CHAPITRE V
LES ESSAIS d'innovation DE M.-J. CHÉNIER DANS SES TRAGÉDIES ROMAINES.
§ 1. — L'opinion de M.-J. Chénier sur le théâtre de Shakspeare. — § 2. Sa tragédie de BnUus et Cassius et le Jules César de Shakspeare. — § 3. La tragédie républicaine et le rôle du peuple dans Caïus Gracchus. — « 4. Des inconvénients communs à ces deux sujets au point de vue du système classique.
Nous avons essayé de déterminer quel genre de nouveauté Cliénier rencontra en suivant, après Charles IX, les « diverses routes de l'histoire moderne » : nous avons à voir maintenant ce que produisit son système de tragédie appliqué aux sujets de l'histoire antique. Ils furent aussi pour lui l'occasion d'essayer sur la scène des « choses que l'on n'avait pas encore tentées » (1); et l'originalité par laquelle, dans cet ordre même de sujets, il entendit se distinguer de ses devanciers, ne se réduisait pas à quelques détails d'exécution : elle tenait à l'idée essentielle dont procéda, même avant son Caïus Gracchus^ un ouvrage de sa première jeunesse, représentant les a derniers des Romains » dans leur défaite de Philippes {2]. Et, si Vol-
(1) V. ci-dessus, p. 230.
[i) Brutus et Cassius on les derniers Romains {t. I ies Œuvres postli.). Le sous-tilre même est rappelé dans une lettre d'A. Chénier (V. ses Œuvres en prose) à son frère, en réponse à la dédicace de cette pièce.
taire avait pu rapporter à une inspiration d'origine anglaise celles de ses lragt5dies qui exprimèrent dans le peuple romain « l'amour dominant de la liberté » (1), si M™® de Staël encore put recommander aux Français de 1800 l'imitation des « littératures du Nord » (2) pour leur conformité intime avec l'esprit d'un peuple libre » (2), ce n'est sans doute point par basard que la nouveauté propre des tragédies romaines et républicaines de Joseph Cbénier semble avoir son point de départ dans un drame de Shakspeare.
Les Comédiens-Français venaient de jouer, avec quelque succès, le Coriolan de La Harpe (3), lorsque Cbénier, àpeine âgé de vingt ans, leur présentait, après une Ilnnriette d'Aquitaine qu'il laissa perdre, sa tragédie de Brutus et Cassius. Ils lui refusèrent deux fois cet ouvrage à dix-buit mois d'intervalle (4) ; ils finirent par le recevoir, à une troisième lecture (5), qui suivit de près l'admission d'Azémire. Au reste, ils ne le jouèrent point ; mais Cbénier y faisait de nouvelles corrections (6) en s'occupant de le faire imprimer, deux ans après, avec une « Epître dédicatoire » à son frère André. Il le garda, en définitive, inédit ; mais il ne semble pas avoir voulu rejeter de son œuvre de tbéàlre cette « tragédie historique », comme il en avait éliminé
(1) V. la préface de la Mort de César, édition de 1736.
(2) V. son traité De la titléralure, part. I, cliap. xiet xv.
(3) Donné pour la l" fois le 2 mars 1784, « au prollt des pauvres » ; joué 7 fois avant la clôture de Pâques, et « retiré par l'auteur » (V. La Harpe, Corresp. liti ), après la là" représentation.
(4) 13 juin 1784 (à l'unanimité) et 6 nov. 1783.
(5) 17 mai 1786 : par 8 voix contre S refus et une a à correction ». (Arch. de la Comédie-Française.) Azèmire était reçue en l^c lecture le 27 avril.
(6) V. une lettre de lui à André Gliénier, du 13 février 1788 {Œuvres poét. d'A. Chénier, Ed. Moland,1884,t. 11). Cf. ci-dessus, p. 293, n. 3. Si d'ailleurs la pièce fut imprimée alors, ce ne dut être qu'à un petit nombre d'exemplaires, pour des amis ; Daunou (Xotice) la range parmi les pièces qu'il publiait, en 1818, pour la première fois.
son Azémire (1) : sous l'Empire même, alors que la scène se trouvait refusée à un tel sujet (2), il se promettait, au dire de Daunou (3), de la « perfectionner » encore.
Il avait lu le Jules César de Shakspeare avant de la composer ; et il le relisait tandis qu'il la corrigeait (4). — A l'époque où il débutait dans les lettres, la gloire deDucis,déjà consacrée par l'Académie française (5), et le bruit fait par Voltaire même autour de la traduction de Letourneur (6), ne permettaient plus à un auteur tragique d'ignorer Shakspeare : Chénier avait fait de bonne heure connaissance avec le théâtre entier du poète anglais; il enparlait, au commencement de 1 788, dans une lettre à son frère André (7), comme d'une lecture assez ancienne déjà. Etiln'était pas tout à fait d'accord avec André dans lejugement qu'il en portait. «Vous « me paraissez indulgent pour Shakspeare, écrivait-il à « son frère (8) ; vous trouvez qu'il a des scènes admi- « râbles. J'avoue que, dans tous ses drames, je n'en « connais qu'une seule qui mérite à mon gré ce nom, « du moins d'un bout à l'autre : c'est l'entretien de « Henri IV mourant, avec son fils, le prince de Galles. « Cette scène m'a toujours paru parfaitement belle.
(i) Cf. ci-dessus, p. 27, d. 4.
(2) Elle le fut forQielleruent au Brutus (V. Hallays-Dabot) et à ta Mort de César de Voltaire ; Brutus, interdit au Tliéàtre-Français, put d'ailleurs être joué à Saint-Gloud.
(3) V. sa Notice sur M.-J. Chénier.
(4) V. sa lettre de lévrier 1788, à André. — Uaunou dit dans sa notice : « il a puisé, dans quelques scènes des deux derniers actes du Jutes César de Shakspeare, l'idée de la tragédie que nous publions sous le titre de Brutus et Cassius ».
