‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 8 sur 26 · LE SYSTÈME DES CONTRADICTIONS · texte numérisé non relu

LE SYSTÈME DES CONTRADICTIONS

Sommaire. — Le scepticisme défini par Cousin. — La question du scepticisme de Pascal , auteur des Pensées , est légitime. — Du soin qu'il faut mettre à saisir la suite de l'Apologie pour juger l'Apologie. — L'article Pascal, du Dictionnaire des sciences philosophiques. — De la doctrine des contraires. — L'opposition du scepticisme au dogmatisme sur le terrain du droit est impossible. — Qu'il faut voir, dans les Pensées, le système des contradictions, là où l'on avait vu les contradictions d'un système. — Conclusions prouvées et propositions à prouver.

Avez-vous vu un sceptique ?

S'il faut en croire la tradition, il y avait à Athènes, vers le milieu du 4« siècle avant Jésus-Christ, un homme qui, s'étant mis le visage en sang contre le timon d'une charrette répondait aux questions de ses disciples alarmés : Quoi ? Qu'y a-t-il ? — Mais vous êtes blessé ! — Pensez-vous ? moi je n'en sais rien. — Cet homme qu'on appelait Pyrrhon, mais dont le vrai nom était Sottise, est le père du scepticisme (1). Cette seote professe, à son exemple, qu'elle ne

(1, Il esl peu probable que Pyrrbou ait tenu la i-ouduite insensée que la tradition lui prête. La Mothe lk V\yer. dans sou Traité de la vertu des païens (cbapitie Pyi-rhou) avait déjà protesté avant Bayle contre les calomnies dont Diogéne Laérce fut l'auteur ou le rapporteur. .Vdmettons, comrae le veut la vraisemblance, que les faits ainsi racontés soient faux, ce n'en est pas moins un signe très remarquable que l'imagination populaire ait p.iUftsé elle-même jusq\i'an liout la logique du système. C'est la réaction de la simple nature contre l'art qui refuse de la suivre. D'autre part il est certain qu il y a eu du scepticisme dans le monde et dans la philosopliie, avan» Pyrrhon ; l'expérience et la nouvelle Académie y avaient pourvu ; mais le scepticisme date de lui. L'antiquité déjà regardait les Académiciens comme des dispuleurs bien plutôt que comme des douleurs. V. CicÉRON, De Officiis, 1. II, c. 2.

sait rien. 11 est rare cependant que les sceptiques ou pyrrhoniens poussent l'intrépidité de leur doute jusqu'à négliger comme le maitre, le soin de leur sécurité. Ils ne sont ni aussi conséquens ni aussi ridicules. Nous connaissons, pour l'avoir vu sur la scène de la Comédie française, un petit-fils de Pyrrhon, nommé Marphurius. Ce savant docteur ne sait ni s'il est où il est, ni, quand il y est, s'il y est venu. On l'interroge ; il ne répond ni oui ni non ; il dit : oui et non. De deux partis, lequel faut-il prendre ? L'un des deux. Mais lequel ? l'un ou l'autre. Ce scepticisme insensible à tous les coups de langue, cède au pluspetit coup de bâton (D. L'esprit de Marphurius ne voit pas la vérité, mais son échine la sent, et professe sans scrupule un dogmatisme absolu ; elle semble même percevoir directement, avec une entière certitude, des vérités d'ordre second et très-second, comme l'existence des commissaires. C'est mauvais signe pour une doctrine, quand elle oblige ses adeptes à se contredire sous peine de passer pour fous. L'Allemand a bien nommé le scepticisme du mot ZiveifeljucJU , qui explique et juge en même temps la chose : manie du doute.

Assurément ce n'est pas un scepticisme pareil que nous recherchons dans le livre des Pemées. Nous respectons trop notre auteur pour le soupçonner d'avoir reçu des opinions aussi peu sensées. Il a d'ailleurs pris soin lui-même de les qualifier : « Que fera donc l'homme en cet état ? Doutera-t-il s'il veille, si on le pince, si on le brûle ? doutera-t-il s'il doute '? doutera-t-il s'il est ? On n'en peut venir là ; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point C-2 . »

(1} Déjà dans la très-comique Vente aux enchères des sectes philosophiques de Lucien, c'est à un argument de ce genre que cède le philosophe pyrrhonien, pour reconnaître qu'il appartient au Marchand qui l'a acheté.

(2) Pensées, art. viii, 1. — Ici Pascal suit Descartes non-seulement dans

Si le scepticisme ne va pas jusqu'à mettre tout eu doute, où borne-t-il son incertitude '? C'est affaire à lui de nous l'apprendre. Il est assez malaisé de saisir comment il peut se limiter sans se détruire. Mais passons lui cette contradiction, pour chercher quel a pu être le scepticisme de Pascal, dans le cas où Pascal aurait été sceptique.

Cousin, attaqué de toutes parts (c'est lui qui le dit), pour avoir soutenu que Pascal était sceptique, et se préparant à justifier son opinion, commence selon les principes de toute bonne méthode par définir le terme principal de la discussion : « Qu'est-ce que le scepticisme ? une opinion philosophique qui consiste précisément à rejeter toute philosophie comme impossible, sur ce fondement que l'homme est incapable d'arriver par lui-même à aucune vérité, encore bien moins à ces vérités qui composent ce qu'on appelle en philosophie la morale et la religion naturelles, c'est-à-dire la liberté de l'homme, la loi du devoir, la distinction du juste et de l'mjuste, du bien et du mal, la sainteté de la vertu, l'immatérialité de Fâme et la divine Providence (0 . » Et il essaye de démontrer que le scepticisme ainsi entendu est au fond des Pensées. A quoi Sainte-Beuve, sans contester la définition, répond indirectement : « On a cru saisir, dans certaines paroles entrecoupées, ce qu'on appelait des indices de son scepticisme. Une telle idée, selon le sens ordinaire qu'on y attache, ne peut tenir dans la discussion... Aussi la méprise, née d'une équivoque première, s'est vite éclaircie. — Cette équivoque (car c'en est ii;ie), la voici nettement. Dans la supposition où Pascal am^été philosophe, il aurait été, disait-on, im philosophe sceptique ; sa manière de raisonner iin[)n(|uo en efiét le scejtticisme philosophique. —

les pensées, mais dans le choix même do l'expression — V. Descartes' éd. Cousin. Discours de la Méthode, pp. 158, IG'i. « Les plus extravagantes opinions des scepticjiies Il seniiilo qu'à moins d'être extravagant, on non peut douter. »

\\) Cousin, Études sur Pascal, p. 39.

