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CHAPITRE X

LE chef-d'œuvre DRAMATIQUE DE MARIE-JOSEPIl CHÉNIER.

§ 1. Rapprochement entre les tragédies de Henri VW et de Tibcrc. — S; '2. le rôle de Tibère dans la pièce de M.-J.Ché- „jer. § 3. pison et son fils Cnéius : l'idée républicaine dans la trafj;édie de Tibère. — S 4. L'antithèse finale de Cnéius et de Tibère — § o. Le 7Vi!)è?-e de M.-J. Chénier et le Brita7micus de Racine.

« Poètes tragiques français, lisez, relisez Sophocle et Tacite...», écrivait Chénier dansla solennelle préface de son Charles IX, en se proposant pour idéal de « joindre à la gravité, à la profondeur des mœurs de Tacite, l'éloquence harmonieuse, noble et pathétique des vers de Sophocle » (1 ). — Il y avait de sa part quelque témérité à placer son théâtre sous cette double invocation. Il n'eut dans ses vers ni le naturel ni la poésie d'un Sophocle ; et l'on ne reconnaît guère la marque de Tacite dans les amplifications déclamatoiresoù se complut l'auteur de Charles IX. Pensa-t-il qu'il lui sutfisait, pour se dire le a disciple fidèle » de Tacite (2), de consacrer sa tragédie à enseigner la haine des tyrans ?

Pourtant, la plus forte des pièces que ses contemporains connurent de lui (3) fut peut-être cette tragédie

(1) Passages communs au Discours sur Charles IX et à la brochure sur la Liberté du Théâtre en France (§ 12 et 19).

(2) Comme il disait dans sou Épitre an Roi (oct. ou uov. 1789) :

... Dans un art différent le prenant poxir modèle. Disciple faible encor, mais disciple fidèle... etc.

(3) Telle semble être lopinion d'Arnault (V. sa Notice el ses il/e-

de Henri VIII dont il avait voulu faire essentiellement une peinture de « la tyrannie » ( I ) ; et il composa son chefd' œuvre (2) lorsque plus lard il chercha le thème d'une semblable peinluredans un sujet emprunté à Tacite. L'inexpérience de son art, avec la fougue juvénile de ses senlimenls politiques, l'avait conduit à forcer, à étaler maladroitement, dans son Henri VIII, l'atrocité du caractère par lequel il voulait rendre odieux le « tyran ». Il avait assez heureusement conçu le rôle de Jeanne Seymour(3), de manière à laissera la victime, Anna Boulen, quelque espérance, quelque protection contre le caprice du tout-puissant monarque, — faisant trouver à celui-ci, dans son désir même de plaire à Seymour, une raison de se contraindre à quelque comédie de justice et de pitié ; mais, en conservant au despote l'ostentation de sa cruauté à travers ses hypocrites concessions, il supprimait à peu près toute incertitude sur le sort d'Anna Boulen et sur le dénouement de la pièce (4). Plus tard, reconnaissant ce défaut (5), il a voulu adoucir la dureté du rôle afin de ménager davantage la curiosité sur l'issue de certaines

moires) ; — c'est aussi celle qu'énonçait Geoffroy dans un de ses feuilletons (SOfrim. XI. Cf. ci-dessus, p. 216).

(1) Il donna ce sous-titre à sa pièce.

(2j Au jugement des critiques les plus autorisés : Villemain,— Nisard, — Merlet, — Petit de Julleville (dans Vtlist. du Théâtre en France).

(3) V. ci-dessus, p 296-297.

(4) C'était une des principales critiques que La Harpe, dans sa Correspondiince iiitéraire (en 1791), dirigeait contre Henri VIII; Geoffroy la répéta, mais avec moiiis d'insistance, et aussi avec moins de fondement, dans son feuilleton du 23 pluv. an XIII, sur la pièce alors remaniée (« point d'incertitude, écrit-il à propos d'Anna Boulen, point de vicissitude dans son sort..., etc. »).

(5) '< Henri VIII, réimprimé en l'an IX dans le Théâtre de M.-J. Chénier avec des changements considérables (par rapport à l'édition de 179.3), le fuf encore la même année séparément pour les trois représentations qui en furent données et avec des corrections nouvelles conformes à ces représen talions. » {Décade phil. du 30 pluv. XIII. Cf. ci-dessus, p. 206.)

situations (1 ) ; il a même attribué au lyraa, pour le débutdu cinquième acte, des remords qui peuvent faire paraître moins illusoire l'ordre de grâce obtenu de lui en faveur d'Anna Boulen (2), mais qui démentent par une banale défuillanc'e la vérité de sa liautaine et impérieuse nature. Et ces retouches, mal fondues avec le premier dessin du personnage, ont laissé quelque indécision sur l'ensemble de ce rôle de Henri VIII.

Cliéniersut composer d'un trait plus sûr, et dans le cadre d'une action bien propre à le mettre en relief, le caractère de son Tibère. L'inspiration puisée dans Tacite fortifia celle qui lui venait de ses plus intimes rancunes contre le victorieux accapareur de la Révolution, contre le maître inutilement flatté dans Cyrus (3).

