‹ Etude sur le Speculum humanae salvationisChapitre 14 sur 35 · Psalmodiam aut versus hymnidicos jubilando psallebat · texte numérisé non relu

Psalmodiam aut versus hymnidicos jubilando psallebat

En revanche, grâce à TEsprit-Saint, elle comprend les prophètes et rÉcriture aussi bien qu'un docteur :

91. Libros prophetarum et Sacras Litfeeras optime intelligebat,

Utpote quam Spiritus Sanctiis doctor peroptimus instruebat (^).

Le portrait de la pauvre Vierge, tel que nous le trouvons dans le Spéculum, se ressent d'avoir été tracé par un moine latin, docteur en théologie de l'ordre des Prêcheurs.

Que l'auteur du Spéculum ait été, non un séculier, mais un moine, c'est ce qui résulte encore de ce passage du chapitre XXXI :

i5. Quidam faciunt caris suis per XXX dies XXX missas celebrari : Hoc bonum est, sed utilius esset animabus illas primo die consum- Quia per XXX dies ibi exspectare valde est amarum. [mari,

Il s'agit de la pieuse coutume de faire dire, à l'intention d'un défunt, une suite de trente messes, dans les trente jours qui suivent le décès : coutume dite du trentain grégorien, parce qu'elle aurait pour origine une vision du pape saint Grégoire (f). Notre auteur ne veut pas que les trente messes d'un trentain soient dites pendant trente jours de suite, à raison d'une par jour, comme pourrait les dire un séculier, un curé : il préconise l'usage de les faire dire toutes le même jour, pour que le défunt, dans le purgatoire, en soit plus tôt « rafraîchi » : pour cela, il faut disposer de trente clercs ordonnés, c'est-àdire s'adresser à un grand couvent.

Le moine qui a écrit le Spéculum appartenait à un ordre savant : « Si toute l'étendue de la terre et du ciel, s'écrie-t-il

(') Cf. IV, 89, habiiit deniqae aareolam prsedicatoriim et doctoratn. (*) Légende dorée, ch. GLXIII {(le commeinoratione animarmiî), p. 781 Gr.ï:sse, d'après les Dialogues de saint Grégoire (Migne, P. L. LXXYII, 421).

quelque part était un grand parchemin, il ne serait pas encore assez grand pour y décrire suffisamment la plus petite des joies célestes; si toutes les eaux étaient de l'encre, elle serait épuisée avant qu'on eût décrit complètement la plus petite des joies du paradis; si tous les arbres, les plantes et les herbes étaient des calâmes, ils ne suffiraient pas à décrire complètement la plus petite des joies éternelles. » Ce lyrisme, d'une outrance bizarre Q), décèle le moine passionné pour les patients travaux du scriptorhim (3).

Le Spéculum a été composé par un moine pour des moines. Les cinquante et quelques manuscrits que la Bibliothèque royale de Munich possède de cet ouvrage proviennent tous de bibliothèques monastiques : à la fin du quinzième siècle, chaque couvent de la Bavière avait le sien. Dans les exemplaires copiés pour des couvents, il arrive parfois que la première miniature du chapitre XXXVIIl, qui représente la Vierge de miséricorde, la montre abritant sous le manteau protecteur, non pas, comme le texte le dit, toute l'humanité, mais uniquement une famille monastique (+) : l'égoïsme monacal réduit la Mater omnium à n'être plus que la protectrice d'un Ordre ou d'un couvent, Mater umuersitatisQ),

2. — Le moine qui a écrit le Spéculum était un Dominicain. Notons d'abord qu'au milieu du quinzième siècle, Jean Miélot attribuait le Spéculum au grand savant Dominicain du treizième siècle, « frère Vincent de Beauvais(^'), de l'Ordre des

(0 Spec. XXXIII, 89-94-

(-) « Toutes les langues des hommes ne suffiraient pas à louer la Vierge, alors même que tous leurs membres se changeraient en langues », dit, dans l'introduction des Gloires de Marie, saint Alphonse de Liguori, qui attribue cette hyperbole à saint Augustin. On lit en effet dans un sermon apocryphe de saint Augustin, sur l'Assomption : Etsi omnium nostram membra oerterentar in lingaas, eam laiidare sufjiceret nullus (P. L., XXXIX, 2129). Ce sermon ne paraît pas plus ancien que le onzième siècle; et peut-être est-il encore plus récent.

