IX
vaientlui savoir aucun fi,ri; du beau rôle ainsi prôlé au sacerdoce ; car Cliéiiicr n'avait point entendu faire honneur à l'Eglise des vertus évangéliques de son l'Y-nelon : il avait altriljué à son a prélat philosophe » une tendance très voltairienne à réduire la religion « tout entière » à l'amour de l'humanilé (I), il s'était servi de cet archevêque, opposé par ses vertus niènies à la généralité des prêtres (2), pour exprimer sa propre thèse de « philosophe » contre l'Eglise et contre le fanatisme :
Toujours le Ciel et Dieu quand on comniel des crimes (3) !
Mais Geofïroy mit en parallèle, en réclamant pour les uns et pour les autres « le même silence >;,
mais Chénier fait débiter par sou Héloise des senlences d'une tuul autre portée :
Dieu créa les mortels pour s'aimer, pour s'unir :
Ces cloilres, ces cachots, ne sont point son ouvrage...
Que jamais un murlel ou faible ou tcinêniire,
Ne prête (levant Uieu le serment insensé
D'être inutile au momie où ce Dieu la placé 1
(1) Il avait fait dire par « le Religieux » de son Cntas (acte 1. se. v) : Aimer le genre humain, secourir la misère, C'est ta veliffion, c'est la loi Iniit entière. C'est le précepte saint que Dieu nujmc a diclé : Son culte véritable est dans 1 humanité ;
ut il fait dire par Fénelon dans le même sens (actelll, se. v) : ... C'est mon premier devoir: servons l'humanité; Après, nous rendrons grâce à la divinité.
Geoffroy, se demandant {Di'IhU>: du 30 frimaire) « ce qui pouvait avoir mérité à Féneiou cette prédilection luiiniliante (des philosoplics; » , et disant " n'en point trouverdautro cause que les erreurs mêmes de ce vertueux prélat », ajoutait : « sa douceur, sa sensibilité, son liumanilé ont été érigées par eux en vertus philosophiques, en indifférence pour lu reliijion .. »
(2) D'Klinance'acle V, se. ii) l'admire comme une exception parmi les « ministres de Dieu », et Fénelon ne contredit point celte opinion: il semble convenir de l'indignité de la plupart des prêtres en répondant : De la religion qu'ils osent méconnaître Cette époque est la honte et la perte peut-être : A force d'attentats ils la feront haïr...
3) Ainsi fait-il parler Fénelon devant labbesse (acte IV, se. iv).
les crimes commis autrefois « au nom de la religion t, el ceux, plus récents, commis (( au nom de la liberté ))(1); et, rappelant le temps où l'auteur de Fénelon <( demandait des autels pour Marat » (2), il l'accusa, comme d'une « lâcheté »,« d'avoir déclamé contre les crimes religieux au moment où l'on détruisait la religion )i (3;, « d'avoir insulté et calomnié les religieuses au moment où la Révolution les proscrivait )) (i).
Cliénier s'indigna publiquement, dans une « Epître dédicatoire » à Daunou(5), de s'entendre ainsi reprocher » jusqu'à l'époque où avait été représentée sa tragédie » ; et, tandis qu'il se vantait de l'avoir jadis opposée comme une leçon d'humanité aux maximes " cruelles n de la « tyrannie démagogique » (6), ses amis delà Décade philosophique (7) défendaient sa pièce, sur un autre ton, contre les (( diatribes » prévues des (( Tartufïes politiques et religieux » : » Il n'est pas <( étonnant, déclaraient-ils, que les mêmes apôtres du (( fanatisme et de l'intolérance qui naguère ont voulu « dépouiller Fénelon lui-même des vertus qui l'ont « rendu recommandable et qui respirent dans ses « immortels écrits (8), veuillent aujourd'hui jeter la
(1) Débats du 24 frimaire : « Pourquoi ne pas ensevelir dansle même silence les crimes do la superstition et ceux de la démagogie ? il faut oublieret les couvents et les clubs, et les attentats des prêtres et ceux des proconsuls... etc. »
(2) .. ... list-on digne d'être l'interprète de Fénelon, quand on a demande des autels pour Marat? » (Uéhals, 24 frimaire.)
i3) Débats Au. 30 frimaire (cf. ci-dessus, chapitre u, p. 50, des rélexions analogues de Geoffroy au sujet de Charles IX dans VAnnée litleiairede 1790).
(4) Di-bnis du 21 frimaire : « Chénier ne fit pas une action virile lorsqu il msultaet calomnia les religieuses au moment .. etc. ».
(o) Pour une nouvelle édition de sa pièce, parue, semble-t-il, vers le milieu de nivôse an XI.
(6) Cf. ci-dessus, chapitre iv. p. 112-113.
(7) Du 30 frimaire an XI.
(8) Cf. dans VEpitre dédie, à Dauuou, des idées semblables exprimées par Ghenier : « ... on a vu des jourualistes décriés... me reprocher
(( défaveur sur l'ouvrage et calomnier les intenlions de « l'auteur, craignant sans doute qu'on ne recule lin- « stant heureux où les bûchers de l'Inquisition se ral- « lumerontpour anéantir la raison et la philosopiiie... « Malgré leurs eflorls, le public applaudit avec enlliou- « siasnie la tragédie de l'énclon ».
Geoflroy, justement, déplorait les « applaudissements insensés prodigués encore à des versquin'avaient d'autre mérite que de flatter une faction... » (1). .Mais les comédiens n'y trouvaient pas une raison pour faire disparaître la pièce de leur affiche. A propos de la septième représentation de cette série (2), donnée le dimanche 13 mars, le critique des De6a?.s tourna sa mauvaise humeur en une incisive ironie : « On donne encore de « temps en temps Fénelon, le dimanche, pour l'édifica- « lion du peuple : ce drame est en etTet une espèce de « sermon. Jecrois avoir épuisétoutes les considérations « morales et politiques qui me semblaient, dans notre « situation, devoir écarter cet ouvrage de la scène : « ma lâche a été remplie ; j'ai fait mon devoir, et je « me tais. Je demande seulement qu'on me permette « encore quelques observations historiques et liltérai- (( res qui n'ont aucune application ni à l'auteur de Fénc- « Ion ni aux motifs qui l'ont inspiré. . . » Et ces observations ramenaient à peu près, enmanière de conclusion, l'idée des précédents feuilletons : « Fénelon fut joué à a une époque où le fanatisme anarchique, et non le <c fanatisme religieux, commettait les plus grands crice mes... Fénelon n'était donc pas une homélie sur l'iui-
les sentiments d'humanité que je fais professer à l'auteur de Télémaque, le justifier du crime de tolérance... Commeat ces Tartti/fcs maindro'df. n'ont-ils pas senti... etc. »
(1 ) Di'lmts du 24 frimaire.
(â) Ces représentations sont des 22 et 28 frimaire, 6, Ifi et 26 niv., 9 iiluv. et 22 ventôse (13 mars).Moavel et Talma tenaient leurs anciens rôles (Fénelon et d'Elmance) dans cette reprise (Arcli. de la Com.-Fr.).
« manité et sur la tolérance ; c'était un coup de pied « à UQ ennemi par terre, une insulte faite à un cada- <c vre... » (1).
Celle représenlalion du 13 mars 1803 resta la dernière de la tragédie de Fénclon.
Chénier, après son exclusion du Tribunal, ressentit vivement la gêne de « se trouver sans place pendant une année entière » (2). 11 s'était fait une habitude, et une nécessité, de la rémunération attachée à ses travaux de législateur. Il avait d'abord été, presque sans interruption (3), de quelqu'un des comités de la Convention, et les membres de ces comités recevaient une indemnité de 12.000 livres par an (4). Il avait eu ensuite, comme député au Conseil des Cinq-Cents, un traitement à peu près équivalent (5). En cessant de faire partie du Tribunal, il perdait une pension annuelle de quinze mille francs (6). Une place d'Inspecteur général des études lui fut donnée un an après |7), en manière de compensation. L'intérêt qu'il avait toujours pris aux questions d'instruction publique (8) le recommandait d'ailleurs pour de telles fonctions autant que sa
(1) D<'/(a/.sdii24 vent. XI (lo mars 1803).
(2) Expressions de sa lettre .'i l'Empereur en 1806 iV. ci-dessous, p. 219, n. 2).
i3) Sauf en l'anll, entre frimaire et thermidor.
(4 D'après \& Mémoire de G:irat. — Barère {Mi'in., t. II) Indique 18 fr. par jour pour les membres du Comilé de Salut public comme pour les autres membres de la Conventiou.
