LES SOURCES DU S. //. S
A) Ouvrages dominicains : la Somme de saint Thomas, la Légende dorée
I. Le S. H. S. est une compilation. — 2. La source des « faits » et des préfigures indiquée par les rubriques des illustrations. — 3. L'auteur a dû se servir surtout de livres écrits par les docteurs de son Ordre : de la Somme de saint Thomas comme source de plusieurs passages théologiques du S. H. S. — 4- De la Légende dorée comme source de plusieurs idées mystiques (les prêtres supérieurs aux saints et même aux anges; David sive Christiis quasi tenerri mus ligni vermiculus) ou superstitieuses contenues dans le S. H. S. (les démons aussi nombreux que les poussières de l'air), — 5. De la Légende dorée comme source de plusieurs des traditions apocryphes relatées dans le S. H. S. (légendes sur la Nativité et la Présentation de la Vierge, sur la Nativité du Christ, les Mages et la Fuite en Egypte).
1. — Le S. H. S. est une compilation, le lecteur en est averti par les premiers mois du proœniiiim :
Incipit proœmium cujusdam novœ compilationis.
11 en va de même de la plupart des ouvrages composés par les docteurs du Moyen Age. C'est pourquoi l'histoire littéraire du Moyen Age consiste surtout en recherches de « sources ». Pour le S. H. S., la question des sources est particulièrement importante.
Parfois, les docteurs du Moyen Age — glossateurs, théologiens, liagiographes — ont pris eux-mêmes la peine d'indiquer les ouvrages dont ils se sont servis ('). Pour savoir, par exemple,
(1) « ViiNCENT DE Beau VAIS a toujours soin d'indiquer le nom de l'auteur auquel il lait un emprunt. L'utilité de faire des citations exactes était très appréciée. Le chroniqueur connu sous le nom d'Albéric de Troislbntaines indique les sources auxquelles il a puisé. Hclinand a suivi le même système » (Boutaric, Vincent de Be.auuais, dans la Revue des questions hist,, t. XVII, p. 12).
les sources où ont puisé Walafried Strabo, Thomas d'Aquin et Jacques de Vaiazze, on n'aurait qu'à réunir les références contenues dans la Glose ordinaire, la Somme et la Légende dorée. Parfois, les docteurs ont poussé la complaisance jusqu'à dresser eux-mêmes la liste de leurs autorités : ainsi ont fait Godefroj de Viterbe, dans la préface de son Panthéon ('), le Dominicain Etienne de Bourbon, dans la préface de son recueil d' « exemples » (^), le Franciscain Barthélémy, dans le dernier chapitre de son Propriétaire Q). La concision à laquelle s'était astreint l'auteur du Spéculum, en se donnant la tâche de raconter en cent lignes l'un des grands faits de l'histoire évangélique, plus trois préfigures de ce fait avec les explications et réflexions appropriées, la symétrie à laquelle l'assujettissait la « prose rimée par doublettes «, l'intention déclarée de ne pas s'adresser uniquement à des savants, tout cela explique qu'il n'ait chargé son texte d'aucune référence. Mais il est assez facile de retrouver les livres dont il s'est servi, et voici pourquoi.
2. — D'abord, parce que, dans la plupart des manuscrits illustrés, les illustrations sont surmontées de rubriques qui disent où sont pris les sujets représentés. Notons en passant que ces rubriques, qui ne se trouvent pas dans tous les manuscrits illustrés, varient extrêmement d'un manuscrit à l'autre, d'où l'on peut conclure qu'elles n'existaient pas dans l'archétype (f). Elles nous apprennent, avec plus ou moins d'exactitude, d'où l'auteur a tiré les faits de l'histoire évangélique, qui forment les sujets des divers chapitres, ainsi que les préfigures de ces faits. A vrai dire, ces faits et ces préfigures sont pour la plupart empruntés au Nouveau et à l'Ancien Testament; avec une concordance biblique, on les aurait retrouvés sans peine : en sorte que, le plus souvent, les rubriques des illustrations du Spéculum offrent peu d'intérêt. Il n'en va pas de même quand les illustrations représentent des sujets pris hors de la Bible. Le cas est bien plus fréquent que l'on ne s'imagine. Il est difficile, pour qui n'a pas étudié une de ces étranges
(') p. L., CXCVIII, 878.
