XXV
Adam et Ève pleurent
Abel.
Jonas avalé par la baleine.
Samson enlève les portes de Gaza.
Les trois jeunes gens dans la fournaise.
La tour de Babel.
(') Hic siibsannatam tiilit plebisqiie sacratiun : tïilit fait le vers faux, et l'on ne comprend pas saci'atnm; le sens devait être : Hur snbsannatam tulit plebisqiie spiitumentum.
(-) Le titillas de cette verrière est ainsi rapporté : hicqiie feviint alii, pro vita solei recreari, ce qui ne signifie rien. D'après le Spéculum, il devait s'agir des espions hébreux portant la grappe.
(3) Le sujet est étranger au Spéculum, comme à la Biblia paiiperum.
if) Le tituliis doit se lire : hic serra cecidit, Isaias ac reqiiievit. Les éditeurs donnaient Sarra, comme s'il s'agissait de la femme d'Abraham.
Les groupes 29 et 3o ne sont pas pris du Spéculum. Le vingt-neuvième représentait leNoii me tangere, entre le buisson ardent et l'apparition des trois anges à Abraham (Jrinus apparet, sed Deus umis). Le trentième, qui représente l'Ascension du Christ entre l'Ascension d'Hénoch et celle d'Elie, se retrouve dans l'ambon de Klosterneubourg et dans \diBiblia pauperum.
2. — L'Italie n'a jamais beaucoup donné dans la symbolique figurative : au Campo Sarito de Pi se, aux murs de la Chapelle Sixtine les peintres du Quattrocento ('), au plafond de la Sixtine Michel-Ange, aux Loges du Vatican Raphaël, ont raconté l'histoire du peuple de Dieu et la genèse du monde, sans en montrer la concordance avec l'histoire de la Rédemption, de même que Duccio, au retable de Sienne, et Giotto, à l'Arena de Padoue, ont raconté l'histoire évangélique sans en montrer les correspondances cachées dans l'Ancien Testament. A cet égard, l'art religieux de l'Italie se rapproche beaucoup plus de celui des Orientaux que de l'art du Nord(^). L'art byzantin en effet, s'il n'a pas complètement négligé le symbolisme figuratif, ne lui a jamais accordé beaucoup de place dans la décoration murale des églises, ni dans l'ornementation des objets liturgiques, ni dans l'illustration des manuscrits. Le symbolisme figuratif, dans l'art byzantin, est sous-entendu plus souvent que formellement exprimé ; il y est, en quelque sorte, à l'état latent; on l'y devine à certains détails, la Théotocos qui apparaît dans le buisson ardent (5) ou dans la toison de Gédéon (f) ou au-dessus de l'arche d'alliance ; il inspire certains rapprochements, l'Ascension d'Efie peinte à côté de l'Ascension du Christ. Mais jamais, que je sache, l'art byzantin n'a produit d'ensembles typologiques analogues aux verrières de Mulhouse ou de Saint-Alban, aux émaux de Klosterneubourg, aux miniatures de la Bihlia pauperum ou du Spéculum.
(') « La dernière Biblia pauperum traduite en œuvres d'art, écrivent Laib et ScHWARZ {Biblia pauperum, Zurich, 1867, p. 8; Fribourg, 1892, p. 10), se trouve dans les peintures de la chapelle Sixtine. » Cette assertion est à tout le moins suiprenante.
(-) « Die christliche Typologie gehôrt trotz ihrer antiken Wurzeln so gut wie ausschliesslich dem Westen an » (J. von Schlosser, dans le Jahrbuch der Kunstsammlungen des allerh. Kaiserhauses, 1902, p. 298).
(3) DiDRON, Manuel d'iconographie chrétienne (Paris, i845), p. 94. Cf. S. H. S., ch. VII. ('•) DiDRON, op. laud., p. io3. (') Didron, op. laud., p. 99.