(o) 28 fr. par jour, << sans pouvoir les refuser » (Dict. de Larousse).
(G) .\insi fixée par la Constitution de l'an Vlil.
(7) Donc dans les premiers mois de 1803, vers le temps même où Ton cessa déjouer son Fénelou.
(8j II avait été du Comité d'instruction publique dès les premiers jours de la Convention.
culture de letlré et son lalenl d'écrivain. Lorsqu'il eut vu l'Empire proclamé, il céda à la séduction des avantages dont Napoléon récompensait l'adhésion des notables républicains. L'ancien Conventionnel Fouclié, redevenu en juillet 1801 ministre de la police (I), se chargea de les lui faire envisager (2|. La perspective d'un siège de sénateur (3), l'espérance de nouveaux succès à recueillir sur la scène, — le désir aussi, at on dit (4), d'obtenir les chœurs de l'Opéra en même temps que les acteurs du Théâtre-Français pour son imitation récemment entreprise de V Œdipe liai, — l'aidèrent à se laisser convaincre, après beaucoup d'anciens révolutionnaires, que l'établissement de l'Empire assurait les bienfaits de la Révolution (5). Il accepta, en composant Ty/ws, d'associer sa muse tragique à l'éclat des fêtes du couronnement de .Napoléon. 11 est vrai que, dans sa pensée, la tlalterie de certaines allusions devait faire passer la leçon qui s'y joignait. Il avait cru pouvoir faire agréer à l'Empereur son hommage, sans renier absolument ses principes : il faisait le sacrifice de son idéal républicain, en demandant à Napoléon ce que Tacite remerciait Nerva d'avoir su donner au monde : l'alliance du principal et de la liberté (0). —
(1) Il l'iHait di'jà au 18 hrumaire ; il avait cessé de l'être en Wi. {i) V. la ,Vo/if6' d'Arnault.
(3) Le traitement des sénateurs avait été fixé en l'an VIII à 23.000 fr. et grossi ensuite. Ciiénier arrivait en 1804 à l'âge sénatorial (40 ans) fixé en l'an VIII.
(4) Indication de M. I.abilte, reprise par M. Welschinger {ta Censure .soH.s' l'Empire). Arnault (dans sa Notice) rapporte en effet à l'époque du Consulat l'OiJ'///)t' Roi Je Ciiénier.
io) .M""' de Stai'l, Dixaiuiées i'f.ril [V. I, chap. xviii) : « Le 14 juillet fut encore fêté cette année (1801), parce que, disait-on, l'Empire consacrait tous les bienfaits de la Uévolution... Bonaparte prélendit que le trône garantirait la liberté ■■. Elle dit, ailleurs {Considérations sur ta Ré cotation, IV, 18), que • beaucoup de gens de bonne foi se laissèrent séduire par ce niot:f ». D'après Arnault {Xotice), Fouché aurait fait valoir à Ciiénier cet argument.
(6) Cliénier,eu mars 1788, dans une lettre aaJuurimt de Paris -{ii pro-
La leçon ne fut poinl goîilée : l'Empereur n'était guère d'humeur à en souffrir d'aucune sorte; et, tandis que les allusions courtisanes attiraient à l'auteur la réprobation de ses anciens amis politiques, les courtisans afiectèrent de se scandaliser de ses hardiesses.
On a écrit, à la suite de Daunou, que Napoléon donna à ses émissaires l'ordre de siffler la pièce (1) : il ne donna en tout cas point au Moniteur l'ordre de la maltraiter : l'analyse détaillée qu'en fit la feuille officielle fut accompagnée d'une appréciation courtoise, que le Journal des Débats se contenta de reproduire (2). La Décade philosophique (3), au contraire, — si régulièrement élogieuse pour Chénier lors des précédentes reprises de Charles IX, d'Henri 17// ou de Fénelon, — jugea que l'auteur de Cyrus avait tiré un bien mauvais parti « de la tragédie de circonstance » (4) ; après avoir aigrement signalé dans la pièce « de nombreux défauts », aggravés d'un « continuel plagiat », elle ajou tait: « Le public s'est montré bon juge, il a su garder '( de la gravité et de la décence dans la façon de se (I prononcer ; il a applaudi les beaux vers en faisant a des signes de reconnaissance quand il y avait lieu (o) ;
pos de l'arlicle Satire des Eléments detittératurede Marmontel), disait : « ... grâce à de vrais pliiiosoplies dont les écrits ont formé de vrais hommes d'Etat... on peut applif|uer au temps où nous vivons, « ce que Tacite a dit de l'Empire de Nerva et de Trajan : — temps lieureux oîi l'on peut penser librement et s'exprimer comme on pense [Histoires, livre I) ».
I) .Vinsi parlent Villemain {Tabl. de ta titfe'r. au XVIII" siècte),
Lahitte (art. sur Cliénier,, ^Vel^clliuger {ta Censure sous l'Empire), etc.
Daunou dit, plus vaguement, que « le tyran employa contre le succès
de la pièce les ressorts et les agents de son pouvoir ».
(â) Le 11 décembre (180i). L'article du Mo)nteur[lO déc.jétait deSauvo-
(3) N" du 20 frimaire an XIII.
(4) « On assure (écrivait elle que l'auteur de cette pièce a su, en d'autres occasions, tirer plus de parti de la tragédie de circonstance... ■>
|5) Puisque, selon la Décade, « cette tragédie de Cijrus était un vrai centon tragique », où se reconnaissaient à la fois les situa'.ions et les vers « de Sémiiamis et surtout de Mérope ».
et quelques huées, quelques sifflets se sont à peine « fait entendre. » Et les « beaux vers » ainsi applaudis étaient surtout, d'après la Décade, ceux a qui avaient rapport aux devoirs des rois et aux fautes qui entraînent leur cliiile ». Mais la note la plus juste sur la première et unique représentation de 6')/rMs(l) semble être donnée par une revue littéraire du temps (2), moins partiale en cette occasion contre Cliéiiier : » Il faut attribuer, non « la chute, mais le peu de succès de la pièce, et à ses « défauts et à l'esprit de parti ou de prévention. 11 « sera possible de faire disparaître quelques-uns de « ces défauts qui tiennent à la mauvaise disposition « du plan...; mais que peut-on dire qui serve de leçon « à ces jeunes étourdis qui croient se donner de l'im- « portance en contribuant par beaucoup de bavardage « ou de bruit au sort d'ouvrages dont ils conçoivent « aussi peu les vices que les beautés, et qui recueillent « sans examen tout ce que la haine, la malignité ou « l'intérêt répandent de faux ou d'absurde surle compte « d'auteurs dont le génie et les travaux accusent leur « nullité? »
Palissot, en constatant, quatre ans plus tard, dans une réédition de ses Mémoires littéraires (3), que Cyriis avait été pour Chénier, après « une longue série de succès », un (( honorable revers », — paraît fort discrètement ignorer la part qu'avait pu avoir « l'esprit de parti » aux alternatives d'applaudissements et de
(1) Donnée le 8déc. 1804 (17 frimaire XIII).
(2) Lt's quatre mi.wn.t du Parnasse, an \Ul (Bibl. Nation.). — Le Journal des Tltrùtn'.': (18 frimaire) relevait les défauts de la pièce plus rudement encore que la D(C(if/c p/ii7., disant que» l'auteur de Fi'iii-- Ion », faisant de son Ct/rus « une mauvaise imitation de Mérope «, « avait trompé l'attente du public sous tous les rapports et avait tout préparé pour la chute de sa pièce ».
(,3) Complétés pour l'édition de ses Œuvres complètes en6in-8°(mars 1809). Palissot recevait de l'Empereur une pension de .3000 francs (V. \Vi'lscliiiii;er, lu Cmsiire smis l'Empire).
murmures provoqués, selon son témoignage, par les dilférentes scènes de la pièce (1). Il attribuait surfont les « murmures » à « la déplorable manière dont l'actrice chargée du rôle de Mandane avait joué son rôle » : au mois de décembre 1804, en efïet, divers journaux s'étaient accordés à déclarer que M"'' Duchesnois « avait nui à la pièce (2) », en a faisant ressortir par les a défauts de son jeu ceux du rôle de Mandane » (3). Selon Palissot, ce fut cette actrice, — '<. fatale au succès », — qui obligea Cbénier à « retirer sa pièce ». Cliénier, cependant, montrait à Palissot, deux jours après la première représentation, son ouvrage retouché en divers endroits par « de très heureuses corrections ». La deuxième représentation de Cyrus fut même annoncée pendant plus d'un mois encore(i) parles comédiens, et il ne semble pas que la raison indiquée par Palissot ait seule empêché de la donner, puisque Chénier, en 1806 (5), écrivant à l'Empereur pour solliciter ses bontés, et désavouant les intentions que « la malveillance » avait voulu relever dans certains vers de l'Epitre à Voltaire, ajoutait : « Les chercheurs d'allu- « sions malignes cesseront-ils de faire leur métier? <( N'en ont-ils pas trouvé jusque dans Cyriis? On sait « pourtant à quelle époque et dans quelles intentions '< celte pièce fut composée. N'importe : la mieux « conçue peut-être et certainement la mieux écrite
(l) « Les deux premiers actes furent très applaudis », dit-il, d'accord avec le Moniteur; et ce qu'il dit des applaudissements donnés encore çà et là ;i de Ijeaux vers dans les autres actes, concorde avec le témoignage de la Décade.
