — 12'' Par la conduite du monde (1). » Il n'est pas question de rechercher ici comment dans son Apologie Pascal a rempli ces douze chapitres. Si l'on cherche à établir une classification générale des preuves qu'ils auraient contenues on verra qu'on peut les distinguer en deux espèces : les preuves intrinsèques, par lesquelles la religion déjà révélée se fait reconnaître ; les preuves extérieures ou de fait, par lesquelles la religion se fait connaître. Les premières citées sont aussi les premières en droit ; car elles sont d'ordre absolu, indépendantes du temps et de l'espace ; ce sont celles que nous avons présentées tout à l'heure et sur lesquelles Pascal s'est reposé, avant de compléter sa démonstration ; elles ont plus particulièrement trait à la doctrine. Les autres contiennent proprement l'histoire de la religion, c'est à dire des livres saints, des personnages qui les ont écrits ou qui y sont mentionnés, et des actes de ces personnages ; l'objet en devait être par conséquent l'authenticité de l'Écriture, les prophéties et les miracles. Pour déterminer par un exemple la méthode démonstrative de Pascal, nous allons voir quel usage il a fait des miracles comme instrument de conviction (2).

« Les deux fondemens, Fun intérieur, l'autre extérieur ;

(1) Art. XI, 12.

(2) Partout où il s'agit fJ'exposer la môtliode et la iloctrine de Pascal, autant qu'il est possible de les discerner, je ne (;ite (jue les fiaginens des Pensées qui eussent vraisemblablement trouvé place dans l'Apologie. Sur ce sujet iiarticulitT des niiiaclcs, il se peut que j'allègue, à côté des autres, quelques-iuies de ces pensées que Pascal écrivit a[)iès la guérison de sa nièce par la Saint e-Épine, et qui furent, on s'en souvient, la cause

la grâce, les miracles, tous deux surnaturels. — 11 est dit, croyez à l'Église, mais il n'est pas dit, croyez aux miracles, à cause que le dernier est naturel et non pas le premier. L'un avait besoin de précepte, non pas l'autre ('). » Quelle est cette contradiction V Le miracle était d'abord surnaturel ; puis on nous le fait naturel. L'opposition n'est qu'apparente. Le miracle est divin dans la religion, si l'on considère celui qui en est l'auteur ; il est humain parmi les liommes, si l'on regarde celui qui en est le témoin. Dès lors, il est impossible de le comprendre par les lumières naturelles, mais il est permis de le constater, et à ceux qui ne l'ont pas vu d'en éprouver le témoignage. Aussi n'est-il pas dit : croyez aux miracles, parce que c'est à l'homme de voir s'il y doit croire. Pascal s'est expliqué sur ce point, non seulement dans le livre des Pensées, mais encore dans de fréquentes conversations, dont Madame Périer nous rapporte un écho fidèle : « Il y a des miracles, il y a donc quelque chose au-dessus de ce que nous appelons la nature. La conséquence est de bon sens ; il n'y a qu'à s'assurer de la certitude de la vérité des miracles. Or, il y a des règles pour cela, qui sont encore dans le bon sens, et ces règles se trouvent justes pour les miracles qui sont dans l'Ancien Testament Il démêlait tout cela avec une lumière admirable, et (juand nous l'entendions parler, et qu'il développait toutes les circonstances de l'Ancien et du Nouveau Testament où étaient rapportés ces miracles, ils nous paraissaient clairs. On ne pouvait nier la vérité de ces miracles, ni les conséquences qu'il en tirait pour la preuve de Dieu et du Messie, sans choquer les principes les plus communs, sur les(iue!s on assure toutes les choses qui passent pour indubitables Ci), etc. »

de i'Apologie elle-inôme. Mais il n'y a là aucune ilifliculté; car toutes ces pensées lelatives aux miracles, de quelque date qu'elles soient, concordent entre elles.

;^1) Pensées, art. xxv, 203; art. xxiii, 24.

(2) Ha VET, t. 1, p. Lxxiv.

D'où viennent ces principes'? De la raison. Qui a charge de les observer dans le contrôle du miracle? La raison.

On retrouve sous une expression plus succincte les mêmes pensées dans le fragment de Pascal qui suit :

« Les miracles discernent la doctrine et la doctrine discerne les miracles.

« Il y en a de faux et de vrais. Il faut une marque pour les connaître ; autrement, ils seraient inutiles. Or, ils ne sont pas inutiles et sont au contraire fondement. Or, il faut que la règle qu'il nous donne soit telle qu'elle ne détruise pas la preuve que les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles (t). j) — Quelle devait être cette règle? Pascal en cite deux prescriptions d'après Moise, une d'après Jésus-Christ ; celles qu'il y a jointes, en les tirant de son propre fonds, ne nous sont guère connues, et nous n'avons pas intérêt ici à savoir quelles elles sont. Mentionnons seulement ce résultat piquant où elles l'ont conduit, de soupçonner faux les miracles de saint François-Xavier, jésuite (2) : tant il est vrai qu'au sein même de l'amour de Dieu, la malice humaine ne perd jamais ses droits.

Pascal, loin de croire que la religion peut se refuser à fournir des preuves, fait au contraire à Dieu un devoir d'en présenter lui-même; sous forme de miracles, pour confirmer la vraie doctrine. Je le citerai jusqu'au dégoût, pour le citer jusqu'à l'évidence :

<f II y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes...

« Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu'il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne les point induire en erreur. Or ils seraient induits en erreur, si les faiseurs [de] miracles annonçaient une doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun, et si un

'1) Pensées, art. xxiii, 1.

