SI
... J'ai vécu, je meurs libre ; el voilà mes adieux. Il est temps de placer Tibère au rang des dieux.
Maintenant, si les ciioses n étaient pas arrangées ainsi, — si Cnéius n'était point là pour crier devant le Sénat la vérité que Tibère avait voulu cacher, si la pièce avait dû s'arrêter^ quelques vers plus tôt, sur les hypocrites paroles de Tibère regrettant que Pison n'ait pas eu confiance en « l'équité du Sénat » (I), — le dénouement, moins théâtral sans doute, eût-il été réellement moins tragique ? A cette question, une « leçon » de Yillemain sur l'œuvre de Chénier (2) nous semble donner une fort juste réponse : « ...L'eflel (( original et terrible, ce n'est pas que Tibère soit (( convaincu en face ; c'est plutôt que Tibère triomphe, « que la conscience de tous les témoins sache son (( crime, mais que la servitude publique ait l'air de ne (( pas le voir, de ne pas le croire : peut être faut-il (( alors qu'une violence trop forte ne soit pas faite à la a bassesse publique, que le crime ne soit pas telle- (( ment montré qu'elle ne puisse détourner la tête, ne (( pas le reconnaître, mais que ce crime se perde dans (( une sorte d'obscurité mystérieuse... »
Le dénouement imaginé par Cliénier n'était même \ pas nécessaire pour donner à l'idée morale, dans la pièce, une sorte de satisfaction. C'était assez, pour le César tout-puissant, d'avoir dû trembler un moment devant la révolte de son complice, d'avoir vu son crime se dresser devant lui quand il se croyait déjà sûr d'en étouffer le secret : les révélations de Cnéius
(1) Pison longtemps encore aurait servi l'Etat S'il avait mieux connu l'équité du Sénat.
Cf. Ann/ilfs, II, 31, l'altitude de Tibère dans le procès de Libon : « Juravit(iae Tiberius petiturum se vitain quamvis uoceuli, nisi voluntariam morlem properavisset. «
(2) V. le Tableau de la littérature au XII1I« siècle, 39= leçon.
en présence d'un Sénat servile doivent moins troubler la tranquillité du a tyran » que la première et brusque menace de ces mêmes révélations :
[Pisoti] César, faut-il aussi punir tous les coupables ? [Tibère] Sur des preuves, sans doute. Ainsi le veut la loi. \Pison] César sera puni.
[Tibère] Qui l'accuserait ?
[Pison] Moi.
Ses ordres à la main. Je les ai.
[Tibère] Téméraire !
Vous les avez gardés ?
[Pison] Je connaissais Tibère.
Consultez-vous. Demain, si le débat commence, Si ce Fulciniiis dont vous avez fait choix. Si quelque accusateur ose élever la voix, Moi-même du forfait j'établirai la preuve ; Du héros qui n'est plus j'irai chercher la veuve ; Pison, par vous coupable et par vous accablé, Paraîtra devant elle au Sénat rassemblé : Devant elle, au Sénat, Tibère entendra lire Les ordres qu'en secret il osait me prescrire, Et, dussent les Romains n'en être pas surpris, Ils sauront que Tibère a fait périr son fils (1).
La scène où le poète interprétait ainsi certaines indications de Tacite sur les intentions de Pison dépassait déjà peut-èlre la mesure de l'expiation que la « vérité sévère de la tragédie historique » (2) lui permettait de faire subir à son Tibère.
(1) Germanlcus, (ils de Drusus, avait été adopté par Tibère (son oncle) sur l'ordre d'Auguste, après la mort de Drusus.
(2) Expressions de Cliéuier (Cf. ci-dessus p. 288, n. 7;.
Les (( graves objections » que Villemain formulait sur certaines parties de celte tragédie (I) ne l'empêchaient pas d'en admirer vivement u les beautés fortes et savantes » (2) ; el M. Nisard, — dans la réaction de son « âge mûr » contre Terreur d'un temps oîi « Tibère ne lui paraissait qu'un peu au-dessous de Brilannicus )) (3), — n'a-t-il pas forcé l'expression juste de sa seconde o[)inion en déclarant qu' « entre Britanntcits et Tibère il n'y a de commun qu'un sujet romain » (3) ?
