‹ Etude sur le théâtre de Marie Joseph ChénierChapitre 18 sur 34 · M.-J. CHÉNIER ET ALFIERI · texte numérisé non relu

M.-J. CHÉNIER ET ALFIERI

g 1. Rapports généraux du Ihéàlre tragique de M.-J. Chénier avec celui d'Alfieri. — g 2. Dans quelle mesure on peut admettre une intluence d'Alfieri sur M.-J. Chénier. — !< 3-4. Le Timoléon de M.-J. Clicnier comparé au Timolcon d'Alfieri. — § o. Les accessoires de spectacle substitués par Chénier au véritable développement de ce sujet.

Ce n'est pas seulement la rencontre de Chénier avec Alfieri dans le sujet de Timoléon qui nous amène à conclure par un rapprochement des deux poètes la série des pièces composées par Chénier durant la période révolutionnaire. Ces deux auteurs, qui furent contemporains, ofïrent entre eux d'assez notables analogies par le système général de leurs compositions tragiques, comme aussi par les inspirations qu'ils y firent prédominer.

Dans l'école classique, à laquelle ils appartiennent l'un et l'autre, ils se rapprochent par leur conception sévère d'une tragédie « remplie par le sujet seul et dialoguée par les seuls personnages agissants» (1), débarrassée des « actions secondaires » (2), des fadeurs galantes et des confidents (3). Si Alfieri renia, tout en la subissant, l'influence des maîtres du théâtre fran-

(1) et (â) Expressions d'Alflcri ainsi traduites par Petitot {Discours préliminaire de sa tratlucliuu dos tragédies d'Alfieri, an X). Cf. Chénier, cité ci-dessus, p. 305.

(3) Cf. ci-dessus, p. 300, n. â.

çais (I ), ce fui un peu dans le même esprit selon lequel Chcnier, parlant dans ses premières préfaces de rendre à la tragédie sa pureté antique, reprochait à Corneille et à Racine même, avec le défaut fréquent de leurs « doubles intrigues », leurs concessions à « l'afféterie » du goût moderne (2). Et, s'ils s'exagérèrent l'un et l'autre l'importance et l'originalité de leur réforme de la tragédie, celte similitude d'illusion met entre eux une analogie de plus. Pour l'un comme pour l'autre, en tout cas, un rapport exista entre le caractère d'austérité qu'ils prétendirent imprimer au genre tragique et les idées politiques qu'ils aimèrent à y traduire. Le gentilhomme piémontais (3), composant à l'écart des foules des pièces qui ne devaient guère parvenir jusqu'à elles, ne songea point à devenir sur la scène, pour l'Italie endormie d'avant 1789, l'éducateur de liberté que Chénier voulut être pour le Paris tumultueux de la Révolution ; mais ses tragédies, conçues dans le recueillement d'une vie tout intérieure, furent souvent destinées par lui à exprimer l'énergie de son âme républicaine, où s'alliait à l'orgueil nobiliaire une haine ardente de « la tyrannie » (4).

L'alliance, dans le Ihéàtre de Joseph Chénier, d'une destination analogue avec une définition pareillement austère de l'art tragique, s'explique suffisamment par les propres inspirations d'un poète adaptant à l'esprit de la Révolution une forme de tragédie dont Voltaire lui fournissait le modèle; pourtant, puisque Alfieri avait produit son œuvre dramatique à peu près en-

(1) V. Schlogel, Cours de lilt. dram., 1809, chap. i.k, el Villeniain, Tabl. de la Utt. aMxviir siècle, 34e-36« leroiis. —Cf. Allieri cito par Petitnt (Disc, iirélim. desa traduction), otia lettre de Haniurû Calsahigi ■A Alfieri (178.3), à la suite de ce Discouru préliminaire.

(2) Cf. ci-dessus, p. 293-294.

(3) Alfieri naquit à Asti, le 17 janv. I7i9.

(4) Cf. Alfieri, Autobiographie, Epoque IV, chap. i.

licre (1) au moment où Cliénicr en était encore à ses débuts, on est porté à se demantler si l'exemple du poète italien ne contribua pas à fixer sa direction par rapport à ses devanciers français. Et ce n'est pas une simple dérivation de ceux-ci qui lui serait revenue par l'auteur étranger. Ce poète qui suivit sa voie isolé du monde des lettres ne fut sans doute pas aussi indépendant qu'il semble avoir voulu le croire (2) de certaines initiatives prises avant lui dans la littérature dramatique; mais il marqua d'une forte empreinte personnelle ce qu'il put en retenir pour ses propres conceptions. Lorsqu'il relit « par hasard », après la trentième année, la Mérope de MaP[ei(3), c'est en s'indignanl que l'Italie soit aveuglée au point d'y reconnaître l'idéal de l'art tragique, car il voit aussitôt se dessiner en son esprit une autre tragédie sur le même sujet, « plus simple, plus chaude, plus rapide », et il écrit celte œuvre aussitôt conçue, jugeant peut-être de la sorte à travers la pièce de Maflei celle de Voltaire, aussi, qui en était dérivée (4). Selon son propre témoignage, c'estsurtout sa curiosité du théâtre français qui détermina, dans sa dix-neuvième année, son premier voyage à Paris (b) ; il en avait déjà vu représenter les chefs-d'œuvre, deux ans auparavant, par une troupe française qui passait à Turin (6) ; et, dans le temps même où il formulait

(1) Et tout entière (le « tliéàtre tragique original », du moins) au temps où Cliénier écrivait Charles IX.

(2) V. son Autobiographie, passim.

(3) En février 1782 (V. ÏAidohiegr. Les mots entre guillemets sont cités d'après la traduction Didot, in-lâ, Paris, 1862). Il avait lu et annote cette pièce dès le temps de ses premières compositions tragiques (1775. — V. VAutobiogr. IV, 1).

(4) En fut-il de sa Mérope comme de son Ureste qu'il composa en 1777-78, sans vouloir lire, ou relire, VUreste de Voltaire {Auiobiogr. IV, 0), selon la résolution qu'il û\\.[ibid. IV, 2) avoir prise dès 1776 pour les cas de ce genre?

(">)Eu 1767. V. VAutolÀogr., 3^' Epoque, ch. iv. (6) V. V Auiobiogr . , ibid.

contre eux des critiques dont il n'avait pas eu alors la claire notion ( 1 ), il en reconnaissait toujours l'excellence « pour la peinture des passions, pourlaconduileet pour les pensées » (2); mais, puisqu'il connut ce théâtre par les représentations plutôt que par le choix de ses lectures (3), les essais du dix-huitième siècle français dans le « genre historique y qu'adopta Joseph Chénier ne purent guère avoir d'action prédominante pour l'éveil de son talent. Ces pièces, assez froidement accueillies du public de Paris dans leur nouveauté (4), ne devaient pas tenir une grande place dans le répertoire des comédiens qu'il « suivit assidûment » durant un été (5), peu avant sa sortie de l'Académie militaire de Turin ; et il ne dut pas les trouver souvent sur l'affiche de la Comédie-Française durant les deux séjours qu'il fit à Paris en 1 707 et en 1771 (6^. Il lui suffit, plus tard, de les entendre vanter pour avoir aussitôtl'idée de les refaire, et de leur imprimer sa marque propre en les conformant à ce système de tragédie simple, rapide et grave dont il put d'assez bonne foi se croire l'inventeur. Il préjuge que des sujets d'inspiration républicaine n'ont pu qu'être manques par les auteurs français, gens de cour, gens d'intrigue ou obscurs plébéiens. C'est ainsi qu'en 1 786 il entreprit ses « deux Brulus » (7), dans une

(1) et (2). V. ÏAutobiogr., ibid., trad. Didot.