(-) Lecoy' de i,a Marche, La chaire Jr. au Moyen Age-, p. 117; Anecdotes hist. d'Étienne de B., p, xiii.
(^) Hist. litt. de la France, t. xxx, p. 356.
('*) J'ai étudié les rubriques du S. H. S. d'après les manuscrits suivants : Bibl. nat. lat. 9585 et gSSô, fr. 6275, Chantilly 189, Munich clm i46, 18377 et 23433.
productions médiévales du genre de celle dont nous parlons, de deviner combien, à l'histoire sainte telle que la racontait le Moyen Age, se mêlait la légende; combien, à For pur de l'Écriture, s'alliait le plomb des fables juives, des apocryphes paléochrétiens, des Vies de Saints, et même des libri îiaturaies, ou encore des « exemples » pris d'une façon extravagante dans les historiens profanes, Josèphe, Justin, Valère Maxime. Pour donner une première idée de cet étrange amalgame, voici la liste des faits et préfigures du S. IL S. qui ne sont pas d'origine scripturaire :
Ch. IV Ch. v.
Ch. VI.
Ch. VIII.
Ch. XI.
Ch. III. Annonciation de la naissance de Marie (^faiC). Songe d'Astyage (^i"^^ préfiguré).
Nativité de Marie (fait).
Présentation de Marie au Temple (fait).
L'oblation de la table d'or (i^^ préfigure). La nostalgie de la reine de Perse (J* préfiguré). La tour Baris (j^*^ préfiguré).
La sibylle Tiburtine devant l'empereur Auguste (3^ préfigure). ^ ^ Chute des idoles d'Egypte (fait).
La statue de la Vierge à l'Enfant qu'adoraient les Égyptiens (i'^ préfigure).
L'enfant Moïse brise la couronne de Pharaon (2^^ préfigure).
Ch. xix. Hur, beau-frère de Moïse, périt sous les crachats des
Juifs (/'■'^ préfigure).
Ch. XX. Lamech maltraité par ses deux femmes (2^ préfigure). Ch. XXIII. Isaïe scié avec une scie de bois (2^ préfigure). Ch. XXIV. Codriis se dévoue pour sauver Athènes (5^ /^r^^^^tzre). Ch. XXV. Evilmérodach coupe en trois cents morceaux le cadavre
de son père Nabuchodonosor (3^ préfigure). Ch. XXVI. Adam et Eve pleurèrent la mort d'Abel pendant cent ans
(2^ préfigure).
Ch. XXVIII. Une autruche délivre, à l'aide du ver chamir, son poussin que Salomon avait enfermé dans un vase de verre (3^ préfigure).
Ch. XXIX. Jésus-Christ, par sa passion, vainc le Diable (fait).
Ch. XXX. Marie, par sa compassion, vainc le Diable (fait).
Tomyris plonge la tête de Cyrus dans un bassin plein de sang (3^ préfigure).
Ch. XXXI. La descente aux Limbes (fait).
Ch. XXXV. La Vierge Marie, après la mort de Jésus, visite les lieux où s'était déroulée la Passion ( fait).
Ch. XXXVI.
Ch. XXXVII.
Ch.
L'Assomption de Marie {Jait).
L'intercession de Marie révélée (fait).
La Vierge de miséricorde (Jait).
Tarbis sauve la ville de Saba assiégée par Moïse (/ figure),
Jésus montre à Dieu le père les blessures que
hommes lui ont faites Çi^'^ /aif).
Antipater montre à César les blessures qu'il a reçues
au service de Rome (/""^ préfigure).
Marie montre à Jésus le sein qui l'a nourri (^2'^/ait).