Les yeux sur l'avenir, écrivez devant lui (4),

se disait-il, sans doute, en renonçant d'avance à l'espoir de voir la scène accessible à sa tragédie de Tibère.

(i) Ainsi, par un certain trouble marqué chez Henri VIII, avant son entrevue (au â^ acte) avec .\ana Boulen ; à la fui du IIP acte, plusieurs scènes ont été supprimées qui ùtaient toute incertitude sur les dispositions de Henri Vlil après le coup de théâtre produit par Norris.

(2) Si vagues qu'ils soient, ces remords, s'exprimant dans un monologue { V, I), ne [leuvent pas ne pas paraître sincères : dans le premier texte de la pièce (édition de 1793, Bibl. nationali'). il y avait à la place de ce monologue une scène où Henri VIII, disant à son ministre iNorfolk son ennui d'être encore sollicité, comme il le prévoit, en faveur d'Anna Boulen, ajoutait :

Je feindrai le remords si je le crois utile,

et prenait ses précautions contre celte clémence simulée en ordonnant de" précipiter l'instant du trépas d'Anna Boulen ». — (V. la critique de La Harpe dans sa Corresp. litter.)

(3) L'hypothèse, — indiquée ci-dessus, p. 219, n. 5, comme possible (en l'absence d'indications certaines), non comme probable, — où TiOère aurait été entrepris avant Cyrtis, n'empêche nullement d'admettre que Tibère a\t été écrit en grande partie après le mécompte résulté pourChénier de la « tragédie de circonstance » qu'il composa dans l'été de 1804.

(4) C'est un vers de son Discotirs sur les entraves données à la littérature (t. II des Œuvres posth ).

Une succession de tableaux d'un admirable style dépeint, dans les premiers livres des Annales, la funèbre traversée d'Agrippine, veuve de Germanicus, revenant de Syrie avec les cendres de son époux (1); son débarquement à Brindes et sa marche vers Rome à travers les sympathies partout manifestées de l'Italie en deuil (2) ; les funérailles solennelles ravivant parmi le peuple de la capitale le regret du iiéros perdu ; puis, bientôt après, Pison à son tour arrivant à Rome ; les accusations portées contre lui par les amis de Germanicus, son procès instruit devant le Sénat, — sa mort, entiDj devançant la sentence que fait adoucir, en faveur de son fils compromis avec lui (3), l'intervention même de Tibère.

Cette mort de Pison, comme celle de Germanicus, reste, dans le récit de Thistorien, enveloppée de mystère. Tacite, sans se prononcer, note les rumeurs qui coururent sur l'une et sur l'autre (4). Il montre le fils de Drusus mourant avec la pensée qu'il a été empoisonné par Pison, il reproduit les paroles que Ger-

(1) Annales, livre II, ch. lxxv.

(2) Cf. Annales, m, ch. i sqq.

(3) Il s'agit, dans Tacite, de Marcus Pison, non de son autre fils Cnéiiis, celui que Chénier a mis en scène, et dont Pison dit (dans Tacite, Ann. III, 16) : « qualicuuique fortiinœ nie;e non est adjuDCtus,cum omne hoc tempus in urbe egerit ». — Chénier a rattaché au rôle de son Cnéius quelques-unes des indications de Tacite sur Marcus (Ann. II, 76 ; III, 8, 16).

(4) Ou peut lire, dans les Annales même, à propos de la mort de Drusus (IV, 11), des réUe.xions de Tacite sur l'excessive facilité avec laquelle trouvaient-crédit des rumeurs de crime sur la mort des grands personnages [atrociore semper fama ergo dominantium exitus] : «... Mihi tradendi arguendique rumoris causa fuit, ut claro sub

manicus aurait, dans cette conviction, adressées à ses amis (1) ; il signale la joie imprudemment manifestée parPison et par son épouse Plancine, lorsqu'ils apprirent à Cos la mort de Germanicus ; mais il remarque que les amis de Germanicus, s'ils reprodièrenl justement à Pison des intrigues séditieuses en Syrie, ne purent établir que bien faiblement contre lui leur accusation d'empoisonnement (2). Quant à la mort de Pison, il rapporte simplement que celui-ci, après avoir comparu devant le Sénat, fut trouvé un matin égorgé dans sa maison, et il indique les circonstances qui permirent d'attribuer cette mort à un suicide, mais il ajoute :

« Je me souviens d'avoir entendu raconter à des vieillards qu'on vit plusieurs fois dans les mains de Pison des papiers dont il ne divulgua point le secret, mais qui, au dire de ses amis, contenaient des lettres et des instructions de Tibère contre Germanicus : il avait résolu, dit-on, de les lire en plein Sénat et d'accuser l'empereur, si Séjan ne l'eiU amusé par de vaines promesses ; enfin, il ne se serait pas tué lui même, mais quelqu'un aurait élé chargé de le tuer... » (3).

a Aiidire me meminiex senioribus, visum saepius inter manus Pisonis libellum, quem ipse non vulgaverit ; sed amicos ejus dictitasse, liUeras Tiberii et mandata inGermanicum continere, ac destinatum promere apud patres, principemque arguere, ni elusus a Sejano per vana promissa foret ; nec illum spontee.xstinclum, verum immisso percussore... » (4).