1,2) Expression de la Décade phil.
(3) Art. du Mon/leur (10 déc), reproduit par les Débats. Talmafut loué au contraire, daus le nMe de Cynis.
(4) Jusqu'au 21 nivôse (Il j;inv. 1805), ils mettent sur leur affiche: " Eu attendant la 2" représentation de Ctints«. — Elle était d'ailleurs attendue par plusieurs des journaux qui rendirent compte de la pren^ière (ainsi le Mercure de France et les Quatre saisons du Parnasse).
(5) V. ci-dessous, p. 219, n. 2.
« de mes Iragédies n'a été pour moi qu'une source de « dégoûts et de vexatioQs prolongées » (1).
Les « comédiens ordinaires de l'Empereur » ne furent pas heureusement inspirés en affichant, deux mois après la représentation de Cyrus^ une reprise de Ilrnri VIII. La pièce ne put être jouée qu'une fois i 2| : les comédiens, qui l'annonçaient encore pour le surlendemain, reçurent l'ordre de la remplacer par le Cid (3). Elle parut sans doute, — l'aflaire des « tribunaux spéciaux » (4) étant alors oubliée, — oflrir encore trop de matière aux « chercheurs d'allusions malignes » par certaines maximes contre la tyrannie, par certains détails (5) oîi pouvait sembler désignée, à travers le Parlement avili de Henri VllI, la servilité du Sénat de 1804 (6j. Elle fit retrouver à Chénier les éloges de la Décade philosophique (7), qui en cita des « tirades raciniennes », et qui vanta les applaudissements recueillis par elle, en dépit de « la malveillance » manifestée par « quelques sifflets, avant le lever de la toile »> ; mais Geotïroy, qui deux ans auparavant, dans un de ses feuilletons sur Fénclon (8), la désignait
(l) Titre nouvellement pris p.ir les comédiens du Théâtre de la République.
■(2j Le 2-2 pluviôse an XIII (11 février 1805).
(3) Le registre n" 6 des pièces jouées au Tliéàtre-Français (à partir de 1799; indique, pour le 22 pluv. an XIII. la « première repré-
eiitation de la reprise de Henri Vîll », — et, pour le 2i, /<■ Ci<L avec cette note : « on devait donner la 2« représentation de la reprise de Henri Mil ■ à 2 heures du matin on fit mettre par ordre le Cid >< (Arch. de la Comédie-Française).
(4) V. ci-dessus, p. 203 {sur Henri VIII en pluviôse an IX .
(a) Notamment acte I. se. ii (paroles d'Henri VIII à Cranmen.et IV. ii (sur l'intervention du Parlement pour hâter le supplice d'Anna Bouleu).
(6l Les théâtres, cependant, avaient été invités, en 1803, à soumettre tous les trois mois leur répertoire au ministère compétent ; V. Hallays- Oabot) : si cette prescription était restée observée, il faudrait en conclure que les raisons d'écarter Henri VIII n'auraient apparu qu'après la représentation.
(7 Du 30pluviôseanXIII.
(8) Journal des Débats du ."ÎO frim. XI (cf. ci-dessus, p. 207).
comme (( la pièce où Chénier avait moiilré le plus de talent dramatique », — Geoffroy en criliquci sans ménagements le sujet et les intentions, l'action et les caractères (I) : il y reconnut trois ou quatre scènes (( assez théâtrales » (2), le reste étant» d'un vide et d'une prolixité insupportables»; il jugea le style (( coulant et facile, mais lâche et terne, extrêmement verbeux et redondant » ; et il concluait : h l'ouvrage, pour le fond et pour la forme, n'est que la dégénération de l'école de Voltaire ».
Si dédaigneuse pour les disciples (3), la critique de GeoUroy n'épargnait pas le maître lui-même : elle rabaissait les tragédies de Voltaire (4) en haine de sa philosophie. Aux détracteurs de celte gloire dont il restait un des plus fervents fidèles, Ciiénier opposa son EpUre à Voltaire comme une protestation publique de sa constante admiration pour le grand homme : groupant autour de lui tous les libres esprits qui avaient contribué à l'œuvre du dix-huitième siècle, il le célé-
(1) Dé6a;« du 25 pluviôse an XIII.
(2) « Les bravades de Norris (acte III), l'entrevue du roi avec Anne (acte II), et le dernier entretien de celle-ci avec sa fille Elisabeth (acic IV)... » — « La scène où Seyniour demande la grâce d'Anna Boulen serait assez belle, ajoutait-t-il, si le caractère de celte jeune fille était mieux établi et plus vrai.. »
(3) Peu de temps après eetarticle sur Heitri VIII, k propos d'un Discours (m vers (de Chénier) sur les Poihncs ilescriptifs, Gc.oHmy résumait ainsi son jugement sur les diverses tragédies de Chén\er [Débats du 13 germinal XIII) : «M. Chénier a régné quelque temps au théâtre ; mais... le retour de l'ordre et de la raison l'a détrôné... son Charles IX n'estqu'une lugubre parade, encore moins horrible qu'ennuyeuse .. Sun Timoléon est un fou barbare et un très méchant frère .. Son Calas est insipide... Ses Gracqucs sont froids... Fi'uelon est un conte de la Bibliothéiiue bleue... Le personnage de Henri VIII est atroce et burlesque, indigne de la scène... »
i4) Elle les rabaissait surtout en leur opposant les chefs-d'ipuvre du xvir siècle : Chénier n'admettait pas que cette comparaison dût tourner toujours au désavantage de Voltaire : « Ignorent-ils ou feignent-ils d'ignorer (répondait-il aux détracteurs de Voltaire dans les notes de ses Noureanx Saints) que si Itacine eût fait la tragédie de Mérope, elle serait comptée parmi ses chefs-d'œuvre ? »
bra comme uq apôtre de la raison et de la liberté; et vers la lin de Vlîpîlrc, — prolongeant une allusion directe au i< vain espoir » que fondaient sur leur alliance avec le gouvernement du jour les fauteurs des vieux « préjugés », et affirmant l'impuissance du a pouvoir absolu » contre « l'immortelle pensée » qui lui échappe et « lui survit » (i), — plusieurs vers « défavorables aux conquérants » (2) parurent démentir, au lendemain d'Austerlitz (3j, les flatteries delà tragédie de Cynis. — Cette EpUreà Fo/irtù-e acheva de réhabiliter Cliénier dans l'opinion de son parti, mais elle excita contre lui la colère de l'Empereur. Napoléon disposait en maître de la presse, tout en lui laissant, pour mieux la faire servir à ses fins, une apparence de liberté : Chénier se vil « décrié dans de violents articles de journaux » (4). Il fut puni plus gravement encore par la perte de ses fonctions d'inspecteur général de l'Instruction publi-
(1) V. cette Epitrc au t. III des Œuvres :
Vain espoir ! tout s'éteint ! les conquérants périssent ! Sur le front des tiéros les lauriers se flétrissent !
... Le pouvoir absolu s'efforcerait en vain D'anéantir l'écrit né .l'un souffe divin: Du front de Jupiter c'est .Minerve élancée ! Survivant au pouvoir l'immortelle pensée, Reine de tous les lieux et de tous les instants, Traverse l'avenir sur les ailes du temps...
(2) Ce sont les termes de Chénierdans sa lettre à l'Empereur, de 1811(5. (Cf. ci-dessus, p. 213, et ci-dessous, p. 219.)
(3) L'Epitre parut au commeacementde 1806. Chénier, dans sa lettre à l'Empereur, du 22 mars (ou mai) 1806 (V. ci-dessous, p. 219, n. 2), faisait valoir que lEpître était <> terminée depuis plus de six mois, et connue dès lors de viiiitt personnes », doncen nov. ou même sept. 1803, avant Austerlitz ou même avant Lllm.
