P. L; CXII, 891. P. L., CIX
prédicateurs y encourageaient leurs ouailles. Les moines mendiants, n'étant pas astreints comme les autres moines à la vie contemplative, le faisaient souvent. C'était parmi eux que la papauté recrutait ses missionnaires et ses émissaires aux pays du Levant. Qu'il s'agît d'aller discuter avec les prêtres schismastiques de Byzance ('), de tenter la conversion du Miramolin (^) et du Soudan de Babylone Q), de négocier avec le Soudan de Damas et le Vieux de la Montagne (^), il se trouvait toujours quelque fils intrépide de Dominique ou de François pour se lancer dans l'aventure. Le courage de ces enfants perdus du catholicisme est aussi admirable qu'il fut vain.
Beaucoup de moines mendiants, même après la perte définitive de la Palestine, devaient donc connaître de uisii les lieux saints. Aussi était-il souvent parlé, dans leurs prédications, de la Palestine et du Saint Sépulcre. Plusieurs d'entre eux, d'ailleurs, avaient écrit des descriptions de la Terre Sainte, pour compléter et rajeunir la description vieillie d'Adamnan (^). C'est à l'une de ces descriptions que notre auteur a emprunté, je suppose, les renseignements minutieux et précis qu'il donne sur le Saint Sépulcre (^).
xxxii, 3. Sciendum autem quod sepiilcrum Christi est cavatum in petra Et videtur esse tanquam duplex caméra parva ; Quando homo primo intrat, invenit parvulam cameram, Quœ excavata est in petra jacente, non in terra, sed super terram, Et habet circa septem vel octo pedes tam in iongum qiiam in latum, Et in altum, quantum homo potest extendere manum ; Ex ista caméra intratur per parvum ostium in aliam, Quse habet fere eamden longitudinem, latitudinem et altitudinem ; Et quando homo ingreditur per ostium parvulum jam prœfatum, A dextris videt locum ubi corpus fuit collocatum. Et est tanquam scamnum latitudinis circiter trium pedum, Et longitudo extendit se de uno pariete ad alterum ; Altitudo vero prœdicti scamni habet fere pedem et dimidium.
(') Voir les Scriptores de Quétif et Échard, t. I, pages 911 et sqq.
(2) Sabatier, Vie de saint François d'Assise, page 266.
(3) Id., page 262. ('') Joinville, chap. 87 et 90.
('') Écrite à la fin du septième siècle et conservée dans YHist. ecclés. de BfcoE le Vénérable, 1. V, chap. 16 {P. L., XCV, 267); cf. les Itinera HierosoL, de Tobler et MoLiNiER, pages 178 et suivantes.
(«) Sur le Saint Séptilcre, cf. Molanus, De hist. SS inia<j., IV, i3, avec le commentaire de Paquot. Se rappeler le Sépulcre de l'église Saint-Nicolas à Troyes.
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Et non est concavuni, ergo corpus non est intra, sed supra ipsum Quidam peregrini hoc scamnum sepulcrum appellant, [positum. Sed Judfei totam petram cum ainbabus cameris sepulcrum vocant. Ostium monumenti grandi lapide erat obturatum Et sigillis Judœorum communitiim et signatum.
De toutes les descriptions de la Terre Sainte que le Moyen Age nous ait laissées, la plus intéressante est assurément celle que composa, en 1288, une quarantaine d'années avant la publication du Spéculum, un Dominicain allemand, Biirchardus de Monte Sion Q). Est-ce à Bourcart que notre auteur a emprunté la légende, tardive (^), concernant Adam et le champ damascène ?
Notandum quod vir in agro damasceno est formatus Et a Domino in paradisum voluptatis est translatus (3).
Assurément, on la trouve dans la description de Bourcart (^). Mais, comme elle paraît avoir été bien connue des Latins dès le début du treizième siècle, il serait très impru-
(') Sur Bourcart, cf. la notice de J.-V, Le Clerc, dans YHist. Utt. de la France. t. XXI, page i8o, et Laurent, Peregvinaiores medii leoi quatuor (Leipzig, 1873), page [\. Pour les mss et les éditions, cf. Rohricht, Bibl. (feo(jr. Palest., p. 5G.
(2) Adamnan n'en dit rien dans son chapitre sur Hébron et les tombeaux des patriarches : cf. P. L. XCV, 208; Tobler et Molinier, /////. Hlerol, page 224.
