‹ Etude sur le théâtre de Marie Joseph ChénierChapitre 20 sur 34 · M.-.I. CHÉNIER ET LES (( MODÈLES )) DU THÉÂTRE GREC · texte numérisé non relu

M.-.I. CHÉNIER ET LES (( MODÈLES )) DU THÉÂTRE GREC

S; 1. M. J. Chéaier rapproché de ses contemporains pour sa manière d'apprécier les tragiques grecs. — § 2. L'Œdipe, mourant de M.-J. Chénier et VŒdipe chez Admite de Ducis. — § 3. Les emprunts de M.-J. Chénier, pour son Electre, à X'Oreste de Voltaire. — § 4. VŒdipe Roi de M.-J. Chénier et le Philoctèie de La Harpe. — § 5. Le style de M.-J. Chénier dans ses imitations de Snphocle.

Daunou, dans sa ISotice sur Joseph Chénier, le représente comme « ayant puisé, de bonne heure, dans les (( tragédies grecques, le système qui présida à toutes ses (( compositions dramatiques, et qui en détermina l'ex- (( Irême simplicité... »

Joseph Chénier n'avait pas eu besoin de faire des tragiques grecs une étude très approfondie, pour apprendre à les apprécier principalement sous l'aspect ainsi indiqué par Daunou (1). La préférence générale pour le théâtre grec, telle que l'avait insinuée Fé-

(1) C'est sous le même aspect, principalement, qu'AIfleri apparaissait, par son théâtre, à certains critiqiiGs français (V. la Décade phiL du 30 flor. III), comme » ayant fait une étude approfondie des (irecs ». C'est justement vers cette date (à l'âge de 48 ans, après avoir achevé tout son théâtre original) qu'Alfieri allait se mettre à étudier le grec et à traduire en vers quelques tragéilies grecques (les Perses, Philoctèie. Alcesie); dans sa jeunes>e (1776, V. l'A «/oZ/ioi/., IV, 2) il avait voulu lire les tragiques grecs dans les traJuclions latines, " plus exactes et moins ennuyeuses que les traductions italiennes ».

nelon (1) en opposanl la « simplicilé » des « anciens » aux <( doubles intrigues )) et au style souvent trop orné de la tragédie française, n'avait guère alors de partisans que parmi les « érudils » (2) ; mais la simplicité de l'action, envisagée pour elle-même, ne manquait pas de preneurs — moins convaincus peut-être et en loutcas moins désintéressés — parmi les auteurs dramatiques de la seconde moitié du dix-huitième siècle, depuis que leur maître, Voltaire, assez irrévérencieux à l'égard de Sophocle dans ses Lettres sur Œdipe (3), avait prétendu revenir avec son Oreste à la pure tradition du (( goût antique (4) ». L'exemple des Grecs était même invoqué dans des sens très difïérents par certains des prédécesseurs de Joseph Chénier. Au moment où le public venait de goûter dans Vlphigénie de Guimond de la Touche et dcins l'Ilyperinnestre de Lemierre celle « simplicité d'action » renouvelée du théâtre grec, De Belloy voulait que l'on reconnût o le genre des Grecs » dans une» tragédie de situations et d'événements » telle que sa Zelmire (o) ; il affirmait que le cinquième acte de Gaston et Bayard a était entièrement dans le goût des Grecs (6) »; il désignait diverses parties de la même pièce comme « des moments de terreur tels que les Athéniens les désiraient» (7) sur leur scène; et il démontrait encore qu'en « tempérantl'horreur par l'attendrissement » au cinquième acte de Gabrielle de Veryy,

(i) V. sa Lettre à V Académie, chap. sur la Tragédie.

[i) Cf. La Harpe, L(/C("V'. liv. I, cliap. v : « On trouve encore bien des personnes instruites, surtout parmi les érudits, qui croient le théâtre grec fort supérieur au notre.. »

(3 Sur ces Lettres, supprimées plus tard par lui des éditions de ses œuvres, cf. La Harpe, Li/cée, art. sur Sophocle.

(4) V. l'Epitre dédie. d'Oreste. — Cf. ci-dessus, p. 238.

(5) V. la Préface de Zelmire (éditions de 1762, 1770 et 1779). - Cf. ci-dessus p. 253.

(6) V. le détail de ses raisons dans sa préface.

(7) E.\ pressions de sa préface.

il avait su corriger par a l'imitation du llicàtre d'Athènes » les excès ordinaires « du genre anglais » (I). — Chénier débutanlse prévalut de l'autorité desGrecs selon l'interprétation qui, de l'auleur d'Oreste, s'était transmise, pour une application plus exacte, à La Harpe traducteur du Pliiloctètc (2) : c'est par « l'extrême simplicité » d'une action tournée vers la peinture des passions et non vers la recherche des coups de théâtre, qu'il prétendait,dans son j4ze'?H(Vp(3).s'êlrecouroruié à l'exemple «deSoplioc.e et d'Euripide )) en même temps qu'à la pure doctrine d'Aristole (4). Et lorsqu'on devenant « l'auteur de Charles IX )>, il put se flatter de compléter ce rapprochement avec la scène grecque par les «mœurs sévères » dont s'écartait son Azcmirc, c'était

(I) V. la préface de Gabrielle de Vergy.

(t) Cf. ci-dessus, p. 258. — La Harpe lui-même n'a poiul opposé sa manière d'imiter Sophocle à l'imitalion moins exacte de Voltaire dans Ovesle : il avait clioisi le sujet de PInloctète comme le seul susceptible « d'être transporté sans altération « sur la scène française cf. ci-dessous, p. 452), mais il mettait VUreslc de Voltaire fort au-dessus de YEleclre de Sûpliocle(V. son Lycée) ; il estimait que Voltaire « avait rassemblé dans sou Orcslv toutes les beautés qui appartenaient au sujet et toutes celles qu'y pouvait joiudre un talent tel que le sien » ; il reconnaissait dans l'une coininedausTautre pièce t cette simplicité d'action si rare et si admirable... ",et, s'il notait dans celle de Sophocle une « beauté » que Voltaire ne s'était point appropriée (V. ci-dessous, p. 564, n. 2), c'était pour regretter qu'elle n'eût pas trouvé place dans la pièce française où <• la naïveté des mœurs grecques » avait été d'ailleurs si bien saisie.

(3) V. VEpiire dcdic. au chevalier de Pange : « Vous y trouverez des passions, et non des coups de théâtre; vous y trouverez sinon les mœurs sévères de lascèue grecque, du moins sonextrémesimplicité... » Nous avons cité {p 26) un passage de Geoffroy reconnaissant en effet dans cette tragédie d'Azémire « le goût antique ».

(4) Pour se féliciterd'avoir, dans la même tragédie d'Azémire, négligé les vains effets de spectacle qui avaient fait applaudir certaines pièces de l'époque {Gaston et Bayard, la Veuve du Malabar, etc., indiqués par lui plus tard à ce point de vue dans son Essai sur les principes des arts, cf. ci-dessus, p. 379, n 2), il rappelaitaussi, dans son Epitre dédie, ce « principe" d'Aristote, « souvent développé par Voltaire », que « la terreur et la pitié devaient être excitées par le fond même du drame, non par le spectacle ». — On trouve au t. II des UEuires poslli. une traduction de la Poétique d'Aristote par M.-J . Chénier.

encore aux modèles grecs et à une citation d'Arislole (1) qu'il rattachait sa conception d'une tragédie ennoblie par un but d'instruction morale et civique : la tragédie ainsi comprise redevenait, selon lui, << ce qu'elle avait été autrefois dans Athènes » ; les chefsd'œuvre représentés devant les Athéniens étaient toujours, disait-il, des « pièces nationales », comme Charles IX devait en être une pour les Français de i 789. Et il s'autorisait d'avance de l'exemple des Grecs pour insérer dans ses pièces, « en faisant parler les fameux personnages des temps passés », des « détails relatifs aux temps présents » : — « V Œdipe à Colone est plein d'allusions à la guerre du Péloponèse » (2), écrivait-il dans son Discours sur Charles IX, au moment d'introduire dans sa pièce même les allusions les plus précises aux événements contemporains (3).

11 ne faut pas s'exagérer la signification de ces érudites références : De Belloy aussi, dans la préface de son Siège de Calais, savait citer à propos de sa « tragédie nationale » Eschyle, Sophocle, Euripide (4), célébrant « la gloire d'Athènes «"dans les l'erscs, dans Œdipe d Colorie, dans les Suppliantes-, ei le Discours sur Charles IX apparaît assez d'accord avec certaines leçons du Lycée dans lesraisonnementspar lesquels il démontrait qu'il fallait encore apprendre des Grecs l'art de « peindre les passions ». — « ... Lecœurhumain ne saurait changer, « expliquait-il (5) ; or, s'il faut peindre la nature, où

11) » La tragédie est plusphilosopliiqueet plus instructive que l'histoire même. » {Discours sur Charles IX.)

(2) Cf. La Harpe {Lijcée) au sujet de cette pièce.

(3) Cf. ci-dessus, p. 32.

(4) En même temps que l'exemple des tragédies anglaises, qui avait inspiré l'initiative de Voltaire en ce sens. Cf. ci-dessus, p. 256, n. 1.