'2) Ibidem. Mit. xxv, 202

plus grand faiseur de miracles n'avait déjà averti de ne les

pas croire Car, comme un hormne qui nous annonce

les secrets de Dieu n'est pas digne d'être cru sur son autorité privée, et que c'est pour cela que les impies en doutent ; aussi un homme qui, pour inarque de la communication qu'il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l'avenir, transporte les mers, guérit les malades, il n'y a point d'impie qui ne s'y rende (1). » Ailleurs Pascal explique comment « on n'aurait point péché en ne croyant pas Jésus-Christ sans les miracles (2)». Et il répète la parole du Christ, qui provoque lui-même l'examen : Vide an tnentiar. Ce maître de toute vérité ne s'ofTensait point, quand ses discours étaient accueillis par l'incrédulité. Il recourait au miracle pour convaincre les aveugles qui ne voyaient pas sortir de sa bouche une parole divine : « Si vous ne croyez en moi, croyez au moins au miracle (3) . » Dans un autre passage, des plus iniportans, Pascal démontre qu'aujourd'hui encore, où les miracles paraissent avoir cessé, nous sommes les témoins d'un miracle passé, mais subsistant, qui doit nous persuader, si nous ne sommes pas persuadés d'ailleurs. « Jésus- Christ a fait des miracles, et les apôtres ensuite, et les premiers saints en grand nombre ; parce que, les pi'ophélies n'étant pas encore accomplies et s'accomplissant par eux, rien ne témoignait, que les miracles. Il était prédit que le Messie convertirait les nations. Comment cette prophétie se fût-elle accomplie, sans la conversion des nations'.' Et comment les nations se fussent-elles converties au Messie, ne voyant pas ce dernier efïét des prophéties qui le prouvent '? Avant donc qu'il ait été mort, ressuscité, et ait conveili les nations, tout nélait pas accompli ; et ainsi il a fallu des miracles pendant tout ce temps. Maintenant, il n'en faut j>lus

(1) Pensées, art. xxni, 9.

(2) Ibidem, art. xxv. 94 liis

(3) Ibidem, ai-f. xxni, X).

contre les Juifs ; car les prophéties accomplies sont un miracle subsistant (l) ».

Si le miracle veut s'imposer, en se donnant comme tel, nous retombons dans la même difficulté qui nous enchaînait tout à l'heure, quand il s'agissait de choisir parmi les religions prétendant à l'autorité. Le choix est impossible ; le hasard seul ou la ftintaisie peuvent nous déterminer. Mahomet se dit prophète et faiseur de miracles aussi bien que Jésus- Christ. Une règle est donc nécessaire pour distinguer les vrais miracles des faux, et c'est à l'apologiste d'établir cette règle ; aussi Pascal n'y manque-t-il pas. On va juger de son explication.

En bonne logique, si l'on interdisait à l'homme d'examiner le miracle passé, pour respecter dans le fait divin l'autorité qu'il porte avec lui, il faudrait aussi défendre à l'homme de considérer le miracle présent. La conséquence est rigoureuse ; car, autrement c'est le témoignage de ses yeux ou de ses oreilles qui précéderait et déterminerait sa foi ; il en croirait, non pas Dieu, mais ses propres sens ; ce qui est encore plus matériel et moins divin que de s'en fier à son esprit. Pascal, au contraire, regarde le miracle, en tant que perçu par l'homme, comme une manifestation volontairement physique de Dieu, qui le destine à se faire reconnaître des corps, comme la vraie doctrine se fait reconnaître des cœurs. « Les miracles et la vérité sont nécessaires ; à cause qu'il faut convertir l'homme entier, en corps et en âme (2). » Il n'est dès lors plus question pour les contemporains du miracle que de le bien voir, et pour nous de nous assurer qu'ils ont bien vu ce qu'ils ont vu. Si, d'après les règles de la prudence humaine, nous pouvons acquérir là-dessus une entière certitude, nous aurons donné du miracle une démonstration indirecte, la

(1) Pensées, art. xix, 3.

(2) Ibidem, art. xxv.lW.

Seule qu'il comporte, où seront respectés tout à la fois les droits d'un Dieu incompréhensible dans son action et les droits d'une raison qui ne veut croire qu'après avoir pesé les motifs de croire. Telle est la démonstration que Pascal nous eût présentée des miracles. S'il ne l'a qu'ébauchée, en rev^anche il a dit comment il devait la conduire et le parti qu'il en devait tirer. Par le bon sens, nous découvrons que les miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament sont vrais ; d'où il faut conclure que les auteurs de ces miracles agissaient par la volonté de Dieu et parlaient sous une inspiration divine ; d'où l'Ecriture est divine ; d'où l.i doctrine qu'elle contient est divine, et l'Eglise qu'elle établit divine ; d'où la religion est vraie. Ainsi le miracle e.st à la base de la religion, et la raison qui le contrôle, contrôle aussi la religion, dont il est le fondement. « Il n'est pas possible de croire raisonnablement contre les miracles 0). »

C'est ainsi que, selon la promesse dont Pascal s'est fait l'interprète, la Sagesse de Dieu a montré « clairement par des preuves convaincantes des marques divines en soi, qui convainquent de ce qu'elle est et lui attirent autorité par des preuves et des merveilles qu'on ne peut refuser. » A ce moment l'examen cesse et la soumission commence. Il est juste, il est raisonnable que la voix de Dieu, une fois reconnue, obtienne créance de la raison, qui l'entend sans la comprendre. Le raisonnement est simple. Si la religion est démontrée vraie, tout en elle est viai. Piw là, les mystères sont vrais et nous devons les croii-e. « Que je hais ces

sottises de ne pas croire l'Eucharistie ! Si l'Evangile est

vrai, si Jésus-Christ est Dieu, quelle difticulté y a-l-il là (2)? » De même il nous faut croire à l'état glorieux d'Adam, à la nature de son péché et à la transmission qui s'en est faite en nous, bien que ce soient choses qui se sont passées

Cl) Pensées, art. xxv. Ui ter.

(2) Ibidem, art. xxv, 53.

dans l'état d'une nature toute différente de la nôtre et qui passent notre capacité présente ('). Encore Pascal veut-il à propos de ce dernier mystère, que notre soumission, raisonnable dans son principe, se sache encore raisonnable dans son exercice. Il provoque l'homme à considérer combien cette folie du péché originel est plus sage que toute la sagesse des hommes et de quelle lumière elle éclaire la conduite du monde, sur laquelle les plus grands philosophes n'avaient su qu'amasser des ténèbres (2).