Ces quelques lignes de l'historien suffisent pour

exemple falsas audilioues depellerem peteremque ai) iis, quorum in manus cura nostra venerit, ne divulgata atque incredibilia, avide accepta, veris neque in miraculum corruptis antehabeant ».

(1) Annak.i, 11,69-71.

(2) Annales, III, 14.

(3) Nous citons, sauf pour quelques mots, la traduction de Burnouf.

(4) Tacite ajoute : «... Quorum neutrum asseveraverim [ « Je ne garantis ni l'un ni l'autre de ces faits... »] ; neque tamen occulere debui narratum ab iis qui adnostram juventam duraverunt »- (Anii., III, 16.)

répondre à plusieurs des critiques que Jules Janin accumulait un peu au hasard (!) contre la pièce de Chénier. C'était assurément le droit de Chénier d'adopter, pour une tragédie, la plus tragique des versions que iui offrait le récit de Tacite. Et jusqu'au cinquième acte, le rôle prêté à Tibère dans cette action reste h peu près indépendant des complications nouvelles qu'il y a introduites.

Sa pièce est construite dans l'hypothèse oi!i Germanicus serait mort empoisonné par Pison d'après les ordres de Tibère : or, comme la veuve de Germanicus vient accuser Pison, non point, il est vrai, d'avoir tramé par un crime la mort de Germanicus, mais de l'avoir hâtée en fatiguant le héros de ses « complots perfides » (2), Tibère ne croit pas pouvoir, sans donner prise à des soupçons de complicité (3), couvrir de sa protection l'accusé. Du reste, Germanicus mort lui porte encore ombrage : il désire que le silence se fasse le

(1) « On necomprcndpas (écrivait-il dans son feuilleton du 18 déc. 18iU), maintenant que Germanicus est mort, toutes les inquiétudes de Tibère... » Plus loin il objecte à Chénier la comluite du « vrai Pison, qui se tue sans rien dire... » — La conduite de Tibère apparaît dans Tacite, en plus d'une occasion, semblable à celle que lui prête Chénier dans sa pièce. Le procès de Libon (Ann., H, 28, 31) offre des circonstances toutes semblables à celles du procès de Pison. Ailleurs {Ann., IV, 71), Tacite note la tendance de Tibère à supprimer les agents de ses crimes. Au début de son principal, Tibère renie les ordres donnés par lui pour le meurtre d'Agrippa Poslumus (Aiin. 1,6), comme, dans la pièce de Chénier, il paraît prêt à renier les ordres donnés à Pison contre Germanicus. —Cf. encore A»»^. I, 53 : Tibère employant le proconsul Asprenas à faire périr Sempronius Gracchus.

(2) Cf. actel, se. ii.

(3) J. Janin objectait que le Sénat ne devrait pas être « un moyen de terreur » pour Tibère : aussi le Tibère de Chénier ne redoute-t-il pas « ce fantôme avili qu'on appelle Sénat » (ainsi que lui fait dire Chénier, V, 2) ; il redoute, plus généralement, l'opinion et les murmures de Rome (comme il le dit à Séjau, I, 4), et ce souci de l'opinion publique chez Tibère était indiqué, dans cette affaire même, par Tacite (Ann., III, 56).

plus vile possible autour de son nom (I), et que l'on accorde sans délai à sa mémoire la vengeance réclamée pour lui. Il se réserve, pour plus tard, de faire expier à la veuve du héros l'orgueilleux étalage de son deuil, et le crime d'avoir ameuté les foules autour de sa douleur indiscrète (2) : mais, en attendant, il sacrifiera Pison.

En laissant poursuivre et condamner ce coupable, il entend conserver la direction du procès. Devant le Sénat dont il se sent très maître, c'est un délateur à ses gages, un sénateur d'inscription récente, Fulcinius(3), qui sera l'accusateur de Pison. Tibère, qui l'a désigné, ne fail en apparence que l'agréer ; mais il est sûr, par lui, que l'accusation se maintiendra dans la réserve convenable, qu'elle ne servira point de prétexte à un trop éclatant éloge de Germanicus, et qu'elle évitera tout ce qui pourrait faire remonter vers l'empereur même de téméraires suppositions.

Ces précautions étant prises, Tibère peut laisser l'affaire suivre son cours ; il peut, avec l'hypocrisie de son langage officiel, aflecter de la recommander à la sévère équité du Sénat (4) : Fulcinius doit être pour les sénateurs un interprète suffisant de ses intentions. — Mais Pison le? comprend, lui aussi, et il ne veut pas se prêter complaisamment à son rôle de victime. Il s'irrite de la sérénité avec laquelle Tibère aflecte de se désintéresser de son sort : dans un entretien particulier qu'il obtient de lui, il lui rappelle les ordres donnés contre Germanicus, il déclare qu'il en produira devant le Sénat, « si le débat commence », le texte con-

(1) Cf. acte I, se. iv.

