‹ Etude sur le Speculum humanae salvationisChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA DATE ET L'AUTEUR DU S. fL S, -

I. Date du S. H. S. — 2. L'auteur a voulu rester anonyme. — 3. Le S. H. S. n'est pas d'origine italienne. — 4- H a été écrit en Souabe ou en Alsace. — 5. Extraits du S. //. S. dans la Vi'ia Christi. — 6. L'auteur probable du S. H. S. : Ludolphe de Saxe. — 7. De deux légendes qui ne se trouvent que dans le S. H. S. et dans la Vi/a Christi.

1. — Peut-on préciser davantage, déterminer dans quel couvent et par quel docteur le Spéculum a été composé ?

Deux manuscrits de Paris (Bibl. nat. lat. 9684, Arsenal BqS) qui, d'après leur écriture et le style de leurs miniatures, doivent provenir d'un même scriptoriiim, et dater du milieu du trecentOy contiennent, insérée dans le début du proœmiunij une phrase en prose ordinaire :

Incipit proœraium cujusdam novae compilationis (éditai sub anno Domiiii millesimo GCGXXIV; nomeii nostri auctoris humilitate siletur)

Cujus tituliis sive nomen est Spéculum liumanœ salvationis.

11 n'y a aucune raison de ne pas admettre cette date, car, d'une part, le Spéculum a été composé à l'aide, notamment, de la Légende dorée, dont l'auteur mourut en 1298; d'autre part, le Spéculum est antérieur à la fm du quatorzième siècle, comme le prouve le style des plus anciennes œuvres d'art qu'il a inspirées, par exemple les vitraux de l'église Saint- Etienne à Mulhouse; on a d'ailleurs deux manuscrits du Spéculum, datés, l'un de 137G, l'autre de i356 (Munich clm 33 et 47^5). Le texte même fournit quelques indices chronologiques, qui ne contredisent point la date fournie par les deux manuscrits de Paris. Dans le chapitre V, qui traite de la Présentation de la Vierge au Temple, il n'est pas encore question de la fête par laquelle l'Église latine, depuis 1372, célèbre cet

épisode de la vie de Marie ('). On lit, d'autre part, au chapitre XXVIII, ligne 53 : dicitur quod iihi est Papa, ibi est Romana ourla. Ceci n'a pu être écrit que pendant la captivité de Babylone, lorsque les papes résidaient en Avignon (iSog- 1377).

2. — Nomen nostri aiictoris siletur. Les pieux auteurs des livres mystiques ont souvent tu leur nom, par humilité. Il en va pour le Spéculum comme pour la Biblia pauperum, pour V Imitation de Jésus-Christ, ou pour le livre de morale chrétienne qui porte le titre de Gesta Romanorunl. De néologismes relevés dans les Gesta, certains érudits ont conclu, selon leur nationalité respective, que l'auteur était français, ou allemand, ou anglais. Cette façon de déterminer le pays où fut écrit tel ou tel ouvrage latin anonyme du Moyen Age est, en règle générale, très incertaine (^). Appliquée au Spéculum, elle ne donne aucun résultat : le Spéculum est un ouvrage en latin savant, où l'on ne relève aucun mot populaire, aucun idiotisme révélateur de la nationalité de l'écrivain.

3. — L'auteur du Spéculum ne doit pas être un Italien. Cela résulte de ce qu'il dit de la crucifixion :

xxiii, 49- Non erat juris, quod homo cruci cum clavis annecteretur, Sed ut funihus suspenderetur, donec moreretur.

Le Christ aurait été, par un raffinement de cruauté inventé par les Juifs, cloué à la croix avec des clous, tandis que les deux larrons auraient été simplement suspendus au bois d'infamie au moyen de cordes. C'est bien ainsi que l'art du Nord, France^ Pays-Bas, Allemagne, a représenté la crucifixion du Christ et des deux larrons. Mais l'art italien, conformément à la vraie tradition de l'Eglise, ne fait pas de différence entre la façon dont furent crucifiés les larrons et la crucifixion

(') L'établissement de celte fête est dû à Philippe de Maizières, chancelier du royaume de Chypre, qui, ayant trouvé dans la liturgie orientale une cérémonie rappelant que la Vierge, à l'âge de trois ans, avait été présentée au Temple, en apporta l'office au pape Grégoire XI, par ordre duquel cet office fut chanté pour la première fois devant la cour d'Avignon, le 21 novembre 1872 (J.-V. Le Clerc, Disc, sur l'état des lettres au quinzième siècle, t. I, p. 887).