Oui, mais Pascal, étant chrétien et non pas phiilosoplie, cette supposition, qui dans le premier moment avait été moins exprimée que sous-entendue, tombait d'elle-même (^). » Si Sainte-Beuve a raison, notre recherche est désormais sans objet. Pascal est chrétien, non philosophe ; et si le scepticisme, comme le veut Cousin, est une opinion philosophique au sens rigoureux du mot, il est inutile de le chercher dans le livre purement chrétien de l'Apologie. Mais sans prendre ainsi les choses à l'extrême, si nous remplaçons opinion pliilojophique, puisque ce terme ne convient pas à Pascal par opinion rationnelle, nous aurons du coup légitimé notre étude. Nous avons reconnu, en effet, que le livre des Pensées n'est pas tout entier réservé à l'Apologie, qu'il n'est donc pas tout entier théologique, que la première partie en est consacrée à étudier la nature de l'homme, enfin que cette étude se poursuit à la lumière de la seule raison. Il y a donc lieu de rechercher si le scepticisme trouve place dans ce que nous avons appelé l'introduction de l'Apologie. Au cas où Pascal y soutiendrait cette opinion que toute philosophie est impossible, sur ce fondement que l'homme est incapable d'arriver par lui-môme à aucune vérité, il faudrait conclure que la doctrine du livre des Pensées est sceptique ; sinon, non. Recourons une fois encore à l'analyse de l'ouvrage.

Pascal, on l'a montré, donne de la religion une démonstration indirecte, mais instituée sur les principes de la logique humaine. 11 serait étrange qu'il commençât par démontrer qu'aucune démonstration n'est fondée en raison, partant digne de foi, avant de produire la sienne. Voilà pourtant Fabsurdité qu'on lui a prêtée trop libéralement. Avant tout examen, n'est-il pas mille fois plus probable, qu'ayant à convaincre les hommes, il n'a pas voulu ruiner d'abord les moyens qu'il possède de les persuader ? Cette

(1) Sainte-Beuvk. Port-Boi/al. t. III. p. il.'î.

opinion, que le bon sens impose, est assurée aussi parles textes. Mais ces textes, on doit les consulter, non les solliciter, et avant tout se souvenir de la parole de Pascal : « Les mêmes pensées forment un autre corps par une disposition différente de discours, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par leur différente disposition (i). » Il faut donc reprendre la disposition du discours de Pascal, si l'on veut avoir de l'Apologie le corps et non pas une image trompeuse. Pour n'avoir pas suivi cette règle, tel auteur a donné une analyse des Pensées, qui est remarquable de suite et d'exactitude apparente, mais qu'en réalité, il faut reconnaître inexacte au plus haut point. L'article Pascal du dictionnaire des sciences philosophiques est dans ce cas. Gomme on n'a rien fait de mieux en ce genre, et que les conclusions en ont été souvent reprises, il convient de s'y arrêter un instant. Un bon juge a déclaré que ce morceau est serré et fort (2). Si j'ose ici parler de moi, j'en goûte autant que personne les mérites supérieurs, et j'y suis intéressé par amour-propre, en ayant été un jour ébranlé. La substance en est solide, l'enchaînement continu ; on ne saurait mieux ni raisonner ni discuter. Ces belles qualités plaisent et font illusion. Mais l'esprit y trouve mieux son compte que la science, et si l'on veut dire que le vrai Pascal y est pris à partie, je proteste. On y trouve des fragmens de Pascal rapportés avec une fidélité scrupuleuse, mis bout ù bout au gré de l'auteur, interprétés dans un sens plausible et de trèsbonne foi ; Pascal ne s'y trouve pas. L'ensemble est aussi faux que le détail est exact. Pourquoi ? Parce que la disposition des pensées est mauvaise. L'auteur expose d'après Pascal, 1" que la nature humaine livrée à elle-même est misérable et incurablement impuissante ; 'i» que l'homme ne peut atteindre la certitude ni par la raison, ni par le senti-

(1) Pensées, îut. vu, 'J. J'ai légèrement modilié le texte de Pascal pour la cominodité île la citation, mais sans rien ajontcr. (,2) Havet, t. I, p. VIII, n. 1.

nient du cœur, ni par la tradition de l'Église, ni par le calcul des probabilités ; 3° que nous devons dès lors nous réduire à l'état d'automates, substituer le mécanisme de l'habitude à l'intelligence, en un mot nous abêtir.

Si ce résumé est fidèle, en vérité c'était bien la peine à Pascal d'entreprendre un livre qui lui aurait coûté, disait-il, dix ans de travail, pour arriver à cette belle conclusion. Mais que devient dans ce système le corps des preuves de la religion que nous avons exposées plus haut ? Que deviennent ces pensées célèbres sur la dignité de l'homme, qui est toute dans la pensée, et cette fameuse comparaison de l'homme à un roseau pensant que le moindre vent peut briser, mais qui n'en domine pas moins l'univers qui l'écrase, parce qu'il se sait victime et de qui, tandis que l'univers n'en sait rien ? Comment va-t-on [concilier ces contradictions ? On n'en éprouve pas le moindre embarras, et la même réponse arrive toujours aux mêmes difficultés : c'est un inconséquence de Pascal. Hé ! dites que c'est sa léthargie. Ce mot de comédie se présente naturellement à l'esprit, tant paraît plaisant cet expédient vingt fois employé par les mêmes critiques pour résoudre des antinomies formelles, sans qu'il leur vienne à l'esprit qu'après tout Pascal devait avoir un peu de suite dans les idées. Que penser de phrases comme celle-ci : « Pascal oubliant qu'il ne nous a rien laissé (ni de la raison ni du cœur), qui soit capable de l'entendre et qu'il n'a plus devant lui, comme il dit lui-même, qu'un monstre, une chimère, un imbécile ver de terre, essaie de nous toucher et de nous convaincre ; il s'adresse tout à la fois à notre raison, à notre cœur, à notre intérêt, à notre volonté. » — Ceci encore est à noter : « Pascal, après avoir ruiné toutes les facultés de la nature humaine, afin d'établir le dogme de la chute, essaye de les relever Vune après Vautre, pour nous montrer à leur clarté l'œuvre de la rédemption ; mais poursuivi par le scepticisme, comme le laboureur de la fable par le serpent auquel il rend la vie, il se voit forcé de fuir du rai-