(4) 11 en parle ainsi dans sa lettre à l'Empereur (de 1806) eu les attribuant aux inspirations du ministre Fouclié. — Cf. M"" de Stai'l, Coiisi'l. sur la RrroUaioii, Part IV, cliap. iv, ix, xvi : « ... Par l'intermédiaire desjournalistes... lesjugementssur la littérature étaient, eutre les mains du souvernemeut ; ... la consigne était de dénoncer comme partisan de l'aiiarcliie quiconque émettait une opinion pliilosophique en aucun genre... »
que : le rapport du minisire Fouché motivait cette destitution par « l'intérêt de la morale », « la sévérité de telles fonctions ne s'accordant pas avec l'esprit qui avait dicté l'EpItre à Voltaire » ( I ).
Privé des émoluments attachés à cette place, Chénier, à qui il restait de sa vie passée des habitudes dispendieuses et des dettes, eut aussitôt la gêne en perspective : il fut réduit à faire appel à la générosité de l'Empereur (2). Celui-ci répondit à la première demande du poète : il lui attribua une pension de GOOO francs (3), et le chargea de la continuation de l'Histoire de France de Millot, en attachant à ce travail une indemnité annuelle de même chiffre (4).
Il est difficile, et il serait intéressant de pouvoir fixer exactement l'époque où fut commencée la tragédie de Tibère : elle l'était déjà, sans doute, lorsque Chénier écrivait, dans le passage de son EpUre à Voltaire qui contribua le plus à provoquer la colère impériale, ces deux vers :
« ... Tacite, en traits de tlamme, accuse nos Séjans, Et son nom prononcé fait pâlir les tyrans... » (5).
(1) V. la Notice d'Arnault sur Chénier. — Sur le nMe de Foucbo en cette affaire, V. Welscliinger, la Censure sous l'Empire.
(2) Sur le conseil de Palissot, dit M. Welscliinger, qui indique pour la date de sa lettre le 22 mars 1806, — au lieu du 22 mai (date que porte la lettre dans l'édition de 1824, à la suite de la Notice d'Arnault).
(3) Chiffre indiqué par M. W'elschinger. Arnault dit : 8000 ; mais iM. W'elschinger indi(iue (ce que ne dit pas Arnault) que Napoléon fit remettre en outre au poète la somme nécessaire pour payer ses délies. — Celte pension fut touchée par Chénier à partir du 12 septembre 1806, « sur les douzièmes enlevés aux journaux ».
(4) ChilTre indiqué par M. W'elschinger (ouvr. cité). M. Welschinger cite une curieuse lettre de Chi'nier au ministre de la police (c'était alors le duc de Rovigo), datée du 4 août 1810, pour réclamer au sujet de cette indemnité laissée en retard, — et la réponse du minisire lui demandant, par ordre de l'Empereur, des nouvelles de ce travail.
(5;0na souvent attribuéla conception deTitiéreà la rancune de l'aven-
Ea tout cas, l'histoire d'une lecture de Tihcre faite à Napoléon parTalma(I) ne contredit nullement l'affirmalion de Daunou, que « Tibhre ne fut même pas présenté aux comédiens » (2). La scène resta fermée non seulement à cette tragédie, mais encore à toutes les pièces antérieures de Chénier (3). D'après un décret du 8 juin 1800(4), aucune pièce de théâtre ne pouvait plus être représentée sans l'autorisation du ministre de la police. Et une règle qui semble avoir été alors établie, de ne plus admettre sur la scène le costume religieux (5), suffisait pour en écarter les seules des tragédies de Chénier que les comédiens eussent jamais été tentés de reprendre : Charles L\\ Henri Vllf et iVnelon (6j. Parmi ces trois tragédies, même, Fénelon était la seule que Chénier parût vouloir ou oser retenir de
lure de Cijvux (V. par ex. Villemain, Tald. de Ult., xviir siècle, t. IV, p. 321-32't, — Labilte, — Merlet, Tahl. tic litt. IHOO-ISIo] : Tihhr pourrait bien avoir été commeucé avaul Ci/rus, en uu temps oii Chénier, nommé inspecteur général de l'instruction publique, songeait, en relisant Tacite, « à faire preuve de latinité » (comme dit M. Nisard dans son llist. de la lin. fr., liv. IV, chap. v).
(1) Pour le détail de cette lecture, V. l'arlicle de Labitte, et Merlet [Tahl. (le lalilt. ISOO-13).
(2) Il n'y en a aucune trace aux Archives de la Comédie-Française. La tragédie de Tibère ne figure pas sur le registre (V. ci-dessus, p. 202, n. 4) qui contient, depuis l'an XI jusqu'après 1830, la liste des pièces reçues, tnaisnonjoaccs : il semble donc que Tibère n'eui même pas à être interdit, — ce qui s'accorderait avec l'assertion de Daunou.
(3) « La représentation de toutes ses pièces de théâtre fut partout interdite », dit Daunou dans sa Notice. Les Archives de la Corn. -Fr., en tout cas, n'indiquent .aucune pièce de lui représentée après la représentation de Henri Vlll du 22 pku'. XIII.
(4) Conlirmantet précisant des arrêtés antérieurs qui remontaient au DirectoireiV. ci-dessus, p. 202, et 203, n. 3. — La police des spectacles, que la loi de 1791 avait attribuée aux muuicipalités, avait été attribuée en 1800 au Préfet de police nouvellement institué. V'. Ilalla\s-D;ibut.
(5) V. Hallays-Dabot. — L'archevêque Crannier est un des personnages de Henri Vlll.
(6) Calas en eût été écarté pour la même raison, mais cette pièce n'avait jamais eu de succès; Cains Grncchus ne s'était soutenu que par le pathos révolutionnaire, et Chénier lui-même ne demandait qu'à laisser oublier son TimoUon .
toute son œuvre dramatique, lorsqu'en 1808, exposant au nom de l'Institut, dans un rapport officiel, l'état des divers genres littéraires depuis 1789, il ajoutait cette note(l), modestement, au paragraphe des poètes tragiques: « Pour obéir à la classe de littérature fran- « çaise (2), on nomme ici M. Chénier : sa tragédie de « Féndon a réussi, protégée par la mémoire d'un grand « homme ».
Comme s'il eût cherché, pour les idées qui lui élaient chères, un autre mode d'expression que la forme dramatique, Chénier avait entrepris, en 1806 !3),un poème épique qui devait s'intituler la Bataviaclc, ayant pour sujet la guerre d'indépendance soutenue par les Provinces-l nies contre Philippe II : il voulait y montrer les déesses allégoriques de la Raison et de la Liberté prenant part à cette lutte — qu'il indiquait déjà dans sa tragédie de don Carlos — contre la superstition et la tyrannie (4). Uaas le même temps, et pour alléger par un supplément de ressources (5) sa situation financière obérée, il acceptait de faire à l'Athénée (G) un cours d'histoire de la littérature française, dont il reste quelques leçons (7) ou fragments de leçons sur le
(1) V. au Moniteur du 28 févr. 1808. Cf. ci-dessous, p. 233. n. 6
(2) Celle dont Chénier était membre.
(3) D'après la Noiice deDaunou.
(4i V. les fragments de ce poème, t. II des Œuvres postli.
(5) Gomme l'indique Arnault dans sa Xotice.
(6) La Décade philosophique (du 10 frimaire VI) indiquait Cliénier, avec Andrieux, Daunou, Laya, Legouvé, Ginguené, parmi les conférenciers du Lycée républicain pour l'an VI.
(7) Les deux seules qui soient complètes (sur les Romans et sur les Ftibliau.r) furent publiées dans le Mercure en oct. 180'.» et j:inv. 1810, comme " faisant partie d'une histoire inédite de la lilt. franraise ».
moyen ûge (1), avec le discours d'ouverture prononcé le 13 décembre 1806. Il interrompil ce cours, l'année suivante, pour un autre travail, d'ailleurs sans rétribution (2). L'Empereur demandait à l'Inslitut, en exécution d'arrêtés antérieurs (3), un tableau général des « progrès de la littérature depuis 1 789 » : la « classe de littérature française » chargea Chénier de cet ouvrage, qui fut dès lors,jusque vers la lin de 1810 (4), la principale de ses occupations. En s'appliquant à cette làcbe délicate de passer en revue des auteurs pour la plupart encore vivants, Chénier fit preuve d'un louable eflort d'impar(ialité : s'il ne parvint pas à dominer à l'égard de Cliateaubriand ses préjugés de voltairien, si peut-être il ne l'essaya même pas, assuré d'interpréter par ses ironies sur Atala (o l'opinion de beaucoup de ses confrères (0), — il semble, dans ses jugements sur d'autres écrivains (7), avoir regardé comme une élégance l'oubli de certaines inimitiés personnelles. Et, lorsqu'on 1810 il eut à faire 1' un des rapports de la « classe de littérature » pour la réparlilion des « prix décennaux » institués par l'Empereur (8),
(1; Le cours ne fut pas poussé plus loin. V. la Notice de Daunou et la note qui précède les leçons, au t. IV des Œuvres.