(3) Il indique {Aiitobiogr.,iTàA. Didot, IV, 1), — parmi les ressources qu'il avait, en 1773, pour devenir auteur tragique,^ «un souvenir faible et vague des différentes tragédies françaises qu'il avait vu représenter plusieurs années auparavant, et que jusqu'alors il n'avait ni lues ni méditées » ; d'autre part, il dit, à partir de l'année 1776, s'être interdit toute lecture française. Il dit pourtant {Auiob., III, 7) avoir lu (vers 1769) « quelques-unes des tragédies de 'Voltaire ".

(4) Cf. ci-dessus, p. 306-307.

(o) En 1703. V. ci-dessus, p. 336, n. 6.

(0) D'août 1767 à janvier 1768, — et un mois d'été eu 1771. Il avait déjà composé ses quatorze premières tragédies lorsqu'il y repassa pour la 3e fois ;'i la tin de 1783 [Aiitobiogr. IV, 12).

('} Il était en .\lsace durant l'hiver de 1783-86, lorsque la comtesse d',\lbaiiy lui écrivait de Paris qu'elle avait assisté avec plaisir à une

pensée de rivalité avec « ceux de Voltaire »; et, trois ans auparavant, c'était pour le sujet d'Agis, récemment porté sur la scène de la Comédie-Française par un humble débutant (1), qu'il interrompait sa résolution, prise après Saill (2), de ne plus écrire de tragédies. Si d'ailleurs tel de ces sujets, déjà traité par ceux qu'il dédaignait ainsi selon une méthode assez voisine de la sienne, ne lui permit guère comme nouveauté essentielle que l'âpre distinction de son style, il lui resta toujours l'originalité de son théâtre entier conçu selon les mêmes principes, ensemble imposant de dixneuf tragédies où les sujets de la fable et de l'ancien théâtre grec alternaient avec ceux de l'Iiistoire, biblique, gréco-romaine ou moderne : or c'est justement par sa constance dans l'application d'un semblable système que Joseph Chénier se distingua de ses prédécesseurs français. Et c'est en ce sens que l'on pourrait admettre une influence d'Alfieri sur le développement de tendances propres à Joseph Chénier, — quand bien même la manière générale du tragique ilalien n'aurait représenté, aux yeux de celui-ci, que l'équivalent d'une formule déjà réalisée dans certaines pièces de Voltaire.

représentation du Brutus de Voltaire : « Des Brutns, des Bruiiis d'un Voltaire, se dit-il : j'en ferai, des Brutits, et je les ferai tous les deux, et le temps prouvera si un tel sujet ne convient pas mieux à moi qu'à un Français, né plébéien, et qui peudant soixante-dix ans signa : Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi » {Autobioyr. V, lo).

(1) Laignelot, «fils d'un pauvre boulanger de Versailles » (dit la Correspondance de Grimm, niai 1782), — plus tard membre de la Convention. — Sa tragédie d'Agis, jouée en 1779 à Versailles devant le roi et la reine, le fut à Paris le 6 mai 1782. Elle n'eut pas de succès, mais AHieri, quoiqu'il n'en dise rien, dut en entendre parler lorsqu'il passa à Paris eu uct.-nov. 1783. — Il est question de cette tragédie dans une lettre de .loseph Chénier à André, du 13 févr. 1788.

(2) Cf. Aulobiotjv., Epoq. IV, chap. ix et xiv.

On ne peut guère relever, dans les œuvres diverses de Joseph Chénier, qu'une seule mention d'Alfieri : dans une note surlalittératureitalienne^ àla suiled'une nouvelle (I) qu'il publia en 1802, il nomma, parmi ceux qui prolongeaient dans l'époque contemporaine « l'ancienne gloire de cette littérature », Vitlorio Alfieri, comme un « auteur cité en Europe pour la force de ses idées, pour la nerveuse précisionde son style et pour la sévère simplicité de ses compositions tragiques » ; et sous ce dernier rapport il rattachait sans doute Alfieri à la filiation de Mafïei, qu'il désignait dans la même note, comme ayant été avec sa « simple et touchante iVt'rajoe », le « restaurateur de la tragédie antique en Ilalie ». La nouvelle même, plaisantant le gascon enseigné à Lunebourg par un soi-disant «maître italien », enveloppa peut-être une inlention sarcastique à l'adresse du « citoyen Petitot, qui venait alors de donner une version française des tragédies d'Alfieri » (2) ; en tout cas, les ironies de la note à son égard semblent prouver que Chénier avait pu connaître par leur texte même ces œuvres dont le « traducteur Petitot » ne lui paraissait qu'un très insuffisant interprète (3). « J'ai un peu connu cet écrivain il y a treize ou quatorze ans », ajoutait-il en affirmant la fidélité d'Alfieri aux « principes républicains » que le « traducteur Petitot (4) le félicitait d'avoir abjurés ; et l'intervalle ainsi indiqué par Chénier en 1802 nous re-

(1) Le Maître italien, en vers (t. III des Œurres) : AKieri vivait encore alors; il mourut eu octobre 1803.

(2) Nous citons la note — déjà indiquée — de Chénier.

(3) «... D'abord, le traducteur Petitot ue sait ni as.sez d'italien ni assez de français pour interpréter fidèlenieut un écrivain tel qu'Allieri .. »

(4) V. en effet le Discours prclim. de sa traduction, p. x.\i.

porte au séjour d'environ quatre années (I) qu'Alfieri fil à Paris entre 1787 et 1791. Alfieri, de son côté, ne nomme dans ses i]lé moires a.ucyin des poètes de ce temps : il ne se départit pas facilement, à l'égard des gens de lettres français, de la réserve orgueilleuse où il s'était tenu lors d'unjjrécédent passage à Paris (2) ; pourtant ses relations directes avec les Chénier ne durent pas se réduire au hasard de quelques rencontres banales : André Chénier, dont le caractère était peut-être mieux fait pour lui plaire que celui de Marie-Joseph, recevait de lui à Londres, au mois d'avril 1789, une longue épîtreen vers italiens (3), empreinte d'un ton de vive et franche cordialité. Et puisque André se trouvait en Angleterre comme secrétaire d'ambassade depuis la fin de 1787 (4), il semble que l'on doive faire remonter aux premiers mois de cette année même (5), c'est-à-dire presque au début de sort installation à Paris, les rapports d'Alfieri avec les Chénier. Alfieri achevait alors d'écrire ses dernières tragédies (6) ; il prenait ses arrangements (7) avec l'imprimeur Didot

(1) Alfieri, venu à Paris au débuldel787, en repartit dans Tété de 1787, y revint l'hiver suivant, et y séjourna jusqu'en avril 1791 ; après un voyage en Angleterre, il .se retrouvait à Paris à la fin doctobre 1791 ; il quitta définitivement Paris après le 10 août (1792). (V. ÏAutofiioyr., IV, 17-22.)

(2) En 1783. V. Autobiogr., IV, 12.

(3) André lui-mêne venait d'écrire à la comtesse Alfiuri, comme on le voit par l'Epître même d'Alfieri (datée de Paris, 29 avril 1789, — citée au t. II de l'édit. Moland des Œuvres poét. d'A. Chniier, où l'on peut lire aussi uue lettre de la comtesse Alfieri à André, du o mai 1790).