(o) Discours sur ClinrlcsIX. — Cf. La Harpe, Li/cce, t. L fin du cliap v : «... Quoique nous sachions construire un drame beaucoup mieux qu'ils (les Grecs) ne faisaientj... etc., gardons-nous de croire qu'ils ne puissent plus rien nous enseigner. Hs ont saisi la nature dans ses premiers

« la trouver autour de nous? Elle est si fardée, si voilée, a si ciiargée de vêtements étrangers qu'elle n'est plus « reconnaissable. Jetons au loin ces prétendus ornece menis qui la déguisent : nous retrouverons la pureté « des formes antiques. Les Grecs l'ont représentée nue « dans leurs poèmes comme dans leurs statues. Les « mœurs, les institutions, les lois, les usages, tout les 0 conduisait à la vérité : tout nous pousse en senscona traire. Ils ne connaissaient ni les préjugés gothiques, « ni l'hydre des conventions qui nousassiège. Suivons « le conseil d'Horace : lisons-les jour et nuit... »

Chénier, pour sa part, les avait lus : une des premières tragédies qu'il ait présentées à la Comédie- Française était, sous le titre d'Œdipe mourant, une imitation de l'Œdipe à Colone. Mais, dans le temps où il achevait son Charles IX, il n'entendait s'inspirer de leur exemple qu'en inventant à son tour, en écrivant pour son siècle comme ils avaient écrit pour le leur : « 11 ne s'agit plus de les traduire, déclarait-il (1);

traits : étudions chez eux cette vérité précieuse, le fondement de tous les arts d'imitation, et que nos progrès même tendent à nous faire perdre de vue. La simplicité des anciens peut instruire notre luxe, car ce mot convient à nos tragédies, quehiuefois un peu trop ornées. Notre iirgueillouse délicatesse, à force de vouloir tout ennolilir, peut nous faire méconnaître le charme de la nature primitive... etc.. Il ne faut |ias sans doute les imiter en tout (les Grecs) ; mais, dès qu il s'agit de l'expressicjn des sentiments naturels,, rien n'est plus pur que le modèle qu'ils nous olfrent dans leurs bons ouvrages... » Cf. au début du même chap. : «.. Nos grands tragiques n'out pu surpasser les Grecs pour la vérité, et, dans cette partie, les Grecs ne sauraient être trop étudiés ni trop admirés... » (Lescuurs deLa Harpe au Lycoe remontaient à 1786.) — On peut rapprocher encore do ces passagesde LaHaipe et de Chénier quelques lignes de Voltaire [Dissertai iu7i sur Ureste) : "... La différence des temps et des lieux ne fait que de très légers changements (cette idée même se retrouve au début du paragraphe que nous citous du Discours sur Charles IX] : car le vrai et le beau sont de tous les temps et de toutes les nations. La vérité est une, et les anciens l'ont saisie, parce qu'ils ne recherchaient que la nature, dont la IragéJie est une imitation. . . »

(1) Discoin-i sur Cliaiics IX (suite du passage cité plus haut).

remplissons-nous de leur esprit et créons comme eux ». De telles paroles exprimaient l'idée même qu'André Chénier, presque à la même date (t), développait, en vers pleins de verve et d'éclat, dans son poème de /7nuenZJo«,séduisante préface de ce qui devait être l'Hermès. Joseph Chénier, sans doute, était moins sincère que son frère en se mettant ainsi, comme ï élève inventeur y> (2), à la suite des anciens : la tragédie était peut-être le genre où un auteur français, « travaillant » (3) pour le théâtre, devait le moins se juger lié parcelle façon de leur rendre hommage; et bien que la simplicité de l'action, érigée en principe, permit à Chénier de traiter avec quelque dédain l'adresse d'agencer une intrigue, les habitudes et la constitution propre de la tragédie française lui imposaient sans doute, comme à la généralité de ses confrères, l'opinion que les modernes étaient très supérieurs dans l'art de « construire un drame » (4). Si pourtant il lui arriva, dans certaines conversations avec Lemercier, de traiter de « préjugés » les préférences que pouvait exprimer celui-ci pour « la manière simple et forte » (5)

(1) Le poème de l'Invention àevail être vers 1787 à peu près dans l'état où nous l'avons (V. la notice Moland de l'édition Garnier des Œuvres poét. d'A. Chénier, 2-8o, 1884). Cf. notamment les passages :

«... Les coutumes d'alors, les sciences, les mœurs

Respirent dans les vers des antiques auteurs...

Tout a changé pour nous, mœurs, sciences, coutumes :

Pouri:juoi donc nous faut-il... etc.

... Oh ! qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs

De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs !

Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple,

Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple,

Faire en s'éloignant d'eux avec un soin jaloux

Ce qu'eux-même ils feraient s'ils vivaient parmi nous.

'2) Expression appliquée par A. Chénier {l'Invention), par rapport aux Grecs, aux tragiques du xviie siècle :

« De leur auguste exemple élèves inventeurs ».

(3) C'est le mot répété par A. Chénier pour s'exhorter lui-même, dans son poème de l'Invention.

(4) V. La Harpe cité ci dessus, p. 433, n. S.

(5) < Enclin à suivre la méthode vive et rapide de "Voltairo fdit

des tragiques d'Athènes, ce fut peut-être en un tempsoù Lemen-ier se croyait engagé par la brillante réussite de son Agameinnon (1) à afficher, un peu indiscrètement (2), de telles préférences.

Chénierfutramené vers Sophocleparles circonstances qui fermèrent la tribune à son éloquence et la scène à son Philippe II (3). A son Œdipe mourant, qu'il revit peut-être alors (4), il ajouta, sous le Consulat, une imitation de ['Œdipe Roi ; il commença encore, d'après Sophocle, une Electre, qui resta interrompue. « Il se pro- « posait, écrit Daunou, de reproduire ainsi tout ce qui '< nous reste de ce tragique grec, qu'il préférait à tous « les autres poètes dramatiques de l'antiquité (5) ; l'un

Leraercier, art. sur Chénier, lin-ue encyclopédigiie, 1819), son esprit ne s'accûiiluma que très tard à la manière simple et forte des poètes de l'antiquité. .. Mes préférences pour leur système lui semblaient autant de préjugés sur l'ancienne littérature... etc. » Lemercier rapporte à l'époque antérieure à la traduction de lOEdipe Roi les « dé- Ijats » qu'il se souvenait d avoir eus à ce sujet avec Chénier ; mais il a pu fausser par ses expressions le sens d'un désaccord déjà exagéré par la discussion : Cliénier ne pouvait guère blâmer en elle-même une « manière simple et forte », qu'il prétendait être la sienne ; et l'aule.ir d'Ayamemnon, de son coté, s'était conformé, dans la pratiijue, à l'opinion de la supériorité des tragiques français dans l'art de n construire undrame ». M. Patin, en appréciant dans iesEtudes sur les tragiques grecs ces imitations de Sophocle par.M.-J. Chénier, a peut-être pris trop à la lettre cette « curieuse confidence de Lemercier ».

(1) Au Théâtre de la République, floréal an V, — « la plus belle (tragédie) qu'on ait donnée depuis trente ans », écrivaient Etienne et Martainville en 1802, dans leur Histoire du Théâtre-Français.

(2) Il y a plusde Sénèque et d'Allieri qued EschyledausrA^awcwwon de Lemercier.

(3) « Quand il devient difficile d'oser penser par soi-même, on peut encore traduire », écrivit-il en 1803 dans la préface de sa traduction en vers d'une élégie de Gray {leCimetière de campagne,\. 111 de» Œuvres.) — C'est à la période qui suivit, que se rapportent sans doute les imitations du Natlian de Lessing et de VEcole de la médisance de Sheridan. (V. ci-dessus, p. 228, et 427, n. a.)

(4) C'est pourquoi, peut-être, Arnault (dans sa Notice) rapporte à l'époque du Consulat son Œdipe à Colone aussi bien que <.onŒdipe Roi.

(o) Cette préférence était déjà celle de Voltaire (V. la Dissertation sur VElectrei et surtout de La Harpe (V. le Lycée). Peut-être faut-il compléter par cette indication de Daunou celles de Lemercisr (imi-

« de ses plus ardents désirs était de voir un jour les « talents de nos plus grands acteurs et de nos plus « habiles musiciens concourir à représenter les poèmes « de Sophocle sur le plus vaste de nos théâtres : selon « lui, ces spectacles pouvaient seuls nous donner quel- « que idée de ceux de la Grèce, nous en dévoiler tout « lecharme, nous en faire sentir tout le prix. »

Si Chénier, selon ce témoignage de Daunou, désira pour ses imitations de Sophocle la scène de l'Opéra avec les acteurs du Théâtre-Français (1), ce dut être spécialement en raison des chœurs, qu'il conservait. La IJarpe les avait éliminés de sa « traduction » de Philoct'etc : « tout le monde sait, — répondait-il aux reproches d'un « amateur des anciens» (2), — «qu'une « pièce avec des chœurs ne serait pas jouée, et que si « les comédiens voulaient exécuter ces chœurs, le public « se moquerait d'eux » (3) ; et, remontant à l'unique essai du chœur fait au dix-huitième siècle dans un sujet du théâtre grec, il rappelait les rires accueillant à la première représentation quatre vers que Voltaire faisait prononcer par le chœur de son Œdipe (4). Cette raison n'avait pas empêché Joseph Chénier d'intro-

tateiir d'Eschyle dans son Agameimwii) sur son désaccord avec Chénier au sujet des « poêles de l'auliquité ». (V. ci-dessus, p. 435, u. S.)