3. — Les illustrations, dont le Miroir était orné, expliquent en partie sa popularité : les illettrés, qui n'en pouvaient lire le texte, en comprenaient du moins les enluminures. Mais un aussi bel ouvrage, en qrand in-folio, décoré de près de deux cents miniatures, coûtait fort cher. Pour mettre à la portée de tous ce livre merveilleux, q.ii rendait visible et compréhensible aux plus simples la concordance secrète des deux Testaments, les gens de Mulhouse trouvèrent le bon moyen : ils choisirent comme modèles, pour les vitraux de leur église paroissiale, les miniatures du Miroir, Cet exemple devait être suivi un peu partout, dans les pays du Nord ; ou plutôt, de tous côtés, on a eu la même idée. A Brixen, enTyrol, le cloître attenant à la cathédrale fut décoré, au quinzième siècle, de fresques qui reproduisent l'illustration traditionnelle du Miroir, et le texte du livre est peint à côté, sur le mur : c'est un Miroir à fresque, comme les verrières de Mulhouse forment un Miroir sur verre (').
4. — Au début du quinzième siècle, le maître enlumineur des Très Belles Heures Q du duc de Berry, — ce manuscrit splendide, chef-d'œuvre de l'art flamand, brûlé à Turin il y a quelques années, — s'était inspiré de l'illustration du Miroir.
Comme M. Durrieu, qui a édité ce manuscrit, n'en a pas bien compris toutes les miniatures, faute de savoir à quelle source avait puisé l'enlumineur, nous croyons devoir expliquer ici celles qui sont empruntées au Spéculum.
F°XVI. Grand tableau. — Jésus est couronné d'épines, bafoué et conspué. Cf. Spec. XIX, i, XX, i et XXI, i.
Lettre ornée. — D'après Durrieu, « les Philistins se plaignant à David devant le roi Achis; sujet qui est rapproché du couronnement d'épines dans la Biblia pauperum ». Tl doit s'agir soit de Hur conspué par les Juifs (Spec. XIX, 2), soit de David insulté par Séméi (Spec. XXI, 3).
Frise. — D'après Durrieu, « la mère de Salomon couronnant son fils ». L'artiste avait certainement en vue l'histoire
(1) Walchegger, Dev Kreiizgang am Dom zii Brixen, 1890. Les fresques du cloître du couvent d'Emmaiis, à Prague, témoignent d'une influence beaucoup moins directe du S. H. S. (cL Neuwirth, Die Wandgemalde im Kreuzgange des Emausklostevs, Prag, 1898}.
(-) Publiées en 1902 par M. Durrieu à l'occasion du jubilé de M. Léopold Delisle» Malheureusement, cette publication n'est pas dans le commerce.
d'Apamène, qui est au chapitre XXI du Spéculum la première préfigure du couronnement d'épines.
F° XVII. Grand tableau. — Jésus est dépouillé de ses vêtements et lié à la colonne. Cf. Spec. XX, i.
Lettre ornée. — Job en butte aux reproches de sa femme et aux attaques du diable. Cf. Spec. XX, 4-
Frise. — Gham dévoilant la nudité de Noé. Gf. Spec. XIX, 3.
F'' XVIII. Grand tableau. — Le portement de croix. Gf. Spec. XXVII, 2.
Lettre ornée. — Les espions rapportent de Ghanaan la grappe de raisin. Gf. Spec. XXII, 4-
Frise. — Isaac portant le bois du sacrifice, suivi d'Abraham, qui tient une épée, Gf. Spec. XXII, 2.
F° XIX. Grand tableau. — Le Ghrist cloué à la croix couchée. Gf. Spec. XXIII, I.
Lettre ornée. — « Deux forgerons dans leur atelier» (Durrieu). Ges deux forgerons sont Jubal et Tubalcaïn. Gf. Spec. XXIII, 2.
Frise. — Isaïe scié en deux. Gf. Spec. XXIII, 3.
F° XX. Grand tableau. — Le coup de lance. Gt. Spec.
XXV, i.
Lettre ornée. — Gréation d'Eve, d'après la Biblia paiipenim.
Frise. — Mort d'Absalon. Gf. Spec. XXV, 3.
F° XXI. Grand tableau. — La descente de croix. Gf. Spec.
XXVI, i.
Lettre ornée. — La tunique de Joseph apportée à Jacob. Gf. ^p^c. XXVI, 2.
Frise. — Adam et Ève pleurant sur la tombe d'Abel. Gf. Spec, XXVI, 3.