Cf. Henry Martin, Les miniaturistes français, p. 10.

(^) Par ex. Bibl. nat. fr. 480 (fo 149).

(5) C'est le nom de la Vierge de Miséricorde sur un tableau florentin archaïque (Florence, musée de l'Académie, n" 272) qui représente la Vierge (et non, comme le dit le Catalogue de Pieraccini, sainte Ehsabeth de Hongrie) abritant des moniales sous son manteau.

(«) Sur ce compilateur, cf. l'article de Boutaric dans la Rev. des questions hist., t. XVII. .Te renvoie avec regret, et faute de mieux, à un travail qui contient des

prescheurs et maistre en théologie, jadis confesseur du roy de France monseigneur saint Lojs ». Le manuscrit que la Bibliothèque nationale possède de la traduction de Miélot a pour frontispice une grande et belle miniature qui occupe toute la largeur de la page : ce qu'on appelait au quinzième siècle une hijstoire plamne{^) -, elle représente à gauche frère Vincent de Beauvais dans son cabinet de travail, au couvent dominicain de la rue Saint-Jacques à Paris : on sait que l'illustre maison des Jacobins^ par ordre de date la seconde qu'aient fondée les frères Prêcheurs, fut l'un des plus grands et des plus fameux couvents du Moyen Age, la résidence des docteurs et prédicateurs (^) Dominicains que les écoles de la « montagne latine » attiraient à Paris. Frère Vincent, coiffé d'un fez de soie cerise, est assis devant son pupitre, le grattoir dans la main gauche, trempant de l'autre main la plume dans l'encrier ; sur la table sont ses lunettes et quelques-uns des livres qu'il compile pour composer son Spéculum ; on en voit d'autres dans une bibliothèque que ferme à demi un rideau. L'air entre par une vitre ouverte. Le bon savant travaille en paix. Cependant, hors de ce calme asile, se passe quelque chose de terrible, un dialogue d'Apocalypse. Dans le ciel, parmi les nuages, apparaît l'Ancien des Jours, couronné, comme le vicaire de Jésus, du triregno ; sur la terre est debout la Mort — mieux vaudrait dire le Trépas — sous la forme d'une larve d'homme, nue, aux chairs pourries. Dieu lui tend, de la main droite, trois flèches très longuet et très aiguës, de la main gauche un parchemin scellé d'un triple sceau. Les trois flèches sont les trois fléaux, la Guerre, la Peste et la Famine, le parchemin est un acte en bonne et due forme par lequel Dieu permet au Trépas de décimer les hommes, d'user contre eux des trois flèches : il y a un paragraphe et un sceau par flèche, un notaire n'y trouverait rien à redire. La scène se passe près d'un beau fleuve qui décrit

appréciations comme celles-ci : « L'Encyclopédie (de d'Alembert) est un ouvrage mal fait. Ce que le dix-huitième siècle ne put faire, cinq siècles auparavant un homme seul, un moine l'entreprit et eut la gloire de l'accompHr. w (1) Martin, op. cit., p. 127.

(-) Sur soixante et onze prédicateurs qui se firent entendre en 1278 dans les principales églises de Paris et dont un manuscrit de la Bibl. nat. (lat. 16481) nous a conservé les noms, trente appartenaient aux Dominicains (Lecoy de la Marche, La Chaire française au M. A., 2^ éd., p, 27).

ses méandres entre de grands rochers, des montagnes, des prairies et des bois : on songe à la rivière de Meuse.