(3) LuDOLPHE en a parlé encore dans la Vita Christ/, I, 89 : in Bethletiem secundus Adam est natus, de qaa ad septeni milliaria vel circa contra Austruni est Hebron civitas, ubi in agro damasceno fait /n'imus Adam de rubra terra formatus, de quo agro ad jactum arcus est spelunca duplex, abi ipse Adam cum conjuge sua est conditus et sepultus.
('') Descriptio Terras sanctœ, chap. IX (éd. Laurent, p. 81) : .1 spelunca duplici [in qaa sepuiti sunf Adam et Eua, Abraham et Sara, Isaac et Rebecca, Jacob et Lia) contra Occidentem, quantum jacere potest arcus, est ager damascenus, in quo plasmatus fuit Adam. Ager iste in rei veritate valde rubeam hnbet terram, quir omnino flexibilis, sicut cera. De qua tali in magna quantitate. Similiter faciunt peregrini alii et Chrisliani visitantes loca ista. Sarrnceni insuper terram istam portant camelis in jEgyptum et ^^Elhiopiam et Indiam et ad alia loca, pro speciebus valde caris (c.-à-d. en échange d'épices de grand prix) vendentes eam. Et tamen modica apparet fossio illo in loco. Dicitur enim quod, anno revoluto, quantumcunque magna sit fossio, seniper miracalose repletur. Cf. la traduction de Jean Miélot, Description de la Terre sainte par le F. Brochard, dans ms. Arsenal 4798, f" i34 vo. Bernard de Breydenbach (fo 59 de l'éd. de Lyon, 1489) a copié ce passage dans Bourcart, qui lui-même s'est servi, pour rédiger ses souvenirs, touchant le champ damascène, de l'ouvrage d'un de ses deAanciers, car il donne à peu près les mêmes détails, et dans les mêmes termes que Gervais et Thietmar.
dent de vouloir indiquer la source où l'auteur du Spéculum a pu la puiser. On la trouve, en effet, déjà dans les Otîaimperialia de Gervais de Tilbury (^), dans VAurora de Pierre Raie (^), dans la Peregrinatio de Thietmar ('), dans V Itinéraire de Londres à Jérusalem attribué à Matthieu Paris (^). On peut seulement remarquer qu'elle était familière aux Dominicains du treizième siècle, puisque Jacques de Varazze, dans la Légende dorée et Etienne de Bourbon, dans son De diuersis materiis prœdicalihuSy en ont parlé : Nous devons, dit Frère Etienne, faire, si nous le pouvons, le pèlerinage d'outre-mer, car c'est de la Terre sainte que nous tirons notre origine, tant corporelle que spirituelle : Jésus-Christ, le second Adam, y est mort pour nous, et Adam, notre premier père, y a été créé dans le champ damascènc, pater omnium Adam in ea creatus est, scilicet in agro damasceno.
Lecoy de la Marche, qui a publié ce texte dans ses Anecdotes historiques d' Etienne de Bourbon (^), traduit à tort : « Adam fut créé dans la campagne de Damas. »
Cette erreui^, qui n'est pas nouvelle, puisqu'on la trouve déjà dans maint texte du treizième siècle (-), nous oblige à entrer dans quelques explications.
(') I, 8 (Lkibmz, Script, rev. B/\insi>., I, 8(jo) ; II, 117 (Leihmz, I, ioo3). (•-) P. L. CGXII, '21.
(•^) Ed. Laurent, page 29 : Ksi ajer quidam in Khron, qui in malto hahetur honore pro specle pretiosa. Soient enini Sarraceni effodere terrani illani et déferre in ^Egyptuni ad vendenduni pro nobili specie. Qaa/itunicunque aateni terrse effbssum est, post anni circuluni reperilur redintegratani. De qua ferra dicunt et in eodem loco esse Jonnatuni Adam. Terra illius agri rut>ea est. Alii auieni dicunt Adam esse plasma tuin in agro damasceno.
('•) A Damas lu Adan fait, nostre premier pere, et la terre cultiva et labora {Itinéraires à Jérusalem rédigés en français, éd. MichelXm et R.vynaud, Genève, 1882, p. 127).
(') Cf. LUI {De passione Domini), page 229 Grasse. De la Légende dorée, elle a passé au Catalogus Sanctorum, de Petrus de XATALiBUs(Petrus Equilinus), III, i.
(") Publications de la Société de l'Histoire de France, t. LX, pages 45o et 453; cf. page 172.