Durrieu n'a pas remarqué la mâchoire d'âne, qui est placée sur la tombe fraîchement creusée d'Abel : c'est la mâchoire avec laquelle Gain aurait tué son frère. Les monuments figurés du quinzième et du seizième siècle, qui montrent Gain tuant Abel avec une mâchoire d'âne, sont légion. G'est ainsi que la scène est représentée sur le retable de l'Agneau mystique (^), et par certains illustrateurs du S. H. S. ('), notamment par
(') Kammerer, Habert iind Jan van Eyck, fîg. 19. (2) Ch. XVIII, 4e illustration.
Fauteur du Blockbiich, dont Berjeau a publié le fac-similé. Je ne sache pas qu'on ait jamais dit sur quel texte les artistes du Moyen Age se fondaient pour armer Gaïn d'une mâchoire d'âne
F° XXIII. Grand tableau. — • « Une cérémonie religieuse dans une église. » (Durrieu.) Des prêtres se dirigent en procession vers le chœur, à travers la nef. D'autres font la haie. Tous ont la tonsure en couronne : il s'agit donc non de séculiers, mais de réguliers ; et la cérémonie se passe non dans une cathédrale ou dans une église paroissiale, mais dans la chapelle d'un grand couvent. Ainsi s'explique le petit nombre des spectateurs. D'après les préfigures représentées dans la lettre ornée et dans la frise, le grand tableau a certainement rapport à la fête de la Pentecôte. La procession représentée sur le grand tableau doit se diriger vers l'autel au chant du Veni Creator qui est au bas de la page. L'Esprit-Saint, sous la forme d'une colombe, descend de la voûte, comme, par exemple, dans la miniature de Bourdichon qui représente la Pentecôte (^Heures d'Anne de Bretagne, éd. Berthaud, pl. 23). Pour la colombe dans la représentation de la Pentecôte, cf. DiDROxN, Manuel, p. 2o5.
Lettre ornée. — Moïse recevant les tables de la Loi. Cf. Spec. XXXIV, 3.
Frise. — Miracle d'Élisée. La veuve et ses deux fds remplissant d'huile les vases empruntés aux voisins (f). Cf. Spec, XXXIV, 4.
F° XXVII. Grand tableau. — La Cène {Spec. XIV, 2). Un seigneur reçoit la communion dans une chapelle d'église. Lettre ornée. — La récolte de la manne. Cf. Spec. XVI, 4- Frise. — Melchissédech et Abraham.
F'' XXVIII. Grand tableau. — Dieu le Père imploré par le Christ et la Vierge, qui lui montrent, l'un ses plaies, l'autre son sein nu. Cf. Spec. XXXIX, i et 3.
(') Faustinus Arevalus, dans son commentaire sur Isidore {P. L., LXXXIII, i3i), écrit : Qao instrumento occisus faerit, incertum est. Pic tores mandibula armatiim Cainurn contra fratretn plerumçiie exhibent, sed nullo prorsiis fundaniento. Peut-être ne voulait-on pas mettre entre les mains de Gain un instrument en fer, parce que le meurtre d'Abel est antérieur à Jubal et à Tubalcain, qui inventores artis ferrariie exstiterunt (S. H. S., XXIII, 34).
(2) IV Rois, TV, 5 : Clansit millier ostiiini saper se, et super filios suos : illi offerebant vasa, et illa infundebat.
Lettre ornée. — « Le lépreux, guéri par le Christ, se montrant au prêtre. » (Durrieu.) Il s'agit en réalité d'Antipater montrant ses blessures à César. Cf. Spec, XXXIX, 2.
Frise. — « La reine de Saba devant Salomon. )> (Durrieu.) C'est exact, semble-t-il : mais on doit remarquer que l'artiste a fait une confusion : il aurait dû représenter Esther devant Assuérus ; telle est, en effet, la deuxième préfigure du chapitre XXXIX du Spéculum.
F° XXIX. Grand tableau. — La ce Pictà » . Cf. Spec. XXVI, i .
Frise (il n'y a pas de lettre ornée). — « Une dame traversant un fleuve dans un paysage. » (Durrieu.) Il doit s'agir du retour de Noémi à Bethléem, après la mort de ses deux fils. Cf. Spec. XXVI, 4 (d'après Rnth, chapitre I).