à saint Dominique
prèles
Mais il y a, dans un chapitre du Spéculum, bien autre chose que les quatre histoires représentées par les illustrations : il y a des effusions mystiques, des dissertations théologiques, des légendes hagiographiques, tout cela compilé dans divers ouvrages, dont les rubriques ne nous disent rien.
3. — La lecture attentive du Spéculum nous ayant appris que l'auteur de cet ouvrage devait être un Dominicain de la première moitié du quatorzième siècle, nous pouvons penser a priori qu'il a utilisé de préférence des livres composés par les docteurs Dominicains du treizième, notamment la Somme de saint Thomas et la Légende dorée.
C'est à saint Thomas, en effet, que notre auteur paraît avoir emprunté la majeure partie de ses développements théologiques. Voici quelques preuves de cette assertion.
Pourquoi, se demande l'auteur du Spéculum, Eve fut-elle créée d'une des côtes d'Adam? Réponse :
I, 3i. Non est facta de pede, ne a viro despiceretur, Nec de capite, ne supra virum dominaretur.
C'est exactement l'explication de saint Thomas (^S^om/Tie^ p. 1, qu. XCII, art. 3) : neque mulier débet dominari virum, et ideo non est formata de capite; neque débet a viro despici tanquam serviliter subjecta, et ideo non est formata de pedibus.
Lorsque le Christ mourut, lorsque son âme quitta son corps, ce corps, qui avait été divin tant que le Christ avait vécu, cessa-t-il de l'être? Ou, pour poser le problème dans les termes dont se servaient les scolastiques, que devint, à la
mort du Christ, la qualité divine, divinitaSy deitas, dont avaient été pareillement doués, pendant qu'il vivait, et son corps et son âme?
XXIII, 65. Quamvis animam et carnem ad invicem Judeei dividebant,
Nunqiiam tamen deitatem a neiitra earum dividere valebant : Deitas enim a carne mortiia non fuit separata Nec ab anima similiter fuit aliquatenus segregata.
C'est la même doctrine que dans la Somme, III, qu. L : Utriim in morte Christi fiierat separata dîvînitas seii a carne (§ 2), seu ab anima (§ 3)?
Le mariage de Marie et de Joseph amène notre moine à se demander quelles sont les récompenses affectées au mariage, au veuvage et à la virginité.
VI, 3i. Matrimonio debetur fructus trigesimus,
Viduis sexagesimus, virginibus centesimus.
Cette proportion, qui est toute à la gloire du monde monastique, et qui a sa source dans une interprétation arbitraire de la parabole du semeur ('), se retrouve dans l'article de la Somme intitulé : Utriim convenienter assignentur très fructus tribus continentiœ partibus, dont voici la conclusion : servantibus confinentiam conjugalem datur fructus trigesimus ; vidualem, sexagesimus ; virginalem, centesimus
Ainsi la virginité recevra la plus grande récompense. Promesse bien douce pour les religieuses. Mais, au Moyen Age, quelle vierge pouvait avoir la certitude de n'être pas violée ?
VI, 43. Quse mente virgo est, etsi violenter corrumpatur. Non perdit aureolam, sed dupliciter coronatur.
Ces promesses rassurantes faites par notre moine aux vierges saintes rappellent celles de la Somme (Suppl. III, qu. XCVI, § V : utrum auréola debeatur ratione virginitatis) : Sialiqua per violentiam oppressa fuerit, propter hoc non amittit aureolam.