Il est sûr, d'ailleurs, que Vincent de Beauvais n'est pas l'auteur du Spéculum. C'est un anachronisme assez violent que d'attribuer à un écrivain mort en 1266 selon certains, en 1264 selon d'autres, un ouvrage qui, comme nous le verrons, date d'une soixantaine d'années plus tard. Mais la tradition recueillie par Miélot est intéressante : elle montre qu'au quinzième siècle les Dominicains savaient qu'ils étaient en droit de réclamer le S. H. S. pour un des leurs. L'attribution de cet ouvrage à Vincent de Beauvais devait sembler naturelle à ceux qui se rappelaient que le grand érudit Dominicain avait consacré sa vie à composer le Spéculum majus, énorme compilation formée de quatre parties appelées, chacune, Spéculum, et qui n'en savaient pas davantage

3. — Si les nombreux érudits qui se sont occupés du S. H. S. s'étaient donné la peine de le lire, ils y auraient relevé des preuves évidentes de son origine dominicaine. Le chapitre XLIV est consacré aux Sept douleurs de la Vierge. Il y est question, d'abord, d'un moine qui, à force de méditer sur la Passion de Jésus et la Compassion de Marie, reçut la grâce d'y être associé : il lui seml)la que ses mains et ses pieds étaient percés de clous, comme l'avaient été les mains et les pieds du Christ, et que son cœur était transpercé d'un glaive, pareil à celui dont le vieillard Siméon avait prédit que serait percée l'âme de Marie (^). Or, le moine qui fut gratifié de cette vision insigne était, dit notre texte, de l'Ordre des frères Prêcheurs :

XLiv, 7. Frater quidam in Orcline fratriim Pra'clicatorum erat.

Et la miniature correspondante ne manque pas de représenter un Dominicain, avec la robe et le scapulaire blancs et le manteau noir, même dans les traductions qui, comme celle de Miélot, ne disent pas expressément que le « frère » dont il s'agit fut un Dominicain. Dans l'édition latino-allemande publiée

(') Cf. Paulin Paris, Les MSS français de la Bibl. du Roi, (. II, p. iio. (4 Luc, II, 35.

à Augsbourg vers 1471, le titre de cette miniature est : Gîadius in corde Prœdicaforis.

4. — Le chapitre XXXVII, qui raconte une vision de saint Dominique, n^est pas moins significatif :

Quod plaçai iram Gliristi mediatrix nostra Virgo Maria, Istud patet in quadam visione et somno aiitheiitico, Quod divinitus ostensum est sanctissimo patri Dominico.

C'était en 1216, pendant le concile de Latran. Saint Dominique et saint François se trouvaient l'un et l'autre à Rome, mais ils ne se connaissaient pas encore. Une nuit, comme saint Dominique priait dans une église, il eut une vision. Elle a été maintes fois racontée, depuis Géraud de Frachet (^) jusqu'à M. Jean Guiraud(^), par les auteurs pieux, surtout par les Dominicains. Nous la laisserons raconter à l'auteur anonyme d'un vieux recueil de Miracles de la sainte Vierge, qui se trouve à la Bibliothèque nationale (>) :

(( Saint Dominique vist en esprit que N.-S. tenoit trois lances desquelles il vouloit occirre le monde et N.-D. ynellement (4) y alla et lui demanda qu'il vouloit faire de ces trois lances et lui répondit qu'il vouloit occirre le monde qui estoit plein de trois grant vices, c'est d'orgueil, de luxure et d'avarice, et N. D. se laissa cheoir à ses piez et lui pria moult doucement : « Mon cher filz, ayez pitié du monde et par ta sainte miséricorde altrempe (') ta justice. » Et il lui dit : « Ma chère mère, vous veez cornent le monde s'efforce encontre ma deffense et comandement de persévérer en pechie et especialement es

(') Vies des frbres de l'Ordre des Prêcheurs (commencées en irîôô), I, i, 4 (éd. Reichert, p. 9). Cf. Thierry d'Apolda, 61-66; Galuagni de la Flamma, Chron. O. P., p. 5 Reichert; Légende dorée, p. 470 Gr.ïsse ; Quétif et EcHARD, Script. O. P., I. p. 87 ; Gonon, Chronicon SS Deiparse Virginis Marise (Lyon 1687), P- 209; Bridoul, Le triomphe de N. D., (Lille i64o) II, p. 107; Sausseret, Apparitions et révélations de la Très sainte Vierge (Paris, i852), I, p. 279 ; etc.