Castan avait le premier reconnu et, depuis, M. Durrieu (^) a donné de bonnes raisons de croire que les Très Belles Heures ont dû être peintes par l'un des frères Van Eyck ou sous leur influence immédiate : voilà donc que les Van Eyck avaient dans leur atelier, comme répertoire d'art symbolique, un exemplaire du Miroir. La chose est certaine pour le plus jeune, pour Jan Van Eyck : M. Mâle l'a établi à l'aide de la dernière œuvre du maître, un triptyque qui lui fut commandé pour Saint-Martin d'Ypres et que sa mort, advenue en i440j l'empêcha de terminer (^) : la partie centrale représente la Vierge et l'Enfant; sur les volets sont des préfigures de la virginité de Marie, le Buisson ardent, la Toison de Gédéon, la Porte close d'Ezécliiel, la Verge d'Aaron, enfin la vision de VAra Cœli, prédiction de la Nativité. Ces cinq sujets sont tous empruntés au Miroir. Le cinquième décèle l'emprunt, comme l'a montré M. Mâle (') : le sujet de la vision de VAra Cœli, qui provient des Mirabilia Romœ, a été popularisé de ce côté des Alpes d'abord par la Légende dorée, puis par le Miroir ; c'est par l'intermédiaire du Miroir qu'il entre dans l'art du Nord, au temps des Van Eyck.
A la suite des Van Eyck, leurs maîtres à tous, les peintres de l'école flamande demandent au Miroir les sujets de maint
(i) Les Débats des Van Eyck, dans la Gazette des Beaux-A?'ts, igoS, t. I, p. i.
(■-) Ce triptyque, qui appartient aujourd'hui à M. Helleputte, membre de la Chambre des représentants de Belgique, a été publié dans la Revue de l'Art chrétien, 1902, pl. I et II, et dans le Burlington Magazine, juin 1906, p. 190. Cf. Mâle, Revue de l'Art ancien et moderne, septembre igoS, p. 196.
Revue de l'Art ancien et moderne, septembre 1900, p. 196.
triptyque. Le symbolisme figuratif convenait admirablement pour des triptyques : sur le panneau central, le peintre représentait un des faits principaux de l'histoire de la Rédemption ; sur les volets, les préfigures de ce fait. Quand Roger de La Pasture reçut, en i46o, la commande de son fameux retable de la Nativité — aujourd'hui à Rerlin (') — il ne chercha pas bien loin, écrit M. Mâle (^), le sujet de ses deux volets : il ouvrit son manuscrit du Miroir, à la page de la Nativité, et y prit, pour un des volets, la vision de VAra Cœli, pour l'autre, les Trois Mages contemplant l'étoile où resplendit l'image d'un enfant. Un peu plus tard, en 1467, quand Thierry Bouts peignit pour Saint-Pierre de Louvain son chef-d'œuvre, le retable de la Cène (5), il emprunta au Miroir les trois préfigures de l'eucharistie, Melchissédech offrant à Abraham le pain et le vin, les Israélites mangeant l'agneau pascal avant de quitter la terre d'Egypte ('^), la récolte de la manne; et comme il lui fallait quatre préfigures, un théologien lui suggéra de peindre Élie au désert, nourri de pain et de vin par les anges (5).
Au musée de Berlin (f)^ un tableau du quinzième siècle, qu'on croit être une copie d'une œuvre perdue du maître de Mérode, sans doute du volet d'un retable, représente Tomyris, reine des Massagètes, plongeant dans un vase rempli de sang la tête de Gyrus. Le visage de Tomyris a une expression singulière de tranquillité et même de douceur ; et cela n'avait pas laissé d'embarrasser les critiques, jusqu'à ce qu'un éminent connaisseur, M. Hulin (?), leur eût appris que la reine Tomyris
(1) Photographie Hanfstàngl, Berlin, n" 209.
(-) Revue de l'Art ancien et moderne, septembre 1906, p. 197.
(3) Saint-Pierre de Louvain n'en a gardé que le panneau central {Briickmann's Pigmentdracke, Brùgge, n" 36), Les volets sont, l'un au musée de Berlin (Hanfstângl, Berlin, n^s 260, 261), l'autre à la pinacothèque de Munich (Hanfstângl, Munchen, nos 256, 267).
(î) Gomment M. S. Reinach a-t-il pu écrire qu'il s'agit de « la Pâque célébrée par une famille juive du temps de Jésus » {Répertoire, II, 28) ?