sonnement dans le sentiment, du sentiment à l'intérêt, de l'intérêt à l'empire encore plus aveugle de l'habitude, et de descendre un à un tous les degrés de l'abîme qu'il a lui même creusé sous ses pas, juscju'à ce qu'il ne lui reste plus que la grâce, par où il aurait dû commencer. » Que ne commenciez-vous par la grâce, ô Pascal '? c'est, dites-vous, que ce commencement eût éloigné les lecteurs de votre livre. Faible réponse ; il valait mieux n'être pas lu que de parler ainsi à vos lecteurs : « Notre faculté de connaître est sans force pour découvrir la vérité ; employons donc cette faculté impuissante à reconnaître la vérité de la religion. » Qui me rend compte ainsi de Pascal, se trompe, et pour ne pas être trompé, je le quitte. Avant d'avoir su par où il a tort, je sais qu'il a tort. « Contradiction est une mauvaise marque de vérité (U . »

Dans le livre de Cousin sur Pascal, les mêmes renversemens d'opinion offrent un spectacle plus curieux encore, parce que l'écrivain, pris entre une solution préconçue et sa bonne foi qui proteste, suit la première avec sa fougue accoutumée et parfois se laisse traîner comme à regret par l'autre. « Voilà donc ce superbe contempteur de toute philosophie devenu à son tour un philosophe, et le disciple de Platon et de Descartes. C'est là d'abord une bien étrange métamorphose..... Lui qui a dit, dans un moment de distraction, que la nature confond le pyrrhonisme comme le pyrrhonisme confond la raison, lui qui vient d'écrire ces mots : a Nous savons bien que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison » — , le voilà maintenant qui reprend les argumens du pyrrhonisme qu'il semblait avoir brisés à jamais, et les tourne contre le sentiment lui-môme, pour ruiner ce dogmatisme, etc ;... Vous croyez Pascal redevenu tout à fait pijrrhonien ? Point du tout : il va de nouveau abandonner son pyrrho-

(1) Pensées, art. m, 17.

nisnie, comme devant Le pyvrhonisme, il vie^it d'abandonner la théorie du sentiment (0. » La souplesse de Protée était engourdissement au prix d'une telle désinvolture. En considérant ces changemens, on se demande avec embarras si c'est Pascal qui a été à ce point inconstant ou si c'est le critique qui a été dupe ; et l'on a peine à s'empêcher de sourire, quand on voit le critique lui-même déclarer avec gravité que ces métamorphoses sont bien étranges.

Cependant il est incontestable que dans le livre des Pensées on trouve un grand nombre de pensées sceptiques. — D'accord. — Et que les auteurs dont on vient de parler les ont citées fidèlement. — Cela est vrai. — Ils ont donc raison. — Non, ils ont tort ; car en face de ces pensées sceptiques, se rangent des pensées dogmatiques, aussi affirmatives et plus démonstratives peut-être. Ce dernier point reste à débattre. En attendant, que dirait-on, si un interprète de l'Apologie, sans plus ample information, mettait les fragmens sceptiques à part des fragmens dogmatiques et prenait sur lui de déclarer : Ceux-ci sont les bons ; les autres ne valent rien ? C'est pourtant la môme conduite, mais en sens contraire, qu'a tenue Cousin ; aussi sa conclusion a-telle tout juste la valeur d'une affirmation. Les écrivains qui l'ont réfuté, ont pour la plupart suivi la même méthode, et leur analyse n'est pas plus satisfaisante ; encore pourraient-ils invoquer cette raison irréfutable, que, si leur interprétation des Pensées n'était pas la bonne, les Pensées n'existeraient pas ou n'existeraient que par une contradiction intolérable. Comme de part et d'autre on a trouvé des textes formels à l'appui des deux thèses, on s'est prévalu des uns en négligeant les autres, ou plutôt on a commencé par les uns pour finir par les autres ; puis on a proclamé définitifs ceux qu'on plaçait les derniers ; après quoi, en vertu de cette décision mal justifiée, on a conclu dans le sens préju-

(1) Cousin, Études sur Pascal, pp. 43, 48. 51.

gé et l'on s'est proclamé vainqueur. Ainsi, après Certaine bataille, Louis XIV et Guillaume d'Orange faisaient chanter des Te Deum, chacun pour remercier Dieu de son succès. Il est vrai qu'un combat peut rester indécis ; de plus, la politique a ses calculs qui ne sont pas toujours d'accord avec la vérité. Mais comment départager les critiques qui, sur la doctrine d'un auteur, soutiennent deux thèses contradictoires, avec des argumens égaux et une égale apparence de de vérité ?

Ils ont raison les uns et les autres, comme ils ont tort les uns et les autres. Ils ont vu chacun une part de la vérité, mais l'autre part leur en est demeurée cachée. Ils ont commis dans l'étude de Pascal la même faute que Pascal attribue aux différentes philosophies dans l'étude de l'homme. L'homme est grand, Épictète l'a bien vu, mais non Épicure ; l'homme est petit, Épicure l'a bien vu, mais non Épictète. Tout de même, Pascal est pyrrhonien ; Cousin Ta bien vu, et non, par exemple, M. l'abbé Flottes. Pascal est dogmatiste ; M. l'abbé Flottes l'a bien vu, non Cousin. — Quoi? Pascal professe en même temps le pyi'rhonisme et le dogmatisme? — Oui. — Ceci mérite éclaircissement.

« Pascal, dit Etienne Périer, mis en face de l'interlocuteur qu'il veut convertir, lui fait sentir sa grandeur et sa bassesse, ses avantages et ses faiblesses, le peu de lumière qui lui reste, et les ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts, enfin toutes les contrariétés étonnantes qui se rencontrent dans sa nature. » Qu'on veuille y prendre garde; Pascal considère l'homme tout entier ; il n'en oppose pas seulement l'espi-it à l'esprit, mais aussi au corps, à la volonté, au cœur. Opposer l'esprit à l'esprit est l'œuvre du scepticisme. Si donc nous trouvons le scepticisme dans cette première partie des Pensées, nous ne le trouverons pas seul, puisqu'il n'établit qu'une des contradictions dont l'homme est partagé. Le dessein de Pascal étant de les