(4) V. la notice Moland sur A. Chénier (édit. citée, t. I, p. xxvii). — Audré put bien faire quelques apparitions cà Paris entre cette date et avril 1789 ; mais le ton de l'Epitre d'Alfieri semble indj(iuer une amitié qui n'aurait pas eu seulement pour se former quehiues-uns de ces courts intervalles.

(5) Puisqu'Altieri fut absent de Paris entre juin et décembre 1787. — Nous avons indiqué (V. ci-dessus, p. 15) que le salon de M"" deCbéui'er était fréquenté par des gens de lettres et par des artistes connus.

(6) Cf. ci-dessus, p. 357, u. 6, et p. 358.

(7) En mai 1787 (Cf. Aulubioyr., IV, 17).

pour une édition générale de son théâtre ; et les gens de lettres parisiens n'attendirent pas l'apparition de cette édition française pour entendre citer le « gentilliomme piémontais » et sa « manière nouvelle de comprendre l'art tragique » (1) : le continuateur de la Correspondance deGrimm, annonçant au mois de septembre 1787 son /'«Hc'^ynV/Kc f/^ Tra/an, le disait « connu par quelques tragédies où l'on avait remarqué de l'élévation, de la chaleur, mais dont le style n'avait pas pu plaire à des oreilles accoutumées au ramage harmonieuxdes vers de Métastase » (2). Ce n'était là, du reste, qu'un vague résumé des jugements avec lesquels les critiques italiens avaient accueilli, quatre ans auparavant (3), la publication des premières pièces d'Alfieri. Mais, si Joseph Chénier, — comme son frère André, à qui il arrivait de dédier aux beautés de Toscane des versdansla langue de Pétrarque (4), — avaitjoint à son éducation littéraire quelque étude de l'italien, il était dès lors en mesure de compléter par la lecture de l'œuvre (5) la connaissance personnelle qu'il dut avoir de l'auteur et de ses théories.

Ces comparaisons de dates ne donnent aucun indice certain sur l'époque exacte où dut être révélé à Joseph Cliénier le Ihéûtre d'Alfieri. Elles laissent d'ailleurs en dehors de toute influence du poète italien le premier essai de Chénier dans « l'auguste simplicité du genre

({) V. la « note de Meister » à cet endroit de la Correspondance de Grimm (sept. 1787).

(2) En 1793, la Décade philosophique (30 flor. III) expliqua de même qu'Alfieri était « moins estimé de ses concitoyens (]ue des étrangers », Ceux-ci n'étant pas choqués de l'càpreté iiue reprocliaieut à sou style les Italiens, <■ haljitués à la douceur du style de Métastase, leur poète favori, et à l'harmonie des vers métastasiens ».

(3) V. VAutobMjr., IV, 10-M (1783).

(4) V.les vers(àla louange de iMi"<=Cos\vai, — "d'Aruula figlia »), cités au t. Il (édit. Mulaud, 188i)des Œuvres joct. d'A. Cliénier.

(3) Dix tragédies avaient été publiées eu Italie de 1783 à 1785.

politique w (1) : c'est d'un drame historique de Shakspeare que procédait cette tragédie de Briilus etCassius{2), composée, entre Ilonictlc d' Aqui laine et Azémirc^ par le jeune auteur encore indécis sur sa voie. Kt rien ne prouve que la personne et le système dramatique d'Alfieri lui fussent déjà connus lorsqu'il traçait, en 1787 (3), le plan de son Charles IX. Le drame anglais de Lee, qui le guida peut-être dans son travail sur ce sujet, ne lui fournissait pourtant point la scène de son quatrième acte où le son d'une cloche d'église accompagne le geste du cardinal bénissant les épées (4) : connaissaitil dos lors, dans le théâtre d'Alfieri, cette tragédie des l'azzi (5), — sujet « national» pour l'auteur italien, comme l'était la Saint-Barthélémy pour Chénier, — oij «l'airain sacré» (6) de la cathédrale de Florence sonnant l'instant de la consécration est le signal convenu pour le double coup de poignard dont un Pazzi et l'archevêque son complice doivent frapper devant les autels Julien et Laurent de Médicis? Ce n'est pas assez d'une telle coïncidence pour affirmer que l'influence d'Alfieri ne fut pas étrangère à la composition de rou\rage qui donna sadirection décisive au talent dramatique de Chénier. L'époque où il achevait son Charles IX (7); — et c'était le moment où paraissait chez Didot l'édition nouvelle du théâtre d'Alfieri (8), — est aussi celle où purent être le moins vagues ses relations avec le poète

(1) Expressions de Chénier. Cf. ci-dessus, p. 307, n. 3.

(2) Présentée aux comédiens eu juin 178i : les premières tragédies d'Allieri (parmi lesquelles Vmjinic) avaient paru ;i Sieune en 1783.

(3) Cf. ci-dessus, p. 3:2, n. 1, et p. 360, u. o.

(4) Cf. ci-dessus, p. :2t)6 et 284.

(5) Ecrite par Alfieri en 1779 (V. VAutoliioyr.^ elle fut parmi les quatre tragédies {sur quatorze! ([u'Allieri réserva en 1783 {\.\Autobio!ir.,lY, 11) pour une publication ultérieure; cette publication u'eut pas lieu avant 1787.

(6) V. l'acte IV (se. vi) et l'acte V (se. m) des Pazzi.

(7) Présenté aux comédiens le 2 septembre 1788.

(8) En f)-8", 1788-8'J (Dictionnaire de Dantés).

italien. Alfieri se trouvait alors en communion d'enthousiasme avec Josepii Chénier comme avec André pour saluer les débuts de la Révolution : il n'eut aucune sympathie pour le parti dans lequel Marie-Joseph se trouva rangé en 1792 (I), et il prit en horreur, après le 10 août, la France même et « la soi-disant République qui s'établissait par la terreur et dans le sang » (2) ; mais, en 1789, il composait une ode italienne (3) pour célébrer la prise de la Rastille. Il put donc, lors des premières représentations de Charles IX, approuver dans cette pièce l'énergie de l'inspiration révolutionnaire en même temps qu'une application de certains des principes d'art qu'il préconisait.

Des tragédies qui suivirent Charles IX, Caïus Gracchus (4) serait celle où l'on pourrait reconnaître le plus clairement l'impression produite par une lecture d'Alfîeri. Le sujet même n'est pas sans analogie avec celui à' Agis tel que l'avaitcompris l'auteur italien (o), — le roi de Sparte et le tribun de Rome payant l'un et l'au • tre de leur vie une tentative généreuse pour la régénération de leur patrie, — et le rôle donné au peuple, avec son unité ininterrompue de personnage collectif, est entièrement conformé à la manière dont le peuple est mêlé au dialogue dans plusieurs tragédies d'xVlfieri (6) ; mais avec la Virginie de celui-ci la pièce de Chénier offre d'autres rapports plus significatifs. Il est vrai que

(1) «Pendant ce dernier séjour à Paris (1791-92), et pendant celui que j'y avais fait précédemment (1787-91), je ne voulus jamais ni fréiiueuter ni connaître seulement de vue aucun de ces innombrables faiseurs de fausse liberté ; j'éprouvais pour eux la plus invincible répugnance et le plus profond mépris. » (Aulobiogr. IV, 22.)

(2) /*((/. (trad. Didot, 1862).