(■^) Saint Dominique, p. 78 (Collection Les Saints).

(^) Ms. tr. 1881, papier, qiiinz'ème siècle, ff. 181-182.

{*) Ynellement : rapidement. Cf. Godefroy, s. v. isnclement.

(') Attrempe : tempère.

trois peschies dessus nommez. » Et elle lui dist : « Mon doulz filz, j'ai un serf et chappellain bon et deligent qui avec ses disciples yra par le monde et le fera obéissant a toy et a tes comandements, et li bailleray un compaignon qui fera le monde obéissant a toi come lui ». Et Jhesus Christ lui respondist : « Pour amour de vous, douce mere, je espargneray le monde et retrairay ma justice et ma sentence que je voulois fere contre lui, mais je veuil veoir les deux bons sers par lesquels le monde a moy se convertira et sera obéissant. » Et elle lui présenta saint Dominique et saint Françoys, lesquels N. S. moult loua... »

La légende Dominicaine ajoute que, le lendemain de cette vision, Dominique, trouvant dans une église ce frère François qu'il avait vu en songe, se précipita sur lui et, le serrant dans ses bras ('), s'écria : « Tu seras mon compagnon, soyons unis, et nul ne prévaudra contre nous. » Et il lui raconta sa vision. Et désormais ils ne furent plus qu'un cœur et qu'une âme en J. G. ; et ils prescrivirent à leurs fils spirituels d'observer à jamais cette alliance Q). Ceux-ci, d'ailleurs, leur ont souvent bien mal obéi.

On remarquera en quel endroit de son livre l'auteur du Spéculum a placé cette légende Dominicaine : elle fait le sujet de l'un des chapitres qui expliquent le rôle de Marie dans l'œuvre de la rédemption ; l'auteur attache à ce récit de vision la même importance qu'aux faits capitaux de l'histoire évangélique ; il en trouve trois préfigures dans l'Ancien Testament. Pour qui connaît la naïve âpreté avec laquelle chaque ordre monastique tâchait d'augmenter ses mérites et sa gloire, le chapitre XXXVII suffirait à prouver l'origine Dominicaine du S. H. S. Les variantes témoignent de ces rivahtés entre les grands ordres religieux du Moyen Age : un des manuscrits de la Bibliothèque nationale (lat. 9 585), au lieu du texte ordinaire, qui

(1) Pour des représentations de celle accolade, cf. par ex. la prédelle de Cortone, de l'Angelico (Supino, Beato Angelico, éd. fr., p. 34); le relief d'A. délia Robbia à la loggia di S. Paolo, de Florence (Reymond, La sculpf. Jloi\, 2^ moitié du quinzième siècle, p. 182); la prédelle botlicellesque du Louvre (PERDRizEi-René Jean, La Galerie Campana et les musées français, p. 60, pl. 11). Sur ce thème iconographique, cf. Mrs Jameson, Legends of the monastic orders, p. 233.

(2) Lacordaire, dans sa Vie de saint Dominique, ch. VII, donne de curieux détails sur la cérémonie annuelle à laquelle aurait donné naissance, à Rome, la légende de l'accolade de Dominique et de François.

dit que la Vierge aurait présenté au Christ saint Dominique et saint François,

Uous erat beaius Dominicus, pater Prœclicatoruin ; Alter vcro beatus Franciscus, pater Minorum,

donne le texte suivant :

Unus erat beatus Aiigustinus, pater Heremitarum ; Alter vero beatus Paulus, primus Heremitarum Q).

D'où il suit que le manuscrit a é-té copié pour un couvent d'Ermites de saint Augustin.