(5) Ducis y entra comme successeur de Voltaire.
(6) 20 volumes, parus de 1776 à 1783. (V. Quérard.)
(7) Celle du 13 févr. 1788. (V. ci-dessus, p. 332, n. 6.)
(8) « Vous qui connaissez si bien la langui: et la littérature anglaises, lui disait-il vers le même temps, dans l'Epitre dédicatoire de Brutiis et Cassius. Il semble que M.-J. Chénier lui-môme savait dès lors assez d'anglais pour lire Shakspeare dans le texte.
« Ailleurs, et dans la môme pièce, il y a des morceaux « qui unissent la noblesse à l'énergie; mais il m'a paru « qu'ils étaient courts... » Sur l'ensemble du théâtre de Shakspeare, Joseph Chénier paraît assez disposé à s'en tenir à la dernière opinion de Voltaire (1). 'Ce qui le choquait dans ces drames, c'était moins encore leur irrégularité que leurs continuelles discordances avec son idéal de noblesse tragique (2). Il s'indignait, par exemple, de la grossièreté du langage prêté à des Romains dans les scènes de Jules César « les plus vantées parles enthousiastesde Shakspeare » (3); il reprochait à Shakspeare « d'avoir, en faisant parler des héros, travaillé pour le peuple » (4), — et c'était justement ce dont Sébastien Mercier le louait (o) en l'opposant aux tragiques français.
Donc, lorsque Chénier reprenait une partie du sujet traité dans Jules César, il songeait beaucoup moins à suivre Shakspeare qu'à s'en écarter. Il ne s'agissait pas seulement pour lui de ramener au cadre des unités la libre succession des scènes du drame anglais (6) : il fallait encore en éliminer les « bizarreries», en effacer les vulgarités. Et en composant d'une manière toute nouvelle le développement de sa pièce, Chénier pensa sansdoute ne devoirqu'à Plutarque (7) lameilleurepar-
(1) Au t. III de ses Œuvres postliumes, on trouve un fragment (sans date) où il parle de « ce Shakspeare qui a mêlé tous les tons, confondu tous les caractères, et qui, pour quelques beautés dispersées dans trente ouvrages, dont la masse est aussi monstrueuse que la forme, offre à chaque instant les fautes les plus ridicules où puisse tomber un écrivain, et souvent porte le délire et l'indécence à un degré humiliant pour 1 humanité. »
(2) En 1805, dans la préface de sa traduction d'une Elégie de Gray, il appelle Shakspeare « le poète tragique de l'Angleterre ».
(3) et (4) V. VEpîlre dédicatoiredc Ùnitas et Cassius.
(5) V. son Essai sur l'arl dramatique, chap. xx ; et le Tableau de Paris, 1782, t. IV.
(6) L'action passe de Sardes à Philippes du 4' au S« acte du Jules César.
(7) Vie de Brutm.
lie de ce qu'il semblait retenir de Shakspeare. « Ce que Shakspeare a copié de Plutarque est fort bon, déclarait-il à son frère à propos de la querelle de Sardes entre Brutus et Cassius (1 ), mais je ne saurais admirer ce qu'il y a ajouté. » Il n'aurait pourtant pu assurer, comme La Harpe traitant le sujet de Coriolan (2), qu'il n'avait rien trouvé à emprunter à Shakspeare en dehors de ce que lui fournissait déjà Plutarque: on reconnaît dans sa pièce, « ennoblies » ou déformées, des idées de scènes que le poète anglais n'avait point tirées du récit de l'auteur grec (3). .Mais il "eut vraisemblablement la prétention de refaire les deux derniers actes du drame shakspearien, comme il lui paraissait sans doute que Voltaire, dans sa Mort de César, en avait heureusement refait les trois premiers (4).
Il serait certes puéril d'établir une comparaison entre l'ouvrage de Chénier et la pièce de Shakspeare avec l'intention de constater la supériorité d'un grand poète sur un auteur encore écolier ; mais le rapport même que nous avons à marquer entre ces deux conceptions si inégales nous oblige à indiquer comment Chénier s'y est pris pour donner à un tissu de scènes dont quelques-unes sont d'une lecture si saisissante dans le drame anglais, l'aspect d'un laborieux exercice de rhétorique.
(1)' Lettre du 13 février 1788.
(2) V. la préface de Coriolan. Meister jugeait néanmoins (Corresp. de Grimm, mars 1784) qu'il s'était borné à suivre « l'action tracée par Shalvspeare, en sacriflant toute vraisemblance dans sa prétendue observation des règles ».
(3) Ainsi l'idée de faire apprendre à Brutus, avant la bataille de Pbilippes, la nouvelle de la mort de Porcie ; l'entrevue supposée par lui entre les chefs républicains et Agrippa (V. ci-dessous) avant la bataille semble aussi dérivée d'une scC-ne de Shakspeare.
(4) «... Vous n'ignorez pas, écrit-il à son frère {Epiire dédie), que les deux derniers actes de ce drame (Jules César) ne sont pas moins bizarres que les trois premiers... »
La bataille de Philippes est, dans le /«/"s César de Shakspeare, l'épilogue d'une vaste action qui s'est engagée lejour où Brutus et Cassius ont conçu l'espoir de rétablir, par le meurtre du dictateur, la liberté romaine (1) : elle représente l'avortement final de l'effort des chefs républicains, déçus d'abord par l'avilissement du peuple romain, compromis ensuite par leurs propres fautes, trahis enfin par la fortune des batailles. Chénier a cru trouver dans ce seul dénouement les éléments d'une tragédie en trois actes, prenant ainsi l'action historique au moment oij, réduite au seul fait d'une bataille à livrer et à perdre, elle ne pouvait plus guère suffire à l'intérêt d'une action dramatique.
