CHAPITRE ΠῚ
Rapports entre la ΔΥΝΑΝΙΣ platonicienne et 186. AYNAMIE aristotélicienne
Le but de ce chapitre n’est pas d’élucider la théorie péripatéticienne de la puissance, mais d’en préparer une étude plus nette, en essayant de remonter à l’origine de cette théorie. Au chapitre précédent, nous avons constaté l’utilisation technique par Platon du terme δύναμις et la transposition dans l’ordre philosophique d’idées courantes chez les physiciens et les sophistes grecs. Ici encore, nous voudrions distinguer les principales acceptions du mot dans les ouvrages d’Aristote, mais surtout, en déterminant les rapports qui rattachent entre elles les deux notions platonicienne et aristotélicienne de la δύναμις, essayer de définir par où Aristote prolonge Platon. par où aussi il le dépasse et le complète.
Nous n'’insisterons pas sur l’emploi du mot fait par Aristote aux sens très ordinaires que l’on retrouve dans toute la littérature courante. Ce serait encombrer inutilement notre travaii (1). Il importe surtout d'examiner la transformation
(4) Au sens ordinaire, δύναμις est principalement usité par Aristote avec les acceptions suivantes :
Force : Porir. ἢ 9, 1329 A. 15.
Eru. Nicom. x 10, 1180 A. 21.
Puissance, pouvoir : Pour. 8 7, 1266 B. 15.
Pouvoir, gouvernement : Pour. Ὑ 15, 1286 B. 28, 33. Y 13, 1284 A. 7, 10, 14; 1285 A. 18.
Force mililaire : Τέχνη Ρητοριχὴ β 39. 4396 A. 9. Polit. € 4. 1304 Δ. 24.
On trouve de nombreux exemples de ces diflérentes significations dans Boxrrz, Index Aristotelicus, 207 À. 15 à 38.
170 RAPPORIS ENTRE LA δύναμις PLATONICIENNE, ETC.
progressive ἀν nee de la δύναμις élaborée par le Stagirite et d’entrevoir, s’il est possible, l'influence exercée sans doute par Platon sur l’évolution philosophique de ce terme.
1.— En deux passages de la Métaphysique (1), Aristote distingue minutieusement les diverses acceptions de δύναμες et indique quelle est, à son avis, l’idée première de la notion : « La δύναμις, dit-il, désigne d’abord le principe du mouvement ou du changement, dans un autre être, ou dans le même en tant qu’il est autre » : Δύναμις λέγεται: ἢ μὲν ἀρχὴ χινήσεως ἢ μεταδολῆς h ἐν ἑτέρῳ ἢ ἕτερον... (32). Cette formule résume toute une catégorie d'êtres et fixe un concept passablement complexe, ou mieux, un ensemble de concepts qui réalisent à des points de vue différents la définition. En effet, δύναμις s’entend surtout du principe qui produit le changement, soit dans un autre être, soit dans le même, mais en tant qu'autre(3). Et par là se trouve compris le groupe spécial des agents qui possèdent la propriété particulière de modifier les êtres soumis à leur action. La δύναμις de construire existe non dans le bâtiment qui est construit, mais dans l’architecte. Si la δύναμις de guérir peut se rencontrer dans celui qui est guéri, ce n’est cependant pas en tant qu’il est guéri, mais en tant qu’il est autre, en tant que médecin : ... οἷον ἣ οἰχοδομιχὴ δύναμις ἐστιν ἣ οὐχ ὑπάρχει ἐν τῷ οἰχοδομουμένῳ * ἀλλ᾽ ἣ ἰατρικὴ δύναμις οὖσα ὑπάρχοι ὃν ἐν τῷ ἰατρευομένῳ, ἀλλ᾽ οὐχ ἢ ἰατρευόμενος.... (4). L'analyse de ce principe producteur pose done la première catégorie des δυνάμεις ou la δύναμις active. Comme Aristote le confirme au Livre IX, ces puissances dont toute la nature est d’être l’origine du changement, sont
(4) Métaph. À 12 et Θ 1.
(3) .… ὁ χύριος ὅρος τῆς πρώτης δυνάμεως ἂν εἴη ἀρχὴ μεταeue ἐν ἄλλῳ ἢ ἄλλο. Mctaph. À 12, 1020 A 4.
(4) Metaph. À 19, 1019 À 145.
ainsi dénommées parce que l’être simplement agit : Πάλιν δ᾽ αὗται: αἱ δυνάμεις λέγοντα. ἢ τοῦ μόνον ποιῆσαι... (1).
Mais la définition générale est beaucoup plus large. La δύναμις, continue Aristote, n’est pas seulement le pouvoir de modifier, d'agir; elle peut consister aussi pour l'être luimème dans la propriété d’être mû par un autre en tant qu'autre : ... ἣ δ᾽ ὑφ᾽ ἑτέρου ἢ ἕτερον καθ᾽ ἣν γὰρ τὸ πάσγον πάσχει. τι, ὃτε μὲν ἐὰν ὁτιοῦν δυνατὸν αὐτό φαμεν εἶναι παθεῖν... (3). Et cette propriété qui constitue à côté de la δύναμις active la δύναμις passive, réalise encore la notion commune, bien qu’au premier abord elle paraisse la contredire. En effet, la puissance de souffrir, d’éprouver est toujours principe de changement dans l’être qui pâtit, principe de changement causé par l’agent extérieur, mais qui ne se produirait pas sans une disposition spéciale de la nature mue : Ἡ μὲν γὰρ τοῦ παθεῖν ἐστὶ δύναμις, ἣ ἐν αὐτῷ τῷ πάσχοντι ἀρχὴ μεταῦο" λῆς παθητικῆς ὑπ’ ἄλλου ἢ ἄλλο(). Celui qui subit éprouve certaines modifications et pas d’autres, parce qu'il ἃ en lui un principe déterminé, une propriété particulière qui permet ces altérations et non celles-là. La δύναμις πάσχειν se confond précisément avec cette propriété, avec ce principe de modification conforme à la nature des êtres : Ἣ μὲν γὰρ [δύναμις] ἐν τῷ πάσχοντι : διὰ γὰρ TO ἔχειν τινὰ ἀρχήν, χαὶ εἶναι καὶ τὴν ὕλην ἀρχήν τινα, πάσχει τὸ πάσχον χαὶ ἄλλο ὑπ᾽ ἄλλου... (4).
Enfin, là même où l'idée de mouvement, de changement parait absente, là où l’on rencontre plutôt, semble-t-il, une absence de pouvoir, on trouve une δύναμις. Le terme alors exprime un état d’immutabilité, d’impassibilité qui contredit en apparence seulement le concept de puissance ou de force, car, explique Aristote, « ce qui est brisé, broyé, tordu, en un
(2) Id. À 12, 1049 À 20.
(3) Id. Θ 1, 1046 À 11.
(41 Id. , id. 4046 A 22, voir comment Aristote s'efforce de ramener à l’unité de la définition les deux catégories de δυνάμεις : δύναμις ποιεῖν et δύναμις πάσχειν : Φανερὸν οὖν ὅτι ἔστι μὲν ὡς μία δύναμις τοῦ ποιεῖν καὶ πάσχειν (δυνατὸν γάρ ἐστι καὶ τῷ ἔχειν αὐτὸ δύναμιν τοῦ παθεῖν καὶ τῷ ἄλλο ὑπ᾽ αὐτοῦ).