Cette croyance raisonnablement aveugle est loin de la foi volontairement déraisonnable que le scepticisme théologique se croit en droit d'imposer à l'homme. On demeure confondu, quand on voit des écrivains considérables attribuer à Pascal la méthode de Huet, au mépris de textes nombreux, formels et concluans. Ces critiques s'emparent ça et là de quelques fragmens, dont ils exploitent le sens apparent, .sans souci de les concilier avec l'ensemble et de confirmer la proposition par le développement, comme le développement par l.i proposition. Qu'ils disent que d'après Pascal, l'autoi-ité seule nous assure, cela est exact et on le leur passe. Sans doute encore, il n'y a qu'une seule et même autorité pour Huet et pour Pascal; mais la (fuestion est de savoir comment l'un la subit, comment l'autre l'accepte.

« Il y a, dit Pascal, deux manières de persuader les vérités de notre leligion : l'une par la force de la raison, l'autre par l'autorité de celui qui parle. On ne se .sert pas de la dernière, mais de la première. On ne dit pas : Il faut croire cela, car l'Kcriture, (jui le dit, est divine ; mais un dit qu'il faut le croire par telle ou telle raison qui sont de faibles argvnnens, l;i r;iison étant llexible à tout (3). « Pascal

(1) Pensées, art. xii, l±

(2) Ibidem, art. xii, 7. — V. art. xxiv. 20. 20 bis. 3'» Ibidem, art. xxiv. S.

aussi bien que Huet répudie la première manière, et tout homme de bon sens l'en approuvera, pour peu (^u'il connaisse, sans même y croire, les vérités de la religion. Il ne s'agit pas là en effet de prouver les principes de la religion dite naturelle, mais les mystères de la religion révélée, tels que la Trinité, l'Incarnation et les autres. C'est précisément cette prétention « qu'un esprit vigoureux et puissant peut sans la foi parvenir par son raisonnement à la connaissance de tous les mystères de la religion (1) » que Pascal avait combattue chez Jacques Forton, frère Saint-Ange, non-seulement par la dispute, mais par l'appel au bras séculier. Il lui était resté de cette querelle un souvenir profond et qui se marque en plus d'un endroit dans les Pensées, comme il ne serait pas malaisé de le faire voir. Est-ce donc au nom du scepticisme qu'il attaquait alors l'hérétique, et voudra-t-on entrer jusqu'au bout de sa pensée '? Il est impossible de prouver les dogmes par la raison ; voilà ce qu'il dit et ce qu'il veut dire. Reste une autre voie de démontrer les vérités de la religion ; c'est par l'autorité des livres saints. Ici, Huet et Pascal, qui paraissent d'accord, sont en réalité séparés par une vallée infinie. Huet dit à l'incrédule : « Croyez à l'Ecriture qui est divine.

— Mais qui m'assure que l'Ecriture est divine ? —

— L'Eglise. — Et pourquoi l'en croirai-je? — Parce qu'elle est divine. » Voilà, s'il n'est pas parvenu à rendre son interlocuteur stupide, les seules explications (}ue l'autorité, telle qu'il la comprend, lui permet de donner. Au contraire, Pascal, ([iii sait par raison et par expérience que l'homme ne renoncera jamais à sa raison : « Croyez, dit-il, à la religion, qui est divine, et dont la divinité est prouvée par l'Ecrriture. Venez tous, on vous le permet, on vous en prie, considérer les merveilles infinies des livnes saints. Admirez cette doctrine; ne sentez-vous pas qu'elle est de

(1) Coi'siN, Études sur Pascal, \>. 374.

Dieu ? Connaissez toutes ces prophéties, je vous montrerai qu'elles se sont réalisées. Considérez tous ces miracles : je vous prouverai qu'ils sont rapportés fidèlement , et quand je vous aurai convaincus que le livre où ces faits divins sont mentionnés est divin, vous le croirez en tout, même en ce que votre raison ne saura pénétrer. » Jamais obéissance à l'autorité ne fut plus libérale ; jamais démonstration de la religion ne fut plus raisonnable.

Il est vrai que cette démonstration ne procède pas comme celles de la géométrie (0, par exemple. Sa condition particulière tient à deux causes. La religion, son objet, est .surnaturelle ; elle est en outre de vérité première. De là, nécessité d'une démonstration propre, mais qui n'est pas sans analogues. Un philosophe contemporain, voulant démontrer le principe de l'induction, s'explif[ue ainsi sur la nature de sa preuve. « Démontrer un principe est une entreprise qui

peut en vérité sembler téméraire On a dit non sans

quelque apparence de raison (jue les preuves ne peuvent pas aller à l'infini et ({u'il faut bien en venir à un certain nombi'e de vérités absolument premières qui sont le fond jiième de notre esprit et qui s'imposent à nous en vertu de

leur propre évidence Mais il n'est pas nécessaire que

cette démonstration procède du général au particulier ; car lors même qu'une connaissance est la plus générale de toutes, il reste toujours à expliquer comment cette connaissance se trouve dans notre esprit et à établir qu'elle l'cprésente fidèlement la nature des choses (2). » En appropriant le sens des mots, (•oinint' il est naturel, mais sans l'altérer au fond, l'éclaircissement de l'éminent philosophe nous ouvre un jour, autant (|ue sur son propre dessein, sur le de.ssein de Pascal. CdiunuMit la connaissance de la rcligiiMi

(l)Mais la religion admet d'autres démonstrations que celles-là. — V, Spinoza, Trad. Saissf.t, Traite théologico-politique, ch. \\, \<. 'iW. (2) Laciielikii, Du fondement de l'induction, pp. 17. IK.