(3) Pariiji sbiistiijliato (Paris débastillé). Cf. les sentiments expri mes sur la politique du jour dans son Epitic du 29 avril 1789 à A. Chénier (cf. ci-dessus, p. 360, n. 3).

(4) Qu'Alûeri put voir représentera Paris.

(.ï) Sur ce sujet d'Agis, cf. ci-dessus, p. 3S8, n, 1. (6) Virginie, Agis, les deux Br«^Ks, Mérope (acte V) : toujours comme unité indivise, ainsi que le choeur de la tragédie antique.

certaines concordances entre le rôle du consul Opimius et celui du décemvir Appius pourraient être attribuées aussi bien à des ressouvcnirs de la Virninie de La Harpe ( 1 ) ; mais une entrevue supposée par Cliénier — sans qu'il en trouvât aucune indication dans le récit de Pluiarque — entre Gracchus et le consul, correspond plus spécialement aune tentative semblable attribuée parAlfieri à son Appius auprès du père de Virginie(2) ; et le Gracchus de Chénier, dédaignant ensuite auprès de Fiilvius (3) les soupçons que le consul voulait lui inspirer sur la loyauté de son ami, reproduit encore un trait du rôle de Virginius, particulier à l'ouvrage d'Alfieri (4). Enfin la scène tumultueuse qui aboutit au suicide de Gracchus ofire avec les dénouements en action recherchés par Alfieri une conformité à laquelle s'ajoutait, dans le texte de 1793 (5), parla vengeance du peuple soulevé contre Opimius, une ressemblance plus directe avec le tableau final de la Virginie italienne.

Chénier, du reste, ne s'est point piqué d'appliquer régulièrement, dans toutes ses parties, le système du poète italien. H conservait le plus souvent, pour ses

(1) Cette pièce ne fut imprimée qu'en 1793, mais Cliénier avait pu la voir jouer en 1786.

(2) Sur ce quatrième acte de la Virijinic italienne, ou plutôt sur» les vers qui, dit-il, eu tiennent la place », v. VExinucn d'AKieri. — L'entrevue de Gracchus avec Opimius (acte III, se. ii) est aussi uuemaniére de hors-d'ueuvre dans le C. fin(ce/i«s de Chénier. La frraude scène entre Appius et Iciliusau S"^ acte de la Virijinic de La Harpe (cf. cidessus, p. 3i3, n. 6) n'offre pas un rapport aussi e.Kact avec cette scène de Caiiis Gracchus.

(3) Acte III, se. m. « Un des moments les plus beaux de toute la pièce», jugeait le rédacteur des Révolutions de Paris (11-18 févr. 1792).

(4) Acte V, se. i,où Viri;inius répudie, dans un élan deconliance, les insinuations par lesquelles le déciuavir avait voulu lui faire suspecter le désintéressement politique d'Icilius.

(o) Cf. ci-dessus, p. lld, u. 3. — Cf.àla fln de la Virginie d'Allieri a le peuple » se précipitant contre les soldats d'Appius en criant : « Appius est un tyran : qu'il meure ! »

dénouements (1), les habitudes et les traditions propres de la scène française, assez diflérentes des théories et delà pratique d'Alfieri. Ecrivant réellement pour le théâtre, il n'a point cherché à imiter dans son style l'âpre concision d'Alfieri, avec les inconvénients d'obscurité qui pouvaient en résulter. Et le désir qu'il eut de varier entre elles ses tragédies (2) le porta, autant que sa vanité propre de poète, à maintenir son indépendance. Dans son Calas et dans sonFénelon (3), la nature des sujets, le genre de pathétique et la lenteur des développements qu'il en lira, réduisirent aux rapports les plus vagues la ressemblance qu'ofiraient son Charles IX et plus encore son Caïus Gracchus avec la manière d'Alfieri.

En résumé, pour l'ensemble du théâtre de Ghénier, il est bien difficile d'affirmer autre chose que la possibilité d'une impression très générale par laquelle Alfieri aurait développé en Ghénier la conscience et l'orgueil d'un certain idéal de tragédie. Et il ne saurait guère être question d'une influence reconnue, acceptée par Ghénier lui-même. Il voulut être à côté de l'auteur italien comme un émule sans doute, non comme un élève. Il put être amené par son exemple à proclamer et à suivre avec plus d'assurance sa formule d'une pure simplicité d'action développée sans l'artifice des confidents ; il put retenir de la lecture de ses pièces quelques imitations, quelques réminiscences de détail : il ne lui rendit jamais l'hommage de s'attacher à une de ses

(1) En récit dans Charles IX, Henri VIll, Calas, et plus tard Cyrus (cf. le dénouement en action de X&Mcrope d'Alfieri). —Alfieri (cité par Pelilot, Discours prc'tim.) blâmait les « reconnaissances » comme moyens de dénouement, ce qui est le cas de Fcnelon.

(2) Cf. Gliénier cité ci-dessus, p. 2S0.

(3) Pougens, dans sa préface de 1792, indiquait que la Ueiiyicuse de Nîmes (écrite vers la lin de 1789, annoncée aux « livres nouveaux » par le Moniteur du 23 avril 1792), — dont put s'inspirer l'auteur de Ftne/oji, — avait été lue chez le comte Alfieri (V. ci-dessus, p. 100).

nombreuses tragédies, comme à un véritable modèle, pour en faire apprécier sur la scène française la structure intime et la savante composition. On conçoit qu'il n'ait pas entrepris cette tâche pour l'un ou l'autre des deux BntluSj puisque ces deux tragédies existaient déjà par Voltaire au théâtre français, ni pour le sujet de Virginie, tout récemment occupé par La Harpe (1) ; mais lorsqu'il reprit à son tour le sujet de Timoléon, ce fut sans se soucier du Timolron d'Alfieri autrement, peut-être, que pour s'en écarter. — Et nous avons à voir, maintenant, dans quelle mesure celte présomption se trouva justifiée par son ouvrage.

Le mode selon lequel s'exerce « l'énergie républicaine » (2) de Timoléon se prélait mieux, semble-t-il, aux conditions d'une action de tragédie que la simple politique d'un (^racchus luttant au forum pour les droits de la plèbe : Timoléon immolant son frère coupable dans une cité grecque de prétendre à la tyrannie, devait représenter la passion de la liberté en conflit avec les sentiments les plus légitimes de la nature, — et de cette lutte pouvait sortir, âpre et intense, l'intérêt tragique.

L'art de l'auteur dramatique était de faire sentir fortement les raisons qui la font aboutir au fratricide. —

(1) La Harpe avait aussi traité, mais i une date assez lointaine déjà (17fi4) et sans succès, le sujet de Timoléon : sa pièce (en 5 actes) fut reprise, au Tliéàtre patriotique, en frimaire de l'an III (V. le Journal des Tlicâlfcs), peuaprrs l'apparition du Timoléon deChénier. Le Journal des Théâtres y nota le " défaut » d'une intrigue d'amour : l'ambition de Tiraopliane y est en etïet subordonnée à son amour pour Eronime, fille d'icélas, roid'Argos.

(2) Expression de Chénier à propos dcC. Gracchus (voir ci-dessus, p. 99).

Peu importe que Timoléon ne frappe point son frère de sa propre main(l) : il assiste au meurtre, il en donne le signal, — équivalent du coup de poignard qu'il est lui-même dispensé de donner. Or Chénier n'a pas su combiner sa pièce de manière à préparer, à imposer un tel dénouement.