(-) Cf. l'Introduction de G. Brunet à son édition, dans la Bibliothèque elzévirienne, de la traduction française des Gesta, Le Vioiier des histoires romaines.

du Clirist ('). Que l'auteur du Spéculum ait parlé de la crucifixion par les cordes, c'est la preuve qu'il était de ce côté des monts.

4. — Le chapitre XXXIX permet de restreindre encore davantage le champ de notre enquête.

On y lit une comparaison, longue et minutieuse^ comme le Moyen Age aimait les allégories, du Christus patiens avec un chevalier : son destrier fut l'âne des Rameaux (le Palmesel des églises allemandes), son heaume la couronne d'épines, ses gantelets et ses éperons les clous de la crucifixion, son écuyer la Vierge Marie, ctc ; et il reçut la « colée » quand il fut frappé au visage dans la maison de Gaïphe :

35. Miles iste, id est Christus, factus fuit more Alamannico, Ubi in creatione militis solet dari ictus in collo ; Sed miles iste, Christus, non suscepit tantum colaphum unum, Sed colaphorum et alaparum quasi infînitum numerum.

On sait ce que les textes du Moyen Age appellent la « colée », alapa militaris, Ritterschlag {f) : un très rude coup sur la nuque, que le récipiendaire recevait de celui qui le créait chevalier. Ce coup, donné d'abord avec le poing ou la paume, et plus tard avec le plat de l'épée, devait graver à jamais dans la mémoire du néophyte le souvenir de son entrée dans la chevalerie :

Lors le fîert de la paulme sur le viz, qu'il ot gras, Puis luy a dit : « Beaul fîlz, bellement et par gas Pour ce t'ay je feru que ja ne l'oubliras Q).

(1) Latrones clauis fuisse crucibiis affixos non tantani asseriint Augustinas, Ghrysostomus, Gregorius, Alcimiis, Auitus aliique nonnulli, sed et item notum est ex Raffino et cœteris qui de inventione sanctse crucis scripseriint. Qui etiam asserunt patibula Iiœc ejusdeni oninino fornue fuisse cum patibulo Salvatoris nostri. Cum quibus Italiœ picluras convenire intelligo. Pictores nostrates fere eos funibus in diuersse fornue patibulis ligant (Molanus, Z)e S S iniaginuni,iv, lo).

('-) Pour les textes, cf. Alwin Schultz, Das hôfische Leben sur Zeit der Minnesinger- (Leipzig, 1889), I, p. 184-186 ; Roth von Schreckenstein, Die Rittevwurde und der Ritterstand (Fribourg-en-Brisgau, 1886), p. 25 1 sq ; Guilhiermoz, Essai sur l'origine de la noblesse en 't'rance au Moyen Age, p. 476.

(3) DooN, p. 75, éd. Pey.

Des usages analogues se retrouvent aux époques et chez les nations les plus diverses (j).

Si l'on compare les textes français et allemands concernant la création du chevalier, on constate que le rite de Valapa militaris est d'origine française, et que l'Allemagne l'a emprunté à la France à une époque assez tardive du Moyen Age (^). En France, elle apparaît au douzième siècle ; l'usage s'en généralise au treizième ; dans la suite, elle devient le rite essentiel de r « adoubement » ('). Le plus ancien témoignage concernant la colée, en Allemagne, est un texte de Jean de Béka (vers 1 35o) qui, dans sa chronique des évêques d-'Utrecht, a raconté comment fut fait chevalier, en 1247, le roi des Romains Guillaume de f lollande (+). Il est probable que l'importation de ce rite français en Allemagne dut se faire de proche en proche, et que l'Allemagne occidentale l'adopta avant les contrées centrales et orientales de la Germanie. Aussi bien le S. H. S. qualifie-t-il la colée de mos alaniarmiras. « Nul doute, veut bien m'écrire M. Guilhiermoz, qu'il ne faille prendre dans ce passage du Specaliun l'adjectif alamanninis au sens étroit. »