Quelques scènes de l'avant-dernier acte de Shakspeare ont passé dans l'exposition de sa pièce, privées des préparations nécessaires à leur effet. Lorsque nous voyons, au quatrième acte du drame anglais, Brutus et Cassius se rencontrer devant Sardes à la tète des troupes rassemblées par cliacun d'eux, nous suivons depuis longtemps l'action commune engagée par eux contre César ; et nous n'assistons pas sans anxiété à la querelle qui s'élève entre eux, attristante par ellemême autant que par son motif : la même querelle, située par Chénier dans son premier acte, se développe, assez indifférente, sur un ton d'ailleurs plus digne de « deux Romains philosophes » (2). De même l'ombre de
(1) « Ce jour doit consommer l'œuvre que les ides de Mars ont commencée 11, dit Brutus à Cassius, avant la bataille, dans le drame de Shakspeare (acte V, se. i).
i2) « ... Ces deux philosophes, les derniers Romains, c'est tout dire, ont (dans Shakspeare) la colère de deux hommes du peuple...» (Lettre de M.-J. Chénier a André, 13 févr. 1788.)
César apparaissant à Brutus est d'un grand effet dans une pièce où l'on a vu César tomber sous les coups des conjurés : elle symbolise l'unité du drame en faisant pressentir à la conscience de Brutus l'expiation du meurtre inutile commis au nom de la liberté: la même apparition froidement indiquée et commentée (1) au début de la pièce de Cliénier, ne figure plus qu'un banal équivalent du songe ou des menaçants présages dont avaient abusé les expositions de tragédies. Et dans ce premier acte encore, la nouvelle de la mort de Porcie, reçue par Brutus avant la bataille, ne peut avoir comme mesure de sa fermeté stoïque la même valeur que dans le drame de Sliakspeare où l'on a vu l'épouse de Brutus s'associer par ses généreuses inquiétudes à la tentative des conjurés. Tous ces incidents perdent à peu près dans la pièce de Chénier l'émouvante signification qu'ils avaient dans le quatrième acte de Shakspeare. Il est même difficile de saisir à travers leur succession fortuite le lien de ces scènes diverses, précédant et retardant l'ouverture de la véritable action (2).
Celle-ci n'apparaît qu'à la fin du premier acte, lorsqu'on délibère, dans le camp républicain, sur l'opportunité de livrer bataille. Et la bataille est aussitôt décidée pour le jour même, sans que Brutus indique aucun motif bien clair pour en bâter le moment, sans que Cassius soutienne d'aucune raison précise son avis de la différer. Mais Chénier avait besoin delà retarder d'une autre manière dans sa pièce. Il a d'abord ressus-
(1) Chénier a emprunté directement à Plularque cet entrelien piiilosophique — négligé par Slial\.speare — eulre Brutus et (lassius au sujet de la vision de Brutus, avec l'iuterprétatioa sceptique de Cassius.
(2) Les mêmes scènes sont échelonnées dans le drame anglais à travers un intervalle de plusieurs jours : elles avaient besoin d'une liaison plus précise pour se succéder, comme dans la pièce de Chénier, avec une continuité ininterrompue.
cité, pour en faire une fâcheuse copie.de certaines héroïnes cornéliennes, le personnage de Porcie, qui vient démentir elle-même la fausse nouvelle de sa mort et donner à son époux des conseils politiques — d'ailleurs négligés ; puis, transformant en une solennelle et grave conférence une scène inutilement violente et brutale de Shakspeare (lj,il a supposé avant la bataille une entrevue des chefs républicains avec Agrippa, chargé de leur faire de la part des triumvirs des propositions d'accommodement. 11 s'applaudissait sans doute d'avoir ainsi ménagé dans son second acte une grande scène politique comparable à celles que l'on admirait dans maintes tragédies de Corneille (2), et propre à développer le sens général de l'action dont il ne représentait qu'un moment très limité ; mais les maîtres du théâtre classique avaient un art — que n'a pas su leur emprunter Chénier — pour introduire et encadrer de telles scènes dans l'enchaînement logique d'une action de tragédie.
Or, après ces offres de conciliation que repoussent Brutus et Gassius, tout le progrès de la pièce se trouve en quelque sorte épuisé, puisque Chénier, au début de son troisième et dernier acte, nous montre tout de suite Brutus pleurant, avec la mort de Cassius, le désastre définitif de la liberté romaine et ne retournant au champ de bataille que pour y chercher la mort. Porcie redevient alors utile pour occuper la scène en accusant les dieux, pour écouter le récit des derniers épisodes de la défaite, — et la clémence des triumvirs, dont Agrippa est vers elle le messager, lui donne occa-
(1) C'est, au S= acte de Shakspeare, un assaut d'injures entre les chefs des deux armées : " Cette scène (écrivait Chénier dans son Epîlre dédicatoire de Brutus et Cassius) est un modèle du style injurieux >i.
(2) Par ex. dans Sertorius, la scène entre Sertorius et Pompée.
sion de repousser avec une dernière emphase la perspective d'y survivre.
Porcie n'est pas davantage utile à l'action dans le Jules César de Shakspeare, mais elle ne vient pas, à travers les camps et les armes, chercher une place pour de vaines déclamations. Une brève mention de sa mort, au quatrième acte, nous la fait simplement entrevoir, mêlant de vagues faiblesses de femme à son énergie de Romaine, et se tuant, non point par une froide décision de son orgueil, sur le champ de bataille où succombe Brutus, — mais à Rome où elle est restée, près de son foyer où lui manque son époux, dans l'angoisse un jour trop poignante de la défaite qu'elle pressent.