J'ai signalé un autre exemple (^) encore plus curieux de la jalousie des Augustins et des Dominicains, de l'Ordre ancien et de l'Ordre nouveau Q) : c'est, au musée de Besançon, un tableau toscan de la fin du quatorzième siècle, qui représente le Jriomphe de saint Augustin sur Averroès : le sujet est évidemment inspiré par les peintures analogues qui représentent le triomphe de saint Thomas sur Averroès (f). L'histoire des

(1) Une deuxième main a rétabli dans l'interligne la vraie leçon : Dominicus .... fvatram Pvœdicatoratn, Franciscus... fratruni Minorum. Non moins curieux est le manuscrit de Munich dm. 33 : les deux moines que la Vierge présente à Jésus sont saint Dominique et saint Paul l'ermite :

Unus erat beatus Dominicus, pater fratrum Prsedicatorum ; Alter vero beatus Paulus, primus Heremitarum.

Le manuscrit n'a pas reçu ses miniatures; la place qu'elles devaient occuper est restée blanche, et le copiste, Hans Miilich (en i356), avait préparé la tâche au miniaturiste en écrivant dans le champ les noms des personnages à dessiner. Voici les inscriptions de la miniature XXXVII, i :

Pater cœleslis in majestate sua, Habens très cuspides in manu.

Maria Dominicus Sanctus Paulus primus lieremita

Au ch. XLIV, 1. 7, la vision du moine est attribuée à un Bénédictin : Frater quidam in ordine sancti Benedicti.

(2) Perdrizet-Jean, La Galerie Campana et les musées français, p. 56 et pl. i. (') Sur la rivalité entre Augustins et Dominicains, cf. J.-V. Le Clerc, Disc, sur

l'état des lettres au quatorzième siècle, I, p. 85.

('•) Fresque de la salle capitulaire des Dominicains de Florence (chapelle des Espagnols) : Alinari, n» 4077. Tableau de Traini à Sainte-Catherine de Pise : Alinari, n» 8862; Hist. de l'art en cours de publication chez A. Colin, t. II, 2, fig. 547. Tableau de Benozzo Gozzoli au Louvre : Lafenestre-Richtenberger, Le Louvre, p. 73. Cf. Renan, Averroès et l'Averroïsme, II, 2, g 16 : a Du rôle d' Averroès dans la peinture italienne du Moyen Age. » M. S. Reinach m'a reproché « d'avoir prétendu que l'hérétique foulé aux pieds de saint Thomas, sur le tableau de Benozzo, soit Averroès et de n'avoir pas consulté l'excellente notice des tableaux du Louvre par Villot, où il est établi que l'hérétique du tableau de Benozzo est Guil-

Ordres religieux au Moyen Age est pleine de ces rivalités et de ces pieux larcins.

Mais pour attribuer le Spéculum à un Dominicain, il y a des raisons intrinsèques encore plus décisives.

5. — D'abord, au chapitre III (sur l'Annoncialion à Joachim), la façon dont Fauteur entend la pureté de Marie. On sait quel est, sur ce point, depuis le décret du g décembre i854, la théorie catholique (') : la Vierge, dès le premier instant de sa conception, aurait été exempte de la macule du péché originel. Cette théorie, d'origine orientale, est, dans l'éghse latine, assez tardive (^). Quand elle apparaît dans la liturgie, au douzième siècle, avec la fête de la Conception de la Vierge, instituée par Téghse de Lyon, qui a eu longtemps avec le christianisme oriental des affinités si curieuses, saint Bernard s'éleva vivement contre cette nouveauté (voir sa lettre CLXXVII) : tout ce qu'il put concéder aux chanoines de Lyon, c'était que la Vierge, entre sa conception et sa naissance, in utero Annœ, avait été, par un miracle, sanctifiée, comme l'avaient été Jérémie et Jean-Baptiste, et, par cette sanctification, rendue digne de devenir un jour le tabernacle mystérieux où le Verbe se ferait chair. La doctrine de saint Bernard fut admise par saint Thomas : c'est celle que les Dominicains ont constamment professée, jusqu'au jour où ils durent s'incliner devant le décret de Pie IX.