Selon le récit que fournissait Plutarque, Timophane, abusant de l'imprudente confiance de ses concitoyens séduits par sa valeur militaire, a déjà établi sur Corinthe son injuste domination, il a déjà fait périr plusieurs de ceux dont il pouvait craindre la résistance, lorsque Timoléon se résout à le sacrifier : dans la pièce de Cbénier, il n'est pas encore tyran, il aspire seulement à l'être ; il figure simplement parmi les prytanes, sans aucun privilège particulier ; il est soutenu, encouragé par une bande d'intrigants, mais il n'apparaît pas lui-même comme un conspirateur bien dangereux : esprit faible et indécis, il est loin de l'audace sans scrupules que Plutarque montrait chez ce personnage en contraste avec le caractère grave et doux de Timoléon. Or, tout en s'opposant, selon sa formule ordinaire de tragédie, à La Harpe qui, trente ans auparavant, avait orné d'une intrigue d'amour sa pièce sur le même sujet, — Chénier a imité de lui la maladroite transposition de faits historiques par laquelle se trouve grandi à côté de Timophane le prestige de Timoléon : comme La Harpe, il a fait commencer avant le meurtre de Timophane la série des triomphantes campagnes de Timoléon en Sicile (2) : aussi est-ce pendant l'éloignement de

(1) Diodore de Sicile (liv. XVI), peut-être parce que son récit plus sommaire néglige le détail de l'action, semble indiquer qu'il le tua luimême: d'après Plutarque, Timoléon douneà deux deses amis — Eschyle, beau-frère de Timophane, et ledevinOrtagoras — dont il s'est faitaccompagner, le signal do le frapper : de ces deux personnages, pour jouer à coté de Timoléon le rôle qu'indiquait ainsi Plutarque, AHieri a choisi Eschyle: Chénier a choisi (pour le nom tout au moins) Ortagoras.

(â) V. ci-dessus, p. 140, u.7.Cf. Correspondance de Grimm, aoni-sepi.

Timoléon que Tiinopliaue ourdil sus coupables intrigues, mais il redoute son frère absent et l'écho de ses lointaines victoires ; il le redoute encore plus quand il le voit reparaître à la tête de ses soldats victorieux ; et il semble que cette apparition imprévue de Timoléon — à la fin du premier acte de la pièce de Cliénier — suffise pour déconcerter l'entreprise de Timophane.

Timophane y renoncerait en effet, si le principal de ses complices ne lui faisait honte de son manque de courage (1) : Anticlés ne veut pas que le retour de Timoléon dérange, retarde même l'exécution du plan arrêté: il juge opportune pour « couronner » Timophane l'assemblée même où Timoléon doit rendre compte de. son commandement. — Anticlès ne réussit qu'à être ridicule en venant manœuvrer, avec le diadème que ses amis laissent maladroitement découvrir, parmi le peuple indiflérent ou hostile : dans cette foule qu'il prétendait trouver en partie favorable à son initiative, ses discours n'ont pour écho que des protestations indignées contre la tyrannie ; il se retire donc, remportant avec lui, sans l'avoir utilisé, l'emblème scélérat (2), et il suffit de quelques mots de Timoléon pour empêcher Timophane de le suivre.

Cette docilité de Timophane étant assez conforme à la déférence avec laquelle il a déjà écouté, dans un entretien particulier (3), les représentations de Timoléon, — on ne conçoit pas bien la grande colère dont celui-ci, au début du troisième acte, se déclare animé contre lui (4). Timoléon devrait plutôt, semble-

1764. De ce rapprochement et de celui que nous indiquons p. 370, n. 1, on pourrait conclure qu'une lecture du Timoléon de La Harpe ne fut pas étrangère à la façon dont Chénier conçut sa pièce sur ce sujet.

(1) Cf. acte II, se. ii.

(i)' " 0 crime I un diadème ! » s'écrie le chœur (II, vi).

(3) Acte II, se. VI.

(i) Dans un entretien avec sa mère (III, i).

l-il, savoir gré à son frère de s'être montré si détaché d'une conspiration dans laquelle, d'après le rappori de l'austère Ortagoras, il a dû le croire beaucoup plus engage.

Le soupçonnerait-il d'hypocrisie? Timophane, efiectivement, conserve en secret le désir et l'espoir de portera la couronne» ; il avoue à sa naère ses ambitions longtemps dissimulées ; mais, puisqu'il paraît s'en laisser détourner aussitôt par les supplications de sa mère, puisque Démariste ensuite ne parle à Timoléon que du repentir de Timophane et point du tout de ses aveux, Timoléon n'a encore aucune raison pour suspecter la sincérité de son frère. Ortagoras vient lui montrer, comme un témoignage décisif contre Timophane, une lettre du tyran Denys à celui-ci ; mais cette lettre, qui a eu le temps d'arriverde Sicile, prouve simplement que Timophane a conspiré, elle ne prouve pas qu'il persiste dans son dessein ni que Démariste ait eu tort de croire au repentir récemment manifesté.

il est vrai que, dans l'entretien qui suit entre les deux frères (1), Timophane renonce à toute feinte lorsque cette lettre lui est présentée : par un accès d'arrogante franchise, par un mouvement de révolte contre l'ascendant — trop longtemps subi — de son frère, il avoue hautement les projets criminels qu'il se flatte encore de réaliser ; et cette menace — même vaine — contre sa patrie devait peut-être, dans la pensée du poète, justifier de la part de Timoléon indigné le signal de meurtre précédemment convenu avec Ortagoras (2).

C'est justement cette résolution antérieure qui aie tort de ne pas paraître suffisamment motivée. Après le

(1) Acte III, se. 1.

(2) Timoléon vient de convenir avec Ortagoras (acte III, se. iv) qu'il lui donnera le signal de frapper Timophane, si celui-ci ne consent pas à se livrer lui-même avec ses complices à la vengeance du peuple.

— :no —

pileux échec des conspirateurs dans l'assemblée du peuple (1), rien n'est survenu, dans la pièce, qui donne l'illusion d'un péril sérieux pour hi liberté de Corinllif. Certains vers du rôle de Timoléon, il est vrai, semblent indiquer (2) une explication d'un autre genre pour l'acte auquel il aboutit : dans leur première entrevue (3), en eflet, ïimoléon répondait à son frère qui déclarait n'avoir rien fait de contraire aux lois :

« Si j'avaisla pensée « Que déjàTimophane a pu trahir l'État, « Tu verrais celte maia punir lonaltentat. .. »;

à ce moment, Timoléon ne croyait pas encore son frère positivement coupable : il lui reprochait seulement des allures équivoques, des amitiés compromettantes, des intentions suspectes tout au plus ; et c'est pourquoi il se bornait à lui adresser de fermes représentations ; plus tard, quand il a vu se manifester l'audace d'Anticlès, quand il a dû retenir son frère prêt à rejoindre le scélérat, quand on lui montre enfin la preuve des intrigues nouées avec Denys, Timophane ne lui apparaît plus que comme un traître à punir, et il le punit. — Cependant, pour déterminer Timoléon à prendre contre son frère ce rôle d'inflexible justicier (4), Chénier lui-même fait intervenir, en

(1) La Harpe supposait aussi (sans le mettre en scènu), avant son S= acte, un déhat devant rassemblée du peuple, mais tournant à lavantage df Timophaue : u Le peuple a méconnu ma voix », faitil dire par Timoléon (V, ii. Chénier a mis en scène le dibat d'assemblée publique dont La Harpe faisait simplement indiiiiier le résultat ; et il s'est montré plus maladroit que La Harpe par le tour qu'il a donné à ce débat.