(') Dans la cérémonie de l'affranchissement romain, le licteur frappait l'esclave à affranchir d'un coup de haguette, plus tard il lui donna un soufflet (Pauly, RealencycL, IV, ioo5). Chez les anciens Allemands, quand on plantait une borne, quand on établissait une limite, des enfants figuraient comme témoins, et on leur tirait énergiquement les oreilles pour qu'ils se souvinssent de l'acte juridique auquel ils avaient assisté : cet usage, mentionné dans la loi des Ripuaires {tit. 60 de traditionibus el testibas adhlbeiidis, dans les Moniim. Germ., Leges, V, p. 20) a subsisté très longtemps en Allemagne : cf. Ghimm, Deiitsclie Rechtsalterthumer^ (Gôttingue, 1881), p. 144 t't 545. Autrefois, en France et ailleurs, au moment d'une exécution capitale, les parents qui y assistaient avec leurs enfants infligeaient à ceux-ci une correction manuelle, ut, dit B.vluze {Capital, reg. Franconim, II, 997), alieni pericali nienioria excitati nouerint se cautos et sapientes esse debere. Les coups de poing (|u'on échangeait aux noces (Rabelais, Pantagruel, IV, 12) étaient un usage analogue.

(-) RoTH von ScHRECKENSTEiN, Dtts aiigeblichc Cérémonial bei der Ritterweihe des Kônigs Wilhelm 1247 ÇForschangen zur deutschen Geschichte, XXII, 1882), p. 240. (3) Guilhiermoz, op. laud., p. 47O.

(') Cité par Roïh von Sciireckenstein, dans son article des Forschangen. Il est intéressant de remarquer que ce texte, à peu près contemporain du S. II. S., met, comme le S. IL S., la colée qui créait le chevalier en relation avec les soufflets que le Christ reçut dans la maison d'Anne. Ilis atque peractis, rex Bohemise grandeni dédit ictani in collo tironis, ita dicens : « Ad honorent omnipotentem Dei te militeni ordino, ac in nostro collegio gratalanfer accipio ; et mémento quod Salvator mundi coram Anna pontifice pro te colaphisatas et illusus est, coram Pilato prirside flagellis cesus et spi/iis coronatus est, et coram Ilerode rege chlamide vestitus et derisus est, et coram omni populo nudatas et uulneratus i/i cruce suspensus est; cajus opprobria te memorare suadeo, eu jus crucem acceptare te consulo, cujus etiam mortem ulcisci te moneo. »

Si l'auteur du Spéculum avait voulu dire que le rite de la colée était un rite allemand, il aurait écrit more germanico ou teutonico ('). L'expression dont il s'est servi (jnore alamannico) signifie « à la mode d'Alamannie », l'Alamannie du Moyen Age désignant l'Allemagne du sud-ouest, la Souabe, c'est-à-dire les pays appelés aujourd'hui Wurtemberg et Ëade. Notre auteur, du reste, ne revendique point pour l'Alamannie l'invention de la colée : il constate simplement l'existence de cet usage en Alamannie, par rapport et opposition à des régions voisines où la colée était encore inconnue. Or, si le S. H. S. a été, comme je crois pouvoir l'établir, composé à Strasbourg par un Dominicain saxon, il est tout naturel que Ge moine ait qualifié de mos alamannicus un usage qui avait été adopté par la noblesse souabe, mais qui était encore inconnu aux Saxons, car la Saxe resta fort longtemps rétive à l'institution de la chevalerie (^).

5„ — C'est en étudiant le chapitre IX que je suis arrivé à croire que le S. H. S. doit avoir été composé au couvent des Frères Prêcheurs de Strasbourg, par un Dominicain d'origine saxonne.

Ce chapitre est consacré, pour parler comme notre auteur, à r « Oblation » des Mages, qui vinrent offrir à l'Enfant les présents mystiques, l'or, Tencens et la myrrhe. La première miniature du chapitre représente donc les trois Mages devant l'Enfant, qui est assis sur les genoux de sa mère. Le texte explique que l'Oblation des rois Mages aurait été préfigurée par l'Oblation de la reine de Saba : la dernière miniature du chapitre représente le roi Salomon assis sur son trône : comme il est dit au IIP livre des Rois, x, ce trône a six marches, sur chacune desquelles sont deux lions ; au pied du trône est la reine de Saba, présentant à Salomon, en signe d'hommage, « des choses comme on n'en avait jamais vu jusque-là dans Jérusalem » :

Thronus veri Salomonis est beatissima Virgo Maria, In qiio residebat Jésus Christiis, vera Sophia.