considérer toutes, pour essayer ensuite de les résoudre, on altérerait le sens de sa discussion, si on prétendait qu'elle se pose sur une base purement logique et à propos d'une question de pure logique. La doctrine de Pascal est dans la profession des deux contraires, gi'andeur de l'homme, misère de l'homme. Ce qui touche à l'esprit n'en est qu'une partie. Cette remarque n'est pas sans utilité ; car, quelles que doivent être les conclusions de Pascal, il faut r.avoir qu'il les tire en général de ce fait que l'homme, voulant être heureux, n'y peut réussir par ses propres forces, et non de cette opinion que l'homme ne peut posséder la certitude. Il ne considère pas notre faculté de connaître en elle-même, mais par rapport à la satisfaction qu'elle nous donne en atteignant son objet, et réciproquement, à notre chagrin quand elle le manque. L'inefficacité du divertissement à distraire l'homme occupe autant Pascal et dans les mêmes vues que les efforts infructueux de la raison à connaître la vérité. Ce n'est pas un philosophe qui disserte; c'est un homme qui sent et fait sentir. La vérité n'est pas pour lui, comme pour le logicien, la concordance adéquate de la pensée avec son objet ; c'est le but d'un instinct et la satisfaction d'un besoin (1),

Ainsi le scepticisme ne peut être le terme que d'un des actes du drame humain. Cela dit, il nous est permis d'étudier dans la pièce l'épisode qui nous intéresse. C'est un duel entre le pyrrhonisme et le dogmatisme mis en face l'un de l'autre, comme des adversaires de môme force. Pascal compare « le peu de lumières » qui reste à l'homme aux ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts. Peu de science, beaucoup d'ignorance, telle est la condition de notre esprit. Les droits reconnus au dogmatisme sont petits : l'avantage accordé au scepticisme est grand. Mais qu'on rabaisse encore le premier, pour fortifier encore l'autre, peu nous im-

(1) V. Pensées, art. xxv, .37.

porte. Quand il s'agit du pouvoir de nos facultés intellectuelles, une seule vérité, reconnue certaine, contrebalance et entraine un million de doutes. On ne fait pas au scepticisme sa part , a dit Royer Gollard ; bien moins encore la peut-on faire au dogmatisme; car il est naturel. Qu'on lui donne une place au soleil, il envahira tout et ne souffrira pas de voisins. Non qu'il nous affranchisse de tous les doutes ; mais le doute est dogmatique, qui porte sur la nature d'un objet particulier, non sur la force essentielle du sujet. Ce doute a toujours été science ; il est même devenu système positif, pour se justifier et limiter son domaine. Quant au scepticisme philosophique, il se dissipe en fumée, lorsqu'on a une fois admis la certitude d'une connaissance, si élémentaire qu'elle soit. On aura beau entasser contre la raison des injures et des argumens à l'infini, outre le triomphe qu'on lui ménage en l'employant, si on lui accorde la moindre lumière, il faut renoncer au nom même du scepticisme. Pascal n'a pas manqué d'apercevoir cette conséquence nécessaire ; et pour reculer sa défaite comme pour la masquer, il a travesti le dogmatisme, il lui a prêté des opinions étranges, des prétentions extravagantes. Aussi, quand il le déclare battu ou tout au plus égal à son ennemi, il nous abuse. C'est contre le fantôme de l'un que s'est escrimé l'autre. Vienne le moment de la vraie lutte à découvert et sans feinte, on verra bien lequel est le plus fort.

En effet, dans l'argumentation de Pascal, de quelle sorte est ce dogmatisme auquel le .scepticisme résiste ? C'est une doctrine qui se dit en état de tout prouver. Sur ce grief, Pascal la condamne ; mais tout le monde la condamnera avec lui. En quoi la raison serait-elle intéressée à ce système, forte de sa victoire, ruinée de su défaite ? L'essence de la raison n'est pas de démontrer, mais de voir la vérité ; sa dignité et son emploi sont de connaître les principes avant de les appliquer. Cousin l'a justement remarqué ; Pascal nomme raison ce que nous nommons raisonnement :

quant à la raison proprement dite , il l'appelle instinct. « Instinct Raison. Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme (0. » Il ne faudrait pas lui faire un reproche trop sévère d'avoir ainsi altéré le sens habituel des mots. On connaît la liberté qu'il professe à l'endroit des dénominations et cette singulière distinction entre les définitions des mots et les définitions des choses, qu'on enseignait de son temps. Mais il ne faut pas non plus abuser de l'équivoque où cette licence aboutit. La raison sort sans dommage des attaques que Pascal lui livre et le dogmatisme n'en est pas entamé. C'est une conséquence inévitable, et qu'on est obligé d'admettre, si la vraie doctrine de Pascal sur la connaissance consiste dans l'opposition du pyrrhonisme au dogmatisme, si d'autre part, le vrai dogmatisme consiste à revendiquer pour l'homme le pouvoir d'atteindre avec certitude la vérité, par quelque moyen que ce soit. Ce dernier point est hors de conteste ; il faut examiner l'autre.

Quel est le dernier mot de Pascal, quand il termine son étude de l'homme? L'homme est un composé d'élémens contradictoires et inconciliables. Il a une réelle grandeur ; sa bassesse n'est pas moins visible. Il a l'idée du bonheur; il n'en a pas la jouissance. Il a soif de la justice, et ses passions l'en détournent. Aimant le bien, il le fuit. A\i milieu d'ignorances invincibles, il possède quelques vérités ; mais il n'en saurait montrer les titres. — 11 ne servirait ;i rien d'interpréter la pensée de Pascal sui- la vérité, comme nous avons fait sa pensée .sur le bonheur, savoii- : l'homme a l'idée delà vérité, mais il ne saurait posséder aucune vérité. Car cette idée même, ainsi que Pascal l'a déclaré, est d'une vérité certaine, et nous avons par là satisfaction. — Cette inul-

(1) Pensées, »iL viii. '■•.