Quant à Brutus et à Cassius, il était assurément difficile à Chénier de faire tenir dans le cadre étroit de sa pièce la vivante complexité des traits qui caractérisent dansle drame de Shakspeare les deux chefs républicains.Et, en ne les montrant qu'à l'heure de la bataille décisive, il n'a guère su conformer leur attitude aux vraisemblances de cette situation suprême. — Comme il fait annoncer très brièvement; au début du troisième acte, la mort de Cassius, sans aucun détail sur la funeste méprise qui l'a porté à se tuer, Brutus a beau l'appeler « le dernier des Romains >, — on peut trouver que pour un chef d'armée il a été bien prompt à désespérer du succès de la bataille, et, pour un Romain, du salut de la liberté : puisque l'issue de la lutte était douteuse encore ( I ), avait-il le droit d'être si vite « fatigué de ses jours » (2) ? Brutus, qui attend du moins pour se doimer la mort la consommation de la défaite, semble lui aussi céder trop tôt au décourage- Il) 11 n'y a, dans la pièce de Chénier, aucune indication exacte de la défaite des troupes commandées par Cassius, tandis que Brutus est vainqueur avec les siennes.
(2) C'est l'explication que Brutus donne de sa mort (acte 111, se. i).
ment : il faut qu'un de ses lieutenants vienne lui rappeler son armée qui lutte encore, tandis qu'il s'attarde à de vaines lamenlalions devant le cadavre de Cassius ; et, puisqu'on lui montre ses soldats ralliés, puisqu'on peut lui parler encore de la possibilité de vaincre, devait-il déserter si tôt le champ de bataille pour s'en venir, — comme s'il n'avait plus qu'à mourir à son tour, — prononcer dans sa tente l'oraison funèbre de son ami ? — De telles questions ne se poseraient pas si Chénier n'eût eflacé dans le vague les vicissitudes historiques de la bataille : le suicide prématuré de Cassius est amené par une suitede circonstances très exactement représentées, d'après Plularque, par Siiakspeare ; et Brutus, tel que nous le montre Plutarque, peut pleurer à son aise devant le corps de Cassius : la bataille est finie pour ce jour-là, elle s'est terminée pour Brutus par une demi-victoire, et il en livrera une seconde vingt jours après, occupé jusqu'au bout à se ménager la chance de vaincre ; Shakspeare a réuni les deux batailles en une même journée, mais il a nettement maintenu la succession des deux actions distinctes : tout se brouille et se confond dans la pièce de Chénier, en sorte que ni Cassius ni Brutus, avec leur impatience de mourir,ne paraissent dans la vérité de leurs rôles. — Et par là s'exagère maladroitement à côté d'eux l'importance de personnages à qui suffisait mieux ce mérite de « savoir mourir » : un fils de Caton (1 ), qui, après avoir contribué plus que tout autre à faire hâter la bataille (2), cherche la mort, en vaillant soldat, dans la mêlée (3) ; Forcie surtout.
(1) Chénier fait dire de Porcins Catou par Brutus (acte II, se. iv) :
« Et le liis de Caton ne saura que mourir. »
(2) Dans le coQ^eil tenu à la lin du 1='' acte.
(3) Hécit de Messala ùPorcie, — d'après Plutarque, y'ic de Dniliis, § 57, et Shakspeare.
qui, faisanl de son sorl particulier la véritable cooclusion de la pièce, s'applique à ménager, à travers le sous-entendu prolongé (1) de ses réponses au lieutenant des triunavirs, l'effet de son suicide final. C'est ainsi que dans l'enfance de la tragédie française Robert Garnier faisait de ce personnage de Porcie le centre de la pièce (2) oîi il interprétait, comme un sujet de majestueuse élégie, ce même événement de Philippes.
Chénier répondait d'avance, dans 1' « Epîlre dédicatoire » de Itruiiis et Cassius, à ceux qui auraient accusé sa pièce de manquer d'intérêt: « Comment, disait-il, « comment des personnes qui croient aimer la tragédie « peuvent-elies voir sans l'intérêt le plus vif les pre- « miers personnages de l'univers parlant, agissant et « mourant pour la cause de la justice, pour le soutien « de la plus belle constitution politique qui fut ja- « mais )) ? — Voltaire n'avait pas pensé qu'un tel genre d'intérêt pût suffire à la pièce composée par lui d'après les trois premiers actes du drame de Shakspeare : il avait, pour sa tragédie de la Mort de César, mêlé à l'intérêt de la liberté romaine celui qui s'attache au secret de la naissance de Briitus, dévoilé par César à Antoine dès le début de lapièce, et un peu plus tard (3) à Brutus lui-même. Chénier avait peut-être saisi sous son aspect
(1) Sur la façon dont elle entend éviter d'être esclave et conserver sa liberté.
(2) Intitulée Porcie. — Le 3" acte de Garnier, en faisant adopter par Octave, après une longue contradiction, des conseils de clémence, est, au point de vue du suicide de Porcie, l'équivalent de l'offre de vivre faite à Forcie de la part des triumvirs dans la pièce de Chénier.
(3)A la tin du second acte ;sc. vni) ; et Brutus, au 3« acte, en fait part aux conjurés.
le plus imposant ]e Jules César de Shakspeare, en concevant d'après ce drame une tragédie qui fût avant tout, et sans l'alliage d'aucun intérêt secondaire, la peinture d'un moment important de l'histoire romaine. Mais l'insuffisance de son talent ne pouvait qu'exagérer le défaut initial d'un sujet à peu près rebelle par ses conditions mêmes à la forme régulière de la tragédie classique : Cliénier s'est trouvé impuissant à donner la vie aux personnages de son tableau ; il n'a su exprimer que par de monotones tirades (1) l'intérêt qu'il prenait lui-même à l'effort de leur vaillance républicaine ; il n'a su développer qu'en de froides dissertations le tissu de ces causes — fatales à la liberté romaine — dont l'impression se dégage si forte et si profonde à travers l'action diverse et mouvementée du drame shakspearien.