(2) Cf. acte Y, se. iv, — et acte III, se. i-iv.

(3) Fulcinius, « ce nouveau sénateur » (est-il dit dans la pièce, I, 4) Sur ce personnage, cf. Tacite, .4)!)!., III, 10.

(4) Cf. acte II, se. ii.

serve, faisant ainsi apparaître dans son propre crime la complicité de l'empereur (1).

Cette menace de Pison dérange le plan de Tibère. Pour éviter un scandaleux éclat, il faut que Pison meure avant d'avoir comparu devant le Sénat. Et une machination savante, ourdie pour sa mort, doit permettre à Tibère d'y paraître étranger. De secrets émissaires, qui passeront pour les agents d'Agrippine, ameuteront le peuple contre Pison (2); l'émeute servira de prétexte à Séjan pour conduire au « secours » de celui-ci des prétoriens qui devront l'égorger (3); et Séjan reviendra annoncer au Sénat que Pison, effrayé par les clameurs de la foule, se sera donné la mort lui-même, en se déclarant victime de la haine d'Agrippine (4) et en implorant pour son fils innocent la justice de Tibère.

On pourrait penser que c'était le raffinement de ces combinaisons (5) qui paraissait à Jules Janin « de la tyrannie à la façon des tyrans du boulevard », si le critique même ne semblait expliquer son dédain par (( les grands cris, les grands gestes » qu'il reproche au rôle de Tibère (6). Pourtant, à part un monologue, d'accenttranquille, presquemélancolique, aucinquième acte, et, çà et là, quelques confidences, de ton plutôt discret, faites à Séjan, — le Tibère de Chénier reste sobre de discours, et chacune de ses paroles a sa raison et

(1) Cf. acte III, se. m.

(2) Cf. acte III, se. iv.

(3)et(i) Acte V, se. i (V. les vers cités ci-dessous, p. 472), etCf. V, vi.

(5) L'émeute est d'ailleurs la seule complication dont Cliénier ait surchargé les détails que lui fournissait la version rapportée par Tacite.

(6) A moins que cette appréciation ne fût motivée par le jeu de l'acteur (Ligier) qui remplissait ce rôle (V. ci-dessus, p. 22.'î) : « Le héros (écrit J. Janin en parlant de Tibère) se donue toutes sorte> de peines pour se faire paraître plus méchant qu'il ne l'est en effet : de grands cris, de grands gestes, de la tyrannie à la façon des tyrans du boulevard... »

son but. 11 esl conforme au calcul de son deuil hypocrite de mettre une certaine solennité dans son langage lorsqu'il parle, au Sénat, deGermanicusel des honneurs dus à sa mémoire (1). Ses effets d'éloquence (2) procèdent toujours de la rhétorique artificieuse dont il voile ses véritables pensées. Peu lui importe que l'on ne croie pas à la sincérité des explications qu'il donne ou des sentiments qu'il afiecte : il lui suffit que l'on paraisse y croire : la contrainte qu'il impose ainsi aux grands de l'Etat (3) est un des signes delà servitude à laquelle il a su les plier.

Même envers Séjan, son « ministre fidèle » (4), le Tibère de Chénier n'a point, comme trop souvent les tyrans de théâtre envers leurs confidents, la puérile coquetterie de son machiavélisme. 11 ne parle point pour faire admirer sa scélératesse. Il semble avoir la pudeur des crimes qu'il commande. Quant à ceux qu'il a autrefois commandés, il lui suffit d'en profiter sans en tirer gloire, sans en reparler. Une explication rétrospective de lui à Séjan, sur le cas de Germanicus, eût été une invraisemblance que Chénier a évitée. A peine une parole de lui (o), relative aux ordres que Pison menace de divulguer, prouve t-elle qu'il n'a plus rien à cacher à Séjan ; mais la discrétion du ministre s'accorde sur ce sujet avec la réserve du

(l)Cf. acte II, se. iv.

(2) Par exemple, lorsqu'il invite les sénateurs (II, iv) à penser à Rome, qui « est seule immortelle », et à ne pas s'occuper trop longtemps de Germanicus.

(3) V. son monologue du S" acte sur les « pères de l'Etat... »

(4) V. les vers cités ci-dessous, p. 472. — Le rôle de Séjan dans le procès de Pison était indiqué parle détail de Tacite: «... ni elusus a Sejano... foret » (V. ci-dessus, p. 460) ; Chénier, d'ailleurs, a conçu son rôle d'une toute autre façon.

(o) Cf. III, IV :

... Il menace, et demain Veut paraître au Sénat mes ordres à la main.

maître. Quand ils parlent ensemble de Germanicus, ils paraissent ignorer l'un et l'autre que sa mort fut le résultat d'un crime : la vérité ressort du progrès de la pièce plus tragiquement qu'elle n'apparaîtrait par leur aveu.