(1) Matth. XIII, 8 et 23 : Alia cecideriint in terram bonam et dabant frucium, aliud centesimam, aliud sexagesiiniim, aliud trifjesimum. (3) Suppl. III, qu. XCVI, 5 4-
dummodo propositiim virginitatem perpétua servandi inviolabiliter servet, illi actiii niillo modo consentiens : nec per hoc etiam virginitatem perdit. Et hoc dico siue pro fide, sive pro quaciimqiie ciUa causa corrumpatur violenter : sed si hoc pro fide sustineaf, hor ei erit ad meritum, et ad genus martyrii pertinebit. Unde Lucia dicit : « .SV me invitam uiolari feceritis^ castitas mihi duplicabitur ad coronam ('). » Non quod Imbeat duas virginitatis auréolas, sed quia duplex prœmium reportabit, unum pro virginitatis custodia, aliud pro injuria quam passa, est. Que Thomas d'Aquiii et, à sa suite, l'auteur à\\ Spéculum se soient demandé si une vienje violentée perdait r « auréole », ou la couronne à laquelle elle avait droit dans le ciel, c'est une preuve pénible des conséquences abominables qu'entraînaient pour les personnes les guerres incessantes du Moyen Age. Dans ces temps tragiques, toute femme, même dans le cloître, avait à craindre le viol possible : à peu près comme aujourd'hui les femmes chrétiennes de la Macédoine et de l'Arménie.
Le chapitre XII du S. H. S., qui est consacré au baptême de J.-C, contient, concernant le sacrement baptismal, un exposé de la doctrine catholique, qui paraît bien avoir été fait à l'aide de la Somme Q-').
Mais peut-être nous objectera-t-on que la doctrine de saint Thomas sur le baptême n'a rien d'original ; qu'elle est la même, par exemple, que celle deDuranti, dans le Rcdional Q); que le docteur auquel nous devons le Spéculum a dû lire bien d'autres traités de théologie que la Somme, et que, pour ne pas sortir de l'Ordre dominicain, on peut se demander si notre auteur n'a pas autant profité de la lecture de son compatriote Albert le Grand (4). J'avoue n'avoir pas eu le courage
(i) Il s'agit de sainte Lucie; voir sa vie dans la Légende dorée, ch. IV, p. 3i Grasse, où sont rapportées les mêmes paroles que celles que lui prête saint Thomas.
(*) aS". h. s., XII, i5-ig (des trois sortes de baptême) : cf. Somme, p. III qu. LXVI, g II. — S. H. S., XII, 26 (le baptême de l'eau est le plus important des trois) : cf. Somme, id., Ç 12. — S. H. S., XII, 27-28 (qu'il faut baptiser avec de l'eau pure) : cf. Somme, id., $ 3. — S. H. S., XII, 33-34 (que n'importe qui peut conférer le baptême) : cf. Somme, p. III, qu. LXVII, $ 3-5.
(3) L. VI, ch. 82.
('*) Pour preuve, entre autres, de la réputation d'Albert le Grand parmi les Allemands, cf. l'une des gravures d'Albert Diirer pour les Quatuor libri amorum de Conrad Celtes, Nuremberg, i5o2, reproduction dans Z)^;'^/' (Paris, Hachette, 1908), p. iga. Au centre, la Philosophie trônant. Sur le cadre, dans des médaillons, les
de m'enfoncer dans l'œuvre immense du docteur Universel pour y rechercher les emprunts possibles du Spéculum. Je crois d'ailleurs que cette recherche n'aboutirait pas à des résultats bien certains ; car, d'une part, saint Thomas a été l'élève d'Albert le Grand, et la doctrine de l'un ne diffère pas de la doctrine de l'autre sur les questions importantes; d'autre part, presque toutes les explications théologiques de notre auteur qui ne semblent pas empruntées à la Somme semblent l'être à la Légemle dorée.
4. — Reportons-nous, par exemple, au curieux passage où notre auteur émet t'idée que les prêtres, qui quotidiennement opèrent le miracle de la transsubstantiation, sont, par cela même, supérieurs aux patriarches, aux prophètes et même aux anges.
XVI, 91. Excelliinl sacerdotes in potestate patriarchas et prophetas
Et ctiam qiiodammodo ipsas virtutes aiigelicas ; [nequeunt, Sacerdotes enim sacramentum conficiimt, qiiod angeli facere Nec patriarchîe, nec prophète olim facere potuerunt. Sacerdotes igitur propter sacramentum debemus honorare.