Cette tragédie de Brutus et Cassiiis ne subit point l'épreuve de la scène ; mais c'est dans la conception semblable d'une pure action politique (2) que Chénier, un peu plus tard, encadra l'idée qui fit, aux yeux de ses contemporains (3), la nouveauté de son Caïus Gracchus: celle de représenter le peuple participant comme acteur àl'action d'une tragédie. Il importe peu que le comTeUe Guibert, — l'auteur, applaudi en cour, du Cên- 7iétable de Bourbon, — eût écrit, quelques années auparavant, une pièce (4) conçue d'une manière analogue sur
(1) V. DOtammenldansle rôle do Brutus, acte I.sc.iv; 11, v, et 111. ii.
(2) Cf. l'articledes Rrrûlulinns df l'nris (11-18 févr. 1"!I2) Mir Gains Gracchiis: >< L'auteur i'atraité (son siijell sévéreuiPiitet dans le frenre des pièces liisloriques anglaises, et il est plusieurs scènes que Shakspeare et Corneille n'eussent point désavouées ». C'est sans doute dans le même sens que le rédacteur de la Correspondunce de Grimm (aoilt 1780) voyait dans les Gracqtic^ de Uuibert une " pièce plus historique qu'aucun drame de Shakspeare ».
(3) Cf. leiRévolulions de Paris, citées ci-dessus, p. 90, n. 3.
(4) Lue dans quelques sociétés « très particulières » dès 1780 (V. Cor respondance de (irimm, août 1780).
le même sujet f 1), puisque cette tragédie des Gracques, vantée en 1790 par M"" de Staël comme « lajjm républicaine que l'on eût encore au théâtrejo^{2), était restée ef devait demeurer longtemps encore inédile (3) : on peut penser, seulement, que la réputation faite à celte pièce par les amis du noble académicien (4) guida vers ce sujet l'inspiration de l'auteur de Charles IX. Et le peuple ne jouait aucun rôle en scène dans la Virginie de La Harpe qui, représentée en I 786 avec un succès d'estime (o), succéda en 1792 au Gracclius de Chénier sur l'affiche du Théâtre de la République (0). L'introduction du peuple, comme personnage mêlé au dialogue, dans une action de ce genre, avait son véritable précédent au Théâtre-Français, dans la situation finale de la Mort de César, imitation afiaiblie de la scène oii Shakspeare montrait le peuple de Rome d'abord favorable aux explications des meur-
(1) Bien que le progrès de l'action ne soit pas conçu tout à fait de la même façon, la distribution générale de ses trois actes correspond à peu près à celle de la pièce de Chénier, les personnages (y compris le peuple) étant d'ailleurs les mêmes : au 1" acte, les préliminaires de l'action que va engager Caïus Gracchus en reprenant la loi agraire ds Tibérius; au 2e, l'assemblée du peuple où Caïus développe le sens de son projet ; au 3e, la mort de Caïus. C'est, comme dans la pièce de Chénier, toute la carrière de Caïus resserrée, avec la même altération de l'histûire, dansdes limites où I unité de temps puisse paraître observée.
(2) V. son Eloge de M. de Guihert (imprimé en 1821 dans ses Œuvres complètes); mentionné en août 1790 dans la Correspondance de Grimm.
(3) Le comte de Guibert chargeait ses héritiers de la publier, ainsi qu'une autre tragédie, Anna de Boulen (V. M""= de Staol) ; elles le furent en 1822.
(4) Saint-Lambert en parlait dans sa réponse au discours de réception de Guibertà l'Académie française (13 févr. 1786); les Comédiens-Français.dit Mme de Staèl, < peu de temps avant sa mort (1790), lui demandaient instamment de la laisser jouer » : il refusa pour ne pas ûatter l'opinion déjà trop portée dans le sens des idées de sa pièce.
(5) Cf. Correspondance de Grhnm, août 1786.
(6) En mai 1792 : c'est pour cette reprise que La Harpe ('V. sa Préface) introduisit dans la grande scène du 3^ acte, entre Appius et Icilius, (I le développement du grand principe de la souveraineté du peuple ». — Le sujet de Virginie ne prenait d'ailleurs que par accident la tournure d'une action politique.
triersde César, puis retourné parles discours d'Antoine contre ses prétendus libérateurs ; mais Chénier, dans sonCcuusGracchus, ne se borna pas à faire intervenir le peuple au ^erme d'une action développée sans lui, comme il lavait déjà introduit pour une scène d'exposition dans son Crt/«5(1) ; il voulut l'associer aux phases essentielles d'une action où son intérêt collectif apparut constamment et directement en jeu. El, prenant encore à l'approche de son dénouement, selon les exigences du système classique, l'action historique qu'il voulait ainsi représenter, — il a usé, pour en exprimer le sens et en résumer le cours antérieur, de procédés semblables à ceux qu'il avait appliqués au sujet de Brutus et Cassius.
Dans Plutarque, — à quiChéniercettefoisempruntait sans intermédiaire sa matière (2), — il n'y a pas l'indication d'une seule harangue adressée à la plèbe par ses chefs, Caïus ou Fulvius, pendant les deux ou trois journées oîi se décide leur sort. L'heure des discours, en eflet, est passée : des scènes de violence, des attroupements de peuple, des distributions d'armes, une courte et décisive échauffourée étouflant celle éclosion de guerre civile, — voilà ce que présente le récit du biographe grec. Gracchus n'y fait point œuvre d'éloquence pour intéresser le peuple à son salut : s'arrètant sur le forum devant la statue de son père, il la considère quelque temps dans un mélancolique silence, puis se relire en versant des larmes, et d'elle-même une partie du peuple, émue de sa douleur, se groupe à sa suite pour aller veiller, la nuit, devant sa maison, dans un grave et triste recueillement ; d'autres, plus tumultueux, se sont réunis à l'appel de Fulvius. — Chéuier u'a rien conservé de ces
(1) Cf. ci-dessus chaii. iv, p. .'tîti, n. 2. (!) V. la V\e de Catus Gracclius.
détails dans sa pièce : un Fulvius, auquel il ne reste rien des traits qui caractérisent dans Plularque cet associé un peu conpromeltant de Caïus, amène dans la demeure du tribun une troupe de plébéiens, et Graccbus reconnaît aussitôt le moment de leur adresser une belle harangue, les excitant à s'afïranchir de l'oppression du sénat, leur montrant dans son atrium le monument oii sont renfermés les restes de son frère Tibérius, jurant avec eux, sur celte cendre qui doit leur être chère, de poursuivre sans défaillance le triomphe de leur cause, — sortant avec eux enfin pour les conduire au forum à la conquête de leurs droits. Or il sait par Fulvius même qu'il doit y trouver le consul armé parle sénat de la formule solennelle qui l'invite à veiller au salut de l'Etat.