Primus homo fuit fonnatus ju.rtti Damascum in agro Damasceno {Légende dorée, chap. LUI, De passione Domini, p. 229 Grasse). Le continuateur de Guillaume de TvT écrit en laOi : « A Ebron Nostre Sires forma Adam de la terre de Damas « (Michelant et Raynaud, Itinéraires li Jérusalem, Genève, 1882, p. 170). h'Itinéraire de Londres (i Jérusalem, attribué à Matthieu Paris (vers i244)> dit, à propos de Damas : « Là fu Adan fait, nostre premier père, et la terre cultiva et labora » (Michelant et Raynaud, id., p. 127). Thietmar, qui rapporte la légende relative au champ damascène dans sa notice sur Hébron, ne se rend pas compte que ce champ se trouvait près d'Hébron : visiblement, Thietmar croit, lui aussi, que le champ damascène était près de Damas (vo'r le texte cité à la note 3).
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Le Moyen Age s'était de bonne heure demandé, à propos du texte de la Genèse, ch. II, verset 8 (^plantaverat Dominiis Deus paradisiim voluptatis a principio , in quo posait hominem qiiem formaveraf), si Dieu avait formé l'homme dans le paradis. Les docteurs avaient répondu par la négative (^). Oii donc Dieu avait-il créé notre premier père ? En quel endroit de la terre ? On peut, je crois, reconstituer la suite des raisonnements par où l'on parvint à répondre à cette curieuse question.
La tradition orientale, acceptée depuis saint Jérôme par rÉglise latine, faisait d'Hébron le lieu de sépulture d'Adam. Nomen Hebron, disait la Vulgate (Josué, xiv, iB), ante vocabatur Cariath Arbe : Adam maximus ibi inter Enacim sitiis est. Le texte hébreu dit tout autre chose : « Hébron s'appelait jadis Kirjath-Arba ; Arba avait été le plus grand des géants. » Notons en passant que cette tradition sur la sépulture d'Adam est inconciliable avec une tradition catholique qui place cette sépulture sur le Golgotha, à l'endroit même où fut placée la croix de Jésus.
Le contresens de la Vulgate, qui localisait à Hébron la sépulture d'Adam, devait conduire logiquement la tradition catholique à localiser aussi à Hébron la création d'Adam : « A Hébron, écrit Bertrandon de LaBroquière, Notre Seigneur forma premièrement Adam notre premier père » C'était à Hébron que le corps du premier homme était retourné à la terre : c'était à Hébron aussi, avec de la terre d'Hébron, que les mains divines avaient dû le former (5).
Mais comment expliquer le nom de « damascène », donné au champ avec l'argile duquel le Créateur aurait modelé le corps d'Adam ?
Formavit Dominas Deus de limo terrx, dit la Genèse (II, 7). Le mot hébreu qui correspond au de limo terrée de la Vulqate
(') Cf. Thomas d'Aquin, Somme, partie I, question CII, art. 4 '• Utrum homo factus faerit in pavadiso ?
(2) Voyage d'oiiltremer, éd. Schefer, p. 18. Cf. L. Palustre, De Paris à Sijbaris, page 261 : « Depuis que j'ai vu à Hébron la terre dont Dieu s'est servi pour créer Adam, les souvenirs romains me semblent empreints d'une trop grande jeunesse. »
(^) De même, la tradition qui localisait la sépulture d'Adam sur le Golgotha eut pour conséquence la localisation au même endroit de la création d'Adam : Cf. le Breviarius de Hierosolyma (vers 070), dans les Itinera Hierosolymitana et descripiiones Terne Sanctse, éd. Tobler et Molinier, Genève, 1880, pages 57-58.
lOf) —
est adamah. C'est ce mot qui est l'origine du qualificatif damascemis . Le champ d'Hébron serait plus exactement dénommé « adamascène ». Il n'y a qu'un rapport fortuit et purement verbal entre la partie de la Syrie du Nord qu'on appelait la Damascène, ou pays de Damas, et le damascenus ager.
On racontait que l'argile du champ damascène était de couleur rouge. Ce détail a son origine sans doute dans le nom même d'Adam, qui en hébreu signifie rouge (').
Là ne s'était pas arrêté le travail de la tradition. On racontait que Gain avait tué Abel dans Vager damascenus (^). Quand on eut oublié le sens du nom d'Adam, on localisa le crime d'Abel dans le champ damascène, pour expliquer que la terre de ce champ fût de couleur rouge : elle était teinte en rouge, depuis qu'elle avait bu le sang du premier meurtre.
(') JosÈPHE, Aiitiq. Jad., I, i, $2.
(-) Gervais de Tilbury, Otia, I, 19; Vincent de Be.vuvais, Speciilam historiale, 1, 56; Petrus de Natalibus, Cat., III, 4*