Cette idée, qui a été souvent exprimée par les mystiques, notamment par l'auteur de Y Imitation et par Saint-Cyran(^),
quatre plus firands serviteurs de la Pliilosophie, Ptolémée, Platon, Gicëron, Albert le Grand : celui-ci occupe la place d'honneur, à la droite de la Philosophie, comme représentant des sapientes Gernianorwn. En haut, celle inscription :
Sopliiam me Grœci vocant, Latini sapienliam. - Egyplii et Chaldaei me invcnere, Grœci scripsere, Laliiii Iranstulere, Germani ainpliavere.
Cet éloge de la philosophie allemande, s'il est devenu juste plus lard, était en i5o2 singuhèrement prématuré. Le Catalogns scripfornm ecclesiasticoriun de Johann von Tritlenheim (Trithemius) témoigne du même chauvinisme.
(') Grande mystevium et magna dignitas sacerdotam, quibiis datiim est, quod angelis non est eoncessivn : so/i namqiie sacerdotes rite in Ecclesia ordinati, potestateni habent celebrandi et corpus consecrandi (IV, 5). On hsait récemment ceci, dans le compte rendu des débats de la Chambre : « Comme député-pèlerin, M. de Gailhard-Bancel, revêtu de ses insignes, accompagnait à La Louvescq un pèlerinage à saint François-Régis. Au pied d'une croix de mission, après plusieurs prêches d'ecclésiastiques, il prenait la parole et, entre autres choses, il disait aux paysans qui l'écoutaient : « Vous devez vous agenouiller sur le passage des prêtres, car ils ont un pouvoir unique, un pouvoir éminent : celui de faire descendre Dieu sur la terre à leur volonté » {Journal Officiel, 28 juin 1906).
(-) Cf. Saime-Beuve, Port-Royal, t. J, p. 44? de la édition.
semble bien d'origine franciscaine ('). C'est par la Légende dorée que notre Dominicain en a eu connaissance : Sacerdotahbus manibiis, qiiibus conficiendi dominici corporis sacramentum est coUata potestas, magnam volebat Franciscus reverentiam exhiber i. Unde et sœpiiis dicebat : « SiSancto cuiqiiam de cœlo venienti et pauperculo aliciii sacerdoti me contingeret obviare, ad sacerdotis manus deosculandas citius me conferrem et Sancto dicerem : Exspecta me, sancte Laiirenti, quia manus hujus Verbum vitœ contrectant, et ultra laimanum aliquid possident (Ch. CXLIX, De S. Francisco, p. 671 Grasse).
On peut indiquer plusieurs rapprochements analogues, non moins probants : ainsi l'explication concernant la descendance de Jésus, telle que la donnent les Evangélistes,
VI, i5. Mos Scripturœ est genealogiam diicere non ad uxores, Sed tantummodo ad sponsos et mares
paraît inspirée par une phrase du chapitre de la Légende sur la nativité de Marie : consuetudo Scripturœ dicitur fuisse ut non mulierum, sed virorum generationis séries texeretur (p. 585 Grasse). De même l'étrange comparaison de David avec un ciron et la préfigure qu'y a vue notre auteur lui ont été suggérées par un passage du chapitre de la Légende sur la Passion.
XVII, 81 . Vermiculus ligni, dum taiigitiir, mollissiinus videtur,
Sed cum tangit, durisslmiim ligaum perforare perhibetur : Sic David, cum esset iiiter domesticos, nulliis eo mitior, Sed in jiidicio et contra hostes in praelio nullus eo durior ; Sic Christus in hoc mundo erat mitissimus et patientissimus, In judicio autem contra hostes suos erit districtissimus ; Gonversabatur autem mansuete et incessit inermis Et sustinuit ut viliter tractaretur tanquam vermis. Et hoc videtur quœrulose deplangere in Psalmo, Ubi de se dicit : « Ego sum vermis et non homo. » Dicitur autem non tantum vermis sed vermiculus ligni, Quia in ligno crucis occiderunt eum maligni.