(») Sur ie sens des mots alamannicus, teutonicus dans les textes du Moyen Age, cf. Waitz, Die deutsche Reichsverfassiing- (Berlin, 1898), p. 8 et i38. Add. pour Alamanni = Souabes, Anal. BolL, XXV (1906), p. 284.

(-) Sur ce point, cf. Guilhiermoz, op. laiid., p. 467.

Ainsi, la reine de Saba a préfiguré jadis les rois Mages ; le trône de Salomon a préfiguré la Vierge Marie, et le roi Salomon, l'Enfant Jésus.

M. Mâle, auquel ce symbolisme n'a pas échappé (^), en a eu connaissance par la Vita Christi du Chartreux Ludolphe. En me reportant au chapitre de la Vita Christi (I, xi) qui est consacré à l'Oblation des Mages, j'ai été frappé de voir Ludolphe quitter soudain le style traînant de la prose scolastique pour la mélopée du stylus Isidoriamis, Le chapitre débute par de longs développements, à la façon des docteurs, sur les points suivants : Magoriim (jeniiS' et denominatio, reges unde dicehantiir, cur ah Oriente vénérant, Stella a Magis visa ab aliis differt, stellœ disparitio, etc., tout cela rédigé en un latin diffus, farci de citations de l'Ecriture, des Pères et des glossateurs : il y en a ainsi quatre pages grand in-folio, à deux colonnes. Tout à coup, le style change :

Eodem aiitein die ciun Ghrlstus in Jiidœa esset natiis, Ortiis ejus Magis in Oriente est nimtiatiis : Videbant namqiie, etc.

Nous reconnaissons cette prose rimée : c'est, à peu près textuellement et intégralement, le neuvième chapitre du S. II. S. / Ludolphe l'a introduit sans crier gare, dans ce chapitre de la Vita Christi. Le texte de Ludolphe sur l'Oblation de la reine de Saba comme préfigure de l'Oblation des Mages est en réalité un texte du Spéculum. 11 en va de même, comme l'indique notre édition critique, pour un grand nombre de passages du Spéculum : Ludolphe a taillé de larges tranches dans le Spéculum, et il les a insérées dans sa Vita Christi, sans se soucier le moins du monde de l'effet disparate produit par l'insertion de morceaux de prose rimée au milieu de dissertations en prose ordinaire (^).

(') L'Art religieux'^, p. 190; cf. Le Clerc et Renan, Hist. litt. de la Fr. au (jiiatorzième siècle, II, 247.

(-) Déjà le prêtre qui copia en 1646 le manuscrit de Munich clm 9491» avait remarqué ces emprunts faits au Speciilam par la Vita Christi et en avait conclu que Ludolphe devait être l'auteur de l'un et de l'autre ouvrage : Specalam humanœ salvationis ex veteri manuscripto incerti authoris descriptani. Nota de authore hajus opusculi : Ludolphus Carthiisiensis habet eadem metra quant plurima, et iisdem verbis utitur in suo opère de vita Christi, unde videtur ipsemet author

6. — La date de la Vita Christi de Ludolphe n'est pas connue, mais cet ouvrage a certainement été composé après l'entrée de Ludolphe dans l'Ordre des Chartreux. Outre les témoignages des historiens ecclésiastiques, rassemblés, par exemple, entête de l'édition de Lyon Q), j'alléguerai une preuve interne, le nombre et l'importance des passages qui sont consacrés, dans cette Vie de Jésus, non pas au Christ, mais au Précurseur : on sait que la dévotion à saint Jean-Baptiste est l'un des traits caractéristiques de la mystique Carthusienne (^).

Faut-il croire que Ludolphe, pour orner et compléter la Vie de Jésus qu'il écrivit pour les Chartreux, ait pillé le Spéculum Dominicain avec d'autant moins de scrupule que cet ouvrage avait pour auteur un moine d'un autre Ordre? Quels qu'aient été le goût du Moyen Age pour la compilation et son indifférence en matière d'originalité et de propriété littéraires, on croira difficilement que Ludolphe qui, quand il emprunte un texte, ne manque pas d'en indiquer la source, avec la plus parfaite loyauté et le plus louable scrupule, aurait systématiquement dérogé à cette règle, chaque fois qu'il aurait fait un emprunt au Spéculum. Si jamais il ne présente comme citations les nombreuses et copieuses découpures qu'il nous sert du Spéculum, ce n'est pas que le Spéculum lui semblât res nullius, c'est que le Spéculum était sa chose, qu'il en était l'auteur et avait le droit d'y prendre ce dont il avait besoin pour son nouvel ouvrage ; mais il n'a pas dit qu'il fût l'auteur du Spéculum, parce qu'il avait fait vœu de le laisser anonyme : nomen auctoris humilitate siletur.