(2i Comme il le fait valoir dans sa lettre du 4 août 1810 au ministre de la police. Cf. ci-dessus, p. 219, n. 4.
(3) iNotamment du 13 veulôseanX (mars 1802).
(4)11 dut être commencé vers la tin de 1807, puisque Chénier, le "21 février 1808 ,V. ci-dessous, p. 23o, n. 0' disait à l'Empereur : n Plus nous iiranrons dans le travail que Votre Majesté nous a ordonné de lui soumettre, plus nous sentons, .etc. »
(o) Il fait, dans le chapitré du Roman, une analyse A'.Uala sur le ton d'une continuelle parodie.
(6; On sait que l'Empereur s'étonna de ne pas voir le Gcnie du Clirisliaiiisme proposé par la « classe de littérature » pour l'un des prixdécennaux (de 1810, Cf. ci-dessous, n. 8) dont la formule pouvait comprendre cet ouvrage ;V. les Mcmoires d'outre-tombe).
(7) Delilleet La Harpe notamment.
(8) Par décrets du 24 fruct. XU et du 28 nov. 1809 : il s'agissait de récompenser les meilleurs ouvrages de la dernière période décennale. Une pièce de vers de Chénier parue à la lin de 1809 Hommaije d
— au lieu de l'étude de Sainte-Croix sur les historiens d'Alexandre (1) proposée par un premier jury (2), il lit désigner pour le « 12° grand prix de première classe (3) » le Lijcée de La Harpe (4), malgré les sujets de rancune qu'il avait eus contre l'auteur défunt (o). S'il recueillit, en maintes occasions, comme membre de l'Institut, de flatteurs témoignages de l'estime dont l'entouraient ses confrères, les consolations de l'amitié ne firent pas défaut non plus aux tristesses de ses dernières années. — Le commerce d'admiration mutuelle, établi au temps de ses débuts entre Palissot et lui, subsistait, après les vicissitudes qui avaient fait aboutir l'auteur de Charles JX à la tragédie de Cyrus : tandis que Cbénier louait le talent de Palissot dans son Tableau de li liera tare, Palis-
unc belle action) se termine par une ironie sur " les pitoyables tragédies » et autres ouvrages « qu'attendent les prix décennaux ».
(1) L'Examen critique des iiisloriein d'Alexandre : Ghénier le renvoya au prix de biogranhie, « qui regardait une autre classe de l'Institut » (celle d'histoire et littérature ancienne).
(2) Réunissant les quatre classes de l'Institut, par le président et le secrétaire perpétuel de chacune d'elles. Le rapport de ce premier jury pour l'allrlhutiondes .3.3 grands prix (19 de Ire classe et 16 de 2«) parut au Monilenr du 14 au 23 juillet 1810, signé de Bougainville, préïident, et de Suard, secrétaire. — Le contre-rapport de la classe de littérature sur les 9 prix de sa compétence parut au Moniteur du 28 nov. au 13 déc, signé de RegnauddeSaint-.lean d'Angély, président de la classe, etd'Arnault, secrétaire ad hoc ; le rapport concernant le 12» grand prix de U» cl, est reproduit in extenso au Moniteur da 7 déc. (tel qu'il figure au t. IV desOÊ^urci-deChénier), avec cette note (comme n'en porte aucun autre) : « Cet article, adopté sans aucun changement par la classe, a été rédigé par M. de Ghénier».
(3) Destiné, selon la formule oflicielle, « au meilleur ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style ». C'est l'un des deux prix pour lesquels l'Empereur s'étonna de ne pas voir proposé le Génie du Christianisme (\. ci -dessus, p. 222, n. 6).
(4) Paru en l'an VII et suivants (d'après Quérard, France lilt.). — La Harpe était mort en 1803.
(5) Sans parler des griefs antérieurs, il s'était vu fort maltraité dans la Corresp. liltérairc de La Harpe, publiée de 1801 à 1807 (V. Quérard).
sot complétait, par une appréciation élogieuse des tragédies qui avaient suivi Azéinire, l'article de ses Mémoires litli'rnircs (1) où il avait annoncé, en I7H8, la gloire de Ciiénier. — Arnault parlant, en divers endroits de ses Mémoires, de ses relations avec Chénier, marque lui-même le progrès d'une liaison qui s'était ébauchée vers la fin du Directoire (2), qui, en ISo't, « ressemblait déjà à de Famitié » (3), et qui se resserra de plus en plus dans les années suivantes: il avait senti s'éteindre sa première « aversion » (4) pour Chénier, du jour où il avait aperçu chez Méhul dans quelles angoisses le « Tyrtée » (5) de la Fîépublique composait le Clxuit du Départ. — Mais ce fut surtout par Daunou que le charme d'une amitié vraie pénétra, un peu tardivement, dans la vie de Chénier. Durant la dernière année de la Convention, au sortir de la période sanglante, il s'était senti attiré vers la sagesse d'esprit, la droiture d'âme et le talent modeste qui distinguaient Daunou dans le parti républicain et qui le faisaient estimer même de ses adversaires politiques. Daunou, ancien professeur de la congrégation de l'Oratoire (0), avait été, comme Chénier, du Comité d'instruction publique, avant le décret qui le fit incarcérer en octobre 1 793 comme signataire d'une protestation contre le 3 1 mai (7) ; il s'était occupé, avec Chénier, de l'organisation de l'enseignement nouveau. Du reste, il s'était fait, avec Sieyès, une spécialité des questions de métaphy-
(1) Pour l'édilion de ses OEin-res cumplrti's en 1809.
(2) Arnault (J/('w.,t. II) dit lui-même (|u'au temps des attaques de la Quotiitieniti' conlre Chénier (donc en l'an V),« cette amitié (entre Chénier et lui) n'existait pas encore ».
(3\ (4| (3) Nous citons les expressions des Màii. d'Arnault.
(6i Fouché,le ministre de la police de l'EnipIrp. dont Arnault indique l'intervention auprès de Chénier lors de la composition de CyiKS (V. ci-dessus, p. 212), était aussi un ancien Oralorien.
(7) Sorti de prison après le 11 therniidur. il reprit ;on siège à la Convention eu frimaire de l'an 111.
sique politique ; il fut de la commission chargée (I) d'élaborer la Constitution de l'an III ; il fut encore, mais cette fois sous la dictée d'un maître, un des rédacteurs de la Constitution de l'an VIII. Son intimité avec Cliénier s'établit surtout sous le Consulat (i). En un temps où la bonne compagnie « accablait du nom de jacobin quiconque osait résister à Bonaparte » (3), l'amitié d'un homme tel que Daunou était une recommandation pour Chénier, que son passé mettait moins à l'abri d'une telle accusation (4). Exclu du Tribunat, comme Chénier, pour avoir essayé de défendre la liberté contre la toute-puissance du Premier Consul, Daunou ne permit jamais à ses rancunes aucune manifestation indiscrète. Il essaya inutilement de détourner la plus fâcheuse des conséquences qu'eut pour Chénier la publication de VEpUre à Voltaire [o). Sa situation d'archiviste général de l'Empire lui permit, en 1807, de venir en aide à la gêne financière de son ami, en le nommant à une modeste place devenue vacante dans son administration (jj). Daunou^^ cependant, mettait sa science et son travail au service du gouvernement im-
(1) En floréal an III. — Avaut soa incarcératiou, il avait déjà pris part aux débats sur la Constitution de 1793.
(2) <• lisse virent tous les jours depuis 1807, et même depuis 1799 », écritSainte-Beuve dans son article sur Daunou (/iVr«« des Deux-Mondes, aoiit 18Ui.
(3) V. Mme (le StaOi, Die années d'e.ril. Partie I, chap. ii.
(4) C'est à Daunou (V. ci-dessus, p. -209} que Chénier, en 1802, faisait hommage de sa tragédie de Fénelon, reprise alors au thécàtre, par uns E pitre dédicatoire où. il se justifiait de l'accusation d'avoir été parmi les terroristes.