La Bible parle, au verset 8 du vingt-troisième chapitre du deuxième livre des ïiois (^), d'un lieutenant de David, Josheb
(1) Voir dans Sabatier, Saint-François d'Assise, p. 889, la Iraduction du « Testament de saint François. »
(2) Voir les traductions de Reuss et de Second.
Bashébeth, Takhémonile, qui aurait tué, dans une seule bataille, huit cents ennemis. La Vulgate n'a rien compris à ce passage ; voici comment elle traduit : sedens in cathedra sapienfissimus princeps inter très, David est quasi tenerrimas ligni vermiculiis, qui octingentos interfecit impetu uno. L'auteur du Spéculum trouvait ce texte cité dans Comestor, //. .S'.^ lib. II Reg., XXIL
Plus un texte de la Bible était obscur, plus le Moyen Age y voyait de mystères. David sapientissimus inter très, c'était la sainte Sagesse, vera Sophia, autrement dit Jésus-Christ. Sedens in cathedra inter très : l'art ne représentait-il pas la Trinité comme trois personnes pareilles, trois rois à grande robe blanche, assis côte à côte sur trois trônes égaux? Quant à la comparaison, vraiment ahurissante, de David avec un ciron, c'était une figure du Christus patiens prophétisé par les paroles de David, ego sum vermis et non homo (Ps. XXI, 7) : la prophétie et la préfigure étaient concordantes, s'éclairaient et se prouvaient l'une l'autre. Je ne sais quel est le mystique qui a inventé cette explication. Je noterai seulement que notre auteur a pu la trouver dans la Légende dorée, chapitre LUI (^De passione Domini) : Passio Christi fuit ex dolore amara, doior auteni causabatur ex quinque.,. Quarto, ex ratione teneritudinis corporis, unde in figura David dicitur II Reg. penult. : ipse est quasi tenerrinuis ligni verniiculus.
Restait la fin du verset : David a tué d'une seule fois huit cents ennemis. David est la figure du Christ. Or, quand les gens envoyés par les prêtres vinrent pour l'arrêter, Jésus leur demanda : « Qui cherchez-vous? » — « Jésus de Nazareth. » — « C'est moi! » A cette parole, la bande d'hommes armés que menait Judas fut jetée à terre par une force invincible : Ut dixit eis « Ego sum », abierunt retrorsum et ceciderunt in terram (Jean, xxni, 6). Les mots du verset biblique « octingentos interfecit impetu uno » auraient préfiguré cet épisode de la Passion.
Plus significatif encore le rapprochement de ce passage du Spéculum^ sur la multitude des démons épars dans l'air, avec le chapitre de la Légende dorée sur saint Michel archange : ^
[disse t,
XIII, 26. Si Deus hominibiis siiam et angelorum ciistodiam non de- Nalliis homo tentationes dïemonum evadere posset. Nam siciit radius solis plenus videtur esse pulveribus, Ita mundus iste plenus est dœmonibus.
Ces lignes sont du plus vif intérêt pour l'histoire des superstitions relatives aux esprits. Sur ces superstitions, qu'on retrouve chez tous les peuples, et qui sont les débris des plus anciennes psjcholoqies que l'homme ait imaginées, je ne puis mieux faire que de renvoyer à l'ouvrage classique de Tylor : « La doctrine des anciens philosophes, tels que Pythagore et Jamblique, relative aux êtres spirituels présents en foule dans l'atmosphère que nous respirons, a été continuée et développée dans une direction très particulière par les Pères de l'Église, lorsqu'ils ont discuté la nature et la fonction des multitudes d'anges et de diables qui encombrent le monde. L'ouvrage de Ms^ Gaume sur L'Eau bénite au dix-neuvième siècle, ouvrage qui a reçu l'approbation toute spéciale et très formelle de Pie IX, est publié, lit-on dans la préface, « à une époque où les millions de démons qui nous entourent sont plus entreprenants que jamais Q) ».
