La Légende dorée, quoique la théologie scolastique y
(i) Ms de Saint-Omcr, 184.
(■^) RosKOFF, Geschichte des Teiifels, I, p. 336. Cf. A. Réville, Histoire du Diable, dans Revue des Deux-Mondes, 1870, I, p. iig.
tienne beaucoup de place, est avant tout un recueil de folk-lore, un immense amas des traditions pieuses inventées en Orient et en Occident par douze siècles de christianisme. Si l'auteur du S. H. S. y R pris des dissertations théologiques et des idées mystiques, il y a puisé surtout des légendes. A cet égard, il doit beaucoup aux chapitres GXXXI, VI, XIV et LUI, sur la Nativité de la Vierge, la Nativité du Christ, TOblation des Mages, la Passion.
Pour la naissance de Marie (ch. IV), comme pour l'annonciation à Joachim (ch. III), les rubriques renvoient à la Légende de la Vierge ('), c'est-à-dire au De nativitate beatse Virginis Mariœ, qui forme le chapitre GXXXI de la Légende dorée et qui dérive de l'Évangile apocryphe attribué à saint Matthieu (^), lequel est lui-même une adaptation libre du Protévang'de attribué à Jacques le Mineur(5). Les rubriques appellent (( légende » le De nativitate beatse Virginis, parce que, tout apocryphe qu'il fut, c'était le texte qu'on lisait aux fidèles, à la fête de la Nativité de la Vierge (4).
C'est au chapitre de la Légende dorée sur la Nativité du Christ que notre auteur a emprunté la curieuse tradition relative à la floraison des vignes d'Engaddi, pendant la nuit du premier Noël :
VIII, 59. Ciim Christus nasceretur, vineœ Engaddi floriierunt, Et Christum per vitem fîguratum venisse osteaderunt.
In hac nocte, dit Jacques de Varazze (p. 45 Grasse), ut Bartiiolomœiis in sua compilatione refert, oineœ Engaddi, quœ proférant balsamum, jloruerunt, fructum protulerunt et liqunrem dederunt. L'ouvrage cité parla Légende dorée est, je suppose, le De proprietatibus rerum du Franciscain Barthélémy (5). Je ne sais oi^i les docteurs du treizième siècle avaient pris cette tradition relative à la floraison miraculeuse des vignes d'Engaddi. Mais le sens qu'en ont tiré les mystiques se devine aisément : le Christ est le raisin dont le jus remplit le calice
(1) Ch. III : Ex ler/enda ejus (Bibl. nat. lat. 9686). — Comme il est escript en la Légende de sa nativité (Bibl. nat. fr. 6275). — Historia lombardica (Bibl. nat. lat. 9585). — Ch. IV : Comme il est escript en sa Légende (Bibl. nat. fr. 6275).
(-) TiscHENDORF, EvangcUa apocrypha, 2^ éd., p. 54- (^) Id., p. i.
MÂLE, VArt religieux du treizième siècle, 2® éd., p. 281.
(') Dit l'Anglais, probablement à tort. Cf. Hist. litt. de la Fr., XXX, 352.
de l'Église : la Vierge est la vigne qui a porté ce raisin ; dans la nuit de Noël, cette vigne a fleuri et fructifié, ce qui fut signifié par la floraison merveilleuse des vignes d'Engaddi dont parlait le Cantique : botriis cypri dilectiis meus mihi, in vineis Engaddi (I, i3). Un Cistercien du douzième siècle, Adam de Perseigne ('), appelle la Vierge vitis ex qua processif ille niagnus botrus cyprî de vineis Engaddi, qui in torculari crucis pressus, vinum gratise propinavit (^).