se trouve dans notre esprit, comment la religion explique fidèlement la nature des choses, c'est l'examen de ces deux questions qui constitue le plus fort de l'Apologie, et nous trouvons pour y répondre les deux ordres de preuves que nous avons signalées, preuves de droit, preuves de fait. Sans doute, la similitude de ces méthodes ne va pas jusqu'à l'identité ; il y a autre chose dans les Pensées que ces deux considérations. Mais nous n'avons pas à poursuivre ici dans un menu détail un parallèle curieux ; il nous suffit de faire voir que la démonstration de Pascal, pour n'être pas ordinaire, n'est ni sans exemple, ni sans raison. De part et d'autre, pour des causes partie semblables, partie différentes, c'est même empêchement de prouver en lui-même l'objet dont on s'occupe. C'est encore même souci de constater des faits ou d'apprécier des explications, qui, reconnus les uns vrais, les autres exactes, entraînent la vérité de l'objet, sans qu'il soit besoin d'en donner une démonstration directe. Aussi, par une coïncidence également naturelle et digne de remarque, M. Lachelier donne à son livre ce titre Du fondement de rindiiction, tout comme Pascal devait intituler Fondemens de Ici religion le chapitre où il aurait rassemblé les preuves du christianisme. Cette méthode analytique est employée par les géomètres, non pas dans la démonstration, mais dans la recherche de la vérité. Une question leur est proposée, ou ils conjecturent un théorème dont la justesse ne leur apparaît pas d'abord ; ils supposent le problème résolu ; [)uis ils considèrent les conséquences qu'entraînerait l'exactitude de la solution présumée ; si toutes ces conséquences sont reconnues vraies, ils en concluent que la proposition est fondée. Mais leur tâche ne s'^irrête pas là, ils reprennent leur recherche où ils l'avaient terminée, et, par une méthode contraire, ils déduisent delà vérité la plus générale (ju'ils avaient trouvée en dernier lieu, la série des vérités particulières, dont le terme extrême est précisément la proposition à démontrer, qui se trouve par là

déiiiontrée. Cet emploi des deux. iiiétliude« est à coup sûr souhaitable dans tous les cas ; mais il n'est pas toujours réalisable, ou du moins dans certaines questions, il n'a pas jusqu'à présent été réalisé. Il y a en géométrie, me dit-on, des théorèmes dont nous ne possédons que l'énoncé, sans que l'on en ait pu donner encore une démonstration formelle. On ne laisse pas de les tenir pour acquis, en attendant celte démonstration, parce qu'on en a reconnu les conséquences vraies. Ce résultat ne suffit pas à la science ; car, s'il l'instruit, il ne l'éclairé point. Mais à ne considérer que la vérité elle- même, il donne une certitude égale aux propositions les mieux démontrées. Que si l'on accorde ce pouvoir aux démonstrations analytiques dans une science, qui se vante à juste titre d'être exacte, on aurait mauvaise grâce de leur dénier une force égale dans des sujets où la nature de la chose à prouver s'oppose invinciblement à toute autre méthode. La preuve alors n'est pas démonstration, elle est simple vérification. Elle n'en est pas moins probante en logique, et, ce qui nous importe par-dessus tout, conforme à la raison. Aussi Pascal, qui connaissait apparemment la valeur de son argumentation, d'après quelque méthode qu'il l'eût conduite, a-t-il pu déclarer déraisonnables ceux qui ne s'y rendraient pas : « Ce sera une des confusions des damnés, de voir qu'ils seront condamnés par leur propre raison, par laquelle ils ont prétendu condamner la religion chrétienne (0. »

On objecte encore que Pascal détruit tout l'etret de celte argumentation en confessant que la religion est incertaine et que les preuves dont elle s'jijjpuie ne sonl pas absolument convaincantes. El quand il l'eût dit au sens où on l'entend, de (piel droit décide-l-on ([ue quelques textes, trois ou ((uatre en tout, doivent prévaloir contre des fragmcns conlradicloires bien plus nombreux, où l'affirmation

(1) Pensées, art. xxiv, 13.

se montre hardie et assurée ? A ce compte, on soutiendra que l'absurdité est pour Tertullien la règle de la créance, sur ce qu'il a écrit cette phrase célèbre : Credo quia absurdum. C'est en choisissant à leur fantaisie tel ou tel passage des Pensées, sans prendre la peine de les rapporter à l'esprit général de l'œuvre que, parmi les critiques, les uns ont déclaré Pascal sceptique, les autres mystique, les autres même athée. « Tout auteur, dit Pascal, a un sens auquel

tous les passages contraires s'accordent On ne peut

faire une bonne physionomie qu'en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans accorder les contraires. Pour entendre le sens d'un auteur, il faut accorder tous les passages contraires Il ne .suffit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordans, mais d'en avoir un qui accorde les passages même contraires (2). » Si cette excellente règle de critique trouve quelque part une juste application, c'est assurément à l'occasion d'un ouvrage, tel que les Pensées, dont les élémens sont confus et enveloppent parfois dans leur désordre les intentions de l'écrivain. Dans le cas impossible où les passages contradictoires seraient de part et d'autre égaux en nombre et en valeur, l'établissement du sens \Tai serait difficile. Cependant, le dessein même du livre n'en donnerait-il pas une claire indication ? Supposer qu'un homme démontre la vérité de la religion pour réfuter ensuite sa démonstration, n'est-ce pas le prendre pour un badin ou pour un fou? On a soutenu le dernier à propos de Pascal ; on n'est pas encore allé jusqu'à l'autre ; toutefois, il n'en faut pas désespérer. On décore cette prétendue contradiction du nom d'inconséquence. L'inconséquence est de ceux qui proclament Pascal un génie admirable, incomparable, inimitable, pour lui attribuer ensuite des aberrations dignes d'un insensé. La crainte seule d'en porter

(1) Pensées, art. xvi, 10 bis.

un jugement si visiblement faux nous déterminerait. Mais s'il se trouve en outre qu'à l'essentiel de l'ouvrage s'opposent quelques rares pensées, il faut essayer de les concilier au reste, et si on n'y réussit pas, se bien résoudre à les considérer comme un élément négligeable. Dans l'espèce, nous ne sommes pas forcés de recourir à cette défaite, qu'il ne nous coûte rien d'ailleurs de déclarer trèslégitime. Les textes invoqués se prêtent à une résolution facile, si on les examine dans tout leur développement, si on les remet à leur place dans la discussion et si on les interprète selon l'esprit de Pascal, d'après les principes reconnus de sa méthode. C'est dans ce dessein que nous allons examiner successivement quelques fragmens des Pensées.