(i) Gliéuier s'est borné d'ailleurs à l'indiquer : le rôle de son Timoléon dans l'ensemble est d'un dessin aussi vague et aussi incertain que celui de son Timophaue.

(3) Acte II, se. in.

(4) Pour Anliclôs il est indiqué dans la pièce même ipar Ortagoras, III, iv-vi-vii) qu'on le livrera à la justice des lois : on ne voit pas ce qui empêche d'agir de même pour Timophaue.

la faisant affirmer par son Ortagoras (I), la nécessité d'une exécution hâtive, immédiate, — autrement dit : d'un assassinat, — pour préserver Corinlhe de la tyrannie menaçante : or cette nécessité, trop facilement admise par Timoléon (2), n'apparaît à aucun moment à travers l'action de la pièce (3).

Alfieri s'était gardé de bouleverser,comme le fit Chénier. l'ordre et les circonstances des événements racontés par Plutarque. Il n'a point imaginé de faire paraître Timoléon, en face de Timophane, dans tout l'éclatdevictoires remportées en Sicile — vingt ansplus tard (4j. Fièrement posé dans l'énergie aventureuse de son caractère, le Timophane d'Alfieri ne connaît ni les scrupules, ni les irrésolutions, ni les hypocrisies que Chénier a mêlés dans le rôle assez incohérent de son conspirateur. 11 essaie encore de justifier par de spécieux prétextes d'intérêt public l'établissement de sa tyrannie, mais il n'a déjà plus besoin de dissimuler ses projets pour les faire réussir; et l'on retrouve, indiquées dans la pièce d'Alfieri à peu près comme elles le sont dans Plutarque, les voies par lesquelles il s'est acheminé vers un pouvoir oppresseur: la confiance du peuple surprise par lui, les mercenai-

(1) Acte III, se. IV.

(i) Cf. le Joia-nal des spectacles, cité ci-dessus, p. 136, n. 1.

(3, Cf. la Décade phil. du iO veudém. III : c... Si l'auteur (Chénier) prétendait nous intéresser à la liberté de Corinthe, il fallait la mettre au moins un in>tant en péril... Or elle n'y est point... »

(i) C'est l'intervalle indiqué par Plutarque : Diodore semble indiquer que^ la mission de Timoléon en Sicile suivit de près le meurtre de Timopbane.

res placés sous ses ordres (I) dans l'intérêt de la cité (2) et employés par lui à préparer son usurpation ; les attentais déjà commis contre les plus vertueux et les plus énergiques citoyens. Ce n'est point un aspirant — assez inoflensif — à la tyrannie, c'est un tyran déjà déclaré que le Timoléon d'Alfierise résout à immoler. Et Alfieri a fait en sorte que dan? sa pièce l'accomplissement de ce devoir civique parût impérieusement réservé à Timoléon.

Celui-ci a rompu, depuis quelque temps déjà, avec son frère, et il a cessé d'habiter la même demeure ; il s'est associé à un groupe de citoyens résolus comme lui à ne pas laisser asservir leur patrie ; il ne s'est, d'ailleurs, point engagé parla personnellement à une exécution implacable du tyran. Mais la conspiration est découverte, et Timophane, se sentant menacé, risque les mesures extrêmes : il ordonne le massacre de tous ceux qui complotent contre lui, il les fera surprendre par ses soldats à l'endroit oîi ils doivent se rassembler; il veut seulement excepter de cet arrêt de mort son frère Timoléon et son beau-frère Eschyle qui sont, il le sait, parmi les conjurés. Il explique la situation à sa mère (3), afin que celle-ci trouve un prétexte pour faire venir Timoléon dans sa demeure. Timoléon se rend au palais, sans savoir d'abord pour quel motif on l'y attire ; mais il comprend bientôt ce qu'on lui cachait d'abord, et il se trouve ainsi, sans l'avoir cherché (4), en présence de Timophane, au

(1) Alfieri a même entendu dans un sens plus large (V.acte I, se. ii), — ce qui ne nuisait point à sa pièce, — le commandement attribué, selon Plularque, à Timophane.

(2) En vue de la défendre contre les ennemis du dehors — selon Plutaniue,— et plutôt, dans la supposition d'Allieri (Cf. acte II, se. ii), « pour mettre un terme à des luttes Intestines ».

(3) Cf. acte IV, se. ii.

(4) Il le dit à sa mère après le meurtre qu'elle lui reproche (V, m) : « C'est vous qui m'avez réduit .i frapper en m'attirant ici... »

moment où celui-ci étale l'orgueil de sa tyrannie victorieuse par le massacre accompli des conjurés. C'est alors que Timoléon se couvre le visage de son manteau, donnant ainsi à Eschyle, qui l'accompagne, le signal de frapper.

Alfieri a donc réduit strictement Timoléon à l'alternative d'immoler son frère ou de sacrifier sa patrie. El il a osé chercher dans la générosité même de Timopliane le moyen de ménager cette situation décisive: c'est pour avoir voulu les préserver du sort commun de ses ennemis, queTimophane a, sans défiance, attiré dans son palais ceux qui doivent être ses meuririers. — Mais cette affectation de ne rien craindre de lui doit paraître injurieuse à Timoléon, comme l'offre que lui faisait d'abord Timopliane de partager son injuste pouvoir (1).. El la générosité de Timophane,en s'accompagnant de hautaines et ironiques paroles (2), ne se montre guère à Timoléon que dans ce qu'elle a pour lui de plus humiliant ; l'impression du sentiment qui l'inspire s'ePlace dans celle de l'insolence triomphante du tyran (3).

Si d'ailleurs Alfieri a voulu marquer dans le rôle même de Timopliane (4) la sincérité de l'affection fraternelle, il a su l'exprimer aussi fortement qu'il était possible dans le rôle de Timoléon. — « Timoléon est

(1) Timoléon, dans la pièce de Chénier (III, v), n'a pas grand mérite à repousser une offre semblable, puisque Timopliane ne possède pas encore ce (|u"il offre ainsi de partager.

(2) Il dit à Eschyle et à Timoléon ( V, iri) : « vous devez être les premiers à donner l'exemple de m'obéir... Pour tous, comme pour moi, vous êtes méprisables... J'ai résolu de ne pas me soucier de vous. . . »

(3) L'accent de l'orgueil disparaît, et il ne reste plus que celui de l'affection fraternelle, dans les paroles que Timopliane prononce — après avoir reçu le coup mortel — pour pardonner à Timoléon.