(1) Il kl désira en vain. V. ci dessus, p. 212 et 228.

(2) V. la préface de son Philoctète.

(3) Il semble d'ailleurs, dans la suite de sa discussion, n'envisager que l'hypothèse de chœurs déclamés (celle de chœurs chantés étant écartée « priori), et ces chœurs parlés ne produiraient, dit-il, qu'une " confusion de sons n et une «cacophonie ridicules». Cf. ci-dessus p. 171.

(4) " ... Il avait (écrit La Harpe), par complaisance pour le savant Dacier, laissé subsister un cho3ur qx\'\ ne récitait que quatre vers (Omort, nous implorons ton funeste secours...) : il fallut retrancher au théâtre ces vers, que l'on a conservés dans toutes les éditions. » L'examen des éditions fait apercevoir l'inexactitude contenue dans ces phrases de La Harpe. Les rires du pnl)lic u'auraient-iU pas accueilli plutôt lesquatre vers que le chœur récite dans la se. i de l'acte II (édilion de Kehl) et qui ne firfurent pas (non plus que quatre vers de Jocaste qui leur répondent) dans la 2'= édition A'Œilipe (1719) î

duire dans l'action républiciiiiie de son Timoléon des chœurs semblables à ceux qu'il faisait entendre dans ses <( hymnes » de circonstance au [)ublic des fêtes révolutionnaires (I) : mais la critique, celle même de la Décade que dirigeaient ses amis, n'avait guère eu que des ironies pour son innovation (2). Chénier pensa sans doute que les chœurs de l'Opéra lui garantiraient mieux l'ellel qu'il voulait produire par le maintien des chœurs dans ses adaptations de Sophocle (3) : cette idée lui fut peut-être suggérée indirectement par ceux même qui avaient dédaigneusement parlé de a chœurs d'opéra » (4) à propos des strophes chantées dans son Timoléon.

Voltaire n'avait nullement eu le souci de l'élément lyrique propre au théâtre grec en conservant le chœur dans son Œdipe. Il lui avait paru que ce personnage collectif n'était point déplacé dans un sujet où les Thébains, qu'il représente, sont les premiers intéressés (5) ; mais il s'était borné à le faire « paraître à son rang comme les autres acteurs » (6), et à le faire intervenir dans le dialogue, toujours par la voix

(1) L'Hymne à la Victoire, chanté le 20 prairial an II, — le Chant du départies messidor), —[eChant des Victoires l'as thermidor),— pour ne parler que de ceux qui précédèrent les représentations de Timoléon.

(2) et (4) V. ci-dessus, p. 171.

(3) Voltaire indiquait les chœurs comme une des raisonsde la ressemblance qu'il marquait entre l'opéra italien et le théâtre d'Athènes. {C(. cidessus, p. 384, n. 1.) Plusieurs des sujets de Sophocle avaient été récemment arrangés en « tragédies lyriques " ; ainsi Œilipe â Cotone, poème de Guillard, musique de Sacchini, donné à l'Opéra eu 1787 (V. ce qu'en dit Chénier dans .son article de 1797 sur ÏŒÎdipe à Culone de Ducis, t. IV des OEuvres) ; le même Guillard lira d'Electre un poème d'opéra ; une tragédie lyrique à'Antigone fut donnée à l'Opéra, sans succès, en

(5) Une telle condition était nécessaire, selon lui, pour justifier le maintien du chœur ; aussi n'y avait-il que « très peu de sujets où cette nouveauté lui parût pouvoir être reçue ». V. sa 6^ lettre sur Œdipe, 1719, où il cite et commente le cas d'Estlier et i'Atltalic.

(6) V. sa 6« lettre sur Œdipe.

d'un seul individu (1), sans interrompre la continuité de l'alexandrin (2). — Chénier garde le chœurdans ses imitations de Sophocle, sans s'occuper des raisons particulières qui pouvaient en justifier le maintien dans tel ou tel sujet : il fait aux vraisemblances, ou aux convenances de la tragédie française, la concession de Técarler de la scène quand il juge sa présence gênante ou déplacée (3) ; mais il lui attribue régulièrement , aux intervalles des acies (4), des chants lyriques qui suivent en général, strophe par strophe (5), les chœurs correspondants de la pièce grecque. Et la place laite ainsi au chœur eût été sans doute, pour l'époque où Chénier les destinait à la scène, la nouveauté la plus apparente de ses reproductions du théâtre ancien : elle n'était pas sans rapport avec la témérité de jeune auteur qui lui avait fait choisir d'abord, pour en risquer une version — en grande partie exacte — sur le théâtre, une œuvre aussi pure-

(1) D'après les éditions du moias, où on lit toujours i premier » ou « S"! personnage du chœur ».

(2) Et le total dus alexandrins ainsi prononcés par le chœur (acte I, se. II ; II, 1 ; III, x ; V, v) dépasse à peine une vingtaine pour toute la pièce. ^ Le chœur ainsi compris n'a du chœur grec que le nom; et Voltaire eût pu appeler aussi «chœur des Romains » (comme il les intitule eu effet en traduisant dans son Discours sur la tragédie, 1730, le morceau correspondant de Shakspeare) « les Romains » qu'il met en scène dans sa Mort de César.

(3) Cf. Voltaire (Lettre sur Œdipe) et La Harpe (Préf. de Phitoctète) critiiiuaut au point de vue de la vraisemblance, la présence continue du chœur dans les pièces grecques. Chénier, par exemple, écarte le chœur de la scène au 4" acte de son Œdipe mourant, pour l'entrevue d'CEdipe avec Polynice. En revanche, il l'introduit dés la seconde (dam OEdipe mourant et Electre) ou même (dansi 0£i/)7'e Roi] dès la lie scène de la pièce.

(4) Chénier trouvait cette coupe en actes appliquée aux pièces grecques par leurs traducteurs mêmes (V. les traductions et les analyses du P. Brumoy, 3 in-4°, Paris, 1730). « Chez les anciens, le chœur remplissait l'intervalle des actes », dit Voltaire dans sa 6*^ lettre sur Œdipe.

(5) Surtout dans son Œdipe Roi.

mont grecque, et aussi distante des formes propres à la tragédie française, que l'Œdipe à Colone deSopiiocie.

Lorsque le « chevalier de Chénier -> présenta aux Comédiens-Français celte imitation d'Œdipc à Colone (\), il y avait à peine six ans que Ducis avait fait jouer avec succès une tragédie pour laquelle il s'était inspiré de la même œuvre grecque. Mais l'auteur d'Œdipe chez Adinète avait défiguré la pièce de Sophocle en la combinant avec une tragédie d'Euripide : transportant à Phères en Thessalie les Euménides de Colone, il avait fait de la mort miraculeuse d'OEdipe le dénouement de l'intrigue d'Âlceslc : dans la pièce ainsi composée, OEdipe apparaissait pour se substituer comme victime au roi Admète, qu'a désigné la colère des Euménides et que son épouse Alceste, déjà, voulait remplacer. .A. cette combinaison que blâmèrent divers critiques du temps (2), Joseph Chénier voulut, pour un de ses premiers essais, opposer une imitation de l'Œdipe à Colone selon la bonne méthode qu'avaient appliquée Guimond de la Touche à Viphigénie en Tauride et La Harpe tout récemment (3) au Philoctète : il se piqua de « rassembler

(Il Reçue en première lecture le 23 janvier 1783 [l'Œdipe de Ducis avait été joiiéendécemljre 1778). — Rien ne garantit que la pièce filtdès lors pourvue de ses « choeurs » : elle eût cependant été un peu maigre sans eux ; d'autre part, l'essai des chœurs, traduits avec plus de brièveté, semble fait avec plus de timidité que dans l'Œdipe Roi (composé sous le Consulat".

(2) Grimm (déc. 1778) qui la juge <■ monstrueuse » ; La Harpe, l.iicée, art. sur Sophocle ; Mercier écrivit dans son Tableau de Paris (1782, art. d.es trayédies modernes) : « On rit quand on voit un auteur tragique prendre sans façon deux ou trois pièces grecques pour en composer une à sa fantaisie... »

(3) Plus sévèrement d'ailleurs que Guimond ; mais il cite lui-même,

dans son Œdipe mourant toutes les beautés du modèle grec, sans le déshonorer par une intrigue oiseuse ou mesquine » (1).