tiple antinomie doit être, selon Pascal, l'objet de toute bonne philosophie, puisqu'il est prêt à donner sa confiance à celle qui aura su la remarquer, en attendant qu'il se livre tout entier à celle qui l'aura résolue. Mais en aucun cas, la solution d'une antinomie ne peut être la suppression de l'un des termes. D'autre part, une antinomie étant l'opposition de deux thèses également vraies, mais naturellement irréductibles à la raison, il est clair que l'explication n'en peut être que surnaturelle. A soutenir le contraire, autant vaudrait se flatter de connaître la commune mesure de deux quantités incommensurables. Voilcà l'homme jeté dans la théologie, ou tout au moins dans la religion. Nous ne devons pas nous y engager maintenant, puisque notre objet est de rechercher une opinion philosophique. Constatons qu'avant de trouver dans la religion le dénouement qu'il souhaite, Pascal a pour unique souci d'établir en face l'une de l'autre dans une position inexpugnable les deux théories contradictoires, où se reflètent les contradictions que l'homme présente dans toutes ses parties. S'il favorisait l'une au détriment de l'autre, son système serait à bas. Ses angoisses viennent de ce que l'homme n'est pas un être simple. C'est aussi par l'exposition de notre duplicité qu'il trouble l'interlocuteur et parvient à le débouter de son indiflérence. Dès lors sa crainte sera sans fondement, son discours restera sans effet, du moment où il aura j)ns parti. Que l'homme soit grand, s'il l'admet sans partage, voilà Pascal stoïcien ; Epictète lui suflit, et Jésus-Christ est inutile. Que l'homme soit petit, Epicure l'a dit encore, avant que Jésus-Christ ait parlé. Il faut que les deux écoles aient raison, mais qu'elles ne connaissent qu'une part de la vérité, et que par suite toutes deux se trompent en même tciiqjs, mais de façon différente. Le problème de notre condition est insoluble aux ressources humaines et tout le dessein de Pascal est d'en poser les termes sans essayer sérieusement de le résoudre par la raison. On serait iiini venu d'y contredire, puisque la reli-

gion, seule capable d'expliquer cette énigme, ne peut encore l'expliquer que par un mystère, et quel mystère ! Le plus éloigné de notre connaissance, dit Pascal, et qui cependant est « une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes (1). »

De cette dualité générale, les assertions opposées du pyrrhonisme et du dogmatisme ne découvrent qu'une face, et la comparaison de ces deux doctrines a pour objet, non pas de régler suivant une préférence à déterminer, les démarches futures de l'esprit humain, mais, suivant le dessein du livre tout entier, de montrer encore une des contrariétés nhérentes à l'homme. Si le doute des sceptiques l'emporte, c'en est fait de ce nouvel argument. Le résultat est le même si les dogmatistes ont raison. Il taut pour le triomphe du système que les uns et les autres aient à la fois raison et tort. « Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune. Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante : taisezvous, nature imbécile ; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable, que vous ignorez. Ecoutez Dieu (2). » Cette conclusion est-elle en faveur du scepticisme ? Nullement. La question à débattre est de savoir si le scepticisme rend compte de la nature humaine, et Pascal l'y déclare impuissant, aussi bien que le dogmatisme, avec cette réserve que l'un et l'autre est pourvu de bonnes raisons et qu'on doit les croire l'un et l'autre, quoiqu'on ne puisse se contenter ni de l'un ni de l'autre. Il en faudrait taire une synthèse,

[[) Pensées, art. viii. 1.

(2) Ibidem.

c'est-à-dire concilier les inconciliables. L'absurdité de cette proposition montre, d'après Pascal, l'absurdité de ceux qui cherchent à conduire humainement cette tâche humainement impossible. Le pyrrhonisme est une opinion vraie, mais une doctrine fausse. Le dogmatisme est dans le même cas. La vraie doctrine est de les admettre tous deux d'abord, pour les détruire ensuite l'un par l'autre. Ceux donc qui ont déclaré Pascal pyrrhonien, et ceux qui l'ont déclaré dogmatiste, ont confondu sa doctrine avec l'une de ses opinions. En voulant le contraindre à choisir, ils ont ruiné son système. Montaigne a-t-il raison ou bien Epictète ; c'est Jésus-Christ qui s'est trompé. Mais au contraire, de ces deux philosophes, « l'un étabhssant la certitude et l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme et l'autre sa faiblesse, ils ruinent la vérité aus.si bien que la fausseté l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leur défaut, ni s'unir à cause de leurs oppositions et qu' ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Evangile, C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin (1)... »

Mais n'est-ce pas pour renchérir sur le scepticisme, que Pascal le met en balance avec le dogmatisme et ne sait auquel des deux se tenir ? L'événement prouve le contraire, puisque Pascal continue sa démonstration ou tout au moins sa discussion. Il n'a pas examiné en philosophe les deux théories, pour découvrir laquelle dit vrai, et se reposer après cette œuvre accomplie. 11 les a étudiées tour à tour, comme deux philosophies qui se vantent de connaître l'homme. Il s'aperçoit que leur science est bien au-dessous de leurs prétentions. Il prend dans chacune d'elles ce qu'elle a d'exact, et il passe. Ainsi a-t-il fait pourl'épicurisme et le stoïcisme. L'a-t-on appelé épicurien ou stoïcien, pour avoir selon l'occurence approuvé l'une ou l'autre secte ? L'analogie cepen-

(1) Entretien de Pascal avêc M. de Saci, Havkt. t. I. p. cxxxiv

dant est rigoureuse. Dans ce cas encore, la doctrine est de croire que les deux opinions sont également fortes, de le prouver et de les lancer l'une contre l'autre dans un choc furieux, dont l'hoinme est tout à la fois le théâtre et la victime. Plus l'une et l'autie aui-a mutuellement raison contre l'autre, plus la doctrine des contraires s'affermira, et plus grande sera la nécessité de recourir à la religion pour trancher ce nœud gordien. Pascal ne découvre pas en ces termes son dessein à l'interlocuteur. Mais dans cette guerre sainte, sa tactique se dissimule mal au spectateur désintéressé. Derrière le corps de bataille qui s'effacera au bon moment, l'embuscade apparaît.