[S] Sa destitution d'inspecteur de l'instruction publique : Daunou avait écrit à cet efl'et au ministre de l'Intérieur (V. l'art, de Labitte sur Chénier).
:6) Au « Bureau historique des archives », dit la B/oyr.w)?/!'. (art. Daunou). Comme la nomination passa sans encombre sous les yeux de l'Empereur, Chénier (raconte M. Lahitle) voulut « que le premier traitement qu'il toucherait pour ce nouvel emploi fût consacré à un modeste dinar où l'on boirait à la santé de l'Empereur etroi ».
périal, en publiant successivement une Histoire de l'anarchie de Polo(/ne i 18U7) (1 ) et un Essai sur la puissance Icinpurclle des papes (ISOd) ; et les louanges qu'en d'autres publications encore il lui arriva de donner à l'Empereur, a ce héros couvert de toutes les gloires » (2), finissaient parle convaincre lui-même des mérites du régime impérial: « Après tout, disait-il en 1811 (3), c'est peut-être cequenous pouvionsavoir de mieux «.Chénier en était peut-être venu à penser à peu près comme lui. A travers cet enacement progressif de leur ancienne opinion républicaine, ils restèrent tous les deux fidèles à l'idée philosophique du dix-huitième siècle : ils s'offensaient également des attaques dirigées contre Voltaire par les ennemis de « la Raison ». En lillérature, en face des novateurs qui essayaient d'ébranler l'autorité de Boileau, ils furent l'un et l'autre des partisans déclarés de la tradition classique : Cliénier, quand il mourut, projetait une édition de Racine(4); Daunou, en 1809, éditait les a:'uvres de Boileau. — Cette parfaite iiarmonie de leurs esprits se complétait par les dissemblances mêmes de leurs caractères (5) : Cliénier violent et passionné, Daunou sage et modéré, pouvaient exercer l'un sur l'autre une salutaire influence ; la conversation pouvaitêtre entre eux l'échange de ce qu'ils avaient de meilleur: ils ne pouvaient que s'entretenir dans le plaisir de se fréquenter, sans presque jamais risquer de se heurter.
(1) Laissée inachevée par Ruliiiére : Daunuii la revisa, la compléla el la publia t par ordre du gouvernement », dit Sainte-Beuve (arlicle sur Maunou).
(2j Comme il écrivait ;i la fin de son Discourssur Boileau. mis en tète de son édition de Hoileau en 180!) ice passage fut supprimé dans la réédition de 18:23).
;3) V. l'article de Sainte-Beuve sur Daunou.
(4) V. \a. Notice de Daunou.
(oj Ils étaient d'ailleurs à peu près de même âge. Cliénier étant né en 1764, Daunou en 1761.
Une telle amitié contribua certainement à l'apaisement de l'humeur irritable de Chénier dans les derniers temps de sa vie. Sa misanthropie, son amertume d'après 1802, se calmèrent par la douceur de cette intimité quotidienne. Mais, tandis que son être moral en ressentait de jour en jour les bienfaits, Daunou avait la douleur de voir son ami, encore dans la force de l'âge, « s'incliner lentement vers le tombeau )) (I). Cliénier éprouvait assez fréquemment les atteintes d'une maladie qui déjà, en 1803, l'avait forcé d'interrompre une tournée qu'il faisait, dans les départements de l'ouest, comme inspecteur de l'instruction publique (2). Vers la fin de J810, ces soutïrances le reprirent, avec un caractère plus grave : il mourut, dans la quarante-septième année de son âge, le 10 janvier 1811.
La production poétique de ses dix dernières années restait en grande partie inconnue des contemporains. — Son poème de la Bataviade demeurait interrompu avant la fin du second livre, et il n'avait écrit que le premier des quatre chants que devait avoir un poème didactique sur les Principes des arts ; mais d'autres œuvres de lui, — l'Essai sur la satire, ÏElégie de la Promenade (3), des discours en cers sur l'Erreur, sur la Raison, sur les Entravs données à la litlérature, — auraient pu paraître de son vivant si elles n'eussent porté l'empreinte d'un esprit d'opposition — beaucoup plusfranchement marqué que dans r£/;(7;(' « Voltaire — contre le régime impérial (4). Daunou, dépositaire de
(I) Expression de Chateaubriand dans son discours de 1811 pour rinslitut.
(â V. la .Yo<('cc de Daunou: Daunou comptedansla viede CiiénicT,entre 1786 et 1810, «dix ans de fouctious politiques et dix ans de maladie».
(3) Composée en 180.j, dit la Xoli'ce de DauQou.
(4) V. la Notice de M. Moland dans sou édit. en 2-8o, 1884, des Œuvres poétiques d A. Cliénier (p. lxviu).
ses iiiiinuscrils ( 1 1, s'occupa, en 18IH, de celte publication posthume. Alors aussi (2) furent imprimés pour la première fois son Cijrus, son l'iiilljipc 11 et son Tiiiere, avec deux autres tragédies qui dataient d'avant Charles IX, (Edipc utouraiil et Brulus et Cussius, avec une imitation de Vdùlipe roi écrite sous le Consulat, avec un drame en vers (3) composé d'après leNallicm de Lessing. A côté de ces pièces entièrement achevées figurèrent à l'état de fragments une Electre commencée d'aprèsSophocle et deux comédies en vers, l'une imitée de Sheridan (4), l'autre (5) reprenant un sujet déjà traité par Voltaire (0).
L'interdiction qui avait frappé sous l'Empire l'œuvre dramatique de Chénier, se prolongea par le retour des Bourbons (7). Chénier lui-même, s'il eût vécu, aurait été exposé, en iSifi, à la proscription dont le peintre David, ancien « régicide », ne fut point préservé par sa gloire d'artiste. Son Tibère, celle de ses tragédies contre laquelle le gouvernement de la Restauration semblait avoir le moins de motifs de sévérité, fut interdit formellement lorsque les comédiens du Tliéàtre- Français. en 1NI9(8), se préparèrent à le représenter.
(1) Reprise et complétée en 182't-2;i.
(2) En 1818 (V. notre Notice biblioijrapliique).
(3) Eu :i actes. Daunou la dénomnie •< comédie ».
(4) Elle devait être en 5 actes et s'intituler les Poriraits de famille : c'était l'A'fo/c delà médisance de Slioridau-
[ii) En 3 actes, sous le titre de Mnon.
(6) Dans sa comédie du De/jositaire.
(7) La raison indiquée ci-dessus (p. 220, n. 6) suffisait pour écarter de la scène les plus connues d'entre elles. Cf. >'ép. Lemercier écrivant (181'J et 1825) dans soa Analyse du TIécàIre de Clicnier, à propos de Pliitijijie II : «... La prétendue lil);rléde nos auteurs et de nos lois ne nous permet pas encore de produire sur notre scène le costume des prêtres... Qui croirait que Tliabit épiscopal en exclut même la présence du vertueu.K Fénelon ?.. »
(8) Cinq représentations, les La, 17, 20, 24, 26 octobre 1830, avec des recettes respectives de 660, 1017, o8i, 98i et 669 fr. (Arcli. de la Com.-Fr.)
Une reprise de Chaiics l\ par ce tliéàlre même, peu après la Hévolulion de 1830, démontra — plus redoutable que la longue inlerdiclion des précédents régimes — l'indifïérence dupublic pour la pièce qui avait fait de Chénier, en 1789, le « poète national » : la scène de la bénédiction des poignards n'émut plus les foules que dans l'opéra des Huguenots. Et lorsqu'on 1843 la période d'exubérance romantique inclinait vers une réaction dont profila « l'Ecole du bon sens », la tragédie de Tibère, offerte au public sur la scène où venaient d'échouer les Burgraves, n'attira pas beaucoup de monde à ses neuf représentations (1). Mais le nom de l'auteur restait, alors encore, de ceux qui « ne pouvaient être prononcés sans aigrir et sans opposer les passions les plus impétueuses » (2). Contre le « chef-d'œuvre » — enfin exhumé — de Marie- Joseph Chénier, Geoffroy revécut, tout armé, en Jules Janin.