(5) Un vitrail du seizième siècle, dans le chœur de l'église de Pont-Sainte-Marie, près Troyes, représente la Gène, avec quatre préfigures ; les trois du Spéculum, plus Abraham recevant les anges. Un triptyque de Pierre Pourbus, dans la cathédrale de Bruges, peint en loSg pour la confrérie du Saint-Sacrement, représente au miheu la Gène, sur le volet de gauche, Melchissédech offrant à Abraham le pain et le vin, sur le volet de droite Élie au désert, nourri de pain et de vin par les anges (Lafe- NESTRE et RiGHTENBERGER, Lci Belgique, p. 343).
(6) Verzeichnis^, p. 242; Jahrb. der k. preuss. SammL, XIX (1898), p. io4. [J) Bulletin du Cercle historique et archéologique de Gand, 190Ï, p. 222-280.
Un tableau analogue, peut-être l'original dont celui de Berlin est la copie, ornait
plongeant dans un vase rempli de sang la tête de Cjrus est, dans le trentième chapitre du Miroir, une préfigure de la Vierge « victorieuse du démon par la part qu'elle prend à la Passion de son Fils )> : la cruelle reine des Massagètes, du moment qu'elle préfigurait la Vierge Marie, devait perdre son air de férocité, pour prendre une expression de sérénité auguste et de douceur céleste. A l'aide du trentième chapitre du Miroir, nous restituerons ainsi le retable perdu du maître de Mérode, dont la peinture de Berlin reproduit un volet : au milieu, Marie, tenant la croix et les autres instruments de la Passion, et foulant aux pieds le Démon; sur l'un des volets, Tomyris ; sur l'autre Jahel tuant Sisera ou, plus probablement, Judith tranchant la tète d'Holopherne.
Le temps de Roger de La Pasture, de Thierry Bouts et du maître de Mérode est celui de l'invention de l'imprimerie. Cette découverte marque le commencement des temps modernes. Victor Hugo Ta dit magnifiquement: « Le soleil gothique se couche derrière la gigantesque presse" de Mayence('). )> C'est vrai, mais à condition de dire aussi que le Moyen Age expirant s'est servi, tant qu'il a pu, pour reproduire ses insipides radotages, de l'invention de Gutenberg. Le Spéculum hiimaniv salvationis, Spiecjel der inenschlichen Behàltnis, Spieghel onser Belioiidenisse, qui était au comble de sa vogue quand Gutenberg inventa ou perfectionna les caractères mobiles, ne la perdit pas aussitôt, du fait de cette invention : tout au contraire, l'imprimerie, à ses débuts, s'emploie à le multiplier; on a pu supposer que si Gutenberg, dans les pièces de son procès, est appelé Spiegelmacher, c'est parce que son invention, aux yeux des ignorants, avait pour but de fabriquer surtout des copies à bon marché du fameux Spiegel if). L'imprimerie naissante s'allie à l'art à peine moins nouveau de la gravure sur bois pour reproduire aussi exactement que possible les manuscrits du Spéculum ou de ses traductions, texte
jadis une salle de l'cvêché de Gand. L'histoire de Tomyris a été connue de l'auteur du S. H. S. par VHist. schoL, lib. Danielis, XIX (P. L., CXCVIII, 1474). (■) N.-D. de Paris, 1. V, ch. II. Cité par Mâle, L'Ari religieax, 2^ éd., p. 435, (") Cf. Bouchot, Le Livre, p. 28 ; du même, Les 200 incunables xylographiques (la dép. des Estampes, p. x; Anatole France, Discours... du 5oo^- anniversaire de Gutenberg, dans Vers les temps meilleurs (Paris, 1906), p. 89. Je dois dire d'ailleurs que l'hypothèse est aujourd'hui généralement abandonnée : cf. Meisner et Luther, Die Erjindung der Buchdruckerkunst (Bielefeld, 1900), p. 55.
— iGo —
et miniatures. Les bibliographes n'en comptent pas moins d'une trentaine d'éditions incunables Q). Par ordre de date, le Spéculum est un des premiers livres imprimés, et c'est le premier livre imprimé qui ait eu des gravures. A partir du troisième quart du quinzième siècle^ l'imprimerie l'a tellement répandu qu'on peut dire qu'en Allemagne, aux Pays- Bas, en France, toutes les personnes pieuses l'ont lu, tous les artistes en connaissent les miniatures ou les gravures et s'en inspirent. A la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, le nombre des monuments figurés qui en dérivent devient légion.