Un autre miracle aurait marqué, à en croire notre auteur, la Nativité du Christ : l'apparition, dans le ciel de Rome, d'un météore où l'on discernait l'image d'une jeune fdle remarquablement belle, qui tenait un enfant. Le sens de cette apparition aurait été révélé à l'empereur Auguste par la sibylle Tiburtine :
vni,85.Circa idem tempus Octavianiis toti orhi doininabatur Et ideo a Romanis tanquam deus reputabatur. Ipse autem Sibyllam prophetissam consulebat, Si in miindo aliquis eo major futiirus erat. Eodem die quando Christus in Jiidiea nascebatur, Sibylla Romœ circulum aureum juxta solem contemplabatur. In circulo illo virgo pulcherrima residebat, Qufe puerum speciosissimum in gremio gerebat ; Quod illa Cœsari Octaviano monstravit Et regem potentiorem ipso natum esse intimavit. Potentiam hujus régis Aiigustus Csesar formidavit Et ab hominibus deus vocari et compiitari recusavit.
D'après R. N. lat. 9586, l'histoire de la prédiction faite à Octave par la sibylle Tiburtine serait empruntée aux Gesta Romanorum. C'est une erreur (3). Le rubricateur a cité au hasard. Sa rubrique prouve simplement que les Gesta lui étaient connus. D'après le Miélot de Paris, l'auteur du Spéculum aurait emprunté cette légende à la Chronique Martinienne. Cette indication n'est pas sans intérêt, parce que le Chronicon
(») t 1221. Cf. Hist. litt. de la France, XVI, 448, et Sainte-Beuve, Port- Royal, t. I, p. 353 de la 4® édition.
{-) MiGNE, P. L., CCXI, 707; cité par Maracci, Polyanthea Mariana, p. 142. On sait que le symbolisme du Christ au pressoir devait, à la fin du Moyen Age, donner lieu à un thème figuré vraiment bien étrange. Ce thème paraît avoir été affectionné surtout dans les pays vinicoles (notamment en Champagne), par les vignerons et par les corporations de tonneliers.
(^) Cf. l'éd. ŒsTERLEY, Berlin, 1872, et le Violier des histoires romaines réédité par G. Brunet en i858.
pontificiim et imperatornm (f) est l'œuvre d'un Dominicain, Martin de Troppau, Martinus Polonus.
La légende, telle qu'elle est racontée dans la Chronique du frère Martin, se lit, en termes presque identiques, dans la Graphia aiireœ iirbis Bomœ (^) et dans les Mirahilia RomœQ) où Martin a dû la prendre. Elle se trouve encore dans des écrivains postérieurs aux Mirabilia et qui l'y ont puisée (+), notamment dans le Dittamondo de Fazio deqli Uberti(>), dans les lettres de Pétrarque (^) et, pour citer des auteurs moins récents, dans les Otia iniperialia de Gervais de Tilbury, qui ont été écrits vers 1 2 1 i-i 2 14 et dans le Spéculum regum de Godefroyde Viterbe (^), ouvraqe en vers, daté de ii84, ainsi que dans le commentaire en prose du Spéculum regum, qui n'est pas de Godefroy. Je ne crois pas que, comme on l'a dit (9), de tous les textes qui racontent l'entrevue d'Auguste et de la Sibylle le plus ancien soit celui de Godefroy de Viterbe : les Mirabilia Romœ doivent être antérieurs au Spéculum regum. Du reste, les Mirabilia Romœ, tels que nous les lisons aujourd'hui, contiennent des additions postérieures; ainsi dans le passage sur la sibylle Tiburtine, les mots ubi nunc Fratres sunt Minores sont évidemment une addition postérieure à 12 16, date de la fondation de l'Ordre des Franciscains.
Mirabilia et la Graphia remontent au douzième siècle(^°). Nul doute que la légende en question ne date d'une époque beaucoup plus haute : on la trouve en germe dans Jean Malalas("), Cédrénus (^^), Nicéphore ('^), Suidas ('^) et dans une chronique latine du septième siècle éditée par Mai(^>). Octave
(') Sur cet ouvrage, cf. Potthast, Bibl. medii icvi, s. v. Martinus Oppaviensls : le texte concernant la Sibylle dans Monuni. Gerin., script. XXII, p. 443.
(-) OzANAM, Documents inédits pour servir à l'hist. lift, de l'Italie, Paris, i85o, p. i65; Ulrichs, Codex urbis Roniie. topof/raphicas, Wurzbourg, 187 1, p. 120.