Tacite constate cependant (1) que Tibère oubliait, avec Séjan seul, ses habitudes de méfiante dissimulation : Chénier a donc pu, d'après l'historien même, supposer, de Tibère à Séjan, d'intimes confidences sur la lassitude et sur l'ennui du pouvoir, sur les inquiétudes inséparables de la tyrannie, sur ses sentiments secrets à l'égard de sa mère Livie (2). Mais Tibère n'est pas diminué devant son ministre par l'abandon de ces épanchements ; il ne cesse pas de le dominer par la supériorité de son génie (3) ; et Séjan garde encore le mérite de deviner les ordres de son maître à travers les sous-entendus et les réticences dont ils s'enveloppent. Le voici, au cinquième acte, en présence de Tibère : après avoir provoqué autour de la demeure de Pison l'émeute d'abord commandée, il revient chercher les dernières instructions de l'empereur (4); il trouverait tout simple, quant à lui, d'abandonner Pison aux fureurs de la foule, mais Tibère

(1) Cf. Annales, IV, i.

(i) V. acte I, se. iv ; Cf. Tacite, Ann., IV, 57.

(3) L'époque du procès de Pison, d'ailleurs, n'est pas encore celle de la toute-puissance de Si^jan : J. Janin semble {oublier dans quelquesunes de ses critiques contre le nMe de Séjan, trop « obséquieux » (juge-t-il) à l'égard de Tibère dans la pièce de Chénier. — Il est vrai que Chénier lui-même empruntait à une époque assez postérieure au procès de Pison certains traits de ses scènes entre Séjan et Tibère.

(4) Tibère lui a dit (III, iv) ;

Reviens pour m'annoncer Cfiie le trouble commence, Et sur les derniers coups j'instruirai ta prudence.

Chénier a rattaché au caractère même du personnage rartiliee de composition par lequel se trouvent ainsi dédoublées les instructions données à Séjan.

craindraitde(( donner un exeoiple redoutable » avecune telle solution (1) : qu'ordonne-t-il donc ?

« Que Pison, près de l'heure suprême, Sans même se défendre ou s'accuser lui-même, Pour un fils innocent implore mes faveurs Et deGermanicus désigne les vengeurs.

Qu'attend-il ?Son arrêt ? Ohl quelle nuit propice, Si Pison de sa main prévenait son supplice ! Si je ne craignais plus ses insolents discours 1 r,

— « Je vous entends, César », dit Séjan, — et Tibère reprend :

Porle-lui des secours ; Que tes prétoriens s'enflamment de ton zèle ; Prodigue mes trésors ; va, ministre tidèle ; Rends la paix à César, à Rome, à tout l'Etal, Et reviens sans délai rassurer le Sénat.

Ayant ainsi « entendu » de Tibère combien il désire la mort de Pison et comment elle devra être expliquée devant le Sénat, Séjan court conduire vers Pison la troupe de prétoriens qui doit le « secourir ».

ni

Au moment oii Tibère prépare le Sénat à recevoir le faux rapport de Séjan (2),Agrippine se présente pour déclarer qu'elle pardonne à Pison. — Le plan combiné par Tibère à la suite des insolences de Pison comprenait une entrevue avec un fils de celui-ci, Cnéius (3) : c'est une précaution pour mieux écarter les soupçons possibles, par une démonstration de bienveillance

(1) Que le peuple en fureur intimide un coupable ; Qu'il n'exerce jamais le droit de l'immoler. 'V, lA

(2) Acte V, se. m et iv.

(3) Gomme il l'explique à Séjan (III, iv). ,

envers le jeune homme qui s'est présenté au Sénat pour défendre son père. Et Tibère a profilé de cet entretien (i) pour essayer de tromper sa candeur sur les secrètes intentions d'Agrippine à l'égard de Pison : mais Cnéius, rapproché malgré tout d'Agrippine par une commune loyauté d'âme, a osé espérer et a su obtenir d'elle la grâce de son ennemi.

Si Agrippine, dans la pièce de Chénier, peut, sans trop d'invraisemblance, dire à ce Cnéius (2) :

Lève-toi : de Pison que la faute s'oublie ; Avec Germanicus je le réconcilie...,

c'est parce que, pas plus que Cnéius, elle n'a paru encore soupçonner tout le crime de Pison : elle l'accusait seulement de manœuvres séditieuses contre Germanicus (3). — Pourtant, Chénier nous l'a représentée d'abord, à peu près conforme à la peinture de Tacite, — attachée à la poursuite de Pison, ardente du désir de venger sur cet homme les chagrins qui furent mortels à son époux, inspirée dans toute sa conduite par sa fidélité de veuve, comme Cnéius par son affection de fils: devait-il lui faire ensuite, comme incidemment, sacrifier la tâche entreprise aux prières de Cnéius? Sans doute celui-ci évoque, pour la décider à ce sacrifice, le souvenir même de Germanicus, la grandeur d'âme du héros qui se vengerait en pardonnant (4) ; et c'est à cet argument, surtout, qu'Agrippine semble se rendre ; mais c'est là, de sa part, une façon toute nouvelle de

(1) Au IV° acte, se. n.