« Les preuves que Jésus-Christ et les apôtres tirent de l'Écriture ne sont pas démonstratives ; car ils disent seulement que Moïse a dit qu'un prophète viendrait, mais ils ne prouvent pas par là que ce soit celui-là, et c'était toute la question (l). » C'est ici qu'apparait sage le précepte du fabuliste : En toute chose il faut considérer la fin. « Ces passages ne servent donc qu'à montrer qu'on n'est pas contraire à l'Écriture, et qu'il n'y paraît point de répugnance, mais non pas qu'il y ait accord. Or cela suffit, exclusion de répugnance, avec miracles. » Est-il besoin d'expliquer la pensée de Pascal 7 Si le Christ avait seulement dit : « Je viens conformément aux prophéties », ce témoignage n'eût pas fait foi. En elTet, plusieurs étaient venus avant Jésus-Christ, à qui les prophéties semblaient convenir et qui n'étaient pas cependant le Messie. « David n'avait (ju'à dire qu'il était le Messie, s'il eût eu de la vanité ; car les prophéties sont plus claires du lui que de Jésus-Christ. Et saint Jean de même C^). » C'était donc quelque chose de n'être pas contraire à l'Écri-

l'ij Pensées, art, xxiii, (1.

(2) Ibidem, art. .\vi, 1 bis.

ture, mais ce n'était pas tout. Il fallait un ssuppléiiient de prouve. Les miracles l'ont fourni. Ainsi la preuve devient démonstrative, si l'on réunit l'accomplissement des prophéties à la production des miracles. L'un sans l'autre n'allait qu'à la possibilité ou à la probabilité ; l'un avec l'autre va à la certitude.

« S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle n'est pas ceitaine. Mais combien de choses fait-on pour l'incertain, les voyages .sur mer, les batailles? Je dis donc qu'il ne faudrait rien faire du tout, car rien n'est certain ; et qu'il y a plus de certitude h la religion, que non pas que nous voyions le jour de demain... Or, quand on travaille pour demain, et i^our l'incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain, par la règle des partis qui est démontrée (0. » Il faut rapprocher ce fragment, pour le bien comprendre, d'une pensée analogue : « Saint Augustin a vu qu'on travaille pour l'incertain, sur mer, en bataille, etc. ; il n'a pas vu la règle des partis, qui démontre qu'on le doit (2). » La concordance des deux passages prouve bien que la pensée fondamentale en doit être rapportée à l'argument du pari ; or, cet argument, ainsi que nous l'avons fait voir, est antérieur dans l'ordre définitif à l'Apologie. C'est donc avant la démonstration que cette déclaration de Pascal se place. La suite des idées est facile à saisir. Comme dans le fragment où l'argument est exposé, l'interlocuteur ne s'en fie pas à sa raison pour démontrer l'existence de Dieu, et par suite décide que la religion est incertaine. A quoi Pascal répond : « Même si vous dites vrai, comme il faut travailler pour l'incertain, aussi faut-il travailler pour la religion. Il ne faut pas considérer seulement les risques que l'on court de perdre, il faut contrepeser les chances que l'on a de gagner. »

(1) Pensées, art. xxiv, 8i

(2) Ibidem, art. v, 9 bis.

Et il développe un exemple tel que celui-ci : (.<> Fernand Cortez, Pizarre, quand ils se sont exposés aux dangers d'une longue navigation, et quand ils ont affronté les hasards de batailles inégales, ils travaillaient pour l'incertain, et en cela ils agissaient avec raison ; car, encore que leur vie fut en péril pour un avantage incertain, l'importance des biens qu'ils pouvaient conquérir, valait cette mise de jeu. Ainsi, qu'ils dussent ou non réussir, leur conduite était conforme à la raison. Combien la vôtre sera plus raisonnable encore, si vous consacrez le travail dont vous poursuivez un gain problématique, à cette religion incertaine qui vous met en cas de perdre moins et de gagner davantage ? » Ce travail que Pascal réclame de l'interlocuteur, c'est la recherche sérieuse de la religion, qui seule substituera dans son esprit une certitude fondée à une incertitude de parti pris(l). Cela n'est-il pas clair?

« Les prophéties, les miracles mêmes et les preuves de notre religion, ne sont pas de telle nature qu'on puisse dire qu'ils sont absolument convaincans. Mais ils le sont aussi de telle sorte qu'on ne peut dire que ce soit être sans raison que de les croire. Ainsi, il y a de l'évidence et de l'obscurité, pour éclairer les uns et obscurcir les autres. Mais l'évidence est telle, qu'elle surpasse, ou égale pour le moins, l'évidence du contraire ; de sorte que ce n'est pas la raison qui puisse déterminer à ne la pas suivre, et ainsi ce ne peut être que la concupiscence et la malice du cœur. Et par ce moyen, il y a assez d'évidence pour condamner, et non assez pour convaincre; afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent, c'est la grâce, et non la raison, qui fait suivre et qu'en ceux qui la fuient, c'est la concupiscence, et non la raison, qui fait fuir (2'. » Définissons ou expliquons les termes selon le sens que les résultats précédens de notre

(1) V. Pensées, art. v, 14.

(2) Ibidem, art. xxiv, 18.