(3) Grasse, Beitrage zur Litteratur and Sage des Mittelalters, p. 6 ; Parthey, Mirabilia, p. 33; Ulrichs, p. 90, 108, i33.
('') Cf. Graf, Roma nella menioria del medio euo, Turin, 1882, t. I, p. Sig.
(■5) Vers i356 ; cf. Ulrichs, p. 2/17. (") Ulrichs, p. i83 et i85.
(') Leibniz, Sciu'pt. rer. Bransv., I, p. 928. Sur Gervais de Tilbury, cf. Hist. lift, de la Fr., t. XVII, p. 82.
(«) Monum. Germ., Script. XXII, p. G8.
Mâle, Quomodo Sibyllas recentiores artifices repru'sentaverint, p. 19.
(10) Graf, op. cit, t. I, p. 61.
00 P- 321 de l'éd. de Bonn. (>2) T. I, p. 32o de l'éd. de Bonn.
Hist. ecclés., I, 17. (''*) T. I, col. 802 Bernhardy.
Spicil. Vatic, IX, 118 ; cf. Bull. dell'Instituto, 1802, p. 38.
Auguste demande à l'oracle d'Apollon qui régnera après sa mort; la Pythie répond qu'un enfant juif ordonne à Apollon d'abandonner le Capitole et de rentrer dans l'Enfer. Instruit par cette prophétie, Auguste élève sur le Capitole un autel au Deus primo genitiis. Sous cette forme plus ancienne, la légende ne parle encore ni de la Sibylle, ni de l'étoile merveilleuse, et la question posée par Auguste à la Pythie diffère des scrupules que, dans le récit des Mirabilia, il expose à la Sibylle (^).
Suétone (^) rapporte qu'Auguste répugna toujours à se laisser appeler seigneur, dominiis. Les chrétiens, dès l'époque la plus ancienne, avaient été frappés de ces répugnances : ils les expliquaient en disant qu'Auguste n'avait pas osé se laisser appeler seigneur, au moment où naissait Celui qui devait être le vrai Seigneur du genre humain : eodem tempore liic, ad quem reriim omnium siimma concesserat, domimim se hom:num appellari non passas est; immo non aasas, qiio veriis Dominas totias generis humani inter homines natus estQ). Le récit des Mirabilia est le résultat de l'amalgame de la tradition rapportée par les historiens byzantins, Malalas, Cédrénus, Nicéphore, avec la tradition (latine?) qu'on voit poindre dans Paul Orose.
La version suivie par \q Specalnm diffère en un point important de celle des Mirabilia : Auguste, dans le Spéculum, demande à la Sibylle, non pas, comme dans les Mirabilia, s'il devait se laisser rendre les honneurs divins^ mais s'il y aurait jamais quelqu'un de plus puissant que lui. Cette divergence indique que la source du Spéculum est, ici, non pas les Mirabilia ou les récits qui en dérivent, — Chronique Martinienne , Otia imperialia, — mais la Légende dorée, où les deux versions de la légende sont juxtaposées : Octauiamis imperator, ut ait Innocentius papa tertius, universo orbe ditioni romanœ subjugato, in tantum senatui plaçait, uteum pro Deo colère vellent. Prudens autem imperator se mortalem intelligens immortalitatis nomen sibi noluit usurpare. Ad illorum instantiam Sibyllam prophetissam advocat, scire uolens, per ejus oracula, an in mundo major eo aliquando nasceretur. Cum ergo in die Nativitatis Domini consilium super Iiac re convocasset et Sibylla sola in
(') Cf. Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im M'Utelalter (Stuttgart, 1877), t. IV, p. 443, et Graf, op. cit., t. I, p. 309-328.