Déjà, lors d'une reprise de Henri VIII essayée par rOdéon au mois d'octobre 1842 (3), le critique qui continuait aux Débals le feuilleton de Geoffroy, avait écrit un article dont il parut désavouer lui-même, quelques années plus tard, le « parti-pris de violence » et les « trivialités » de forme (4). Il avait fait de la pièce une de ces analyses-parodies auxquelles peu de tragédies pourraient résister, et il s'était révolté, en
(1) Du lo àéc. 18'i3 au 26 févr. 18'i4.— Les fi premières se succédèrent dans l'espace d'une quinzaine: lii, 18,21, 25, 28 et 31 déc. avec des recettes respectives de 638, 677, 447, 741,491, 1062 fr. ; la7" (11 janv.) produisait 344 l'r. (Arch. delà Corn -Fr.). Le 24 déc, les Vi'pres Siciliennes donnaient une recette de 22,S4 fr. — Ligier jouait lo rùle de Tibère, — GelTroy celui de Cniïus, — M""' Araldi celui d'Agrippine.
(2) C'est ce que disait du nom de Chénier même le rédacteur du Mo'C'/cê (pluv. an IX) à propos de la reprise d'//e»ri 17// en 1801.
'3) La pièce ne fut donnée que deux fois, 23 et 27 oct. 1842.
(4j V. ce que J. Janin dit de cet article des Débats (du 31 oct. 1842) sur Henri VIll en le reproduisant dans son Hist. de la lillérature dramatique (1833 S8), t. I.
manière de conclusiou, contre « la pitié insultante » que l'auteur de Henri Vlll avait prétendu exciter, dans sa (L tragédie menteuse », en faveur d'Anna Boulen : « Ce même poète, — s'éiait-il écrié, — qui parlait au public d'Iiumanité, de pilié, detolérance, n'a-t-il pas écrit des hymnes de sang pour les terrorisles de 1793? N'a-t-il pas demandé les honneurs du Panthéon pour Marat?... » (1)
Jules Janin se louait (2) d'avoir écrit son feuilleton sur Tibi'rc avec la k gravité sérieuse et digne » dont avait manqué cet article sur Umn' Vlll ; mais Tibère lui parut aussi bien que Henri \ III une « insipide (3) tragédie ». Après avoir rapproché d'abord de (I la terreur romaine « la terreur de 1793, il jugea que la pièce de Chénier se fondait sur « une terreur niaise », il s'étonna que « le poète inintelligent... eût tué Germanicus avant le lever du rideau », au lieu de « le laisser vivre pour avoir quelqu'un à opposer au tyran » ; il releva les invraisemblances des scènes les plus admirées par « les rares amateurs de cette somnolente mélopée » ; il remarqua que le suicide final de Cnéius ne pouvait empêcher Tibère a d'aller dîner avec Séjan et ses niuilresses ». — « Tibère est tout à fait une vieille tragédie », déclarait-il au début de ce feuillelon que terminait par contraste un éloge ému des tragédies de Casimir Delavigne (4); et il répétait, en même temps que son mépris pour le théà-
(1) GeolTroy avait écrit de même A propos d'une autre pièce de Cliénier: " Est-oa digue d'être rinlerprète de Fénelon. (|uaud ou a demandé des autels pour Marat'.' » (Cf. ci-dessus, p. 209: ; mais il répoudait ainsi à un passage de la préface, oii Cliéuier disait avoir voulu, avec son Fénelon. contribuera créer « la morale publique ».
(2) V. sou Hist. (le la litlcrature dramatiijue (t. I).
(3) L'expression est dans les deux feuilletons. — L'article sur Tibh-e parut dans le Journal des Débats du 18 déc. 184.3.
(4) Qui venait de mourir, mais ■< dont le nom, ajoutait J. Janin, ue peut pas mourir ».
tre d'un auleur qui était simplement « de la queue de Voltaire» [1), l'expression de sa répugnance pour le poète qui avait été « un tribun dans ses vers, et, dans les temps mauvais, un poète à la tribune » (2;.
Chénier trouva un vengeur dans le journal la Réforme : Félix Pyat déploya tout le luxe de mots et d'images, accumula toutes les hyperboles de sa prose grandiloquente, pour défendre contre « le prince des critiques » le poète et les a géants « de la Convention (3). Le critique ayant visé l'homme dans le poète, il attaqua lui-même l'homme dans le critique. Il mêla l'invective contre la personne de Jules Janin à la discussion de ses arguments contre Tibère, dans un article qui lui valut, avec une condamnation (4) pour diffamation, les sympathies chaleureusement exprimées de Gabriel de Chénier, neveu du poète (5).
« ... Chéaier est l'iiomme de lettres par excellence, qui puisa son génie dans son cœur, son inspiration dans sa vertu, son laleal dans sa foi, l'homme esclave de sa pensée, fidèle à ses principes, rivé à sa religion, qui n'eut qu'un culte toute sa vie, le devoir, qu'un amour, la liberté, qu'une haine, la tyrannie, qu'un seul parti, la France; l'homme antique, stable, immuable et impavide d'Horace, que n'ébranlèrent ni les
(1) Geoiïroy (Cf. ci-dessus, p. 217) écrivait en l&Oîi, à propos de Henri VIII : « la dégéuération de l'école de Voltaire ».
(â) J. Jauin avait dit, à propos de Hmri VIII, qu'il ne fallait pas essayer de tirer de l'oubli une tragédie qui « appartenait à la poésie la plus boursoutlée des mauvais jours ».
(•'!j L'article de F. l\vnt, paru dans la Réforme, fut ensuite Imprimé en une brochure Intitulée : Marie-Joseph Chéaier et le Prince des criii'iues (18441.
(4) Six mois de prison et mille francs d'amende, d'après \s. Grande Encijclopcdie.
(5) V. sa brochure : la Vérité sur ta famille de Chénier, 1844, p. 22, note.
séductions ni les menaces, ni la disgrâce ni la faveur ; toujours le même quand tout changeait autour de lui, toujours dehout sur les débris de son univers; toujours répuWicaiu aussi U'icn sous l'Empire que sous Louis XVI, et mort enfin tel qu'il avait vécu, dans sa pleine opinion, comme un héros dans son armure... »
L'auteur de ces lignes, intarissable dans son enlliousiasme, admirait encore en Ctiénier « l'Iiomrae stoique « qui ne fut jamais du parti des dieux^ mais toujours du « parti de Caton, — plus grand que Caton lui-même, « car,au lieu d'échapper à la vie par le suicide, il vécut, « et fit Cnéius, sa protestation sous l'Empire... ». En se représentant ainsi, jusqu'au bout fidèle à son rôle, le « poète de la Révolution »(1), Félix Pyat développait sur un mode particulièrement lyrique un thème indiqué par quelques phrases infiniment plus discrètes de Daunou (2], et très conforme à l'image que Chénier trace de sa propre constance en diverses pages des OEuvres posthumes. L'un des plus notables survivants de la Convention, le Barère du grand Comité de 1793, — s'étant lui-même laissé employer à de très discrètes besognes par le gouvernement de Bonaparte, — avait déjà donné h la nouvelle génération révolutionnaire l'exemple de reconnaître en l'auteur de Tibrre un caractère digne de la Borne antique, où il << eût combattu César, comme il s'éleva contre Napoléon » (3). Et le poète des Muiiijrs, dans un chapitre de ses Mémoires écrit vers le même temps (4), se trouvait d'accord avec le « troubadour
(1) Expression de F. Pyat au sujet de Cliéulerau débutde cet article.
(2) Cf. ci-dessous, p. 23.j, n. i.
(.3) V. au t. IV des Mcm. de Barère (4-8o, 1842-43) le portrait de Cliénier : ( «... Il eût été plus convenablement dans Rome que daus P.iris... etc.) — C'est aussi d'après un portrait tracé de David à la suite de ces Mémoires que F. Pyat, dans cet article, put admirer en David la même constance républicaine qu'en C.bénier.
(4) Entre 1840 et 1846. Cliateaubriand y justifie sa brochure de
de la guillotine » (I) pourglorifier l'aUilude de Chénier sous l'Empire, ea l'adjoignant à ceux qui, « debout au « milieu de lafoule rampanfedes peuples etdesrois, « osèrent mépriser la victoire et protester contre la ty- « rannie »(2). Chateaubriand, quijustifiait par des citations de V Elégie de la Promenade sa brochure de Bonaparte et des Bourbons, pouvait en efïet se rappeler, plutôt que l'accidentde Cynts, l'audace deVEpitre à ]'oltairc anlérieure d'une année au fameux article qui fit supprimer le Mercure en 1807 (3). Mais l'ensemble des rapports de Chénier avec Napoléon présente bien des parties en désaccord avec sa légende d'intransigeance républicaine. Son adhésion au 18 brumaire, assurément, semble avoir été de sa part un manque de clairvoyance plutôt qu'une défection à l'idée de liberté. La violation du Corps législatif et de la Constitution put être admise par lui en brumaire, puisqu'il y avait applaudi en fructidor (4); et son attitude au Tribunal prouva qu'il n'avait pas entendu sacrifier à l'établissement d'un pouvoir plus fort ses principes républicains. Mais après la désillusion qui avait fait de lui un opposant, comment put-il, en 180't, se trouver prêt à accepter le régime impérial, et rêver d'obtenir sous l'Empire des libertés que le Consulat ne lui avait pas données ? Si cette nouvelle illusion fut sincère, elle dénoterait
BoihiiJinie et des Bourbons (année iSii) con[ve a le train du jour qui était de magiiilier les victoires de Bonaparte ■•.