Je me bornerai à citer comme particulièrement caractéristiques, les peintures de Conrad Witz au musée de Bâle(^), les deux grandes verrières de la Passion à Vic-le-Comte la (( fenêtre biblique » de la cathédrale de Berne (^) et plusieurs des tapisseries de La Chaise-Dieu en Auvergne Q) et de la ca-
(') Pour les différentes édilions du Speciiliun, cf. Guichard, Notice sur le S. H, S. (Paris, i84o); Sotheby, Principia typograpJdca (Londres, i858), t. I, p. 145-180 ; t. II, p. 78-83; Brunet, Manuel'^, V, 476; Von der Linde, Geschichte der Erfindung der Buchdruckkiinst (Berlin, 1886), I, p. 3o6-3i3; M. Gossart, Les incunables d'origine néerlandaise conservés à la Bibl. communale de Lille (thèse de Lille, 1907), p. 28.
(-) Catalog der Gemalde ... in Basel (Bàlc, Schweif)liauser, 1904), p. 22. Conrad Witz, de Rottweil en Souabe, mourut vers i445. La vie et l'œuvre de ce maître ont été étudiés pour la première fois par D. Burckhardt, dans la Festschrift sum vier^ hundertsten Jahrestage des ewigen Bundes zwischen Basel und den Eidgenossen (Bàle 1901). Les peintures de Bàle sont reproduites, d'après la Festschrift, par Lutz-Perdrizet, Spéculum humame salvatiunis, pl. i23. Ces peintures, qui sont les fragments d'un grand ensemble typologique, représentent Abraham recevant de Melchissédech le pain et le vin, Antipater se justifiant devant César, les trois vaillants apportant à David de l'eau puisée à la citerne de Bethléem. Ces trois scènes sont empruntées au Spéculum, ch. XVI, XXXIX et IX. Je retrouve la dernière sur un volet d'un triptyque flamand du seizième siècle (S. Reinach, Répertoire, t. II, p. i3), dont la partie centrale, aujourd'hui perdue, devait représenter l'Oblation des Mages. L'autre volet est conservé : il représente l'Oblation de la reine de Saba. Le peintre s'était inspiré, non de la Biblia pauperum, où les préfigures de l'Oblation des Mages sont l'hommage d'Abner à David et l'Oblation de la reine de Saba, mais du S. H. S., ch. IX.
(*) Département du Puy-de-Dôme. Ces verrières datent du seizième siècle. Celle du midi représente les scènes de la Passion, et celles du nord les figures de la Passion. Cf. Mâle, Revue de l'Art ancien et moderne, septembre igoS, p. 204.
(^) Fin du quinzième siècle. Le symbolisme de cette verrière provient à la fois de la B. P. et du S. H. S. Ainsi, le groupe VIII (Lamech injurié par ses deux femmes, la Flagellation, Achior attaché à un arbre par les frondeurs d'Holopherne) est inspiré par le chap. XX du S. H. S., tandis que le groupe IX (le serpent d'airain, la Crucifixion, Abraham sacrifiant Isaac) est inspiré par la B. P.
('') Déjà Jubinal qui, en 1837, <^3ns ses Anciennes tapisseries historiques, a publié celles de La Chaise-Dieu, avait remarqué les ressemblances que plusieurs présentaient avec les miniatures du Spéculum : « Il existe, écrivait-il, un manuscrit italien à la
thédrale de Reims Q). Beaucoup de ces monuments ont péri, non des moindres: un manuscrit de la bibliothèque de Saint- Omer Q), qui renferme les miniatures du Miroir sans le texte, porte cette indication : Chi/ sensieiit le contenu de la tapisserie de Saint-Bei'tin en Saint- Au nier, ce qui signifie que l'abbaye de Saint-Bertin, Tune des plus riches de la France du Nord, possédait une série de tapisseries symboliques inspirées du Miroir. Même plus tard, en plein triomphe de l'italianisme, au début du dix-septième siècle, telle tapisserie, comme celle de l'église Saint-Vincent, à Chalon-sur-Saône (5), est conforme
Bibliothèque de l'Arsenal [Martin, Catalogue, t. I, p. 445], dans les miniatures duquel on retrouve en quelque sorte, sur une échelle minime, la jilupart des tapisseries de La Chaise-Dieu. » M. Mâle a déterminé avec précision ces ressemblances : cf. Congrès archéologique de France, LXXI^ session tenue au Puij en iqo4, p. 4o2, et la Revue de l'Art ancien et moderne, septembre 1900, p. 200.