(2) Oct. Aiiff., 53. (3) Paul Orose, Hist., VI, 22.
caméra imperatoris oraciilis insisteret, in die média circulas aareus apparait circa solem, et in medio circiili virgo pulcherrima, piieriim gestans in gremio. Tune Sibylla hoc Cœsari ostendit. Cum autem imperator ad prœdictam visionem plurimum admiraretur, audiuit uocem dicentem sibi : Hœc est ara cœli. Dixitque ei Sibylla : Hic puer major te est, et ideo ipsum adora... Intelligens igitur imperator quod hic puer major se erat, ei thura obtulit et Deus de csetero dici recusavit
L'ouvrage d'Innocent III, auquel se réfère Jacques de Varazze, est sans doute le deuxième sermon sur la Nativité (^); mais Innocent dit simplement ceci : Octavianus Augustus feriur in Ccclo vidisse virginem gestanteni filium ad ostensionem Sibyllœ, et extunc prohibuit ne quis eum dominum appellaret, quia natus erat « Rex regum et Dominus dominantium » (f).
D'après Graf (+), la plus ancienne représentation de l'entretien d'Auguste et de la Sibylle serait une mosaïque sur un très vieil autel de l'Ara Cœli, dont Muratori (>) a donné le dessin. On y voit la Théotocos apparaissant dans la gloire à Auguste, qui s'agenouille pour l'adorer. Cette représentation s'explique par la légende dont nous parlons, mais, puisque la Sibylle y manque, ce n'est pas encore la scène de l'entrevue si souvent traitée, à partir du quatorzième siècle. Muratori a reproduit, sur la même planche que cette mosaïque, une miniature contenue dans un manuscrit de la bibliothèque d'Esté daté de i285, qui représente la Mère de Dieu assise sur les nuées ; sur la terre, devant le Capitole, Auguste et la Sibylle. Muratori cite le texte dont cette miniature était accompagnée ; c'est exactement le même que celui des Mirabilia. Muratori note que les mots : hune locum modo inhabitant Fratres Minores sont d'une main plus récente.
Graf (^) rapporte, d'après Vasari ('), que Pietro Gavallini avait peint à San Francesco d'Assise riiistoire d'Auguste et de la Sibylle ; mais, comme il croyait encore, sur la foi de Vasari, que Gavallini avait été un giottesque du milieu du quatorzième
(') Légende dorée, ch. VI : De natioitate Jesii Christi. (2) MiGNE, P. L., CCXVII, 457. (a) Apoc. XVII, 14.
(") Op. cit., t.. I, p. 320; cf. MÂLE, Qiiomodo Sibyllas..., p. 20. (=) Antiq. Ital., t. III, p. 880.
(^) Op. cit., 1. I, p. 820; cf. MÂLE, Quomodo Sibyllas..., p. 21. (7) I, p. 539 Milanesi.
siècle, il ne donne pas au renseignement de Vasari l'importance qu'il mérite. En réalité, Gavallini est un peintre romain de la deuxième moitié du treizième siècle, antérieur à Giotto ('), et la fresque d'Assise, aujourd'hui détruite, est la plus ancienne illustration connue de l'entrevue d'Auguste et de la Sibylle. Cette légende, d'origine romaine, a été répandue hors d'Italie par les Mirahilla et par les ouvrages que nous avons cités, Légende dorée, Chronique Martinienne, Otîa imperialia. Puisqu'elle figure dans le Spéculum, c'est qu'elle était déjà bien connue, de ce côté des monts, dans la première moitié du quatorzième siècle. Il est croyable, d'ailleurs, que le Spéculum l'a rendue encore plus populaire. Elle a été très souvent représentée (^), depuis Jan van Eyck ('), Roger de la Pâture (+) et Dirk Bouts (Q, jusqu'aux vitraux champenois du seizième siècle, à Saint-Parre et à Saint-Léger-lez-Troyes (^). Il serait impossible et oiseux d'énumérer les œuvres d'art du quinzième et du seizième siècle, tableaux, gravures, vitraux, tapisseries, livres d'heures, qui représentent ce sujet. Nous noterons seulement que l'une des productions du Maître de l'an i466 ne représente pas, comme le dit Bartsch (7), Salomon adorant les idoles, mais bien l'entrevue d'Auguste et de la Sibylle.