L'ouvrage de Chénier était encore inédit lorsque Ducis refondit le sien pour le remettre au théâtre en 1797 : mais Ducis, en réduisant sa pièce en trois actes, n'etFaçapas toute trace de l'amalgamedont ilvoulut dégager le sujet A' Œdipe à Colone (2). La scène fut replacée dans l'Attique (3), au près de Thésée; mais Thésée reste menacé de mort par les Euménides, comme l'était Admète, et pour les mêmes raisons (4) : OEdipe meurt pour Thésée au lieu de mourir pour Admète ; le rôle d'Alceste a seul disparu . avec les scènes auxquelles il donnait lieu ; et les sentiments d'Admète pour cette épouse dévouée se retrouvent néanmoins en Thésée pour une Antiope qui ne paraît point en scène, mais dont Thésée se montre très tendrement occupé (5). Chénier, dans un article qu'il écrivit sur cet Œdipe nouvellemenl représenté (6), put avec raison remarquer que le défaut essentiel delà première composition y était atténué, mais non entièrement eflacé.

Il retrouva d'ailleurs sans changements, en 1797, tout ce qui dans l'Œdipe chez Admète touchait au

à ce point de vue, ïlphigénie de Guimond à côté de son Philoctète dans une lettre de sa Corresp. litt., à propos de la préface d'Azémire- (Cf. ci-dessus, p. 294, n. 3 j

(1) Ce sont les termes d'une note de lui, recueillie parmi ses manuscrits et reproduite par Daunou (Notice).

(-2) Ce fut le nouveau titre de sa pièce, jouée au Théâtre de la République le 17 prairial au V.

(H) A Athènes au !«■■ acte ; à Colone, pour les deux autres.

(1) V. acte I, se. m, et III, ii. — Ducis avait supposé que les dieux punissaient en Admète les fautes de son père, coupable d'avoir trop aimé la guerre.

(5) Cf. acte I, se. i, et III, m

(6) V. au t. lY de sei (Encres. (« L'auteur dont l'amitié m'honore ayant bien voulu, dit-il, me confier son ouvrage manuscrit .. u) — Cf. ce (|u'il en dit dans son Tableau de lill. (1809) ; « ... la double action a disparu : peut-être l'unité n'est-elle pas encore assez complète... »

rôle fl'OEflipe. Or ce n'était pas seulement par l'alliage d'une action étrangère que Ducis avait altéré l'Œdipe à Colonc de Sophocle : il avait plus ou moins déformé ce qu'il en avait retenu pour son propre ouvrage. Les pures et sobres images du poète grec avaient sans doute paru trop faibles au génie violent de Ducis. Il a vulgarisé les Euménides de Sophocle, — les graves et immatérielles déesses suffisamment armées par leur redoutable renom, — en leur attribuant, avec ses figures sans cesse répétées de '< torches » et de « serpents » (1), l'appareil qui résultait pour lui de leur identité avec les « Furies » (2). Pour situer leur temple en un cadre digne d'elles, il a transformé en un affreux v désert » de « rocs » arides et de « cyprès » allégoriques le gracieux et riant paysage chanté par le chœur de Sophocle ; et il n'a point voulu renoncer à ce site de convention lorsque de Phères en Thessalie il a ramené la scène à Colone. Aussi n'est-ce point une impression de religieuse sérénité qu'OEdipe ressent, comme dans la pièce de Sophocle , en apprenant qu'il est parvenu dans un endroit consacré aux Euménides : Ducis a jugé plus tragique de lui faire éprouver, dès qu'il entend prononcer leur nom, un accès de trouble et d'effroi, une sombre agitation subitement évocatrice de ses crimes involontaires, — enfin tout le classique égarement des coupables tourmentés par les Furies vengeresses. Un o grand-prêtre des Euménides »,

(1) Ducis en cela pouvait avoir raison de se placer au point de vue de l'impression à produire sur son public: nous n'apprécions ici sa pièce que pour son rapport avec celle de Cliénier, dans la fa(;ùn de reproduire, selon l'expression de celui-ci, « la pureté des formes antiques. »

(2) Ducis, d'ailleurs, les appelle indifféremment Euménides ouFuries:

«. Tu vois près de ces lieux le temple des Furies r,

fait-il dire par Thésée à Arcas (l, i) — M.-J. Cliénier a évité cette confusion.

apparaissant pour répondre aux invocations d'OEdipe, est chargé de lui annoncer en termes positifs sa réconciliation avec les dieux : et ce banal intermédiaire efface l'impression — si continue à travers la pièce de Sophocle — d'une communication mystérieuse entre OEdipe et la divinité. Entin le spectacle direct de la mort d'OEdipe frappé de la foudre sur l'autel des Euménides est d'un effet plus théâtral, mais aussi plus grossier, que le poétique récit de Sophocle entourant de mystère la disparition d'OEdipe.

Chénier était loin de condamner, dans sa critique de 1797, toutes les altérations infligées par Ducis au chef-d'œuvre de Sophocle. S'il n'aime pas ce grandprêtre des Euménides, « personnage des plus oiseux, dit-il, et qu'il aurait fallu laisser à l'Opéra », il semble goûter beaucoup, dans la scène « sublime » entre Œdipe et Antigone, le « sombre délire » d'OEdipe. Et s'il n'avait point adopté pour son Œdipe mourant tous les « embellissements t dont il fît honneur à Ducis dans le dessin de ces deux personnages (i), il y avait introduit du moins ceux que la situation de Polynicelui semblait avoir dus à l'invention de l'auteur français : après avoir, jusqu'au milieu de son quatrième acte 2),

(1) V. son article de 1797 sur la pièce de Ducis : «... parmi les caractères, celui de Thésée seul est affaibli chez Ducis... La situation de Polyniee est plus approfondie et coutrihue davantage à l'intérêt général de l'ouvrage. Pour les caractères d'OEdipe et d'Aniigoue, je u'iiésiterai point à le dire : M. Ducis les a trouvés beaux dans Sophocle, et les a beaucoup embellis... » Cf. \eTableaiide litt., où Ducis est loué «d'avoir, aux beautés qu'il emprunte (à Sliakspeare ou à Sophocle), ajouté des beautés égales ».

(2) La suppression du rôle d'un habitant de Colone (cjui dans la pièce de Sophocle ne parait (]u"un moment, avant le chceur, pour donner à OEdipe les premiers renseignements sur Colone), celle aussi du personnage d'Ismène, ont entraîné pour son expositiim quelques remaniements. On le voit aussi resserrer gà et là quehjue lenteur du dialogue, éliminer la minutie de cerlainsdétails(ceux, par exemple, qui concernent le sacrifice que le chœur engage OEdipe à offrir aux Euménides), — introduire en revanche quelque tirade pompeuse ; mais

suivi d'assez près sinon toujours le texte, du moins l'ordre et le développement des scènes de Sophocle, il avait emprunté à Ducis l'idée du « pardon sublime 1(1) accordé par OEdipe à son fils Polynice.

Il était trop contraire, en effet, à la convention de « sensibilité » régnante au dix-huitième siècle de maintenir en face de Polynice suppliant la sombre inflexibilité de rOEdipe grec : Polynice, par la sincérité de ses remords (2), devait s'acquérir des droits (3) au pardon, et « la nature » (4), d'autre part, devait reprendre ses droits dansle cœur du père. Du reste, les imprécations prononcées d'abord par OEdipe ne pouvaient guère avoir aux yeux d'un public français le caractère religieux qui les rend définitives et irrévocables dans la tragédie grecque (5). Tous les acteurs en scène, dans la pièce de Sophocle, contribuent à cette grave impression des paroles fatales, — le chœur qui conseille à Polynice de ne pas prolonger un

le fond et la suite des idées se retrouvent en général tels (jue dans la pièce grecque.

(1) C'est son expression dans son article sur la pièce de Ducis. Il a même Imité d'assez près certains des vers de Ducis dans l'expression de ce pardon.

(2) Ducis a, en effet, insisté plus que Sophocle sur ces remords : if les fait exprimer par Polynice lui-même en une longue tirade, — (lue Gliénier a n'sumée en deux vers :

Au nom de ce remords, compagnon du coupable,

De ce tourment affreux plus grand que vos malheurs...

(3) Ducis lui fait dire :

Mais il me reste un droit que je porte en tous lieux, Qu'on ne peut me ravir, que j'ai reçu des cieux : C'est ce remords sacré qui par moi vous implore...

(4) C'est l'expression abstraite souvent employée en ce seus dans les pièces de théâtre de la deuxième moitié du xviii= siècle.

(5) La Harpe (Lycée, t. I) indiquait cette dilTérencc à propos d'une scène des Chopphores d'Eschyle : « ... Si Electre balance à implorer l'ombre d'Agamemnon et à maudire ses assassins... c'est qu'elK; est bien sûre que sa prière ne sera pas vaine... Parmi nous elle hésiterait moins à prononcer des malédictions dont l'effet ne nous paraîtrait pas devoir être si prompt et si infaillible .. »

moment de plus sa présence, Polynice qui courbe la tèle enjugeant inutile toute insistance, Anligone ellemême qui renonce à dire un seul mot eu faveur de son frère. Dans les pièces de Ducis et de Chénier, Œdipe a eu beau commencer par maudire : Polynice et Antigone renouvellent leurs instances, comme si sa malédiction n'était qu'une formule de colère à retirer, comme s'il lui suffisait de demander aux dieux dociles d'en suspendre, d'en << enchaîner » l'eflet (1).