Selon^Ie j^écit de Plutarque, Caïus, — n'étant plus tribun (1), à ce qu'il semble, — ne propose, ni le jour de sa mort, ni les jours précédents, aucune loi devant aucune réunion de peuple. Ce sont ses lois, au contraire, que le consul Opimius a entrepris de faire abroger. Opimius va procéder à l'exécution de sou projet ; il vient d'ofirir aux dieux le sacrifice préliminaire, lorsqu'un de ses licteurs est tué par les partisans de Caïus et de Fulvius, et c'est à la suite de ce meurtre que le consul se fait investir par le sénat de 1 équivalent du pouvoir dictatorial. — Chénier a brouillé dans sa pièce cel enchaînement clair et précis (2). En mettant sur la scène Caïus au dernier
(1) Chénier fait dire par son Caïus même. (I, ii) qu'il u'a pu obtenir un 3- tribunal (ce qui est conforme aux. indications de Plutarque), mais la pièce donnerait à penser qu'il en est encore à son â^' tribunat Selon la constitution romaine, cette qualité de tribun lui était nécessaire pour proposer une loi devant le peuple, comme il le fait au 2e acte de la pièce de Chénier.
(-2) Le meurtre même du licteur Quintus n'est rappelé dans sa pièce I, II) que cûiniue un incident très secondaire : il a une tout autre
jour seulemenl de sa vie, il voulait le montrer, non point réduilà expier dans une altitude de victime, mais au contraire ardent à soutenir jusqu'au bout son rôle antérieur de défenseur du peuple ; il voulait le faire paraître dans la gloire de la tribune, devant le peuple assemblé, — montrant encore en face de lui le tribun Drusus ( I ) employé par le sénat à miner son influence, et ménageant ainsi, au jour marqué pour sa mort, une scène qui semble être l'image en raccourci de toute sa carrière. — Donc, à l'action que lui traçait le récit de Plutarque, et que l'initiative du consul dirige contre Caïus désireux surtout d'éviter la lutte, il en a entremêlé une autre dont Gracchus lui même prend l'initiative avec un projet de rétablir la loi agraire de Tibérius ; et il a fait indiquer par les discours de son tribun (2) ce qui fut peut-être dans la pensée politique des Gracques, liant à cette loi protectrice de l'égalité l'avenir même de la liberté romaine. Mais l'action de sa pièce s'est trouvée obscurcie par l'invraisemblable complication de ces développements ora-
importance,-— surtout par le parti qu'en tire le consul, — dans le récit de Plutarque. — Guibert reproduisait mieux dans sa pièce la suite des faits indiqués par Plutarque : le meurtre du licteur y était représenté vers la fin du 2" acte (se m) comme résultant du tumulte provoqué dans l'assemblée du peuple ; et ainsi, bien qu'elle fût développée pareillement dans l'hypothèse fausse du projet de loi agraire repris par Caïus devant le consul Opimius, sa pièce évitait en grande partie les invraisemblances que nous relevons dans celle de Chénier.
(1) Drusus fut le collègue de Caïus lors du i'- tribunat de celui-ci : il ne joua aucun rôle particulier dans les incidents qui aboutirent à la mort de Caïus. Chénier a supposé dans sa pièce (V. acte I, se. ii) que Caïus a vu élire Drusus à sa place lors(]u'il s'est vu refuser à luimême un 3" tribunat. Au reste, Chénier n'a conservé dans sa pièce aucune indication précise de la concurrence de lois populaires engagées par Drusus avec Caïus : il est simplement question, dans sa tragédie, de l'or prodigué par les sénateurs pour recruter à Drusus des suffrages et des partisans.
(2) Cf. acte I, se. iv, et II, it :
(I C'est p,ir de telles lois, c'est par l'égalité,
« Qu'on peut à Rome encor rendre sa liberté... »
toires avec les circonstances historiques de la journée où mourut Caïus. Et ce vague de l'action se prolonge par les deux faces contradictoires de l'attitude du tribun. Après avoir déclaré son intention de ne pas sortir des voies légales (1 ), Caïus devait-il choisir, pour reprendre à la tribune la question de la loi agraire, le moment de crise légalement définie par un décret du sénat (2) ? El lorsque, comme conclusion au débat ainsi engagé entre Gracchus et ses adversaires, le peuple finit par pousser des cris de mort contre les sénateurs, Gracchus a sans doute le mérite de le retenir en prononçant les mots qui furent célèbres : « Des lois, et non du sang » (3), mais n'a-t-il pas offert un prétexte de plus à la vengeance impatiente du consul, par les manifestations que son éloquence inopportune inspirait d'abord à la plèbe soulevée ?
Aussi n'est-il sauvé provisoirement que par l'intervention de sa mère et de son épouse, Cornélie etLicinia, avec qui le consul, sur le forum en armes, consent à négocier une sorte de transaction, tandis que Gracchus, modestement effacé, laisse son sort se débattre entre ces deux femmes et Opimius : les rôles déjà faussés de tous
(1) Il le dit devant le peuple même (acte I, se. iv).