La croyance à l'Immaculée Conception est une croyance populaire, que l'amour sans borne des simples pour la Vierge et l'effort inlassable de celui des Ordres religieux qui a été le plus en relation avec les masses populaires, l'Ordre franciscain, ont peu à peu imposée aux théologiens. Dès i263, les Franciscains adoptent la fête de la Conception de la Vierge : vers i3oo, un de leurs docteurs, Duns Scot, déclare l'Imma-

laume de Saint- Amour » {Revue critique, 1907, I, p. 3oi). Mais Villot s'est trompé, comme M. Reinach s'en rendra compte en allant voir de ses yeux le tableau en question. L'hérétique figuré par Benozzo est un Oriental, à longue barbe et à longs cheveux; il est coiffé du turban.

(1) Sur la question de V Immaculée Conception, cf. J. V. Le Clerc, Disc, sur l'état des lettres au quatorzième siècle, I, p. 3 et 878 ; L'Encyclopédie de Lich- TENBERGER, S. V. et VHist. de V Inquisition de H. C. Lea, t. III, p. 717-740 de la traduction française.

(-) On n'en voit pas trace, chez les Latins, avant Pascase Radbert (f 865), le même qui a soutenu le premier que Marie avait enfanté sans douleur et utero clauso.

culée Conception « chose admissible, probable en soi, et possible à la toute-puissance de Dieu )). Nous n'avons pas à parler ici des luttes séculaires auxquelles les théories de la Sanctification et de l'Immaculée Conception donnèrent lieu, depuis le quatorzième siècle jusqu'au dix-septième, entre Dominicains d'une part, Franciscains et Sorbonistes de l'autre, car notre texte date d'une époque oi^i ces luttes commençaient à peine ; mais certainement, en 1824, la bataille était déjà engagée : c'est pourquoi, en quatre endroits du chapitre III (1. 36. 63. 65. 70), l'auteur du Speciihiin proclame avec une insistance énergique la théorie thomiste de la Sanctificatio in utero :

Benedictus sit Spiritus Sanctiis qui te in utero sanctifîcavit (^).

6. — Dernière raison, qu'il est surprenant, vraiment, qu'on n'ait pas remarquée. Que le lecteur se reporte à deux endroits symétriques des deux derniers chapitres typologiques qui terminent le SpeciiUim proprement dit, à la ligne 60 des chapitres XLI et XLII : les deux passages se répondent, leur symétrie n'est certainement pas un effet du hasard. Au chapitre XLI, la ligne 60 termine une énuméralion des plus grands martyrs de la foi : Isaïe fut scié avec une scie de bois, Ezéchiel fut décervelé, Amos eut la tempe percée, Jérémie fut lapidé, Jac- (jues rintercis déchiqueté, Barthélémy écorché, Laurent grillé, et pour conclure cette liste horrifique, Pierre le Martyr fut tué d'un coup d'épée, Petriis martyr glaclio confixiis, 11 s'agit d'un des grands prédicateurs Dominicains, Pierre de Vérone, qui fut assassiné près de Milan — d'où le nom de Pierre de Milan qu'on lui donne généralement — et que les Dominicains se hâtèrent

(') Ligne 63. L'un des manuscrits de Munich (clm 9491) contient cette annotation à la ligne 36, où il est dit que l'ange annonça à Joachim la sanctification de Marie dans le ventre d'Anne : aliter et qiiidem pie sentituv in Ecclesia Dei, quœ B. Virginem a peccato originali pveservatam concélébrât. Vide Conciliiini Basiliense in sessione 36. Il est vrai que, en 1439, le concile de Bâle s'est décidé en faveur de l'Immaculée Conception, et en a ordonné la fête à la date du 8 décembre. Mais, comme le concile avait auparavant déposé Eugène IV, ses proclamations touchant l'Immaculée Conception ne furent pas reçues comme inspirées par le Saint-Esprit, et la doctrine, bien que fortifiée par cette décision, ne fut pas acceptée par l'Église ; elle devait, jusqu'en i854, rester à l'état de pia sententia : îîossuet pouvait encore enseigner au Dauphin la doctrine de saint Bernard et de saint Thomas : « J. G., en qui seul Adam n'avait pas péché... », lit-on dans le Disc, sur l'hist. universelle, 2« partie, ch. I.