Les passages du Spéculum qui concernent l'Adoration des Mages sont extraits presque textuellement du chapitre de la Légende dorée qui est consacré à l'Epiphanie :
IX, 5. Viderunt Magi stellain novam, in qua puer apparebat, Supra cujus caput crux aurea splendebat, Audiveruntque vocem magnam dicentem sibi : « Ile in Judœam et novum regeni invenietis ibi. »
Cf. Légende dorée, chapitre XIV (p. 89 Grasse) : In die natalis Domini, Stella ad Magos venit, quœ habehat formam pulcherrimi pueri, super cujus capite crux splendebat, quœ
(') Perdrizet, La Peinture i^eligieuse en Italie Jusqu'à la fin du quatorzième siècle, Nancy, 1906, p. 12; Pératé, dans VHist. de l'art, publiée sous la direction d'A. Michel, t. II, i (1906), p. 443.
(-) Cf. Piper, Mythologie der christlichen Kunst, Weimar, 1847, I' ?• 48?.
(3) Triptyque Helleputte. ('•) Triptyque de Berlin.
Panneau du Stadelsche Institut à Francfort.
(^) Reproduits par Fichot, Statistique monumentale de l'Aube, t. I, p. 43 et 443.
(^) Le Peintre graveur, t. VI, p. 7.
Magos allocuta est dicens : « lté velociiis in terrain Juda et ibidem regem, qiieni quœritis, natiim inuenietis. » « L'étoile qui guidait les Mages avait, dit M. Mâle (^), la figure d'un enfant, et, en effet, c'était un ange. » Une tradition d'origine orientale assure en effet que l'étoile qui apparut aux Mages aurait été un ange métamorphosé en astre (^) : par là s'explique qu'à Notre-Dame de Paris, un relief représente l'étoile portée par un ange. Mais une autre tradition, non moins ancienne et, semble-t-il, plus répandue, identifiait l'étoile avec le Christ même. Cette tradition prenait à la lettre la prophétie de Balaam : « Orletur Stella ex Jacob, » Sur les plus anciens monuments chrétiens, l'étoile qui apparaît aux Mages est presque toujours remplacée par le monogramme du Christ inscrit dans un cercle. La miniature IX, 2 dans le manuscrit de Munich clm 3oo3 représente, au milieu de l'étoile, l'Enfant nu, portant la croix, exactement pareil à celui que certains tableaux de l'Annonciation représentent, descendant du ciel dans un rayon, vers le sein de la Vierge. La miniature du manuscrit des Johannites de Sélestat représente un grand astre rayonnant entouré d'un halo; dans l'astre est l'Enfant, en buste, priant, nimbé ; au-dessus de lui est une petite croix, que l'enlumineur devait dorer. La miniature du manuscrit de Munich clm. 23 433 montre un grand astre rayonnant dans lequel est le Sauveur, en buste, priant, nimbé — du nimbe crucifère, naturellement ; au-dessus de lui, la même petite croix que dans la miniature du manuscrit des Johannites. Même représentation sur le vitrail de Mulhouse — on insistera plus loin sur le rapport étroit qui unit les verrières de Mulhouse au manuscrit de Munich clm 23 433 — sauf que le peintre verrier a supprimé la petite croix, faute de place.
Notons encore que, d'après une troisième tradition, qui semble avoir été propre à l'Orient, l'étoile de l'Epiphanie aurait été l'image glorieuse de la Théotocos : « Quand le Seigneur fut né à Bethléem, lit-on dans le Combat d'Adam et d'Eue (5), son étoile apparut dans l'Orient, et les Mages la virent, car elle
(1) L'Art i^eligieux du treizième siècle, 2" éd., p, 261.
(2) Cf. y Evangelium infantise, ch. 7, dans les Evangelia apocrypha de Tisghen- DORF, 2^ éd., p. 184 ; le texte de Théodore Studite cité par Bayet, op. laiid., p. 274 ; Maury, Croyances et légendes du M. A., p. io5.