Chénier a usé du même moyeu que Ducis pour revenir, après ce pardon d'DEdipe, à la vérité de la légende grecque: Polynice, oflranl, sur le conseil de son père, un sacrifice aux Euménides, voit son encens repoussé, et s'entend répéter par les déesses les mêmes menaces, les mêmes imprécations que son père lui avait d'abord adressées; il suivra donc sa destinée, malgré les supplications d'Antigone qui voudrait l'empêcher de courir en même temps au fratricide et à la mort. Chénier a transposé en un récit de Polynice à Antigone ce que Ducis présentait directement sur la scène : la prière de Polynice rejetée par les Euménides ; et il n'a pu laisser à cette prière le sens qu'elle avait dans l'épisode de Ddcis, oîi Polynice, avant OEdipe, demande aux Euménides, en signe de pardon, de l'accepter lui-même comme victime à la place d'Admète (2) ; mais il a néanmoins encadré dans plusieurs de ses vers les images, les expressions mêmes de la scène dont il s'inspirait (3).

(1) Enchaînez, s'il se peut, ma malédiction, dit rOEdipe de Ducis en s'adressant aux dieux.

(2) Ou de Thésée, dans la pièce remaniée (III, vi-vii),

f3) Vois ce livre vengeur où la main des Furies

Des fils dénaturés grave les noms impies,... etc

On peut comparer à ces vers de Ducis ceux de Chénier : Sur le livre vengeur j'ai vu les Euménides,... etc.

Un récit de la mort d'OKdipe, d'après Sophocle, succède à ces imilations adaiblies du trafique de Ducis(l) : l'atlribution de ce récit à Thésée, an lien du simple « messager» de la pièce grecque, se rattache à la méthode générale d'adaptation qui faisait aussi éliminer par Chénier, dans la première partie de l'ouvrage, le rôle accessoire et familier d'un habitant de Colone elle personnage « inutile » (2) d'Ismène. — On peut noter d'ailleurs, en diverses parties de cet CEdipc muuranl (3), quelque emploi des a serpents » et des « flambeaux » attribués aux Euménides dans VŒdipr elle» Admète. Chénier n'a pas renoncé non plus aux « cyprès » supposés par Ducis autour du temple des Euménides, à l'endroit où UEdipe arrive pour mourir : il les a mêlés au paysage de « pampres» et « d'oliviers» qui s'offre aux regards d'Anligone (i), et que célèbre, dans sa pièce comme dans celle de Sophocle,

(1) En dehors même des situations que nous avons signalées, il y a dans son Œdipe mourant de nombreux souvenirs de Ducis. — Ducis, par exemple, faisait dire à OEdipe demandant aux dieux de l'agréer comme victime {Œdipe chez Admète, Y, viij :

Soixante ans de malheurs ont paré la victime. Chénier fait dire à son Œdipe invoquant la bienveillance des Euménides (acte. I) :

Terminez mon exil ; je vous offre des pleurs.

Une àme résignée et trente ans de malheurs.

Ducis faisait dire par OEdipe à Anligone (ÛErf. chez Adm , III, ii):

Oui, tu seras un jour chez la race nouvelle De l'amour filial le plus parfait modèle,. . etc.

et Chénier fait dire à Antigone par Thésée, sur le même ton déclamatoire (II, i) :

Vous qid serez un jour dans la postérité

L'honneur de votre sexe et de l'humanité...

(2) Ainsi qualifié (dans son article sur lŒdipe de Ducis) par Chénier, qui loue Ducis de l'avoir supprimé. Il louait aussi Ducis d'avoir supprimé la scène «épisodique et froide » de Créon : s'il n'a pas éliminé lui-même cet épisode, c'est apparemment parce qu'il l'avait trouvé nécessaire pour remplir son 38 acte. — Cf ci-dessus, p. 443, n. 2.

(3) Actel, se. II ; IV, ii; V, ii.

(4) i< J"y vois des oliviers, des pampres, des cyprès », dil-elle (I, i). Thésée en parle aussi, V, iv.

le chœur des Coloniales, — et ce mélange est comme le symbole de sa pièce même, sorte de compromis entre Sophocle et Ducis. »

On conçoit que Chénier, à peine âgé de vingt ans lorsqu'il écrivit cetŒcIipe mourant, n'ait pu, dans son imitation de Sophocle, se soustraire h l'influence des vers les plus sonores et les plus applaudis de ï Œdipe de Ducis ; mais son Electre, entreprise par lui à l'époque de sa pleine maturité, aurait été de même un alliage entre la pièce de Sophocle et une tragédie de Voltaire.

11 est vrai que l'auteur à'Oreste en 1750 se flattait d'avoir imité VEtectre de Sophocle a autant que les mœurs de son siècle le lui permettaient » (l),ef sans « s'écarter de la simplicité des anciens » (2). 11 se comparait lui-même et à Longepierre qui n'avait pas eu assez de talent pour faire goûter dans son Electre le mérite analogue d'une action » simple, sans épisodes » (3), et à Crébillon qui avait montré Oresle et Electre occupés à « lier une partie carrée avec les deux enfants du bourreau d'Agamemuon » (4).

(1) et(2i V. Dissertation sur Oreste cl VEpitre dédie, (à la duchesse du Maiue) : « Je me suis imposé surtout la loi de ue pas m'ecarter..., etc. "Sur l'avis de La Harpe à ce sujet (V. ci-dessus, p. 432, n. 2). Grimm (Cor.'fs;)., juillet 1761) reconnaissait aussi que Voltaire « avait traité son sujet avec toute la simplicité de la tragédie grecque», mais il jugeait que sa pièce ne gagnait pas • à être mise en parallèle avec ['Electre de Sophocle, ou avec celle d'Euripide, ou avec les Ckoéplwres d'Eschyle ». CVoltaire, en se proposant Sophocle pour modèle, n'avait pas tenu grand compte des pièces d Eschyle ou d'Euripide sur le même sujet.)

(3) V. VEpîlre dédie, et la Dissertation sur Oresle.

(4) 'V. sa Dissertation sur Oreste {l<"' et 3' partie). Il y a en effet dans VEleclrede Crébillon (1708) un double amour d'Electre pouritys {lilsd'Egisthe, d'une autre mère que Glytemnestre, et d'Iphianasse (sœur d'Itys) pour Oreste. — Crébillon, dans sa Préface, répondait à ceux qui

Cependant, si Vollaire n'avait point mêlé d'intrigue secondaire à l'action tirée de Sophocle, il y avait introduit, pour le développement de ses cinq actes, de bien singulières complications. Dans sa pièce, — oij Egisthe ne paraît pas seulement, comme dans celle de Sopiiocle, au dénouement, pour mourir, — Oreste se présente à l'usurpateur comme le meurtrier même du fils d'Agamemnon dont il prétend lui apporter la cendre (1): et le tyran, pour le récompenser de cet important service, a l'idée de lui abandonner Electre comme esclave (2) ; en sorte que celle-ci est sur le point de poignarder celui qu'elle regarde comme le meurtrier de son frère, lorsque Oreste, arrêtant son bras, se fait reconnaître d'elle (3). — A ce moment même, un nouveau péril résulte pour Oreste d'une autre combinaison propre à Voltaire : l'urne mensongère renfermait en effet la cendre d'un fils d'Egisthe, Plislliène, qui, chargé par l'usurpateur de rechercher et de tuer Oreste, a été tué lui-même par le fils d'Agamemnon ; or Egisthe, apprenant au cours de la pièce (4) la mort de son fils, conçoit des soupçons qui le déterminent à faire arrêter le soi-disant meurtrier d'Oreste. — Et ce fils d'Egisthe, avant la nouvelle de sa mort, était encore utilisé d'une autre manière dans la pièce : Voltaire avait rempli une moitié de son second acte en supposant une offre que le tyran faisait faire par Clylemnestre à Electre d'épouser son Plistliène, et que la fille d'Agamemnon repoussait avec indignation.

lui reprochaient cette invention, et prétendait avoir ainsi « mieux réussi à rendre Electre tout à fait à plaindre que Sophocle, Euripide, Eschyle et tous ceux qui avaient traité le même sujet ».

(i) C'est seulement comme porteur de l'urne qui est censée contenir celte cendre, qu'Orestese présente dans la pièce de Sophocle.

("2) V. acte III, se. vi.

(3) Acte IV, sc.v : c'est une situation semblable à celle de Mérope.

[i) Fin du '.i' acte.

A travers quelques-unes des scènes ainsi « inventées » par lui, Voltaire faisait lui-même remarquer son attention à ne rien introduire qui fût contraire « au goût le plus pur de l'antiquité» (1). Mais il avait cru devoir «aux mœurs de son siècle» un adoucissement du sujet. Ni Electre ni Oreste ne veulent, dans sa pièce, étendre leur vengeance sur leur mère ; Oreste tue Clylemnestre, il est vrai, mais il ne voulait frapper qu'Egisthe (2) ; son parricide involontaire est pour lui le châtiment d'une désobéissance à un ordre des dieux (3). En rendant Electre « moins féroce avec sa mère », Voltaire a rendu aussi Clytemnestre « moins farouche avec sa fille » (4) : Clytemnestre, dans sa pièce, a des remords dont elle fait la confidence à Electre et qu'elle ne cache point à Egisthe même (5) ; elle les laisse éclater devant celui-ci, quand il se réjouit de la mort d'Oreste (6) ; et, avant d'être frappée par la main d'Oreste en essayant de sauver Egisthe, elle a pris ouvertement, contre les menaces de celui-ci, la défense de son fils deviné par le tyran (7).