(2i Au reste, selon laconstitution romaine, ce décret interrompait le fonctionnement régulier des assemblées législatives : mais nous relevons ici des invraisemblances inhérentes à la pièce même, plutôt que des inexactitudes historicjues.
(3) Il y a, à la fin du 2'' acte des Gracques de Guibert, une situation équivalente, mais développée à travers des circonstances plus compliquées (l'intervention de Cornélie que le consul fait arrêter par ses licteurs, etc.), et résolue parun orage qui sépare à propos les deux partis (démontrant ainsi que « les dieux le commandent », comme Gracchus vient de le dire au peuple). — Le poète italien Monli, qui dans sa tragédie de Caïus Gracchus (en 5 actes! a lié l'action de la mort de Gains aux circonstances mystérieuses de la mort de Scipion Emilien, a prêté plus d'une fois à son Gracchus des paroles semblables pour arrêter le peuple (acte II, se. III, et IIl, iii) : sa pièce est d'ailleurs postérieure à celle de Chénier(elle fut écrite en 1800. publiée en 1802, selon la Grande EncycL); on peut y reconnaître aussi des imitations da Jules César àe Shakspeare en même temps que de la Vinjinic d Alfieri.
ces personnages se prêtaient, sans beaucoup d'inconvénient,àrinvraisemblance d'un teltabieau.Uansson troisième acte seulement, alors que Graccliiis et Fulvius ont été déclarés ennemis de l'Etat, Cliénier rejoignait à peu près la simplicité des circonstances historiques ; et il s'est empressé de s'en écarter encore pour rendre plus théâtral le suicide de son tribun. — Dans le récit de Plutarque, aussi, Gracchus paraît assez tôt disposé à faire le sacrifice de sa vie pour ue pas être la cause d'une efiusion de sang; mais la mélancolique résignation de son attitude paraît due au pressentiment de l'issue trop certaine d'une lutte inégale, autant qu'à sa répugnance pour la guerre civile ; et il se fait tuer par un esclave fidèle, quand, parvenu dans sa fuite au delà du Tibre, il se voit sur le point d'être atteint par ses ennemis. Ce n'est pas ainsi que devait mourir un héros de tragédie. Le défenseur des droits du peuple ne devait pas nous apparaître non plus, — réfugié dans un temple de Diane (1 ), — invoquant à genoux la déesse et la priant de punir par une servitude perpétuelle l'ingratitude et la trahison des Romains : c'estsurles patriciens acharnés à sa perte, non point sur le peuple trop généreux pour l'avoir abandonné, que le Gracchusde Chénier,avant de mourir, appelle la vengeance des dieux. Et il meurt,en plein forum, à la tribune, sans avoir voulu accepter l'idée de fuir, entouré de la foule du peuple qui lui fait encore un rempart contre les soldats du consul et qui laisse ainsi à son suicide la pure apparence d'un acte tout spontané de grandeur d'âme et de dévouement.
A l'action ainsi dessinée, le peuple ne s'est guère trouvé rattaché que comme prétexte aux tirades contradictoires qui se débitent un peu au hasard devant
(1) Où il se retire d'abord (selou le récit de l'iutarque), déj:i prêt à se doutier la mort, si des amis ne l'en empècliaieut : c'est sur leurs instances qu'il se décide à tenter la fuite.
lui. — On se représente, par les indications successives de Plularque, un état du peuple de Rome partagé encore, au temps des Gracques, entre sa rancune contre l'égoïsme des nobles et son respect Iraditionuel pour l'autorité du sénat ; on saisit en quelque sorte l'âme diverse et mobile de cette plèbe qui a regretté Tibérius après l'avoir laissé immoler, et qui, charmée de le retrouver en Caïus (1), a d'abord entouré celuici d'une faveur enthousiaste, mais qu'un autre tribun, d'accord avec le sénat, a pu gagner ensuite par une surenchère de complaisances ; qui, détachée ainsi de Caïus (2), ne lui donne même plus ses suffrages en assez grand nombre pour un troisième tribunat ; qui s'attendrit cependant sur lui le jour où elle voit sa vie menacée (3), mais qui ne sait en grande majorité qu'assister avec chagrin à sa défaite (4), pour honorer ensuite sa mémoire des mêmes regrets que celle de Tibérius. — Au lieu de cette foule impressionnable et changeante que l'on voit vivre à travers le récit de Plutarque, Chénier nous montre une collectivité abstraite qu'il compose et fait manœuvrer arbitrairement selon les besoins des situations paradoxales introduites dans sa pièce. Le ^ peuple » qui au troisième acte de sa tragédie paraît capable de s'armer et de combattre pour Gracchus, est censé représenter seulement une sélection des Romains qui ont su conserver « dans le sein du travail et de la pauvreté » les mâles vertus de leurs ancêtres (5), à l'exclusion des mauvais citoyens vendus au sénat (6) ou de ceux que l'amollissement
(1) et (2) V. Plutarque, Vie de Gains, § 29 sqq. ; § 41.
(.3) Ibid. § 4o. Cf. ci-dessus, p. 344-343.
(4) Plutarque parle d'euviron trois mille tués; mais dans son récit (§ 48), Graccluis, avant de mourir, se plaint que les Romains l'aient presque tous abandonné, dès la proclamation de l'amnistie.
(3) Cf. acte III, se. iv-v.