(1) MÂLE, dans la Revue de l'Art ancien et moderne, septembre igoS, p. 200.
("-) Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements (Paris, 1861), t. III, p. 98.
(3) Les Beaux-arts et les Arts décoratifs à V Exposition universelle de igoo (Paris, librairie de la Gazette des Beaux-arts), p. ioi-i53. Elle fut faite, au commencement du dix-septième siècle, pour un procureur royal nommé Hugon, qui en décorail la façade de sa maison le jour de la Fête-Dieu. En voici la description. Dans un encadrement architectural de style Renaissance, cinq tableaux sont ménagés. Dans celui du milieu, deux anges à l'autel : ils y posent chacun un grand chandeUer, en même temps qu'ils tiennent ouvert le voile d'un tabernacle placé derrière l'autel ; l'ostensoir, qu'ils ont dû sortir de ce tabernacle, resplendit sur l'autel. A droite, le procureur Hugon et son fils, à gauche sa femme et sa fille. Dans le compartiment de droite, en haut, Jésus disiribuc la communion aux apôtres. Judas, très laid, tenant la bourse, s'échappe à la dérobée : cf. Spec. XVII, 3. 4 et Mistère de la Passion, v. 18263 sq. Au-dessous, cette inscription :
Le sacrifice de son corps précieulx
Institua Dieu en sa loy de f|race
Soubz espèces de paiii et vin, pour mieulx
De ce luistère entendre l'efficace. (Afathei, XXVIo capitulo)
Dans le compartiment au-dessous du précédent, les Juifs mangent l'agneau pascal. Au-dessous, cette inscription :
L'uigneau paschal immolé sans macule Par les Juifs, aux Chrétiens signifie Le vrai aigneau Jésus sans tache nulle
Par sacrement contenu soubz l'hostie. {Exodi, XII° capitulo)
Dans le compartiment de gauche en liant, Melchissédech offrant à Abraham le pain et le vin (le troisième vers du quatrain est faux) :
Melchissedcc, qui fut grant prestre et roy, A Abrajiam venant d'avoir victoire Pain et vin jadis otTrit, parquoy
Du sacrement nous denotoit l'histoire. (GenesiSj XlIIIo capitulo)
Dans le compartiment au-dessous du précédent, les Hébreux récoltant la manne. Au-dessous cette inscription :
Tous les Juifs au-dessus quarante ans Nourris de manne furent delicieulx :
Figure était qu'aprez ung certain temps
[Nourris serions] d'ung pain venant des cieulx. {Exodi, XVlo capitulo)
encore au symbolisme du Miroir ; et dans la peinture flamande de la même époque, dans Fœuvre de Rubens, on peut, sans paradoxe, trouver sinon des emprunts directs au Spéculum, du moins des réminiscences de ce livre fameux. Nous en avons donné une preuve curieuse en étudiant, dans notre ouvrage sur la Vierge de Miséricorde, le thème iconographique de la Vierge qui montre à Jésus, pour le fléchir en faveur des hommes, la mamelle dont elle l'a nourri. Paulus Pontius a gravé, d'après un tableau de Rubens, aujourd'hui en Angleterre, l'histoire de Tomyris plongeant dans un vase de sang la tête de Gyrus(*). Le peintre classique et romain par excellence, Nicolas Poussin, ne devait, pas plus que Rubens, échapper à l'influence de l'iconographie traditionnelle que le Spéculum avait inculquée deux cents ans auparavant à l'art du Nord : il a peint deux fois l'histoire du petit Moïse brisant la couronne de Pharaon (^).
(*) RoosES, L'Œuvre de Rubens, t. V, pl. 262. (-) RÉVEIL, MAsée j'elitjieux (Paris, i836), I, 4i.