(') MiGNE, Dict. des Apocr., I, 887.
surpassait toutes les étoiles du ciel par son éclat, et elle avait la figure d'une jeune vierge : cette vierge était assise parmi les étoiles et brillait d'une lueur extraordinaire ; et elle portait dans ses bras un petit enfant d'une beauté admirable. »
IX, 19. Caspar, Balthazar, Melchior sunt nomina Magoriim.
Cf. Légende dorée, chapitre XIV, p. 88 Grasse : Très Magi Jherosolimam vénérant, quorum nomina in Hebrœo sunt AppelliuSj Amerius, Damascus, grœce Galgalat, Malgalat, Sarathin, latine, Caspar, Balthazar, Melchior. Jacques de Varazze a emprunté ces noms à V Histoire scolastirjue, col. i542. Comestor avait pris les noms grecs des Mages pour les noms hébreux, et réciproquement : Jacques de Varazze a reproduit cette erreur. Pour les noms des Mages, cf. le Dictionnaire de la Bible de Vigouroux, s. v. Mage, col. 548. Une mosaïque de Sant'Apollinare-Nuovo de Ravenne serait, d'après Bajet('), le plus ancien monument figuré où ces noms soient indiqués.
IX, 87. Magi venientes assiiinpscrunt munera talia,
Quia talia puero viderentur congrua et non alia. Aurum enim propter siii nobilitatem munus est regale, Per quod ostendebant puerum regem esse et se decere taie. Thus autem oblatio erat sacerdotalis, Et puer ille erat sacerdos oui nunquam fuit aequalis. Cuni niyrrha solebanl antiqui corpora mortuorum condire, Et Christus rex et sacerdos voluit pro salute nostra mortem
[subire.
Quare Magi hujusmodi munera obtulerunt , dit la Légende dorée (ch. XIV sub fine, p. gS Grasse), multiplex est ratio. L'auteur du Spéculum a donné l'explication que l'Eglise, depuis le cinquième siècle (^), considérait comme la plus profonde : thus Deo, myrrham homini, aurum régi, dit Léon le Grand. Honorius d'Autun(î), Guillaume Duranti(^), et sans doute bien d'autres théologiens antérieurs à notre auteur donnent la même explication, mais c'est à la Légende dorée que
(*) Dans DucHESNE et Bayet, Mêm. sur une mission au mont Athos, p. 271 et 295. ('-) Cf. les extraits des Sermons de Léon le Grand dans Bayet, op. laud., p. 268. (3) P. L., GLXXII, 845. 0) Rationale, VI, 16, $ 4-
celui-ci a dû l'emprunter : aiiriini ad tribiitiim, thiis ad sacrificium, mijrrha ad sepiilturam pertinet mortiionim ; per hœc tria ergo in Christo intimatur regia potestas, divina majestas et hiimana mortalitas.
Quand Joseph et Marie, fuyant le massacre ordonné par Hérode, parvinrent avec l'Enfant à la terre d'Égypte, toutes les idoles de ce pays tombèrent de leurs piédestaux et se brisèrent :
XI, 5. Statim cum Christas et mater ejiis cum Joseph .Egyptum Omnia idola et statuae .Egypti corruerunt. [intraverunt,
A en croire quelques rubriques ('), notre auteur aurait emprunté cette légende à Comestor. Il est vrai qu'elle se trouve dans V Histoire scotastiqueQ); mais elle a été si répandue au Moyen Age, tant d'ouvrages en ont parlé ('), qu'il paraît difficile d'indiquer avec certitude celui auquel l'auteur du Spéculum a du la prendre. S'il fallait en indiquer un, je préférerais, puisque notre Dominicain lisait la Légende dorée^ renvoyer à celle-ci. On y lit en effet, au chapitre X (Z)e Innocentibus) : ingrediente Domino ALgyptum, secundum Isaiœ vaticinium, universa idola corruerunt. Quant à la tradition elle-même, elle est des plus anciennes : elle remonte jusqu'aux Evangiles apocryphes et paraît une invention des chrétiens d'Egypte : In unam urbem quœ Sotinen dicitur ingressi sunt ; et quoniam in ea nullus erat notus apud queni potuissent hospitarij templum ingressi sunt, quod Capitolium jEggpti vocabatur. In quo templo CCCLXV idola {f) posita erant, quibus singulis diebus honor deitatis in sacrilegiis perhibebatur. Factum est autem cum beatissima Maria cum infantulo templum fuisset ingressa, universa idola prostrata sunt in terram... Tum adim-
(1) B. N. lat. 9086; Munich clm 18877. ('-) Hist. schoL, in Evang. X.