Ainsi, dans l'enquête qu'il poursuit, Pascal ne vise pas un but spéculatif, mais pratique. Il passe en revue successivement toutes les philosophies, non pas pour y trouver matière à des connaissances nouvelles, mais pour leur demander une explication qui le rassure. Aucune d'elles ne le satisfait ; en cela, il les juge avec la même sévérité qu'ont lait les sceptiques. Combien en revanche sont différens les motifs de la condamnation qu'il prononce ! Dans les diverses écoles, c'est le raisonnement que les sceptiques confondent ; Pascal y blâme une observation défectueuse. Il ne leur re- I»roche pas d'avoir mal pensé, il les reprend d'avoir mal vu. (( Encore n'en est-il pas une seule, déclare-t-il, qui n'ait connu la vérité par quelque endroit. » Et sur quoi les interi-oge-t-il ? Sur l;i luire et les bornes de l'esprit humain? Cette ({uestion est bien loin, et c'est l'homme lui-même qu'il a appelé à en décider d'après le seul témoignage de sa raison et de sa conscience. ()uand l'interlocuteur a reconnu dans son esprit à la Ibis tant de force et tant de faiblesse, quand il ;i dû avouer son impuissance à comprendre cette mystérieuse contradiction, à ce moment Pascal l'adresse aux |)hiloso|)hes pour leur demander de la lumière sur son état. Dans la série des philosophies qui passent alors devant leurs veux connue des fantômes vides, le pyrrho-

nisme vient à son tour. Mais on ne lui impose pas de justifier ses conclusions par un examen détaillé de sa doctrine. Il suffit à Pascal d'y jeter un coup d'œil. S'il a connu la force et la faiblesse de l'esprit, il a dit vrai. Mais il n'en a connu que la faiblesse ; donc il se trompe, tout comme le dogmatisme qui n'en a connu que la force. C'est ainsi cjue la doctrine des deux contraires est la pierre de touche de la vérité. Qui la professe mérite d'être suivi. Aucune [)hilosophie ne le fait ; aucune philosophie n'est donc vraie. — Expliquonsnous, ou plutôt laissons parler Pascal : « Les philosophes étaient dans l'impuissance de voir la vérité entière ; s'ils connaissaient la dignité de notre condition, ils en ignoraient la corruption ; ou s'ils en connaissaient l'infirmité, ils en ignoraient l'excellence (1) » Ce jugement se retrouve en vingt endroits dans le livre des Pensées.

Il faut donc renoncer à invoquer comme preuve de scepticisme, l'arrêt que Pascal porte contre toutes les philosophies. Nous pourrions nous contenter de cet aveu que toutes, si elles n'ont pu voir la vérité entière, en ont vu une partie. Car est-il un dogmatiste qui osât rien exiger de plus que cette déclaration ? Mais on est bien forcé de convenir, que, si les prémisses de Pascal sont acceptées, si l'homme est fait d'élémens incompatibles, il faut de toute nécessité accepte)- aussi la conséquence et croire que les philosophies n'ont pu ni ne pourront jamais rendre compte de cette étrange condition. S'ensuit-il de là que toute philosophie est impossible ? Non ; mais que toute philosophie est insuffisante ; que, depuis Jésus Christ, nul n'est sage qui n'a consulté sa révélation ; enfin, qu'avant Jésus-Christ, nul n'était sage. Cousin a beau |)rotester conti'e l'injustice de cet arrêt ; il faut ou l'admettre ou contester que le chris-

{[) Havet, t. 1, |). 180, n. '2. — Ce passage est barré dans le manuscrit. Nous le citons néanmoins, comme nous en citerons d'autres, également barrés, quand il sera visible cpie Pascal en désapprouvait la forme seule.

tiaiiisine a seul été capable d'expliquer à l'homme les secrets de sa nature. C'est une inconséquence aussi gi'ave que commune, de se dire chrétien et de parler ou d'écrire comme si en somme la révélation avait été superflue . (.< Ainsi, dit Cousin, avant Jésus-Christ, le seul sage dans le monde, ce n'est ni Pythagore ni Anaxagore, ni Platon, ni Aristote, ni Zenon, ni Epicure, ni même vous, ô Socrate, qui êtes mort pour la cause de la vérité et de Dieu ? non, le seul sage est Pyrrhon ; comme, depuis Jésus-Christ, de tous les philosophes le moins méprisable n'est ni Locke, ni Descartes, c'est Montaigne. » Voilà qui est fort éloquent. Sans doute il nous déplaît d'apprendre que tous ces grands hommes seront damnés et nous aimerions à croire le contraire. Mais le jansénisme le veut ainsi, et peut-être le christianisme, à coup sûr la logique du christianisme :

Plaignons plutôt, plaignons ces peuples misérables, Dont les justes n'étaient que de moindres coupables (1).

Moindres coupables, mais coupables ! et le principe de leur culpabilité était précisément leur ignorance. La Venue était nécessaire pour dissiper les ténèbres au milieu desquelles ils vivaient. Mais Jésus-Christ a paru après eux. II était donc fatal qu'il tombassent dans l'erreur. Pyrrhon s'est gardé de se tromper, en se gardant de penser. En quoi il a été prudent ; nullement sage. La sagesse n'est pas d'apercevoir les elïets, mais la raison des elTets. Le bel avantage de prouver que l'homme ne peut se connaître, si l'on ne s'explique pas la nécessité de cette ignorance ! Ceux qui connaissent les elïets sans connaître les causes « sont à l'égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n'ont que les yeux à l'égard de ceux qui ont l'esprit ; car les elTets sont comme sensibles, et les causes sont visibles seulement

(1) Racine le fils, La Grâce, chant i.

à l'esprit. Et quoique ces effets-là se voient par l'esprit, cet esprit est à l'égard de l'esprit qui voit les causes, comme les sens corporels à l'égard de l'esprit 0) . » Tel a été le mérite de Pyrrhon ; il a bien vu, mais il n'a rien su. Il n'a donc pas été sage ; car le seul sage, c'est le chrétien qui tout ensemble voit et sait. De même, après Jésus-Christ, parmi ceux auxquels le christianisme demeure inconnu, Montaigne a raison. Mais ce docteur si subtil a moins de science qu'un enfant, ù côté du chrétien le plus simple. Tout ce que l'homme peut savoir de l'homme, c'est qu'il n'en saura jamais rien par lui-même. La vraie science est ailleurs. Vous refusez de le croire ; ne vous dites plus chrétien. Avant même d'ouvrir le livre de Pascal, dit M. l'abbé Maynard, « dès lors qu'on sait qu'il contient une apologie du christianisme, on peut dire sans crainte d'erreur, qu'il contestera à la philosophie sa souveraineté religieuse, le christianisme, expression de la pensée divine, reposant essentiellement sur l'impuissance de la raison à créer des dogmes et des devoirs et sur la nécessité d'une révélation.... A ce compte, nous chrétiens, nous sommes tous des sceptiques (2). » Et à ce compte, ceux qui ne sont pas chrétiens, pensent que ceux qui sont chrétiens, s'ils veulent être conséquens, doivent être aussi des sceptiques.