On objectera que Ludolphe était Chartreux, et qu'il vient d'être démontré que le Spéculum n'a pu être écrit que par un Dominicain. On va voir que cette objection même se tourne en preuve de notre hypothèse. Car, si Ludolphe a été Chartreux,

exstitisse hiijus libri. Clavuil sab Ludovico imperatore quarto, anno Domini MCGCXXX^ Jo. Trithemio teste. Poppe (Ueber das S. H. S., diss. Strasbourg, 1887, p. 12) a eu connaissance de cette indication, mais il ne lui a pas accorde l'attention qu'elle méritait,

(>). R. P. Ludolphi de Saxonia, ord. Carthu., Vita D. N. Jesu Christi... Lugduni, sumpt. loanni Caffin, MDGXLIV, fo. C'est l'édition dont je me suis servi. La plus répandue aujourd'hui est celle qui a paru en i865 à Paris, chez Palmé, in-f», avec un frontispice représentant le Christ en buste « d'après un camée provenant de l'Empereur Tibère contemporain de J. C. ». Quand donc chassera-t-on de nouveau les marchands du Temple '?

(-) Perdrizet, dans le Bulletin de la Société des Antiquaires, 1906, p. iSg.

il a été d'abord Dominicain et pendant longtemps — pendant une trentaine d'années : Liidolphiis natione Saxo, ex Ordine Prœdicatoriim, post trigesimiim siiœ professionis anniim, nd institiita Carthiisionorum frans/atiis, et in Monasterio Argentiniensi j^eceptiis (^).

Ludolplie a dû écrire le Spéculum quand il était Dominicain; la Vita Christi date de la dernière période de sa vie, de la période Carthusienne : ainsi s'explique que la Vita Christi soit en quelque sorte farcie d'extraits du Spéculum Q). Nous savons d'ailleurs peu de chose sur cet auteur mystique. D'après Trithème, il aurait fleuri vers i33o, c'est-à-dire qu'il aurait atteint à cette date la maturité de l'âge (^). La date du Spéculum, i324, s'accorde très bien avec cette donnée.

La nouvelle édition de la Bio-bibliographie d'Ulysse Chevalier dit que Ludolphe entra dans l'ordre des Prêcheurs vers i3i4, dans celui des Chartreux en i34o, qu'en i343 il quitta Strasbourg pour Coblence, où il fut prieur de la Chartreuse jusqu'en i348, et qu'il mourut à Strasbourg le lo avril 1378. UEn-

(') A plusieurs reprises, les papes ont décidé qu'on pourrait passer des autres Ordres, même des plus rigoureux, dans celu- de saint Bruno, mais non pas inversement, de la Chartreuse dans un autre Ordre (Ingold, Les Chartreux en Alsace, Paris, Picard, 1894, p. 1).

(-) Bibliotheca Sixti Senensis, 1. IV (t. I de Fédit. de Naples, 1742, t. 43i), témoignage cité dans la préface de l'édition de Lyon. Cf. Quétif et Eghard, Scriptores O. Pr., t. I, p. 568.

(^) Il est curieux de noter, à cet égard, que le Franciscain Guillaume Le Menand, qui a publié en 1497 l'une des éditions frani^aises du Speculiitn, a donné aussi une traduction, plusieurs fois imprimée (cf. Brunet, Manuel'^ III, 1226), de la Vita Christi.