(3) Par ex. le Specalam Ecclesiœ {P. L., GLXXII, 887).
('') Les Gnostiques désignaient le Dieu suprême par des périphrases comme • celle-ci : « Celui dont le nombre est 865 » (cf. Perdrizet, Isopséphie, dans Revue des études grecques, 1904, p. 858). Le Dieu suprême unissait en lui, d'après Basihde, les 865 dieux secondaires qui présidaient aux 365 jours de l'année, quibus singulis diebus honor deitatis perhibebatur, comme dit le Pseudo-Matthieu. La chute des 365 idoles du « Gapitole » de Sotine était donc la chute complète des faux dieux devant le vrai. Ce passage du Pseudo-Matthieu est de ceux qui prouvent que cet apocryphe a été écrit dans un milieu imbu d'influences ou, à tout le moins, de souvenirs gnostiques.
pletiim est qiiod dictam est per prophetam Isaîam (xix, i) : Ecce Dominiis veniet super niibem leuem et ingredietiir ^Egyptiim, et movebiintur a Jacie ejiis omnia manafacta /Egyptiomm {Ps.-Matth. Evang., xxii-xxiii, dans Tischendorf, Ev. apocr., 2^ édit., p. 90; cf. Evang. irifantix^ X, dans Tischendorf, p. i85).
Ainsi, la légende de la chute des idoles est une invention née, comme Ijeaucoiip d'histoires contenues dans les Evangiles, apocryphes ou canoniques, d'un texte prophétique qu'il s'agissait de justifier (^).
L'art du Moyen Age, aussi bien en Orient qu'en Occident, n'a garde d'oublier, dans la représentation de la Fuite en Egypte, la chute des idoles. « Elle se retrouve, dit M. Mâle, dans toutes les séries peintes ou sculptées consacrées à l'Enfance. Le treizième siècle lui donna une forme abrégée, presque hiéroglyphique (f). On ne voit ni la ville, ni les prêtres, ni le temple, comme dans quelques œuvres des hautes époques. Deux statues tombant de leur piédestal et se brisant par le milieu suffisent à rappeler le miracle. Un vitrail du Mans, publié par Hucher, présente une particularité curieuse : les idoles égyptiennes y sont multicolores : leur tête est d'or, leur poitrine d'argent, leur ventre de cuivre, leurs jambes, peintes en bleu, semblent de fer, leurs pieds sont couleur d'argile. Il est évident que le peintre a songé à la statue du songe de Nabuchodonosor. » Cette façon singulière de représenter les idoles d'Egypte se comprend très bien quand on connaît le chapitre XI du Spéculum, où la statue vue en songe par Nabuchodonosor préfigure les idoles d'Egypte.
(') Cf. IVIÀLE, L'Art religieux du treizième siècle, 2^ éd., p. 254.
(2) Quelques remarques sur des représentations plus récentes. La chute des idoles est figurée sur le triptyque de Brœderlam au musée de Dijon (mauvaise reproduction de ce triptyque daiis Wauters, La Peinture Jîuinande, p. 3i, où le détail qui nous occupe est omis) et sur le triptyque de la collection Cardon à Bruxelles (mal décrit par Bouchot, dans le texte de la pl. XI de l'Exposition des primitifs français : ce n'est pas une, mais deux idoles que l'artiste avait représentées). Dans la tapisserie de la Fuite en Égypte, à la cathédrale de Reims (seizième siècle ; phot. Rothier, n» i4), les idoles, exceptionnellement, sont au nombre de trois.