(ti) Cf. ci-dessuSj p. 34G, n. 1.
du luxe a rendus insoucieux de leurs droits ; il semble pourtant que cette élite se confonde, au second acte, dans la masse du peuple rassemblé sur le forum et poussant contre le sénat les cris de mort auxquels s'oppose la voix généreuse de Gracchus. — L'unité abstraite et obstinément indivise de ce personnage collectif répondait à la fiction selon laquelle Cliénier voulait en faire une représentation idéale du « peuple souverain » ; mais elle se trouvait aussi peu d'accord avec les conditions de l'analyse dramatique qu'avec la vérité du sujet historique. Voltaire, du moins, avait conservé d'après Shakspeare quelque souplesse à sa figuration du peuple romain (1) pour la situation sur laquelle s'achève sa Mort de César ; et la scène de Shakspeare qu'il avait eue pour modèle suivait, àtravers les discours successifs de Brutus (2i et d'Antoine, les mouvemenlsdel'auditoire par une notation très vivante de ses impressions diverses. Dans la tragédie de Chénier, Gracchus et ses adversaires parlent tour à tour, mais le peuple est devant eux comme un être vague, sans spontanéité et sans àme : les discours semblent tomber dans le vide, la banalité de leurs lieux communs contribue à les isoler de la foule sur laquelle ils doivent agir, comme à les abstraire des circonstances qui en sont l'occasion : une tragédie tissue de telles harangues est un peu, d'un bout à l'autre, comme ces dénouements abandonnés à « des mutins qui entendent ou n'entendent pas raison » (3) : elle se développe par des ressorts dont l'arbitraire du poète semble trop aisément disposer, et l'intérêt dramatique s'évanouit.
(1) 11 ne le fait pas parler uniforiuément comme une collectivité indivisible : ce sout des individus qu'il fuit parler tour à tour, et il n'attribue aux Romains en masse que d'assez rares parties.
(2) Dans la pièce de Voltaire, c'est Cassius et uou lirutus ([ui harangue ainsi le peuple.
(3) Selon le mot connu de La Bruyère.
Les « patriotes » de 1792 applaudirent à Caïus Gracchus{\) : mais on conçoit que même sous le régime encore républicain de l'an III il ne se soit pas trouvé de comédiens pour remettre à la scène cette tragédie devant un public différent de celui auquel elle avait été d'abord destinée. Chénier avait prétendu par elle représenter directement au théâtre une grande action républicaine, les luttes politiques du forum, les débats de la tribune antique, — et c'était là une ambition originale pour la scène française : ni la Mort de César ni le Catilina de Voltaire, ni le Coriolan ni la Virginie de La Harpe, n'avaient offert de même l'essai d'une tragédie purement fondée sur un large intérêt d'ordre historique et politique ; ces pièces s'écartaient, soit par les conditions mêmes de leur sujet (2), soit par les éléments qu'elles y faisaientintervenir(3), delaforraulequetenta, après l'essai inédit deBrutus et Cassius, l'auteur de Caius Gracchus. Mais l'ardeur même qui lui faisait associer à de telles intentions de Irayédie historique son rêve politique d'égalité et de liberté (4), lui fit illusion sur la commodité de les adapter à la forme traditionnelle du genre tragique. — Le système classique, qui s'est trouvé éminemment convenable à l'analyse savante de certaines crises morales, ne se prêtait pas indifférem-
(1) Pas très longtemps, d'ailleurs (cf. ci-dessus, p. 98, n. 5).
(2) Coriolan el Virginie (cf. ci-dessus, p. 343, n. 6).
(3) La paternité de César pour Brutus, dans la Mal de César. — et dans Catilina, les complications et les coups de théâtre auxquels donne lieu le rôle d'Aurélie.
(4) L'idée de la liherté domine dans Brutus et Cassius, celle de l'égalité dans Caius Gracclms : mais dans les discours mèaies qu'il fait tenir à son Gracclms (cf. ci-dessus, p. 346, n. 2), Chénier s'est attaché à montrer la cause de la liberté liée pour Rome à celle de l'égalité.
ment à la représentatioa de toute espèce d'action politique. Il s'appliquait fort bien à une intrigue de cour, à une révolution de palais, à une action nettement définie, en tout cas, et concentrée entre un nombre restreint de personnages (1) : c'est pourquoi de son Charles IX Gliénier avait pu faire une pièce qui restait pour l'agencement dramatique, comme pour la vraisemblance historique, supérieure à son Caïiis Gracchus ; c'est pourquoi du sujet de Tibère, plus tard, il a pu tirer son chef-d'œuvre. Mais la tragédie classique était à peu près impuissante à embrasser une action politique un peu vaste, surtout si cette action devait avoir la place publique pour théâtre etle peuple même pour principal acteur (2). Sa loi des unités (3) ne lui permettait pas d'encadrer, sans le tronquer, le large et multiple développement de certains sujets, le lent et progressif accomplissement de certaines fatalités historiques ; son idéal de noblesse et la solennité de son alexandrinsepliaient malaisémentàl'expression vivante des mouvements populaires : aussi ne pouvait-elle guère tirer qu'un vain spectacle de la représentation du tumulte d'une place publique, lors même qu'elle n'eut plus, pour éviter de tels tableaux, des raisons matérielles de mise en scène (4). Pour saisir des actions de ce genre, elle aurait eu besoin de les réduire au point de vue d'une intrigue particulière qui risquait d'en rabaisser le sens et d en rapetisser la grandeur : Chénier,enadoptantd'ailleurs le cadre restreintde trois
(1) Tel était le cas pour Britannicus , Athalie.
(2) Pour acteur agissanl, et non pas seulement pour principal intéressé, comme dans le sujet d'O/iV/yic /(o; (V. la O lettre de Voltaire sur son Œdipe) ou dans le sujet d'Estlicr.
(3) La contrainte venait surtout de l'unité de temps, bien que l'unité de lieu, même au sens large où l'entend Cliénier (V. ci-dessus, chap. m, § 4), restât eucore une assez forte gène.
(4) V. ci-dessus, p. 254.
actes, eut la louable ambition de se passe?' de telles intrigues, mais il s'est trouvé alors, avec le sujet de Caïus Gracchus comme avec celui de Brutus et Cassius, en face d'une matière difficile à traduire dan» n'importe quelle forme dramatique, et à peu près impossible à organiser selon les lois propres du Ihéâlre classique.