Chénier n'a écrit de son Electre que les deux premiers actes et quelques vers du troisième : c'en est assez pour reconnaître sous quels rapports, principalement. Voltaire l'aurait écarté de Sophocle. — Les

(1) Dissertation sur Oresle (particulièrement à propos (l'une scène d'Oreste et de Pylade avec Pamniène : il donnait d'ailleurs cette intrigue d'0)«i-f« comme « la plus simple, sans contredit, qu'il y eût sur notre théâtre >> (Cf. ci-dessus, p. 432, n. 2).

(2) AKieri usa du même « adoucissement» dans son Oresle; c'est aussi sans le vouloir qu'Oreste frappe sa mère dans YEleclre de Crébillon (1708),— et Voltaire avait déjà employé ce moyen au dénouement de sa Sémirainis.

(3) Voltaire suppose un oracle qui lui a ordonné d'agir sans se faire connaître d'Electre; — il se félicite, dans sa Disserlation sur Oresle, de cette ingénieuse invention.

(4) Expressions de Voltaire (Dissertation sur Oreste).

(5) Actes I et II.

(6) Faussement annoncée. 'V. acte III, scène vi.

(7) Acte V, se. m.

remords dont Clylemnestre l'ail l'aveu à Electre, la proposition que celle-ci croit pouvoir lui faire de rappeler Orcsle (I), son cri de mère lorsque la murt de son fils lui est annoncée par Egistlie (2), — prouvent que Chénier avait jugé bon d'apporter à son sujet le même genre « d'adoucissement » que Voltaire. On voit encore (3) qu'il avait retenu de l'intrigue combinée par Voltaire la supposition d'un fils d'Egisthe récemment tué par Oreste : les cendres de cet Hélénus (c'est le nom substitué à celui de Plisthène) ont été de même enfermées dans l'urne qu'Oreste doit présenter à Egisllie, introduit en scène au troisième acte (4). Hien n'indique si, 'ans la pièce de Chénier, Oreste devait aussi se donner comme le meurtrier du fils d'Agamemnon ; mais il suffisait de la nouvelle de la mort d'Hélénus, apportée à Egisthe, pour jeter Oreste dans un péril semblable à celui où le faisait tomber Voltaire. La péripétie résultant de ce péril étaitjustement — avec la transformation du caractère de Clytemnes- Ire — ce qui, au jugement de La Harpe (3), contribuait le plus à rendre la pièce de Voltaire très supérieure à celle de Sophocle; Chénier semble avoir partagé sur ces deux points l'opinion de La Harpe, et ainsi la déformation de ['Electre grecque aurait porté non plus sur uneseule situation, comme pour ÏŒclijie à Colone, mais sur l'ensemble de la pièce.

Il eût donné sans doute pour raison d'être à son ouvrage, par rapporta celui deVoltaire, une part pluslarge faite aux « beautés » propres au modèle grec. — Trois

(1) V. l'acte II, se. in.

(2) Acte III, se. I.

(3) II, 1 : entretieu dOreste avec son gouverneur Isménor. Chénier a rejeté le rôle de Pj lade, rôle muet dans Sophocle et assez développé par Voltaire.

(4) Dans la pièce de Voltaire, Egisthe paraît dès le premier acte.

(5) V. le Lycée, article sur Sophocle.

scènes empruntées à Sophocle composent tout son premier acte, où paraît d'abord Electre venant dire sa plainte à la lumière du jour, puis racontant aux femmes de Mycènes ses sujels de douleur, avec son rêve impatient de vengeance ; et dans la troisième de ces scènes prend place un morceau que La Harpe regrettait de ne pas trouver encadré dans la pièce de Voltaire (1), — le détail louchant des dons qu'Electre conseille à sa sœur Chrysolhémis d offrir aux mânes d'Agamemnon à la place des présents dont Clyfemnestre a osé la charger. Saut quelques indications relatives au fils d'Egisthe, on pourrait croire, parce premier acte, que Chénier n'a voulu suivre que Sophocle. Mais la divergence se manifeste au second acte ; elle se serait sans doute prononcée davantage dans les autres. Et la combinaison de Voltaire avec Sophocle ne se serait pas toujours faite, semble-t-il, par une soudure très adroite. La scène où Chénier met pour la première fois en présence Electre et Clytemnestre, commence à peu près comme dans la pièce grecque, par un échange de reproches et de menaces, et dévie ensuite vers l'imitation de Voltaire, par un brusque attendrissement de Clytemnestre,auquel répond une symétrique émotion d'Electre. Chénier, il est vrai, selon sa méthode d'amalgame entre ses deux modèles, rattache les remords de Clytemnestre — conçus d'après Voltaire — à un songe dont s'alarme la Clytemnestre de Sophocle et que Voltaire n'avait pas reproduit ; mais si c'est l'inquiétude causée par ce songe qui détermine la nouvelle attitude de Clytemnestre, pourquoi celle-ci s'est-elle montrée d'abord si dure et si hautaine envers sa fille,

(1) » C'est peut-être la seule des beautés de cette pièce (celle de Sophocle) qu'il ne se soit point appropriée... " La Harpe lui-même a traduit ce morceau, oii, dit-il, <■ la naïveté des mœurs grecques se montre tout entière ». (V. le Lycée, article sur Sophocle.)

— plus dure ef plus liaulaine que dans la pièce même de Sophocle? i

« Il est honorable pour la mémoire de Sophocle, avait écrit La Harpe dans son Cours de liUérulure (1), qu'en voulant trouver le chef-d'œuvre de l'ancienne tragédie, il faille choisir entre deux de ses ouvrages, l'Œdipe Roi et le Philocthle » ; et La Harpe, ayant risqué lui-même avec le second de ces chefs-d'œuvre la « nouveauté » de « présenter sur le théâtre de Paris une pièce grecque telle à peu près qu'elle avait été jouée sur le théâtre d'Athènes » (2), déclarait avoir toujours considéré » le sujet de Philoctète « comme « le seul de ceux qu'avaient traités les anciens qui fût de nature à être transporté en entier et sans aucune altération sur les théâtres modernes» (3).Chénier semblait se conformer, par son Electre comme par son Œdipe â Colonc, à cette opinion de La Harpe : pour I'Œc/j'/jc Roi, cependant, l'adaptation à la scène française ne lui parut pas exiger plus d' « altérations » que La Harpe n'en avait fait subir &\i Philocthle de Sophocle.

Voltaire lui-même, en dissertant sur la conformité de son Oresle avec « la noble simplicité » (4) de la

(l)el("2) Les passage? du Coni s delilt. (chn[t. sur la tragédie grecque, — paru en fan VII), que nous citons ici, se trouvaieutdéjà dans laPré' face de l'Intuclète, du moins dans les éditions qui suivirent la ropréjentalion du la pièce, celles de 1786-1799, selon les dates indiquées par Quérard) : l'arlicle sur le Philoctète, dans le Coins de litt., n'estguère dans son ensemble (ju'une reproduction de cette Préface.

(3) (irimni {Curresp , l''"' juin 17.j7) écrivait, à propos de « l'arrêt de Voltaire {Essai sur les mœurs) conlre le théâtre des Grecs » : « V at-il une nation qui ait une pièce à mettre à côté de Philoctète'! El peuton faire une critique plus amère et plus cruelle de notre goût qu'en observant que ce chef-d'œuvre de l'esprit humain serait représenté sans succès sur nos théâtres? »

(4) Expression de sa. Dissertation sur Oreste (3' partie).

scène grecque, se reprochait d'avoir mêlé précédemment au sujet d'Œdipe, « non point sans doute une intiigue d'amour, mais seulement le ressouvenir d'une passion éteinte » ; il reconnaissait déjà en 1719, dans se?, Lettres sur Œdipe, \& défaut de» ce souvenir d'amour entre Jocaste et Pliiloctète », mais il s'en excusait comme d'un « défaut nécessaire », le sujet ne fournissant pas en lui-même assez de matière pour les cinq actes (I) : Chénier voulut se passer, pour son Œdipe Roi, de ce renfort « nécessaire » d'un froid épisode.

Voltaire mettait sans doute en compensation, avec le défaut ainsi avoué dans sa pièce (2), la série des lourdes fautes relevées par lui, sur un ton de continuel persiflage, dans celle de Sophocle. D'après son analyse de l'ouvrage grec, « la pièce est finie dès le second acte », puisque le spectateur connaît, par les révélations très précises de Tirésias, toute la vérité sur OEdipe, et qu'OEdipe lui-même ne peut, sans un invraisemblable aveuglement, persister à ne pas la reconnaître ; elle est « encore finie », ou devrait l'être, par les rapprochements qui ne peuvent manquer de frapper ÔEdipe^et Jocaste dans l'échange de leurs confidences ; elle est encore une fois a finie, au quatrième acte », lorsqu'OEdipe enfin connaît son sort. — La Harpe avait déjà montré 1' « injustice » et la a légèreté » de ces critiques (3), lorsque Chénier écrivit son

(1) C'est la raison qu'indique Voltaire lui-même dans ses Lettres sur Œdipe, 1719.