étude recommandent. Nous trouvons que des preuves absolument convaincantes, sont des preuves qui convainquent tous les hommes et dans tous les cas. Les preuves de la religion n'ont pas plus cette vertu que les preuves de n'importe quoi. Jamais il ne s'est vu argument si triomphant, qu'il emportât la conviction de tous. « Il n'y a pas humainement de certitude humaine, mais raison (0. » Les preuves sont certaines en elles-mêmes, mais, elles ne donnent pas une entière persuasion, même à tous ceux qui les jugent telles, quand ils voient un seul individu leur refuser son adhésion. Car, la certitude du sujet étant ainsi relative, les preuves de l'objet ne peuvent être données comme absolument convaincantes. Repoussez-vous cette explication, qui est si bien d'accord avec les principes établis au chapitre deuxième de ce livre ; Pascal lui-même se chargera de nous fournir un témoignage, qu'il sera difficile de récuser.

C'a toujours été l'usage aux docteurs les plus scientifiques, d'humilier leur science devant la Croix, pour se faire un mérite de leur obéissance passive. Ils s'apercevaient bien qu'en examinant les raisons de croire, ils avaient laissé la pure nature suivre son train, et ils cherchaient à en prendre leur revanche, mais après l'avoir satisfaite. Admirable soumission, disent les uns ! Volontaire et dévote inconscience, disent les autres, par où les saints travaillent de bonne foi à se donner le change ! Ainsi Saint Augustin, après avoir en maint endroit démontré par l'Écriture la divinité de l'Écriture, rétracte en quelque sorte sa preuve et fait cette profession de foi : « Quant à moi, je ne croirais pas à l'Évangile, si l'autorité de l'Église catholique ne m'y poussait CO.» Ainsi encore, Antoine Arnauld , pour rester dans la tradition de Port-Royal, partage la même opinion, et Huet ne manque pas de s'en prévaloir (1). Pascal a développé tout

(2) Pensées, art. xxiii, li.

(1) Augustin, Contra Epist. Fundamenti, 5.

au long les motifs de ces désaveux ; ils sont d'ordre divin et ne regardent pas notre logique, qui n'a donc pas à s'en inquiéter. Il faut souffrir encore deux longues citations ; elle* sont décisives : « Cette religion si grande en miracles... si grande en science ; aprèj avoir étalé tous ses miracles et toute su sagesse, elle réproivve tout cela et dit qu'elle n\i ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie. Car ceux qui par ces signes et cette sagesse ont mérité votre créance, et qui vous ont prouvé leur caractère, vous déclarent que rien de tout cela ne peut vous changer, et nous rendre capables de connaître et aimer Dieu, que la vertu de la folie de la croix, sans sagesse ni signes ; et non point les signes sans cette vertu. Ainsi notre religion est folle, en regardant à la cause effective, et sage en regardant à la sagesse qui y prépare (2). » N'est-on pas déjà assez éclairé ? Voici pour que la preuve devienne absolument convaincante : « Notre religion est sage et folle. Sage, parce qu'elle est la plus savante, et la plus fondée en miracles, prophéties, etc. Folle, parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est ; cela fait bien condanmer ceux qui n'en sont pas, mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire, c'est la croix, ne evacuata sit crux. Et ainsi Saint Paul, qui est venu en sagesse et en signes, dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes, car il venait pour convertir. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre, peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et signes (3). » Nous ajouterons : et ainsi Pascal qui est venu connaissant la sagesse et les signes, dit qu'il est venu ignorant la sagesse et les signes ; car il voulait convertir et se croire converti. Et ceux qui l'en ont cru se sont étrangement trompés ; car, dans un certain sens, il ne

(1) HuET, Alnelanx quxstiones de concordia Ralionis et Fidei, 1. 1, v.h VIII, s. 3.

(2) Pennées, ait. xxv, 185.

(3) Ibidem, art. xxv, 50.

s'en croyait pas lui-inéme. Non que je l'accuse d'imposture, à Dieu ne plaise ; mais il imitait la conduite des saints et des élus, en foulant aux pieds les preuves, pour ne céder qu'aux inspirations « qui seules pouvaient faire le vrai et salutaire effet (1). » Nous conviendrons maintenant qu'il y a là, si l'on veut, une inconséquence. Encore fallait-il savoir de quelle nature elle est, et ne pas attribuer à la logique d'un système une contradiction qu'impose dans la pratique la loi delà religion. La vie de Pascal instruit mieux à ce sujet que les raisonnemens les plus concluans. On se rappelle le désespoir où il était abîmé quand « sa raison et son esprit l'excitaient à ce qu'il connaissait le meilleur, » c'està-dire à suivre la religion. Il souffrait alors, non de n'avoir pas de preuves, mais d'en trop avoir. Il soupirait après le moment où il serait en état de s'en passer. Celte heure vint, avec la grâce , dans la nuit du 23 novembre 1654. C'est alors que Pascal, les yeux fixés sur le buisson ardent, était luimême en feu, et invoquait un Dieu nouveau pour lui, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non celui des philosophes et des savans.

C'est en violation de ce témoignage écrit et de cette attestation vivante que Cousin dit de celte nuit célèbre : « Le doute a cédé enfin à la toute puissance de la grâce, mais le doute vaincu a emporté avec lui la raison et la philosophie. » Non, il n'y a doute ni avant ni après la foi. Avant, les preuves surabondent, et s'il suffisait d'accepter une démonstration métaphysique de Dieu jiuur être chrétien, Pascal n'eût pas cherché mieux. En attendant, il ne i-enonce pas aux moyens tout défectueux qu'il a de le connaitre. Après, et ({uand il le possède, les preuves lui sont entre les mains un bagage sans emploi ; il les rejette avec mépris, non comme fausses, mais comme inutiles et peut-être dange-