(^) GrÔber {Grundriss, II, i, p. 191) fait mourir Ludolphe en i33o ; p. 201, il intitule l'ouvrage de Ludolphe Meditationes uitœ Christi, par confusion avec le célèbre livre attribué communément à saint Bonaventure. La Vita Christi et les Meditationes vitse Christi sont d'ailleurs des ouvrages du même genre, et qui ont joui d'une vogue égale, comme en témoigne H. Estienne dans YApologie pour Hérodote, ch. xxxv. éd, Ristelhuber, t. II, p. 228 : « (Les moines Prescheurs) ont force questions curieuses touchant Jésus-Christ et la Vierge Marie, lesquelles ils ])rennent des docteurs qu'ils nonament contemplatifs, du nombre desquels estoyent Landulphus et Bonaventura. Comme a-sçavoir-mon si Jésus-Christ a ri. Olivier Maillard respond de l'autorité de Landulphus, qu'il a souvent pleuré, mais n'a jamais ri. » Landulphus = Ludolphus (cf. Chevalier, Bio-bibliographie du Moyen Age s. V.)

(') Les travaux cités par Ulysse Chevalier ne sont que des travaux catholiques. Ajouter Charles Schmidt, Essai sur les mystiques du quatorzième siècle (Strasbourg, i836), p. 61 ; du même, la Notice sur le couvent des Dominicains de Strasbourg (Strasbourg, Schultz, 1876), p. 47 î V Encyclopédie de Lichtenberger, s. V. Ludolphe, et les auteurs cités dans ces divers ouvrages.

cyclopédie de Lichtenberger ajoute qu'il se distingua à Strasbourg pendant la grande peste ou peste noire de iSBo, qui, dans cette ville, aurait fait jusqu'à seize mille victimes ('). En somme, la plus grande partie de la carrière de Ludolphe a dû s'écouler à Strasbourg ; la première partie de sa vie s'est passée dans un couvent Dominicain de cette noble ville de Strasbourg, qui fut, pendant les soixante premières années du quatorzième siècle, un foyer si intense de théologie mystique. Eckart, vers i3i5, plus tard Jean Tauler, sont les noms les plus fameux de ce mouvement (^). Vers le milieu du quatorzième siècle, Ludolphe semble avoir joué, à Strasbourg, aux côtés de Tauler, un rôle presque aussi important que le grand mystique Dominicain. Pour faire la preuve de cette assertion, qu'on nous permette d'alléguer le témoignage de Daniel Specklin.

Quand Jean XXII, raconte Specklin, eut excommunié Louis de Bavière et les villes de son parti, Strasbourg, qui avait été comprise dans cette excommunication, fut privée de culte : les malades mouraient sans recevoir l'extrême-onction et l'absolution. C'était le moment où sévissait la peste noire. Les Dominicains, qui avaient continué quelque temps à faire le service des églises, finirent par obéir aux ordres du pape, et quittèrent Strasbourg. Mais quelques hommes pleins de courage et de piété étaient restés et avaient publié un écrit, adressé à tous les prêtres, pour les inviter à assister les mourants, puisque dans la grande peste les innocents périssaient aussi bien que les coupables. A la tête de ces hommes était Tauler, assisté de Ludolphe le Saxon, prieur des Chartreux. Et comme ils prêchaient contre l'excommunication dont était frappé le pauvre peuple dans les querelles des grands, et dont lui seul avait à souffrir, ils furent excommuniés eux-mêmes, et leurs livres défendus aux clercs comme aux laïques. L'évêque Bertold de Bucheck les ayant fait sortir de la ville, ils se réfugièrent dans la Chartreuse voisine, d'où ils publièrent plusieurs écrits pour éclairer de nouveau le peuple. Lorsque en i349 l'empereur Charles IV vint à Strasbourg avec l'évêque de Bamberg, il les interrogea et voulut entendre leur défense. Ils prononcèrent des paroles remarquables par leur hardiesse. « Jésus-Christ, dirent-ils, a expié par sa mort les péchés de tous les hommes ;

(i)'ScHMiDT, Essai, p. Oi.

(-) ScHinioT, Notice, p. kk'

le ciel ne peut donc pas être fermé par le pape à ceux qui sont injustement excommuniés, et tout prêtre est tenu de leur donner l'absolution . La puissance spirituelle est distincte de la puissance temporelle ; quand cette dernière commet des péchés, l'Eglise n'a d'autres droits que celui de lui en faire d'humbles remontrances. Le peuple ne doit pas être puni pour les crimes des grands, et c'est une injustice que de condamner le sujet innocent avec le prince coupable. D'ailleurs, si l'empereur gouverne mal, il en rendra compte à Dieu et non au pape. Tous ceux, enfin, qui croient à la vérité de l'Evangile et qui ne pèchent que contre la personne du pape, en refusant de lui baiser les pieds, ne méritent pas encore le nom d'hérétiques ; il ne faut appeler ainsi que ceux qui agissent contre la parole de Dieu, et qui s'obstinent dans leur impiété. » On dit que l'Empereur lui-même fut convaincu de la vérité de ces paroles et qu'il leur enjoignit seulement de se modérer et de révoquer par écrit leurs erreurs contre l'autorité papale. Mais ils n'en continuèrent pas moins à écrire et à prêcher les mêmes doctrines, soutenus qu'ils étaient par la population de la ville Q.