de faire canoniser, pour que leur Ordre pût, lui aussi, à l'instar des Franciscains dont quelques-uns étaient morts pour la foi au Maroc, se glorifier d'avoir un martyr : Pierre le Nouveau, Petriis novuSy disait-on encore, pour ne pas le confondre et peut-être pour le comparer avec Pierre le Porte-clefs,

Le passage correspondant du chapitre XLII n'est pas moins décisif. L'auteur, s'adressant à l'homme, lui dit : « En Paradis, tu seras plus savant que Salomon et qu'Augustin, que Grégoire et Jérôme, qu'Ambroise et Thomas d'Aquin. » Au commencement du quatorzième siècle, seul un Dominicain pouvait avoir l'idée de mettre saint Thomas sur le même rang que les quatre grands docteurs de l'Eghse.

Ainsi le Spéculum a été écrit par un moine de l'Ordre des Prêcheurs. Et cela donne un sens plus précis et plus plein à des passages comme ceux-ci :

xxvni, 95. Si omnes homines et omnes creaturse praedicatores essent...

XIX, 19. 0 fratres ! si aliquis ex vobis talem alapam suscepisset...

XXVI, 29. Quantum putatis, fratres carissimi

xxxni, 95. Si omnes homines et omnes creaturœ prœdicatores essent, Pulchritudinem Dei et cœli enarrare non possent.

XIV, 4^- Prophetas Domini ipsum arguentes cruciat,

Quando prœdicatores et doctores audire récusât.

Les frères, les prédicateurs, les docteurs dont il s'agit, ce sont les frères de l'Ordre des Prêcheurs, les docteurs Dominicains.

7. — Et cela fait mieux comprendre encore le début même du livre :

Prol. I Qui ad justitiam erudiunt multos [homines] (^), Fulgebunt quasi stellœ in perpétuas seternitates : Hinc est quod ad eruditionera multorum decrevi librum compilare, In quo legentes possunt eruditionem accipere et dare.

(') A l'exemple de Miéiot, qui dans sa traduction française cite en latin le texte de Daniel, il faut ajouter le mot homines, qui n'est ni dans la Vulgate ni dans le Spéculum : car ce mot est nécessaire pour que la citation de Daniel forme deux lignes rimées ; et il faut qu'elle forme deux lignes rimées pour que le Prologue ait cent lignes, comme les autres chapitres du livre.

Les deux premières lignes sont une citation de Daniel, XH, 3. Cette promesse splendide, faite par le Dieu d'Israël à son voyant, le Moyen Age catholique l'entendait des docteurs, des théologiens, des prédicateurs qui répandent les lumières de la foi et qui aident les fidèles à être trouvés justes devant Dieu. Or, au quatorzième siècle, quels docteurs et quels prédicateurs y réussissaient mieux que les fils de saint Dominique — à l'estimation, du moins, d'un Dominicain (')? Fiers de leurs innombrables théologiens, forts de l'autorité d'Albert le Grand et de saint Thomas, conscients des services qu'ils rendaient, par la prédication et l'inquisition, à la foi catholique, les Dominicains parlaient avec une assurance intrépide des récompenses supratcrrestres qu'ils se croyaient réservées. Leur grand docteur, Thomas d'Aquin, démontre dans sa Somme (f) que, « comme les vierges et les martyrs, les docteurs recevront l'auréole, pour la victoire qu'ils remportent sur le Diable, par la prédication et par le maintien de la bonne doctrine ».

(') Le texte de Daniel est cité, dans le mênme sens que dans le Prologue du Spéculum, par Jacques de Varazze, au début de sa Vie de saint Augustin : Sicut Augustus prœcellebat oinnes reges, sic Augustinus excellit omnes doctores. Unde (lia doctores coinparaiitur stellis {^Daniel XH : qui ad justitiain erudiunt multos, quasi stellœ, etc.), hic autein coiiiparutur soli. L'auteur de la Légende dorée aussi était un Dominicain.

(2) Suppl., qu. XCVI, 5 7.

PERDRIZEr, ÉTUDE SUR LE S. II. S.

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