(l) Pensées, .ut. xxiv, W. — « l.;t ivliyioH clirt-tioniu' qui seule a la raison, nadmet pas jmnr ses enfans, cU\ ; »

reuses. Plus tard encore, instruit par son expérience personnelle, il l'emploie au profit des autres. Il prend pour devoir de les convertir, non de les convaincre, ainsi qu'il l'a marqué lui-même ; et dans son li\Te, il met, avec les moyens de démontrer la religion, les moyens et l'art delà suivre. Faut-il la connaître, c'est l'office de la science et les l>reuves sont de circonstance. Faut-il y croire ; c'est l'afTaire de la foi, à qui les preuves sont étrangères. Il y a donc des endroits où elles méritent respect ; il y en a d'autres d'où elles doivent être bannies. En certains cas, la teneur et l'égalité dans la conduite consiste à en changer. Plus le caractère de l'inconstant devient divers et plus il reste le même ; il y a place dans l'obéissance, selon les prescriptions du maître, à l'initiative et à la soumission. Ainsi, dans le christianisme, la raison trouve successivement à s'exercer et à s'eflacer ; les fidèles disent : à s'humilier. L'homme restant toujours homme, quoi qu'il fasse, le chrétien n'humilie pas seulement sa raison au sens divin du mot ; parfois, au sens humain, il lui dit des injures. C'est la conduite de Pascal. On est porté à mépriser ce dont on n'a plus besoin ; le parvenu oublie ses commencemens et dédaigne ses premiers amis. Ici cette disposition naturelle se complique d'une exagération janséniste Cl). La foi étant de Dieu et les preuves étant des hommes, après avoir écrit que les preuves sont souvent l'instrument de la loi, on a peur de se prendre comme dans un piège à sa démonstration. Alors on la répudie pour se bien persuader (lu'on a la foi, non la seule connaissance de la religion ; et comme on est un homme, on n'est pas compris de ceux iiiii cherchent partout un auteur. Il ne faut i)as oublier que la vie est faite moins de raisonnemens que de sentimens. Or le livre de Pascal est plus vécu que pensé.

(I) Laqnr-llo osl |ii'iil-(''tic. si l'on \.i :iii Ininl d.s , hn^i'^, ini." o})lijïatioM ("hrc^tienno.

Il y a donc dans l'Apologie une démonstration du christianisme, fondée sur la raison, et cette démonstration n'est ni nfirmée ni même atlaiblie par d'apparentes rétractations.

A mesure que cette religion nous devient plus familière, nous apercevons combien la philosophie est impuissante à la prouver et nous nous expliquons le mépris de Pascal pour cette science. D'abord elle n'a pas d'autre instrument que la raison, ce qui donne à ses recherches un train lent et pénible, h ses doctrines une assiette vacillante. Elle peut trouver certaines vérités, contenues dans la religion ; mais, disait spirituellement M. de Saci, c'est comme un cadran peint, qui deux fois par jour marque l'heure véritable. Le reste du temps, c'est merveille quand elle ne se fourvoie pas dans le dédale de ses principes. Au surplus, en admettant qu'elle s'assure du reste, comment connaîtrait-elle Jésus-Christ, qui est l'objet de tout et le centre de la religion? : « Quand Épictète aurait vu parfaitement bien le chemin, il dit aux hommes, Vous en suivez un faux ; il montre que c'en est un autre, mais il n'y mène pas. C'est celui de vouloir ce que Dieu veut ; Jésus-Christ seul y mène (1). » Jésus-Christ est le médiateur : qui le connaît, connaît Dieu ; qui l'ignore, ignore aussi Dieu. Il faut savoir, quand on se dit chrétien, que l'homme est déchu par le péché originel, et qu'après être demeuré plus de quarante siècles incapable de reconnaître son Créateur, il a été relevé par Jésus-Christ, et par Jésus-Christ seul, de cette impuissance dont les liens l'enchainent encore après la Venue, s'il n'incline son front et son cœur devant la croix du Golgotha (2). Les philosophes les plus habiles, enfermés dans la raison comme dans un cachot, si près qu'ils s'approchent de la vérité, sont toujours sépai'és de la religion par un abime. « Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré

(1) Pensées, art. xxv. 43.

/^) V. Ibidem, art. x, 5; art. xxil. 7; art. xxv. 173.

— iSi —

comme grand et puissant et éternel ; ce qui est proprement le déisme presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme qui y est tout à fait contraire (1). » Cette condamnation du déisme, pourtant si naturelle à un chrétien, a étonné ceux-là même qui en devaient être le moins étonnés. Ce n'est pas dans la bouche de Pascal une exagération ou une de ces violences qui lui sont familières. C'est un propos conséquent ou prémédité ; c'est à la fois une conclusion et un principe nécessaires, et il ne se fait pas faute de le répéter. (■ Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qu[ s'arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur ; et par là ils tombent ou dans l'athéisme ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également (-). -> Aussi ajoute-t-il, pensant à Descartes, qu'un homme persuadé par les proportions des nombres de l'existence de Dieu, ne serait pas beaucoup avancé pour son salut.

Le Dieu des chrétiens, le Dieu qui sauve par l'intermédiaire de Jésus-Christ, ne se trouve, comme il est dit dans l'acte de foi, que par les voies enseignées dans l'Evangile ; il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Évangile. Or, quoi do commun entre l'Évangile et la raison, entre la religion et la philosophie ? Est-ce là du scepticisme ? non, c'e.st du christianisme. Il est étrange qu'un homme d'esprit comme Cousin ait pensé qu'un chrétien peut philosopher utilement à côté, mais en dehors de la religion, sur ce fondement que le christianisme est spiritualiste. La réciproque n'e.st pas vraie. Etant posée en principe la nécessité de la foi, que sert la philosophie à ceux qui croient'? que sert-elle î'i ceux qui ne croient pas ? Elle

(1) Pensées, art. xi. 10 bis.

'2) Tbidem. ;trt. xxir, G.