(âi Indépendamment d'un défaut qui était celui du sujet (cf. sur « ce vice du sujet » le Li/céede La Harpe). — Il convenait d'ailleurs, dans sa Préface d'OB(iîp« ;l7â9). queLa Motte avait sn éviter, en traitant le même sujft, " les défauts dans lesquels il était tombé ».

(3) Y. au t. I du Lycée, paru en l'an VU, l'article sur Sophocle. Il estime que « l'intrigue de Sophocle est fort bien nouée,... etc. » ; il conclut d'ailleurs que, « compensation faite des beautés et des défauts. Userait difficile de se prononcer entre les deux Œdipes » (tandis que pour VEtecire. ajoute-til, quelque belle que soit celle de Sophocle, celle de Voltaire l'emporte de beaucoup... »).

Œdipe Roi. II avait admiré, traduit même , avant Chénier, « la scène des adieux d'OEdipe à ses enfants » (1), blâmée par Vollaire comme un prolongement inutile de la pièce de Sophocle. Le « pathétique admirable » de cette scène, « contrastant parfaitement avec les scènes terribles » qui ont précédé (2), parut à Chénier une raison suffisante pour la conserver à la fin de son Œdipe : il avait lui-même essayé de soutenir, par un genre d 'émotion pareillement dégagé de tout intérêt d'inlrigue, le long développement donné aux situations finales de son Calas et de son l'énclon (3). — Il a de même pris parti pour Sophocle contre les critiques de Voltaire, en reproduisant dans toute leur précision les révélations de Tirésias dès « le second acte )) : ces révélations, en eflet, sont amenées de telle façon, dans la pièce grecque, qu'elles puissent paraître à OEdipe, dominé par la colère, une simple imposture de Tirésias ; et, d'autre part, en avertissant le spectateur du résultat auquel doit aboutir l'enquête commencée, elles rendent pour lui d'autant plus poignant chaque progrès qu'il verra faire par OEdipe dans la découverte de la terrible vérité.Et Chénier a conservé, comme suite aux déclarations de Tirésias, la dispute entre OEdipe et Créon, — sans peut-être goûter plus que La Harpe cet (( incidentépisodique))(4) par lequel Sophocle ménageait l'entrée en scène et la décisive confidence de Jocaste.

(1) et (2) Expressions de Gliénier dans un fragment imprimé au tome 111 de ses Œuvres posthumes (p. 430), où il reproche à Voltaire d'avoir été « injuste envers Sophocle ».

(3j Daunou (iVotice) cite le o" acte de Fénelon comme une des applications les plus caractérisliques du système a puisé, dit-il, par Chénier,dans les tragédies grecques ■. (Cf. ci-dessus, p. 322, n.l, et p. 430.)

(4) Voltaire avait raillé 'i ces longs discours étrangers au sujet»; La Harpe les condamnait aussi comme une sorte de remplissage, en remaniuant que « le Philoctète iutroduitpar Voltaire était encore plus étranger au sujet que Créon » : Chénier les conserva sans doute pour une raison de ce genre, comme dans son Œdipe mourant il avait conservé l'épisode « inutile " de Créon. (Cf. ci-dessus, p. 4iti, n. 4.,

Cliénier a supprimé dans cette confidence un détail ( 1 ) que Voltaire avait relevé comme trop significatifpour qu'ORdipe ne dût pas se reconnaître immédiatement dans l'enfant exposé jadis par Jocaste ; mais il a laissé la même importance que dans la pièce de Sophocle au fiiux rapport d'un témoin selon lequel Laïus aurait été tué par « c/e.s brigands » (2). Voltaire jugeait que « cette petite tromperie de Phorbas » (3) ne devait pas être a le nœud de la tragédie à'O'Jdipc » : aussiexplicablecommeerreurquecommetromperie (4), elle a réellement pour etïet de suspendre, après la scène de la double confidence, la nécessité pour OEdipe de se reconnaître comme le meurtrier de Laïus. Or, avant que ce dernier doute soit éclairci, la nouvelle de la mort de Polybe intervient dans la pièce pour fournir un nouveau sujet d'enquête à la curiosité d'OEdipe ; et lorsqu'arrivera Phorbas, ce n'est plus sur la mort de Laïus qu'il sera interrogé, c'est le mystère même de la naissance d'OEdipe qu'il sera appelé à éclaircir.

Voltaire avait critiqué comme une faute grossière l'absence de réponse à la première question : « Sopho- (( cle, écrivait-il, oublie que la vengeance de la mort (( de Laïus est le sujet de sa pièce : on ne dit pas un (( mol à Phorbas de cette aventure, et la tragédie finit « sans que Phorbas ait ouvert la bouche sur la mort « du roi son maître ». Approuvant apparemment ces observations de Voltaire, Chénier a rétabli l'inutile

(1) Le « â'pOpa èvÇs'jÇa; -Troootv ». V. la Critique de Voltaire sur ce point.

(2) Sous des brigands armés Laïus perdit la vie,

fait dire Chénier dans sa pièce, acte I, sc.ii; cf. III, iv, et IV, iv.

(.!) C'est le nom donné par les auteurs français, depuis Corneille, au vieux serviteur (ir)îp-J.rAù')) qui paraît dans la pièce de Sophocle.

(4) Sophocle, par la conduite de sa pièce (v. ci-dessous), se dispensait de toute explication à cet égard.

explication négligée par Sopliuclc. l>ans sa pièce, avant d'élre questionné sur la naissance d (HMJipe, Pliorbas est d'abord amené à reconnaître en lui le meurtrier de Laïus, et à expliquer pourquoi il avait raconté que Laïus avait été tué par des brigands. L'OLdipe de Sophocle ne procède pas avec cette méthodique régularité : entraîné h saisir d'abord le secret de sa naissance, il n'a pas besoin de s'informer ensuite du meurtre de Laïus : l'évidence de son inceste implique pour lui celle de son parricide, elle lui fait suffisamment reconnaître dans sa destinée la véracité des oracles, pour ne pas lui laisser un seul moment l'idée qu'ils ont pu ne s'accomplir qu'à demi ; et cette jonction des deux problèmes n'était elle-même que l'expression de la fatalité qui dirige cette action en jetant la question de la naissance d'OEdipe à travers l'enquête engagée sur la mort de l'ancien roi. Du moins, dans sa vaine préoccupation de les distinguer, Chénier n"a t-il pas imité la disposition adoptée par Voltaire qui, en faisant élucider la question du meurtre de Laïus avant l'arrivée même du messager de Corinthe, introduisait dans sa pièce, de la façon la plus formelle, le défaut qu'il trouvait à celle de Sophocle, d'être a finie au quatrième acte » (1).

Ce changement est d'ailleurs le seul que Chénier ait apporté à la conduite de la pièce grecque (2). Depuis

(1) L'arrivée du messager de Corinthe est annoncécdans la dernière scène du 4« acte ; mais toute Vactiou semble terminée avec la scène précédente.

(2) Il y en a un autre qui n'intéresse pas la conduite de l'action, — vers le début de la pièce : les imprécations prunoncées par OEdipe contre le meurtrier encore inconnu de LaUis ont été rattachées à la

la « magnifique exposition «qu'il blâmait Voltaire de n'avoir pas gardée (1), jusqu'à la situation finale qu'il lui reprochait d'avoir omise, chacune des scènes de la tragédie de Sophocle se retrouve dans la sienne, — parfois avec un mouvement un peu plus rapide du dialogue (2), presque toujours avec un semblable développement.C'était à peu près, appliqué à VŒdipe Roi, le procédé de traduction suivi par La Harpe pour le Pliiloctète (3). Et, comme pour La Harpe, ce n'est point parce resserrement de certaines tirades ou répliques un peu lentes que sa version s'est trouvée le plus infidèle au modèle grec. Le souci du « style noble », — cette a orgueilleuse délicatesse » dont La Harpe accusait les inconvénients tout en les subissant (4), — l'a fâcheusement écarté, en maints passages, du naturel et du ton vrai de Sophocle. Pour donner plus de dignité au récit du cinquième acte, il substitue au modeste narrateur (o) de la pièce grecque le grand-prêtre de Jupiter (6) qui a paru en scène pour l'exposition, comme dans VŒdipe à Colone il substituait Thésée à « un personnage subal-

scène même où Gréon est venu rapporter l'oracle qui commande de le poursuivre : Chénier n'a pas distingué le chœur d'avec les Thébains qui dans l'exposition de Sopliocle font cortège au grand-prêtre. (Cf. ci-dessus, p. 439, n. 3.)

(1) V. sa note sur l'Œdipe de Voltaire au t. III des Œuvres poslh.

(2) Voir notamment les passages correspondants aux vers 80-95,651- 670, 681-700 (édit. Tournier) de la pièce de Sophocle. lia beaucoup abrégé aussi les imprécations d'OEdipe au l"acte, et ses lamenlalions, au 5e. Il semble, d'autre part, avoir eu pour système de couper de queli[ues interruptions, d'ailleurs assez banales, les confidences un peu longues d'OEdipe et de Jocasle.