Je me suis permis cette digression sur un épisode particulièrement remarquable et honorable de la vie de Ludolphe, pour justifier ce que je disais tantôt du rôle que l'auteur de la Vita Chn'sti 2i dû jouer à Strasbourg au milieu du quatorzième siècle.

Au gable du grand portail de la cathédrale de Strasbourg, on voit le roi Salomon sur son trône, gardé par douze lions, et au-dessus l'Enfant sur les genoux de la Vierge. Ces sculptures datent du milieu du quatorzième siècle : le grand portail fut commencé en i345. Il n'y aurait rien d'invraisemblable à ce que Ludolphe soit pour quelque chose dans le choix du sujet symbolique auquel les Strasbourgeois réservèrent la place d'honneur à la façade de leur cathédrale. Nous ne voulons pas dire que les imagiers du gable de Strasbourg aient sculpté Salomon sur son trône et, au-dessus de Salomon, l'Enfant sur les genoux de Marie, pour avoir lu le Spéculum ou \ai Vita Chrisfi.

(*) Les coUectanées de Daniel Specklin, chronique strasbourgeoise du seizième siècle. Fragments recueillis par Rodolphe Reuss, Strasbourg, 1890, p. 282 (le manuscrit a été brûlé en 1870, dans l'incendie de la bibliothèque de Strasbourg),

L'art religieux n'avait pas attendu que Ludolplie eût écrit ces deux ouvrages, pour faire de Salomon sur son trône une préfigure de l'Enfant sur les genoux de Marie : en Allemagne notamment aux treizième et quatorzième siècles, ce sujet symbolique paraît avoir été souvent représenté antérieurement à la diffusion du Speriiliim et de la Vita Christi. Mais nous croirions volontiers que Ludolphe a été consulté sur les sujets à faire sculpter au grand portail du dôme, quand cette décoration fut arrêtée dans les détails. Ludolphe devait être le théologien le plus en vue de Strasbourg, et nous savons qu'au Moyen Age les clercs, les docteurs ont guidé donateurs et artistes dans le choix des sujets.

7. — Pour en finir avec l'attribution du S. II. S. à l'auteur de la Vita C/^m//^ j'appellerai encore l'attention sur deux légendes qui se trouvent dans l'un et l'autre de ces deux ouvrages, et que j'ai vainement cherchées ailleurs : la légende concernant le nom de l'homme qui souffleta Jésus dans la maison d'Anne, et la légende des trois milliers de personnes qui se seraient converties quand Jésus fut cloué à la croix.

XIX, 7. Duxerunt primo Ghristiini ad domum Anare... Statini imiis servorimi manu ni levabat Et sibi alapaiu in iiiaxillam siiam dabat. Iste creditur fuisse ille serviis, videlicet Malchus, Gajiis auriculani modiciim antea sanaverat Christiis.

Le Moyen Age ne pouvait se résigner à ignorer le nom de l'homme qui avait souffleté le Christ. Dans le Mistére de la Passion (v. 19608), cet homme s'appelle Dragon. La tradition rapportée dans le Spenilum avait imaginé de faire souffleter le Christ par ce même Malchus, qui avait pris part à l'arrestation ; dans la bagarre, Simon Pierre, le plus bouillant des apôtres, avait tranché Toreille de Malchus ; mais Jésus avait aussitôt

(') Vitraux d'Aufjsbourg, do Boppard, de Fribourg, de Cappcnbcrg, ctc ; fresques de Goslar, de Liibeck (hospice du Saint-Esprit) ; antependium du musée de Berne ; sculptures à la cathédrale d'Augsbourg, dans l'église des Dominicains de Retz (Basse-Autriche), etc. J'emprunte ces exemples à Oidtmann, Die Geschichte der Ghismalevei (Cologne, 1898), p. 283. Particulièrement intéressante est la fresque de Gurk (Styrie), reproduite dans les Mitth. der k. k. Centra/commission, xvi (187 1), p. 126 et dans la Geschichte der dentschen Malerei de J.vnitschek (Berlin, 1890), p. i58.

guéri le blessé, il lui avait recollé son oreille, comme on le lui voit faire sur une foule de monuments figurés. .Avec l'ingratitude d'un Juif, ou d'un esclave, Malchus aurait fait expier à Jésus la vivacité de Pierre. Je n'ai trouvé cette tradition que dans le Spéculum et dans la Vlfa Christi (II, cliap. LIX, p. 582).