(1) C'est ainsi que Chateaubriand appelle Barère dans ses Mémoires.
(â) « .. La France ne reniera point les nobles âmes qui réclamèrent contre sa servitude lorsque tout était prosterné, lorsqu'il y avait tant d'avantages à l'être... Honneur donc aux Lafayette, au.x de Staél, aux Benjamin Constant, aux Camille Jordan, aux Ducis, aux Lanjuinais, aux Lemercier,aux Chénier, qui. debout .. etc. » (Mém. d' outre-tombe )
(:i) V. à cette date les Mém. d'oiitre-iomlje.
(4) Mme de Slael dans ses Considémlion.f sur la liév. {V. III, chap. XXIV) fait dater da coup d'Etat du 18 fructidor « liotroduclion du gouvernement militaire en France ».
de sa part une bien singulière naivelé. .Mais Chénier ne demandait peut-être qu'à se laisser aveugler. Après avoir été en quelque sorte le poète officiel de la Hépubli(iue, il semblait, avec sa tragédie de ('ynix, accompagnée d'un liymno pour le camp de Boulogne (1), se préparer à devenir celui de l'Empire, — comme David, après avoir été le peintre de Marat, le décorateur des fêles révolutionnaires, se faisait le peintre ordinaire des pompes et des splendeurs impériales (2). Sa poésie, d'ailleurs, ne sut pas clianger d'opinion aussi facilement que la peinture de David ; mais il ne sut pas non plus accepter les conséquences de son attitude d'opposant, reprise avec éclat par la publication de VEpîtrr à Voltaire (3) : il ne sut pas être pauvre ; il sacrifia sa fierté à ses besoins d'argent, à son goût pour un ccr-
(11 Celui qui Qg'iire au t. II des Œuvres posllt. sous le titre de Cliaiit nwritiihe, avec la date du 28 tliermidor an XII, 16 août 1803 : — il y a erreur sur l'une ou l'autre des deux indications, et plus probablement sur la seconde (d'autres erreursde même genre se rencontrent dans celte édition) ; le 28 thermidor an XII était le 16 août 1801 : Napoléon se trouva à Boulogne à cette date en 1803 comme en 1804; mais la fête de 1804 (prestation de serment par les nouveaux membres de la Légion d honneur) eut nu caractère plus solennel. Le Chant mmitimc, daté d'août 1804. aurait ainsi elé composé vers le même temps que Cyrus (même daté d'août 1803, ce qui est moins vraisemblable, il resterait toujours antérieur à iE(titre à Voltaire) ; la mésaventure de Cfirus l'aurait fait garder manuscrit, ainsi que la tragédie. — Quant à Vllijmne à l'armée d'Anijleterre qui figure au t. III Aëi Œuvrer anciennes avec la date : au XII-180i. il fut peut-être imprimé ou réimprimé alors, mais il se rapporte évidemment à une date assez nulérieure (V. ci-dessus, p. 197, n. 6) : Chénier n'aurait plus dit, après 1801, comme dansune des strophes de cet hymne (où Bonaparte même n'est désigné ni directement ni par voie d'allusion) :
La liberté vous luit : les deux mondes adorent De ce soleil nouveau les rayons bienfaiteurs...
(2) Il peignit le Couronnement de 1804 et la Uistribution des aiglis. Il laissa à l'état d'esquisse Vlntronisation à Notre-Dame et VEnIree à l'Hùtet-dc-Mtle (V. ci-dessus, p. 2:!2, n. 3).
(3) Barère semble avoir surtout eu vue celte Epitre à Voltaire lorsqu'il dit (Mem., t. IV) que Chénier, ayant été « républicain au Théàlre- Français, et réacteur à la Convention », « redevint ami de la République lorsque Bonaparte rétablit la monarchie ».
tain lu\e(l); il demanda grâce à l'Empereur, dont il sollicita la générosité, dont il parut accepter les secours pour prix, tout au moins, de son silence (2j. H put faire valoir, il est vrai, les besoins d'une mère dont il avait à ménager la vieillesse (3) ; mais sa mère mourut en 1808 (i), et il se montra cependant de plus en plus disposé à mériter par quelques flatteries la bienveillance de l'Empereur. Dans le discours qu'il prononçait le 3 septembre 1807, au nom de sa classe de rinslifut, sur la tombe du « poète Lebrun « (5), il concluait son rapide éloge du Pindaro français par celui des « prodiges o du règne, « les derniers et les plus grands que Lebrun eût chantés » ; lorsque, le 27 février 1808, comme président delà même a classe », il vint présenter à l'Empereur, en séance solennelle du conseil d'Etat, une esquisse du rapport qu'il devait faire sur le mouvement littéraire des vingt dernières années, il remplit largement la mesure des flatteries exigées par la mission officielle qu'il avait acceptée (6), il sut garder, à travers les « écueils » (7) qu'elle lui faisait rencontrer,
(1) « Nous ne dissimulerons point, écrit Daunou dans sa Notice, qu'il avait contracté dans sa jeunesse ua goi\t pour la magnificence qui, dans l'état de sa fortune, pouvait sembler excessif... » Il est vrai que Dannou ajoute : " La toute-puissance ne s'était pas attendue à trouver dans un ami du luxe une conscience si pure, un caractère si noble. un di'sinii'ressement si austère... » La légende de M.-J. Cbéuier était en germe dans ces éloges de Daunou.
(2) « En me résignant désormais, Sire, à un silence absolu (écriv.iitil à l'Empereur dans sa lettre de 1806, V. ci-dessus, p. 219, n. 2), je vous prie de vouloir bien considérer ma situation... »
(3)" Des devoirs sacrés à remplir envers ma mère.. ■> (écrivail-ll dans la même lettre).
(4) Le 6 novembre \Notice àt M. M'iland sur A. Cbénier, p. lxvi'.
(5) V. ce discours au t. IV de ses Œuvres.
(6) Il faut lire ce discours au IHuniteur du 28 févr. 1808 : il figura eu 1817 et en 1823 (t. III des Œuvres postli.) comme Introductiou au Tableau de littérature, mais purgé des llatteries les plus directes qu'il contenait (Cbénier lui-mèmel'avait faitimprimer enbrocbure eu 1808).
(7) Chéaier disait dans ce discours même: " Nous les traverserons. Sire (ces assemblées orageuses), en fuyant de nombreux écueils... »
le ton d'un parfait courtisan, il compensa ingénieusement la mention des « assemblées orageuses » où s'était développée l'éloquence politique, par un hommage à a l'âme royale » du souverain qui « en avait rassemblé les débris dans les diflérenls corps de l'Etat » ; — enfin, dans l'une des deux seules pièces de vers (1) qu'il ait publiées après VEp'dve à Voltaire^ son hommage de poète à « la belle action » d'un infirmier français, en 180'J, paraissait n'être que le prétexte d'une effusion lyrique en l'honneur de Napoléon :
Aux sons de la Irompelte épique,
Si je pouvais unir ma voix,
Je célébrerais les exploits
Ue ce conquérant héroïque
Qui, du Bétis à la Baltique,
Fait, protège et punit les rois ;
J'oserais crayonner l'histoire
Du clief éminent des Français,
Tous ces prodigieux succès
Qu'on voit, et qu'on a peine à croire ;
Et je peindrais son char de gloire... etc.
La période se prolonge sur ce ton, avec complaisance (2) : c'est ainsi que l'auteur de Cyrus, redevenu « favorable aux conquérants^» (3), semblait vouloir se faire pardonner les témérités de VEpilre à Vultaire.
On voudrait oublier ce détail des dernières années de Chénier, lorsqu'on relit, dans des pièces publiées après sa mort, — dans V Essai sur la satire ou dans l'élégie de \ci I'ro)iirnadc, — les tirades où s'exprime l'ar-
(1) L'une et l'autre assez courtes, la Retraite (élégie, 1809), et cet Hommage à une belle action (décembre 1809). |2) Et avec un souvenir d'Horace :