(4) « Timophane est tyran et frère », dit Alfiei'i dans VE.ramrn de sa pièce.

citoyen et frère », dit Allieri (\) de son héros. Il est « citoyen » en effet, autant que le Timoléon deChénier. puisqu'à sa patrie il sacrifie son frère ; mais il est « frère » davantage, puisqu'il ne se décide ni aussi vite ni aussi légèrement à cette exécution. Trop longtemps même, — et il s'en accuse (2), — il a eu le tort, peutêtre, d'être plus « frère » que « citoyen » : il s'est tu, malgré de funestes pressentiments, lejour où les hommes de Corinthe jugèrent à propos d'attribuer à son frère une sorte de dictature légale (iJ) ; plus lard, il a quitté, sans doute, la maison que Timopliane souillait d'un orgueilleux appareil, mais, espérant toujours le voir « rentrer dans le droit chemin » (4), il s'est longtemps attaché à l'excuser en public, à le défendrecontre le reproche d'aspirer à la tyrannie (o), et il se mentait à lui-même en tenant ce langage ; il a dû enfin renoncer à ses illusions, mais, en entrant alors dans la conspiration des amis de la liberté, il apensé qu'il pourrait peut-être suspendre, retarder jusqu'à l'extrême limite l'accomplissement de l'entreprise vengeresse (6). El s'il se juge obligé, à la fin, de s'en charger lui-même, c'est parce qu'il se sent coupable d'avoir trahi peutêtre sa patrie par cette trop longue indulgence pour les usurpations et les crimes de son frère (7), parce qu'en voulant donner à Timophane le temps de se repentir il lui a laissé en réalité le temps d'affermir sa tyrannie, parce qu'il peut se reprocher d'avoir, par l'insistance de ses avertissements répétés, entretenu lui-même contre ses amis la vigilance du tyran. — Il

(1) Dans son Examen de sa pièce.

(2), (3) et (4) Cf. acte II, se. ii. Cf. ci-dessus, p. 372, n. 1 et 2.

(3) Rôle conforme d'ailleurs à certaines imiications de Plutarque sur l'attiiude de Timoléon avant 1 usurpation déclarée de Timophane.

(6j Tous ces sentiments sont marqués par AlBeri dans le rôle de 8on Timoléon

(7) c. Je laissai répandre le sang innocent x, lui fait dire. Vltieri (II, ii).

regrette pourtant de n'avoir pas été, commeeux, affranchi par la mort de son funeste devoir, et même, — oublieux, semble-t-il, de sa patrie qu'il laisserait esclave, — il voudrait encore recevoir la mort de Timophane (I), pour ne pas avoir à la lui donner.

A cette sombre tristesse qui étreintle héros d'Alfieri devant la perspective du meurtre nécessaire de son frère, succède après le meurtre accompli un sentiment de douloureuse horreur: maintenant que « la patrie est sauvée » (2), il ne voit plus que l'atrocité de l'action qu'elle lui a commandée. Le Timoléon de Chénier n'a guère lutté contre l'idée du fratricide, et il reste impassible en face de son frère mourant (3) : le poète républicain de l'an H aurait sans doute cru manquer à ses principes d'enseignement civique s'il n'avait pas exempté de tout remords le meurtrier d'un tyran.

Alfieri a fait contribuer le rôle de Démariste, comme celui de Timoléon, à la progression savante qui nous entretient à travers son drame dans la crainte d'abord vague, puis de plus en plus poignante, du fratricide. — Dans ce rôle de Démariste, Chénier n'a vu qu'une occasion de représenter, comme dans la Cornélie de son Caïus Gracchus, le modèle d'une mère républicaine, la digne veuve d'un excellent « patriote », mettant l'intérêt de l'Etatet le sentiment delà liberté au-dessus de l'amour maternel. Cette Démariste selon Chénier est fière également de ses deux fils tant qu'elle croit voir eu eux des serviteurs également dévoués, également désintéressés, de la patrie ; mais elle cesse de

(1) Il y a peul-ètrequelque exagération dansl'insistance avec laquelle Alfieri la lui fait demander (V, m).

(2) Comme le lui fait dire Alfieri (V, m) lorsqu'il demande le poignard d'Eschyle pour s'en frapper.

(3) Dans Plularque, Timoléon se détourne en versant des larmes au moment où ses amis vont frapper son frère, et il porte ensuite, dans la solitude et la retraite, le deuil de sa mort.

regarder comme un (ils celui qui cesse d'avoir l'Ame citoyenne : elle déclare à Timopliane qu'elle aimerait mieux le voir mort que tyran de Corinllie ; et elle le voit mourir sans verser une larme, du moment qu'on lui assure qu'il aspirait à la tyrannie ; elle estime qu'elle doit « être satisfaite », puisque le peuple l'est (1). — Très différente est la Démariste d'AUieri, « femme et mère » (2) avant tout, — bien éloignée du type de mère Spartiate dont Timoléon, dans la pièce même d'Alfieri, oppose l'exemple à sa faiblesse (3). Elle ne s'alarme des projets ambitieux de Timopliane qu'en raison du péril qu'ils peuvent attirer sur lui. Trop complaisante aux raisons de salut public par lesquelles Timophane prétend justifier son usurpation, elle est flattée dans son orgueil maternel de le voir gouverner en maître dans Corinthe ; elle se trouverait entièrement satisfaite si Timoléon acceptait l'oflre de partager avec lui ce pouvoir souverain (4). Sa pensée unique est de chercher à rapprocher ses deux fils, à obtenir de l'un ou de l'autre quelque concession ; et tout son rôle se passe dans la continuelle angoisse de voir ses supplications échouer successivement contre l'irréductible ambition de l'un et contre l'inflexible patriotisme de l'autre, d'entendre tantôt les avertissements menaçants de Timoléon, tantôt les déclarations de plus en plus nettes des desseins de Timophane ; et, après avoir tremblé tour à tour pour Timophane et pour Timoléon, sa tendresse s'exaspère en faveur de

(1) '< Le peuple est satisfait (dit elle, III, vu) ; je suivrai son exemple».

(2) Comme Alfiori le dit d'elle dans VExamen de son Timoléon.

(3) Cf. acte IV, se. i. Ces vers du rôle de Timoléon prouvent que cetteautre façon de concevoir le rôlede Démariste n'avait pointéchappé à la pensée d'Alfieri.

(4) Cf. acte IV, se. i : o Et c'est vous que je vois sourire à ces talîleaux toujours trop criminels, qu'ils soient réels ou faux ", lui dit à ce sujet Timoléon.

celui qu'elle voit toTiber viclime du poig;nard fraternel : son indignation éclate contre le meurtrier ; et il faut les paroles de pardon prononcées par Timophane mourant, pour rappeler vers le seul fils qui lui reste son affection de mère (1), pour lui faire comprendre et plaindre aussi la sincérité du désespoir de Timoléon.

L'idéald'austérité républicaine d'aprèslequel Chénier semble avoir conçu les rôles de Timoléon et de Démariste, reste froid et morne dans sa tragédie. En vnin ses personnages semblent-ils faire vaguement échu, par moments, au superbe langage de certains héros cornéliens (2): ils n'ont point l'âme dont ceux-ci sont animés. Timoléon punit son frère de conspirer contre la patrie comme le jeune Horace punit sa sœur de la maudire, mais il n'a pas l'exaltation qui explique et excuse l'acte du Romain de Corneille. Et Démariste approuve le meurtre de Timophane comme le vieil Horace celui de Camille; mais il y a plus de tendresse dans certains accents du vieil Horace qu'il n'y en a dans tout le rôle de cette mère trop citoyenne. Chénier n'a pas su trouver le pathétique d'admiration qu'il cherchait peut-être, au lieu du pathétique sombre et touchant qui remplit la pièce d'Alfieri.