Tel est le scepticisme historique de Pascal, conforme à son scepticisme doctrinal. Il s'est reconnu incapable, non pas d'atteindre quelque vérité que ce fut, mais de posséder la vérité entière sur la nature de l'homme. Après examen, il a reconnu que les philosophies ne sont pas plus habiles à lui donner contentement. Il se met en quête de nouveau parmi les religions^ bien décidé à chercher sans trêve, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'explication tant désirée. Les condi-

(1) Pensées, art. v, 9 bis.

(2) M. l'abbé Maynard, Pascal, sa vie et son caractère, ses écrits et son génie, l, II, ch. )ii, art. 2, 'i n, p. 203.

lions auxquelles les religions devront satisfaire pour lui agréer, c'est par la raison que ce prétendu sceptique les a déterminées ; c'est encore par la raison (ju'il s'est réservé déjuger si elles sont ou non réalisées. 11 l'aut avouer que si c'est là du scepticisme, c'est un scepticisme d'un genre bien particulier, qui ne ressemble guère au scepticisme philosophique, dont Cousin nous a donné la définition, avant d'en poursuivre les traces dans les Pensées de Pascal. La connaissance (lu dessein général des Pensées pouvait seule conduire à la vérité sur ce sujet. Explorateur sans boussole, comment Cousin eût-il manqué de s'égarer ? Il se trompa comme font les hommes de sa valeur, avec grandeur et avec éclat ; mais il se trompa et entraîna presque tout le monde avec lui dans une fausse route. Tel fut le prestige de son éloquence et de son grand style, que le public et les savans se mirent à considérer à part, comme dans un verre grossissant, les pensées sceptiques que Port-Royal avait cru bon d'atténuer et que les éditions nouvelles restituaient. Le reste de l'œuvre pâlissait, s'atténuait, entrait dans l'ombre. Deux ou trois hommes seulement demandaient quelle place pouvait occuper le scepticisme dans un livre dont il n'était pas la conclusion. Cousin répondait qu'il le remplissait tout entier. Les trois quarts, et plus, des Pensées répugnaient à cette explication. On déclarait alors qu'il n'en fallait pas teniicompte. Cette critique, qui excluait au lieu de concilier, croyait simplifier ; elle altérait. Parce qu'elle n'apercevait pas le point oii tout le livre se rapporte, elle décidait que l'unité y manquait. C'est elle à qui manquaient, non pas la pénétration, — quel homme en avait plus que Cousin ? — mais l'attention et la patience. On se rappelle la règle de Pascal : « Pour entendre le sens d'un auteur, il faut accorder tous les passages contraires. » Pour entendre le sens des Pensées^ nous avons trouvé l'accord.

Là où la contradiction est doctrine, elle n'est plus contradiction en logique. Là oii l'on a vu dans les Pensées les con-

tradictions d'un système, il faut voir un système des contradictions. La doctrine des contraires explique tout dans Pascal,parce qu'elle explique tout dans l'homme, et que l'introduction de l'Apologie n'est qu'un fidèle portrait de l'homme. Epicurisme et stoïcisme sont vrais, parce qu'il est vrai que l'homme a des instincts vils et de hautes aspirations.. Les déistes et les athées ont raiscn, parce qu'il y a des motifs de croire, comme de ne pas croire. Pyrrhonisme et dogmatisme sont vrais parce qu'il est vrai que l'homme ignore et sait. Mais tous ils sont faux, parce que les contraires sont vrais. Pascal voudrait nous tenir dans cette indécision. Peine inutile ! il n'a pas réussi à s'y tenir lui-même, au moins sur le terrain de toutes les philosophies. Je lui accorderais que stoïcisme et epicurisme se justifient en même temps, si ces doctrines envisagent le fait, non le droit. Il est certain que parmi les hommes, les uns sont épris de la vertu et s'y haussent, tandis que les autres suivent la pente de leurs passions. Il est certain encore que chez le même homme, suivant l'allégorie de Platon, c'est tantôt le bon. tantôt le mauvais coursier qui emporte le char. Mais au scep- . ticisme et au dogmatisme, il n'est évidemment permis de se poser cfu'en droit. L'homme a, l'homme n'a pas en lui-n.iême les moyens d'arriver à la certitude ; voilà la profession qu'ils sont obligés de fan^e, et non celle-ci, par exemple : il y a des hommes qui savent certainement, il y a des hommes qui se trompent ; ou bien, l'homme sur certains objets possède la certitude, sur d'autres son esprit s'exerce en vain. Je dis dès lors que ces deux théories étant non-seulement contraires, mais contradictoires, elles ne peuvent subsister ensemble ; ou le principe d'identité n'est qu'un vain nom. Je dis de plus que si on veut les opposer l'une à l'autre dans une antinomie impossible également à fuir ou à ré-soudre, on fait métier de sophiste, ({uitte à mériter une excuse par les motifs respectables auxquels on obéit. Je dis enlia que dans cette tentative chimérique, l'une ou l'autre des deux

théories devant emporlei- l'adhésion de l'auteur, sinon au sein de son système, du moins devant sa bonne foi, il est inévitable que le dogmatisme l'emporte et qu'il ait le dernier mot, si on trouve, ne fût-ce que sur un seul point, son assurance justifiée. C'est amsi que la préférence définitive de Pascal est de toute nécessité pour le dogmatisme, ainsi que le prouvera en fait le témoignage des textes.

De ce qui précède, nous tirons les propositions suivantes :

1° Il y a lieu de rechercher si Pascal a exprimé une opinion sur le scepticisme, mais simplement parce que Pascal a eu l'occasion de s'en expliquer, et non parce que le scepticisme tient une place particulière dans sa philosophie ou dans son argumentation.

2" Il importe au plus haut point de savoir dans quelles conditions Pascal étudie la doctrine du scepticisme. L'examen qui en est fait dans les Pensées ne constitue pas, à beaucoup près, le principal du livre, d'abord parce qu'il se place dans l'introduction, qui est étrangère à l'Apologie, et qui a pour objet moins de prouver la vérité de la religion que de disposer la volonté à s'y appliquer ; ensuite, parce qu'au cours même de cette introduction, plusieurs autres doctrines philosophiques sont exposées succinctement et appréciées. Le scepticisme, comme ces autres doctrines, est interrogé par Pascal, non pour motiver ses conclusions sur son objet particuher, mais pour expliquer la nature de l'homme, dans ce qu'elle offre de contradictoire.