(2) Au IV« acte, se. m.

(3) Après avoir reconnu, à propos de cette pièce de Tibère, que « l'histoire appartient au poète, comme l'argile au potier», Villeniain, dans sa critique do ce rôle d'Agrippine {Litt. au XVIII" siècle, 39= leçoui ne tient peut-être pas assez compte de cette supposition propre à Chénier.

(4) ... Il VOUS presse avec moi du fond de son tombeau... etc., dit-il (IV, m).

comprendre ce qu'elle doit à la mémoire de son époux. — Chénier qui, au début de sa carrière, reproduisait dans son Œdipe à Colone et qui plus tard (1) admirait encore le pardon « sublime » accordé par l'OEdipe de Ducis à Polynice suppliant, pensa sans doute grandir l'Agrippine de Tacite en adaptant son rôle de vengeance aune semblable conception de générosité théâtrale et de « sensibilité » moderne (2) ; il crut apparemment avoir assez préparé cette déviation du personnage en marquant, dès leur première rencontre (3), un courant desympathieentrelesdeux âmes, également généreuses, d'Agrippine et de Cnéius ; et il a voulu, par un effet de cet acte de clémence, associer Pison lui-même à ce concert de nobles sentiments : après la scène oii se laisse fléchir la veuve de Germaoicus, il nous montre Pison repoussant, parce qu'il s'en juge indigne, le pardon que lui annonce Cnéius.

Cette péripétie, déterminée dans l'âme de Pison par l'impression de la magnanimité d'Agrippine, peut prêter à des objections analogues (i). — Tacite représentait le personnage, dans sa province de Syrie, engagé en de haineux dissentiments avec Germanicus par un orgueil intraitable qui, s'inclinanl à peine devant l'empereur, refusaitde fléchirdevanl lefîls de César (5): le Pison de Chénier, qui se fait un mérite de « pleurer » Germanicus (6), et qui, touten accusant devant le Sénat, pour les besoins de sa défense, la mémoire du héros, déclare l'avoir toujours « admiré » (7), — paraît

(1) Ea 1797, dans VŒdipe de Ducis remanié. V. ci-dessus, p. 4H.

(2) D'une façon générale, l'es, .rit chrétien opposé à l'esprit antique.

(3) Acte II, se. IV : Agrippiue a insisté pour que Cnéius eût le droit de défendre son père devant le Sénat.

(4) Cf. Villemain (ouvr. cité, — t. IV, p. 329).

(5) Cf. Ann., H, 43 : « Vix Tiberio concedere; libères ejus, ut multurainfra, despectare... »

(6) C'est moi, Germanicus, qui dois pleurer ta mort... (I, i.)

(7) Ali ! j'ai pu le haïr, mais j'ai pu l'admirer 1... (II, ii.)

avoir été surfout contre lui, par une basse ambition de courtisan, l'exécuteur des ordres de Tibère. Et, lorsque l'irritation de se voir livré par le maître qu'il a servi, lui fait retrouver en face de celui-ci quelque chose du génie allier marqué par l'historien (I), que demande-t-il à Tibère en le menaçant de révéler ses ordres secrets (2)? N'est-ce pas d'arrêter le débat qui doit s'ouvrir au Sénat ? PisoUj pas plus que Cnéius, ne peut savoir que le désistement de son accusatrice ne serait plus admis par Tibère déjà engagé en de nouvelles combinaisons : alors, obtenu par ce moyen ou par l'autre, le résultat doit lui apparaître le même: c'est le salut pour lui, et, ce qui lui importe plus encore, à cause de son fils (3), c'est la honte épargnée à son nom. Mais une émotion du cœur lui fait négliger ces calculs : il se fait scrupule d'accepter le pardon d'Agrippine pour un crime dont elle ne connaît pas tout le mystère ; et, plutôt que d'accueillir la chance inattendue qui lui est offerte, il préfère s'obliger à rougir devant son fils en lui avouant, avec la vérité entière, les motifs de son refus :

... Et je pourrais, chargé d'une honte éternelle, Rendre de mon forfait sa veuve criminelle ! D'Agrippine abusée évitant le courroux.

Je pourrais la couvrir du sang de son époux (4) !

Ne sont ce pas là des sentiments bien délicats de lapart d'un homme dont les remords semblent dater surtout du jour où il a pu reconnaître la duperie de s'être

(1) Ann., 11,4.3 : «... Ingénie violentum (Pisonem) et obsequii ignarum, insita ferocia a paire Pisone... etc. »

(2) Les ordres qu'en secret il osait me prescrire, dit-il (III, m).

(3) " ...Le seul ctiàtiment que je craigne aujourd'liui », dit-il à Tibère (III, m), c'est

« de lui léguer la honte ».