élève l'esprit, disent ses partisans. Elle le dissipe, dit Pascal. En effet, si toute la doctrine consiste au rachat du péché par Jésus-Christ, toute la morale en la concupiscence et en la grâce (D, ni Platon, ni Descartes ne peuvent instruire de la vérité et de l'honnêteté ; ils ne sont bons qu'à distraire l'homme de sa fin. Est-ce à dire que leurs spéculations soient sans résultat ? Non. Mais la vérité, qu'ils ont vue humainement, n'est qu'une idole de la vérité. Ils peuvent penser les mêmes choses que les chrétiens, h savoir que Dieu existe, qu'il e.st infini et parfait, que l'âme est spirituelle et immortelle, que l'homme est né pour la vérité et pour le bien. Ils font bien de penser ce qu'ils j)ensent ; ils ont tort de le penser comme ils le pensent (2). Cela nous suffit, et laissant h Pascal solitaire ces saintes subtilités, nous attribuerons cette opinion à Pascal philosophe, que l'homme peut par la raison atteindre h la vérité. Quelque éloge magnifique que nous puissions en imaginer, nous n'exalterons jamais cette faculté humaine à la hauteur où l'a mise Pascal, le jour qu'il la prenait à témoin de la vérité de

(1) Pensées, art. xxiv, 4.

(1) C'est ce qirun Père exprime avec esprit, en ces termes : « Plato qiiidem multa de uno Deo locutus est, a quo ait conslitutum esse mundum, sed nihil de religione ; somniaverat enim Deum, non cognoverat. » Lactance, Div. institutiones, éd. Mignf:, 1. V, c. 15. — Do inème saint Augustin : « Non continue si ea qure dixerunt fde Deo Plato et Plotinus vera sunt. etiam scisse eos ea necesse est. « SolUoqui, libri, éd. MiGNK, 1. I. c. IV, It. — De même Singlin : « Celui qui ne suivrait que son propre esprit, sa raison humaine, une science même des cliosos divines, mais à la lettre et sans l'esprit tle Dieu, n'entierait point dans cette sagesse que notjs recomrM.unIc .Saint Paul. 11 ne trouverait qu'une lettre ijt'i tue et s'il tt-moignait ((U('!((ne /.cle. ce no serait qu'M*i zèle sanx lumière et sans science. » Instruclions chriHiennes sur les Mi/stères, etc., t. III, p. 660. — Compare/, ces passages et surtout le dernier à ces parolos de CousiN (ci*ées par M. .Tanet, Revue des deux Mondes, dw l février 188'0 : La philosophie fait passer les âmes « du demi-jour do la foi chrétienne à la plciiio lumière de la raison piue. •• Il n'est pas malaisé de comprendre que Cousin, pensant et parlant ainsi, était incapable même d'entrer dan< 1*»-^ raisons de Pascal,

la religion. Cela lui déplaisait ; mais cela nous plaît. Non que la raison profite à être défendue ou perde à être attaquée. Le fait est souverain et ses droits sont imprescriptibles. La raison est. Toutes les invectives du monde, les plus subtiles ou les plus éloquentes, ne peuvent rien contre elle, pas plus que le sophiste grec ne supprimait le mouvement en le niant. Ce qui est bon à noter pour prévenir des tentatives chimériques, c'est que ceux-là qui ont voulu vivre contrairement à la nature, n'y ont pu réussir qu'en paroles. Le stoïcien niait sa goutte, mais elle l'empêchait de marcher. Pascal chicane sa raison ; elle répond en se mettant à la porte du sanctuaire et en imposant ses exigences à ceux qui veulent entrer. Elle se démontre en ordonnant ; elle se montre en s'exerçant. C'est la meilleure preuve de toutes, celle dont Diogène prouvait le mouvement, en marchant. Ceux qui ne reçoivent pas ces preuves, s'appelaient jadis des sophistes ; qu'on les appelle aujourd'hui comme on voudra. C'est leur jeu de nous dire que Pascal fait un raisonnement là oîi Pascal visiblement fait un acte de foi. Mais nous qui avons discerné av^ec certitude l'un de l'autre, nous croyons parce que nous le voyons, que Pascal raisonne quand il prouve la religion ; de même, quand il revient sur sa preuve pour en dire du mal, nous considérons cette conduite comme un pieux manège qui n'engage pas sa pensée. Si l'on veut savoir maintenant par où nous concilions les passages contraires, selon la loi que Pascal a imposée à la critique, nous répondrons : par le christianisme. Toute la dignité de l'homme consiste en la pensée ; mais il est dangereux de lui ti-op faire voir cette grandeur sans lui montrer en lui-même une bassesse égale ; il en pourrait prendi'e de l'orgueil. Quand on l'a élevé, il faut l'abaisser. Pascal ne s'en fait pas faute. Mais c'est là pratique de pure morale ; ou, pour employer un mot plus profane, c'est en morale une pratique de bonne politique, de celle que les hommes d'État et les historiens ont nommée

politique de bascule. Elle consiste à favoriser successivement deux partis contraires, afin que ni l'un ni l'autre ne se croie ni inutile ni nécessaire, et que par là tous les deux gardent dans une mesure convenable de la modestie et de l'ambition. Quand elle est conduite d'une main adroite, elle sert au pouvoir, mais elle trompe toujours les sujets, qui, portés naturellement à rechercher des solutions simples, s'empressent de prendre parti sur la foi du maître, et tombent dans la même erreur, qu'ils s'engagent de l'une ou de l'autre part. Ainsi Pascal déroute ses lecteurs. C'est encore une crédulité naturelle de s'en fier aux paroles plutôt que d'examiner les faits. Or les faits seuls ne mentent jamais, et c'est à eux seuls qu'il faut croire. Ainsi faisonsnous ; les autres croient à des déclarations qui les trompent, et qui ne nous embarrassent même pas ; car nous en expliquons sans peine le sens et la tactique. Nous ramenons au système les pensées de derrière la tête ; nous éclairons ce qu'on dit par ce qu'on pense et par ce qu'on fait ; grâce à ces précautions, nous apercevons harmonie et évidence \k où l'on n'a trop souvent trouvé qu'incohérence et incertitude. Nous n'avons cependant rien découvert que Port-Royal n'ait déjà vu ou senti. Mais quel progrès dans l'intelligence des Pensée»^ le jour où nous parviendrons à les comprendre aussi bien que les éditeurs de 1670 ! C'était beaucoup d'en retrouver le texte ; encore eût-il fallu n'en pas perdre le sens.

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