Les seules ressources de ce pathétique avaient suffi au poêle italien pour prolonger à travers cinq

(l)Cf. la fia de la pièce d'Alfieri, V, ni-

{i) Le mol d'Horace à Curiace : « Je ne vous connais plus », se retrouve dans ces deux vers adressés par son Timoléon à Timophane (111, V) :

(( Je ne vois plus en toi qu'un làclie ambitieux ;

" L'ami du despotisme est un monstre à mes yeux. »

actes une action forte et serrée, où l'intérêt se soutient et se renouvelle sans cesse: Cliénier n'a trouvé dans le même sujet la matière d'une pièce en trois actes que par l'adjonction d'éléments parasites. — 11 ne s'est pas contenté d'employer à des intermèdes lyriques un « chœur » qui représente dans sa pièce le peuple de Corintlie : il a fait dévier en un vague débat oratoire, sur la place publique (1), — devant ce «chœur » figurant la foule, — l'action dont Alfieri concentrait entre les deux frères et leur mère le rigoureux et tragique développement. Et, de même que dans son Caïus Gracchus (2) il avait montré la mère et l'épouse du tribun intervenant au forum dans une assemblée du peuple romain et interpellant au milieu de ses licteurs un consul qui consent d'ailleurs à discuter courtoisement avec les deux femmes, il a dans son Timoléon mêlé aux disputes de l'agora cette Démariste (3) dont Alfieri maintenait plus convenablement le rôle dans l'inférieur de la maison familiale. Nous avons indiqué ailleurs (4) combien nuisit à sa pièce, devant la sans-cidotteric oflicielle qui la jugea avant Thermidor, le rôle trop passif attribué dans cette scène au « peuple souverain » : même au point de vue purement dramatique, ce n'était certes pas une heureuse idée que cette réédition, dans Timoléon, de « la tribune aux harangues » qui avait été l'innovation de Caïns Gracchus.

Avec cet intermède déclamatoire du second acte, un certain luxe de spectacle déployé à travers toute la

(1) Au 2« acte de la pièce.

(2) Au 2» acte, aussi (se. m).

(3) Le Journal des Théâtres (30 fruct. Il) critiquait comaie ■• contraire aux mœurs grecques » cette intervention de Démariste, — qui d'ailleurs se réduit à peu près à la tirade sur la terreur citée ci-dessus, p. 160.

[i) Première partie, chap. v, | 2.

pièf'e avait aidé Chénier à masquer le vide de son invention dramatique. — Il lui était permis assurément de n'avoir pas pour le décor la même indiflérence qu'Alfieri ; et, puisqu'il situait sur la place publique de Corinihe la première scène d'explication entre Timoléon et Timophane (1), il ne cherchait point un effet étranger à son sujet en supposant une perspective de tombeaux en présence desquels Timoléon doit rappeler à son frère la mémoire de leur père et ses derniers préceptes de vertu civique ; mais d'autres parties de sa pièce rentraient dans le cas de ces vains « lubleaux » (2) qu'il a maintes fois condamnés lui-même comme contrairesaux vrais * principes » de l'art tragique. On voyait, au premier acte, Timoléon se présenter dans l'appareil de sa gloire militaire, avec un a chœur de guerriers » renforcé bientôt d'un chœur de citoyens (3) ; on avait, à la tin de la pièce, le spectacle de son rembarquement avec le même cortège de guerriers (4) ; car Timoléon, revenu brusquement à Corinihe sous le prétexte de laisser à d'autres le soin d'achever la défaite de Denys (5), se hâte de repartir pour la Sicile dès queson frère vient d'expirer; et puis-

(1) Le Journal des Théâtres (30 fruct. II), qui jugeait assez défavorableineiit i'eiisemble de la pièce, louait cette « belle scène du 2e acte entre les deux frères ".écrite dansuiie « manière antique et large », — tout en critiquant ailleurs comme « contraire aux usages antiques » la supposition de tombeaux sur une place publique.

1,2) Cf. VEpitre dédie. d'Azémire (V. ci-dessus, p. 2o), — VEpiIre dédie, de Brutus et Cassius (citée ci-dessus, p. 294, n. 4), — et VEssai sur les principes des arts {Œuvres posta., t. Il) :

a Auteurs qui recherchez pour séduire nos yeux « D'un stérile appareil l'éclat fastidieux... J, etc.

La scène de la bénédiction des épées dans Charles IX formait au contraire un « tableau » étroitement rattaché au progrès de l'action.

(3) L'arrivée de Timoléon triomphant, dans la pièce de La Harpe (II, m; — cf. I, i), ne donnait point lieu à de tels o tableaux ».

(4) V. ci-dessus, p. 172, l'appréciation de la Déeade à ce sujet. (3) C'est la raisou qu'il indique dans la pièce (I, vi).

que dans l'intervalle l'assemblée du peu|)le a été réunie spécialement pour entendre le compte rendu de ses campagnes, l'ensemble de la pièce ne lait guère apparaître que comme une brève diversion à ses triomphes militaires sa façon sommaire de réprimer dans sa propre patrie les ambitions « liberticides » de Timophane.

Les rédacteurs de la Décade philnsoplnque,q\i\ n'avaient pas voulu reconnaître dans le Timoléon de Chénier « un bel ouvrage » (I), purent avec raison déclarer, en expliquant les mérites du plan suivi par Alfieri, que « c'était à tort qu'on avait reproché à Chénier d'avoir imité la pièce étrangère » (2) : lorsqu'ils ajoutaient qu' « il ne paraissait même pas l'avoir connue au moment où il composait la sienne », ils se laissaient peut-être guider simplement par leur constatation de la différence extrême entre les deux pièces. La crainte de s'exposer à ce « reproche » avait-elle en effet déterminé Chénier à pratiquer à l'égard d'Alfieri le système qu'avait adopté celui-ci envers ses devanciers, évitant de lire leurs pièces sur les sujets de son choix pour ne pas risquer de se laisser influencer par elles (3) ? Chénier pouvait bien avoir lu, avant même de songer à composer le sien, le Timoléon d'Alfieri (4) ; mais en toute hypothèse, étant donnée la

(1) " Ce n'est donc pas un bel ouvrage », disait la Décade du 10 vendém. III, ajoutant que c'était cependant un ouvrage « rempli de beautés «.

(2) D«cade du 30 flor. III. — La. Décade in iO vendéni. annonçait, à la fin de son article sur Timoléon, une comparaison avec le Timoloon de La Harpe et celui d'AHîeri, « à iiui il parait idisait-elle) que Chénier a de grandes obligations». Le Journal dos Théâtres (30 fruct. III) terminait sou article sur le Timoléon de Chénier en constatant qu'Allieri « avait traité ce sujet avec une grande supériorité ».

(3) V. Aidobiogr , IV, 2. (Cf. ci-dessus, p. 336, n. 4.)

(4) Paru en 1785 (édition de Sienne) et 1789 (édition Didot). — Quelques rapprochements de détail que l'on peut noter entre les deux pièces (et ils concernent à peu près exclusivement la se. n — entre

communauté générale de principes et d'inspiration oîi se rencontraient les deux poètes, leur divergence dans le développement de cette histoire de fratricide patriotique valait la peine d'être remarquée ; car, si Cliénier n'avait traité tout autrement qu'Alfieri ce sujet qu'il reprit après lui, le Timoléon italien serait justement une des pièces d'Alfieri (1) dans lesquelles on serait tenté de reconnaître l'idéal sévère de tragédie républicaine rêvé par Marie-Joseph Chénier.

Démariste et Timophane— du 3e acte de la pièce de Chénier) tiennent beaiK oup moins de place dans le Timoléon de Chénier que n'en tiennentdans son C(((hs Grarclnis les rapprochements possibles (V. ci-dessus, p. 364) avec la Virginie d'Altieri

(1) Avec sa Vinjinie, par exemple. — V. la façon dont Alfieri lui-même parle de ces deux ouvrages dans ses Examens.

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