On lit dans la Légende dorée, CXLV (Z>e sancto Michaele archangelo^ : Non dœmonibus permissum est in cœlo habitare nec in terra, sed in aere inter cselum et terram sunt. Fréquenter tamen ex divina dispensatione ad nostrum exercitium ad nos descendunt, unde, sicut aliquibus viris sacris monstratum est, fréquenter circa nos volitant sicut muscx. Innumerabiles enim sunt et velut muscœ totum aerem repleverunt. Unde dicit Haijmo : « Ut philosophi dixerunt et doctores nostri opinantur, aer iste ita plenus est dœmonibus et malignis spiritibus, sicut radius solis minutissimis pulueribus (f). »
Ce passage de la Légende dorée est la source où l'auteur du Spéculum a puisé ce qu'il dit des démons. On en rapprochera les tableaux des peintres flamands du seizième siècle (f), Pierre Breughel le Vieux, Jérôme Bosch, qui représentent la chute des anges rebelles : on y voit des démons en forme de mouches monstrueuses, de papillons gigantesques, de libellules énormes. Le texte de la Légende dorée prouve que ces imaginations ont des racines dans le folk-lore. Un résumé du Spéculum
(') Tylor, La Civilisation pvunitiue, 1. II, p. 224 de la trad. ; cf. t. I, p. 114.
(-) Les six dernières lignes de ce passage n'ont pas été traduites par Wyzewa {Légende dorée, p. 549). Ce traducteur bien pensant a-t-il voulu expurger, ad jnajorem Dei gloviam, le livre vénérable ? Brunet ne s'était pas permis cette liberté (La Légende dorée, t. II, p. i64).
(3) Tableau de Breughel le Vieux à Bruxelles (R. van Bastelaer et G. Hulin DE Loo, Peter Bruegel l'Ancien, Bruxelles, 1907, p. 118 et 288); tableau de Jérôme Bosch à Vienne.
en vers français contient une miniature représentant le « Trébuchement de Lucifer », où les démons sont représentés comme d'affreux insectes.
L'homme, selon la croyance du Moyen Age, vivait au milieu d'une multitude de diables, en butte à leurs incessantes attaques. Entre tant de preuves qu'on pourrait donner de cette déprimante croyance, il me suffira de rappeler le sermon de l'abbé Richalmus, où il est dit que « chacun de nous est entouré d'autant de démons qu'un homme plongé dans la mer a d'eau autour de son corps » (^).
La comparaison, qui est exprimée en termes identiques dans l'un et l'aulre texte (siciit radins solis plenus piilueribus)^ décèle l'emprunt. Ce n'est pas le seul cas où le S. H. S. offre avec la Légende dorée des similitudes, non seulement de pensée, mais d'expression. En voici un autre :
XIX, 44. O5 quanta erat Judœorum sœvitia et insipientia ! Ociilos, qui cuncta perspiciunt, velaverunt ; Eum, qui omnia scit, percutientem se nescire putaverunt; Faciem illam dilectabilem, in quam Angeli prospicere
[desiderant,
Sputis suis immundissimis maculare non timebant; Manus illius ligare prœsumpserunt,
Cujus manus in principio cœlum et terram plasmaverunt.
Le développement ne manque pas d'éloquence : mais il faut dire que le meilleur en est pris de Jacques de Varazze, qui, lui-même, avait plagié saint Bernard. Cf. Légende dorée, chapitre LUI (^De passione Domini), p. 226 Grasse : qnaliter in omnibus sensibas doloreni habuit J. C, dicit Bernardus : « Manus quœ forniaverunt cœlos sunt in cruce extensœ.. . Vultum tuum, bone Jesu, desiderabilem, in quem desiderant angeli prospicere, sputis inquinaverunt. » La Yulgate avait dit du Saint-Esprit : Spiritu sancto niisso de cœlo, in quem desiderant Angeli prospicere (IPcivil, 12); c'est saint Bernard qui paraît avoir eu le premier l'idée d'appliquer ces paroles au visage du Sauveur.