(4) Cf. acte IV, se. y.

laissé a soumettre au crime » (1)? — C'est justement cette déception, prise comme point de départ de l'évolution du rôle, qui fait peut-être la vérité profondément humaine du personnage, tel que l'a conçu Chénier. Et l'on peut en compléter dans ce sens l'interprétation en supposant, sous les généreuses raisons qu'il exprime seules devant son fils, l'acre et définitif sentiment de l'impossibilité d'échapper désormais aux trames ourdies par un Tibère (2) . — Pour se relever, d'ailleurs, aux yeux de son fils, de la honte de son douloureux aveu, il peut lui annoncer, comme une réparation solennelle de son crime, la révélation publique dont il a précédemment menacé Tibère : le maintien de cette résolution, à laquelle applaudit Cnéius, devait, selon la pensée de Chénier, achever la réhabilitation de Pison. Ce n'est point un aspect banal du sentiment paternel que présentait le personnage ainsi composé. Ace sénateur d'ancienne race qui « rampa sous un maître cruel )) (3), Chénier supposait, comme un reste de noblesse à travers sa propre déchéance, le soin d'avoir élevé son fils dans le culte des souvenirs de la République. Et d'après certaines indications de Tacite, il a pu faire que Germanicus vivant représentât pour le jeune Cnéius une résurrection possible de ces souvenirs. Cnéius disant à Agrippine, pour rejeter sur le vrai coupable les torts reprochés à son père :

Germanicus aimait la liberté romaine :

Jugez si de César il méritait la haine... (4),

(1) « Je l'ai soumis au crime », dit de lui Tibère (à Séjan) dans la pièce.

(2) On peut reconnaître quelque chose de ce sentiment dans l'accent mélancolique des discours de Pison, lors de son premier entretien avec Caéius, au début de la pièce.

(3) Malheur à qui rampa sous un maître cruel ! lui fait dire Chénier (IV, v).

(4) Acte IV, se. m. Ces deux vers reproduisent à peu près le sens

Cnéius exprime, dans la pièce de Chénier, une opinion qui, selon Tacite, eut cours parmi le peuple romain. — Ayant reçu de son père cette éducation républicaine (I), Cnéius peut concilier, avec le devoir de piété filiale qui lui fait prendre la défense de Pison, le deuil du héros « qui eut rendu à Rome sa liberté » (2) ; et il impute aux artifices de Tibère la division survenue entre deux hommes par qui « un jour plus pur aurait pu luire » pour les vrais Romains (3). C'est par la sincérité d'accent puisée en de tels sentiments qu'il parvient à toucher Agrippine en faveur de son père; et Pison lui-même, se retrouvant en son fils tel qu'il eût voulu être, tire de son émotion paternelle le ressort de son relèvement.

Eu rattachant ainsi à l'idée de liberté tout ce qu'il y a de généreux dans l'atmosphère morale de sa pièce, Chénier montrait, d'autre part, la tyrannie systématiquement ennemie de toute vertu, de toute gloire et de tout noble talent en même temps que toute liberté, — supprimant les Germanicus par les mêmes raisons qui lui font proscrire ou réduire au silence les Crémulius

d'une phrase de Tacite {Ann., II, 82) : « Et erumpebant questus:... vera prorsus de Druso seniores locutos, displicere regnantibus civilia flliorum ingénia ; neque ob aliud iuterceptos, quam quia pupulum romanuiii a^quo jurecùmpiecti, reddila libertate, agitaveriut. « — Tacite a dit précédemment (Ann., I, 33) : «... Credebaturque [Drusus], si rerum potitus foret, libertatem redditurus ; unde in Germanicum favor et spes eadem. >• (i) Cf. II, I, les vers de Cnéius disant à son père :

Mon père à ces beaux jours prépara mon enfance...

— C'est vous seul, en effet, vous, qui m'avez appris... etc.

— Avide, j'écoutais quand vos mâles discours... etc.

(2) Cnéius dit de lui (I, i) :

On crut voir un Camille, et l'on s'était flatté Qu'il devait au.K Romains rendre leur liberté...

(3) Cf. I, I, Cnéius dit à son père :

S'ils (Tibère et Séjan; n'eussent divisé Germanicus cl vous, Peut-être un jour plus pur luirait encor pour nous.

Cordus ou les Scaurus. Cette thèse, que Cliénier dégageait de l'histoire de Tacite, il en faisait l'application au régime politique contre lequel Tacite fut plus d'une fois invoqué, par Cliénier ou par d'autres, comme un nom vengeur (I). Le poète Scaurus, « peignant» pour la scène u les tragiques destins des tyrans » à travers lesquels Tibère se juge lui-même désigné (2), — ne figurait-il pas Chénier dont le //enn K/// reparaissait, pour une fois seulement (3), sur la scène du Théâtre- Français, au temps même oîi sans doute il composait son Tibère ?