3«> La philosophie de Pascal, au sujet de l'homme, étant de le considérer comme un être inexplicable et pourvu dans chaque faculté d'attributs contradictoires, sa doctrine est d'accepter, comme partiellement vraies, toutes les philosophies, puisque chacune d'elles a connu un des contraires, mais de les repousser toutes, parce qu'elles n'ont connu qu'un des contraires. Ainsi, il est également faux de dire que Pascal a manifesté une préférence pour une philosophie

en particulier, et qu'il a répudié la philosophie contraire. Pour que le livre des Pensées, dans la première partie, conserve sa puissance démonstrative, il est indispensable que Pascal maintienne respectivement en face l'une de l'autre et dans une position d'égale force, les philosophies contraires ; de telle façon que l'homme trouve en chacune d'elles une part de la vérité, mais y recherche en vain la vérité tout entière.

4° C'est ainsi que pour se faire éclaircir, sur un point particulier, la nature contradictoire de l'homme, Pascal s'adresse tour à tour au dogmatisme et au scepticisme. Suivant le principe posé plus haut, il les accepte tous deux comme des opinions vraies, mais tous deux il les repousse comme des doctrines fausses ; parce qu'ils lui rendent un compte exact d'une partie de l'homme, mais parce qu'ils ne lui rendent pas compte de l'autre partie. C'est un fait qu'il n'a pris parti ni pour l'un ni pour l'autre. C'était une nécessité qu'il demeurât ainsi en balance. Les critiques qui lui ont attribué un choix déclaré, ont dû omettre ou déclarer néghgeable. sans raison sérieuse, toute une partie d'argumentation contradictoire.

50 Le dogmatisme et le scepticisme étant ainsi opposés, ou ils sont opposés sur le terrain du droit, ce qui est absurde, donc faux, ou sur le terrain du fait, ce qui nous donne satisfaction. Car, ou il est reconnu que l'homme ne possède aucune certitude, et alors l'équilibre des deux doctrines contradictoires cesse et tout le système de Pascal s'écroule ; ou il est reconnu que l'homme possède quelque certitude ; dans ce cas, certitude, supposant conscience de la certitude, suppose aussi vérification de la certitude, d'où, connaissance des conditions que doit remplir une pensée pour être certaine. L'antinomie va donc forcément se résoudre en faveur du dogmatisme qui se trouve par là non-seulement défendre à bon droit la capacité qu'a l'homme d'atteindre la certitude, mais encore tenir, outre la vérité, le critérium de la vérité.

Ainsi, dans l'ordre vrai des pensées qui se rapportent au pyrrhonisine et au dogmatisme, les dernières en droit sont les pensées dogmatiques.

D'après ce résultat, l'équilibre des doctrines contradictoires est encore détruit. Pourquoi, dira-t-on, ne pas accepter aussi bien la première alternative, si la seconde a la même conséquence et ne s'accommode pas mieux au dessein de Pascal ? Parce qu'il faut que l'équilibre s'établisse un instant, au moins en apparence. Suivant la première alternative, c'est Pascal lui-même qui le défait ; suivant l'autre, c'est la force des choses. Bien plus, dans le premier cas, l'opposition même est impossible, contrairement aux exigences du système. Dans le second, elle n'est plus égale, mais elle subsiste, et l'auteur, pour la maintenir, est obligé de recourir a des artifices aisément découverts, (jui montrent, avec son désir de la conserver, son impuissance à y réussir. Aussi, le dogmatisme ayant en lui de quoi se défendre et même s'imposer, Pascal va employer toute son adresse à fortifier le scepticisme, non par amour de cette théorie, mais pour consolider la vraie doctrine, qui consiste à tenir la balance égale entre les opinions contradictoires.

Voilà bien des subtilités, et une exposition bizarre, me dit un ami qui lit par dessus mon épaule. J'ai peur que le lecteur n'en reçoive la même impression. Mais blàmerait-on un peintre, si, ayant à représenter un monstre, il le représentait monstrueux. L'homme n'est ni ange ni bête ; il est ange et bête. Pascal fait d'après nature le portrait de ce composé étrange, et je copie son tableau. Voulez- vous que son dessin ressemble aux passans et que de même ma reproduction soit banale '? Il se plie à la loi de son sujet ; il faut, après lui et comme lui, comprendre cetfe loi et s'y astreindre. Sans doute c'e.st une doctrine inattendue, sans exemple comme sans imitateur, que de professer sur tous les problèmes de la nature humaine les deux solutions contradic-

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toires ; mais, si le sujet lui-même est contradictoire, le moyen de le dépeindre simple sans inexactitude ! Sans doute encore, cette explication n'a pas de nom en philosophie ; elle n'est même pas explication ; car elle a besoin d'être éclaircie, bien plutôt qu'elle n'éclaire. Elle embrouille la matière, selon le mot de Pascal, au lieu de la démêler. La philosophie, qui ne l'accepte pas, en conclut contre elle ; elle en conclut contre la philosophie, et si elle est exacte, comme Pascal le croit fermement, elle condamne la philosophie, ou plutôt les philosophes. Ce résultat est inévitable ; si l'homme est vraiment partagé entre deux natures, cette duplicité ayant pour cause le péché d'Adam, comment les philosophies, qui travaillent sur les données toutes spirituelles de l'intelligence et d'après l'observation de l'homme en général, eussent-elles pu trouver la raison de cet état, qu'a causé un fait particulier, contemporain presque de la Création, et où la divinité se trouve mêlée ? Ce serait la plus inexplicable des contradictions qu'elle y fût parvenue. Quant à l'opposition, en particulier, du pyrrhonisme et du dogmatisme, je ne saurais m'empêcher de redire, au risque d'être fatigant, qu'elle n'a pas une valeur spéciale dans l'antagonisme des opinions contraires. En l'ôtant des Pensées, on cliangerait la physionomie du livre, au grand dommage de l'éloquence ; mais ni le dessein ne s'en trouverait mutilé, ni la portée restreinte, ni la démonstration changée. Ce serait un argument de moins sur un sujet qui en comporte d'autres, de même nature, et aussi décisifs. On ne voit pas quels avantages Pascal, auteur des Pensées, aurait pu tii'er du scepticisme ; on voit fort bien quels inconvéniens il en oui \m recevoir. Mais l'intérêt reste assez grand, de savoir^ indépendamment de toute application, C(> (|u'iiii Pascal a pensé sur le pouvoir de nos facultés intellectuelles. Quelque opinion d'ailleurs qu'il ait professée sm- le scepticisme, il a agi, il a écrit, il a parlé comme s'il n'y croyait pas.

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