Ce n'est pas sans surprise que Ton entend l'auteur du lum assurer qu'à la mort du Christ, trois mille personnes, parmi les spectateurs du drame, se seraient converties, quand on entendit le Christ prier pour ses bourreaux :

xxni, 89. Qiiando criicifîxores Jesiim ad cnicem fabricabaiit,

Christus dulcissimam melodiam pro ipsis Patri siio decantabat. .. Tantœ aiitem dulcedinis erat hœc beatissima melodia, Qiiod eadem hora conversi simt hominum tria millia.

L'Évangile ne dit rien de tel. L'auteur a transporté au récit de la Passion le fait rapporté dans les Actes, II, 4i • qui receperunt sermoneni Pétri, baptizati sunt ; et appositœ sunt in die illa animse cir citer tria millici. Il est vrai que cette conversion en masse fut opérée par Pierre, lors de la Pentecôte; mais l'auteur du Spéculum n'y regardait pas de si près. Quelquesuns de ses lecteurs se montrèrent peut-être plus rigoureux. Ainsi s'expliquerait que Ludolphe soit revenu dans sa Vita Christi sur cette conversion en masse, pour essayer de justifier, par des artifices d'exégèse, l'erreur qu'il avait faite sur ce texte des Actes : Secundum Bedam, écrit-il {Vita Christi, II, 63), non frustra Christus oravit, sed eis qui post ejus passionem crediderunt, impetravit, Unde dicitur in Actibus quod conversi sunt una die tria millia et alia die quinque millia. Nec dubium quin hoc provenerit ex virtute hujus orationis Christi. Ad quam etiam vocem multi de turba Judœorum astantium compuncti sunt corde et pœnituerunt, ut dicitur in Evangelio Nazarœorum, et ponitur in glossa Esaiœ super illo uerbo : « Et pro transgressoribus exoravit. )> 0 quam dulcis in oratione Christi ad crucifixorum malleationem erat melodia, de cujus consonantia conversa sunt tôt millia (') !

La glossa Esaix auquel Ludolphe se réfère est celle de Wa-

(') On reconnaît, légèrement modifiées, les deux lignes du Spéculum (xxiii, 45. 46) que nous citions tantôt : TantsR dulcedinis

lalried Strabo, sur Isaïe, lui, 12 : « Pro transgressoribus oravit, )^ Ad hanc vocem, seciindiim Euangelàim Nazarseoriim, milita millia Jiidseoriim astantiiim circa crucem crediderunt{^^. On voit que ni Walafricd Strabo, ni l'Évangile des Nazaréens (') n'avaient établi de rapport entre les conversions opérées par saint Pierre lors de la Pentecôte, et celles qui se seraient produites sur le Calvaire pendant les derniers instants de Jésus. Je crois que c'est Ludolphe le premier qui a établi ce rapport, ou plutôt créé cette confusion ; et le fait qu'elle se trouve à la fois dans le Spéculum et la Vita Clin'sti esi une présomption de plus pour admettre que ces deux ouvrages sont du même auteur Q).

(0 p. L. CXIII, 1296.

(2) Cet Apocryphe, qui était propre à la secte chrétienne des Nazaréens, était écrit en araméen. Il fut traduit en grec par saint Jérôme. Ni le texte original, ni la traduction de saint Jérôme ne nous sont parvenus. Nestlé, dans son Novi Testamenti grseci supplementum (Leipzig, Tauchnitz, 1896), où il a réuni les fragments des Évangiles perdus, a omis de citer ce passage du commentaire de Walafried Strabo sur Isaie.

(') Je n'ai pas cru devoir surcharger ce chapitre de la discussion des attributions erronées auxquelles a donné lieu le Spéculum. On la trouvera à la fin de la présente étude, en appendice.

Page 1