(3) « ...Cette traduction dans laquelle je n'ai retranché du texle qu'une soixantaine de vers qui m'ont paru allonger ce dialot-ue. . » dit La Harpe (préface de son P/(//orîérc) ; — c'était déjà le procédé suivi par Cliénier dans son Œdipe mouranl. Cf. ci-dessus, p. 443, u 2.

(4)V. le passage cité ci-dessus, p. 434. n. 4, et les réflexions qui suivent, dans le Lycée, sur la « langue poétique » imposée aux auteurs français.

(5) L'âS^YT'^'Oi;.

(6) Voltaire avait employé le même personnage pour ce récit.

terne » (1 ) pour raconter la mort d'OEdipe. El, comme il était obligé de conserver les personnages d'Iiiimble condition qui contribuent à l'action même de l'Œdipe Roi, il a cédé, çà et là, à la tentation d'ennoblir et d'orner leur langage. Son messager de Corinllie, Polyclès, a des phrases bien prétentieuses pour un simple berger (2) : il dit, par exemple, à Fliorbas (3) :

... Du mont Cilhéron vous recherchiez les ombres : Je guidais, comme vous, dans ces profondeurs sombres Les troupeaux de Polybeà mes soins confiés.

La vérité des sentiments, dans les rôles même d'OEdipe et de Jocaste, souffre parfois de celte recherche des tours pompeux et du style brillant. Dans la scène de la double confidence, une emphase de mauvais goût se substitue, par endroits, à la précision des vers de Sophocle. Jocaste, — racontant à OEdipe, pour lui prouver la vanité des oracles et de leurs prétendus interprètes, l'histoire de son premier enfant, — doit-elle se complaire à une mise en scène mélodramatique de ses anciennes impressions ? » Il semblait, lui fait dire Chénier,

Il semblait qu'en naissant l'innocente victime

D'un fanesle avenir pressentît la douleur ;

Et son premier soupir fut le cri du malheur (4). »

Et lorsqu'OEdipe, fiévreusement, l'interroge sur les circonstances de la mort de Laïus, doit-elle s'attarder

(1) C'est sou expression, dans son analyse de l'Œdipe à Colone de Ducis (1797).

(2) Mon nom est Polyclès, et je suis un berger, dit-il (acte IV, se. u).

;3) IV, IV. Cf. aussi certains vers de son dialogue avec OEdipe (IV. ui) (4) Aussi OEdipe se hâte-t-il de l'iiiterroiupro pour la ramener au

sujet. Lu récit de Jocaste est fait très siuiplemeut, et sans aucune inter-

ruptiou, dans la pièce de Sophocle.

à cette lente et solennelle description de la majestueuse prestance de son premier époux ?

Il n'était point flétri par les rides de l'âge ;

Et, malgré la vieillesse, on voyait dans ses yeux

Elinceler encor le sang des demi-dieux :

Sur son front héroïque, en sa démarche altière,

La majesté d'un roi se peign;iit tout entière... (I).

OEdipe lui-même, à un moment où pèse déjà sur lui l'angoisse de la terrible découverte, semble occupé de donner à ses questions, autant que Jocaste à ses réponses, un tour de pompeuse élégance :

I^aïus, en quittant ses provinces, Aviiit-il cet éclat qui distingue les princes ? Des soldats devant lui répandaient-ils l'effroi?

Au coursde la confidence qu'il fait à son tour à. Jocaste, sa visite au temple de Delphes, si simplement racontée en six ou sept vers dans la pièce de Sophocle, devient pourChénier l'occasion de tout un banal étalage de l'effrayant appareil dont s'entoure la réponse de l'oracle :

J'aborde avec respectée trépied souterrain,

Ces feux toujours veillants sur des autels d'airain ;

Du laurier solennel je couronne ma télé.

« Qui suis-je ? 6 Cinthien ! dieu du jour, dieu prophète !

« Des destins, m'écriai-je, apprends-moi le secret. »

Déjcimuel, craintif, j'attendais mon arrêt;

Déjàla Pylhonisse, errante, échevelée,

Sous le pouvoir du dieu gémissait accablée ;

Sur le trépied fatal je la vis tressaillir,

Les autels se voiler, les feux sacrés pâlir ;

(1) Jocaste ne donne pas ces détails avec beaucoup moins de pompe dans r(iE(/(pc de Voltaire, mais la scène n'est pas conduite de la même façon, et Jocaste ne doit pas encore sentir au même degré l'angoisse qui élreiut OEdipe.

— iGO —

La fouJre à longs replis vinl sillonner les ombres ; La terre au loin trembla dans les cavernes sombres ; Et des flancs du rocher qu'habile un saint effroi, J'entendis retentir et monter jusqu'à moi Ces mots affreux : « OEdipe égorgera son père... »

C'est par de tels artifices de style, assez éloignés de (( la pureté des formes antiques » (1), que Joseph Cliénier, peut être, s'efforçait d'atteindre cet a accent tragique » en deçà duquel son confrère Lemercier (2) jugea, non sans quelque justesse, qu'il était toujours demeuré dans cette imitation de VŒdipe Roi. Il a pourtant laissé à propos de son Œdipe mourant une note admirative (3) sur la langue poétique des (3recs, sur leur style à la fois u noble et simple » qu' « aucune nation n'aégalé », et (( qui n'est point le style prosaïque, mais bien le style de laplus belle poésie, peignant toujours par l'expression et par les sons, sans jamais rien affecter » ; et la même note énonçait pour ces reproductions de Sophocle l'intention d' a imiter la manière dont ces Grecs pensaient et exprimaient leurs pensées » : c'est par là, en effet, que Chénier aurait pu le mieux se distinguer des auteurs — ses devanciers ou ses émules — qui avaient déjà essayé de faire goûter au public français, dans leur propre

(1) Cf. la citation ci-dessus, p. 433-434.

(2) Dans son article de 1819 sur M.-J Cliénier, où il reproche à Chénier de n'avoir pas atteint, dans ses vers, la " pompe » du style de Voltaire dans Œdipe : « Chénier (dit-il après avoir dit que «la plume de Racine eût seule rivalisé diguemeut avec la majesté de la Melpoinène antique») s'arrête toujours en deçà du sublime: il n'a niraceeul lyrique, ni le langage pleinement tragique; mais sa correction suflit à la noblesse du genre et elle n'est pas sans ornement. Elle prédomine même, par la netteté, par la précision des tours, sur cette régularité froide desver^de La Harpe dans sa traduction libre du PhilortMe... clc»

(3)V. la note indiquée ci-dessus, p.441,n.l. — La Harpe (/,;/cc>, article sur les tragiques grecs) expliquait I avantage des Grecs sous ce rapport par la souplesse et l'étendue de leur « langue poétique comparée à celle dont disposaient les auteurs français. ■■

simplicité, les sujets du théâtre grec. Or ce n'était pas assez, pour réaliser par le style même celte ambition, d'avoir su se montrer souvent moins étranger qu'un La Harpe aux qualités qu'elle exigeait. Les chœurs qu'il conserve, et dont il dessèche un peu le lyrisme éclatantd'images, restenten définitivele seul progrès de son Œdipe Hoi, par rapport au Philoctète de La Harpe (1), comme restitution de la tragédie antique (2). Et cette difîérence, à vrai dire, est loin d'être négligeable. La seule intention de conserver pour le théâtre ces chœurs chantes dont La Harpe ne voulait même pas envisager l'hypothèse sur la scène française (3), marquait de la pari de Joseph Chénier un progrès réel dans l'intelligence de la tragédie grecque et de la place qu'y avait tenue l'élément lyrique. Si d'ailleurs il eût été capable de traduire à peu près complète dans ses vers l'impression du grand poète qu'il imitait, — de reproduire l'Œdipe Hoi et surtout V Œdipe à Coloneen un style tout pénétré de la couleur antique, — il n'eût pas été le poète un peu vulgaire de Charles IX, il eût été un autre André Chénier.

(1) Que Sclilegel {Cours de litt. dram., 1809, xii" leçon) retenait comme • 1 imilaliou d'une iiagédie grecque la plus Adèle et la mieux adaptée à la scène moderne, qui eût encore été tentée... » Cf. sur ce Philoctète de La Harpe, Villemain,Li». au XVIII» siècle, k3' leçon.

(2) M. Merlet {Table de la litt. fr., 1800-1815, p. 245) apprécietrès favorablement (tout au contraire de M. Patin, Etudessur les tragif/nes grecs) ces imitations de Sophocle parM.-J. Chénier : » Chénier, dit-il, a traduit avec exactitude deux chefs-d'œuvre de Sophocle, ['Œdipe Roi et l'Œdipe à Colone. Dégagé du souci de l'invention, tout entier au ^oin de la facture, il réussit à reproduire l'aisance, la simplicité, le nombre et 1 harmonie du modèle antique. Aussi son style se dislingue t-il ici par des mérites qui manquent souvent à ses productions originales... Les chœurs eux-mêmes ont été rendus fidèlement, et avec une heureuse souplesse. Il serait à désirer que l'attention revint à cet essai, dont quelques parties rappellent l'industrieuse imitation d'André Chénier... » (On a pu voir, par ce qui précède, l'inexactitude de la première de ces phrases en ce qui concerne VŒdipe à Colune.)

(3) V. ci-dessus, p. 437, n. 3.

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