... Tout prince absolu, s'il ne veut s'affaiblir, Doit punir les talents qu'il ne peut avilir :

celte maxime attribuée à Tibère (4) n'exprimait-elle pas la rancune du poète qui avait voulu demander au « prince », par la voix d'Elénor-Cyrus, « d'aimer le mérite et de permettre la gloire » (5) ? Et Cnéius résumait sous ses divers aspects l'œuvre funeste de la tyrannie, dans ce vœu suprême que Chénier lui faisait exprimer en faveur de la liberté :

(1) Nous avons cité ci-dessus (p. 219) les vers de VEpilre à Voltaire:

Tacite, en traits de tlamme, accuse nos Séjans, Et son nom prononcé fait pâlir les tyrans...

Un article de Ctiateaubriand, qui fit supprimer le Mercure en 1807, commençait ainsi : i Lorsque dans le silence de l'abjection, on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyrfn, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien parait chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère : Tacite est déjà né dans l'empire ; il croit inconnu auprès des cendres de Germanicus... etc. » — Dans son pamphlet de 1814, Chateaubriand compara Napoléon à Tibère.

(2) Chénier fait dire par Tibère (III, ii) :

<• Scaurus peint des tyrans les tragiques destins :

« C'est moi que sur la scène il désigne aux Romains ».

(3) Le 22 pluv. XIII (21 févr. 180o). Cf. ci-dessus, p. 216.

(4) Scène avec Séjan, III, ii.

(5) Cf. ci-dessus, p. 399.

Puisque les lois, les mœurs, les nobles sentiments, Ne peuvent respirer l'air souillé par un maître, Puisse, puisse à jamais la liberté renaître Sur les sanglants débris des tyrans abattus. Pour que le genre humain conserve des vertus I

On peut mesurer maiateaant l'importance donnée par Chénier, dans sa tragédie, à ce fîls de Pison, dont Tacite ne lui fournissait guère que le nom (I). Devant nous comme devant Agrippine, il a pu faire gagner parCnéius innocent la cause de son père, sans introduire dans sa pièce un inlérêl contraire à celui qui devait s'attacher par Agrippine au souvenir de Germanicus : l'idée républicaine, représentée par Cnéius, préside à celte « réconciliation » entre Pison et Germanicus défunt. — Par le même personnage, d'autre part, Chénier obtenait ce résultat de pouvoir faire aboutir sa pièce à la confusion publique de Tibère, sans afîaiblir pour cela l'impression qu'il voulait nous donner de la rouerie politique de son « tyran » (2). Car Tibère, averti des intentions de Pison, devait trouver le moyen d'en détourner l'efiet. « Demain », a dit Pison : a La nuit me reste », a pensé Tibère (3), et la mort de Pison est aussitôt combinée de manière à pouvoir être imputée à la haine impatiente d'Agrippine. — Le pardon même que celle-ci vient proclamer au Sénat contrarie Tibère sans le déconcerter : il sait y répondre en insinuant que cette générosité subite semble calculée

(l)Cf. ci-dessus, p. 463, n. 3.

(2) « Tyran profond, mais vil... » lui fait dire Chénier par Cnéius (V, VI).

(3) Ce sont les paroles que Chénier lui fait prononcer (III, m).

pour masquer la participation d'Agrippine à l'émeute déjà grondante contre la demeure de Pison ; et la mort de celui-ci, annoncée par Séjan dans les termes convenus, laisserait à l'imbroglio la conclusion qu'adésirée Tibère, si Cnéius, par l'aveu reçu de son père sur la mort de Germanicus, n'était en mesure de sesubsliluer à Pison disparu pour dévoiler devant le Sénat le forfait mystérieux. Mais tandis que la voix de Pison accusant Tibère eût paru la vengeance d'un complice sacrifié, Cnéius joint l'autorité de son innocence à celle de son sacrifice volontaire, pour faire entendre la protestation de la conscience publique contre le « tyran » (I). Car Cnéius n'est point menacé, lui ; il pourrait se taire, et vivre ; par déférence même pour la mémoire de son père (2), il pourrait être tenté de laisser dans l'ombre un secret encore ignoré de tous ; il parle, cependant, comme poussé par l'idée que la vérité doit être dite pour l'expiation du crime auquel l'associerait son silence. — Chénier a su trouver pour son héros des paroles dignes delà situation ainsi conçue, il a animé d'un beau souffle la dernière tirade qu'il lui fait prononcer devant Tibère « impassible et calme » (3), devant les sénateurs tremblants et muets (4) ; il a marqué d'un trait de fière ironie le geste de Cnéius échappant par la mort au pouvoir du tyran :

(1) On peut comparer à cette scène de Tibère la scène du III'' acte de Heiu-i VIII où le tyrau est démasqué par un gentilhomme (Norris) dont il avait pensé acheter le faux témoignage contre AnneBoulen.

(2) Cf. acte V, se. iv, le vers d'Agrippine :

Cnéius, après sa mort, osez-vous l'outrager ?

(3) César est impassible et calme ainsi que moi,

fait dire Chénier par Cnéius (V, vi).

(4) Il fait dire par Cnéius :

Vous tremblez, sénateurs, attendez en silence Que César d'un coup d'œil vous dicte ma sentence...

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