Le fait de deux sujets également empruntés à Tacite et à l'histoire des Césars serait en lui-même assez indifférent; maislerapprochementse précisepar un semblable eflort des deux poètes pour se pénétrer des fortes impressions de leur modèle, pour reproduire dans la trame d'une rapide action dramatique les traits les plus frappants de l'historien, pour faire tenir, ainsi, dans le cadre étroit des unités, toute une large perspective historique. Les deux pièces, d'ailleurs, se font remarquer l'une el l'autre par une exécution conforme à la sévérité des sujets : l'intrigue d'amour liée par Racine à la manifestation des mauvais instincts de Néron, et très étrangère à ces « fadeurs erotiques » que Chénier voulut exclure de son théàtre(4), n'empêchait pas Britannicus d'être dans la tragédie classique le plus parfait modèle du « genre historique » (5) auquel s'appliqua Joseph Chénier.
(1) Qu'il appelle (t. IV, p. 326) « la belle tragédie de Tibère. »
(2) Nous citons entre guillemets les expressions mêmes de Villemaio, p. 331 (et 312).
(3) Nous citons entre guillemets les phrases de M. Nisard (Histoire de la litt. française, liv. IV, ch. v).
(4) Cf. ci-dessus, p. 303.
(a) Lemercier (art. de 1819 sur M.-J. Cluinier) rapproche Tibère et
Li peinture d'un fyran consommé s'accordait plus malaisément que celle d'un « monstre naissant » avec les conditions habituelles d'une œuvre de théâtre ; et l'invention de Chénier s'est exercée sur hi donnée de Tacite dans un sens assez peu conforme à la pureté de l'art racinien. La recherche de l'efiel théâtral dans un sujet dont il craignit peut-être la froideur, la préoccupation, aussi, de l'idée morale ou de l'idée républicaine qu'il voulut y associer, lui ont fait concevoir en vue de combinaisons un peu risquées le rôle de la veuve de Germaoicus, Même en écartant, autant qu'on le peut, le souvenir de Tacite, on a quelque peine à admettre, pour certains moments de ce rôle, le tour que lui a donné Chénier. Si la clémence un peu brusque d'Agrippine était dans sa pièce un moyen nécessaire en vue d'autres situations qui ne manquent pasde beauté, n'étiit-ce pas pousser jusqu'au paradoxe les conséquences de cette supposition, que d'attribuer à la même Agrippine une protestation indignée contre les premières paroles de Cnéius démentant devant le Sénat les hypocrites allégations de Tibère sur l'innocence de Pison (1) ? Le personnage même de Pisoo, création originale et vraie dans l'ensemble, aurait exigé, pour produire en pleine clarté tout son
Brikuuùciis comme des « pièces hisloriqiies du même genre ». Cliénier lui-même, dans VEp. dédie, de Charles IX, citait Brilannicus (en l'opposant à Bérénice) comme un exemple de la tragédie qui convenait à la scène renouvelée.
(1) Cf. V, V. Tibère vient de dire :
D'un crime, je le sais, Pison fut incapable.
Cnéius dit alors :
Vous vous trompez, César, mon pcrc était coupable.
et Agrippine s'écrie :
Cnéius, après sa mort, osez-vous l'oulrager ?
Les paroles de Cnéius, pourtant, n'ont encore rien précisé au delà de ces menées séditieuses qu'Agrippine, au second acte, devant le Sénat, reprochait à Pison.
pathétique, plus de justesse et de mesure dans le développement de ses aspects successifs.
Le rôle de Tibère n'a pas été atteint par ces altérations de la matière historique. Peut-être l'intention philosophique a-t-elle conduit Chénier à exagérer l'expression de certains sentiments du tyran romain. Les réflexions attribuées à Tibère, d'après Tacite (l),sur la servilité du Sénat, ne devraientpeut-èlre pas, même dans un monologue, tourner à l'accent d'un mélancolique regret avec l'évocation des grands noms de l'ancienne Rome (2). Les confidences de Tibère à Séjan sur ses terreurs secrètes (3j se comprendraient mieux si Chénier eût pu montrer dans sa pièce quelque chose de ces « artifices variés » (4) par lesquels Séjan, selon Tacite, avait su gagner l'entière confiance de celte âme impénétrable. Chénier n'a pas surmonté entièrement la diftîculté qu'il y avait à peindre, selon les lois du théâtre classique, certains aspects de ce caractère complexe et fuyant : ce n'était déjà pas un mérite facile que d'avoir su lui trouver en conformité avec ces lois un mode d expression dramatique, par l'etlort sans cesse compromis et sans cesse renouvelé de Tibère pour comprimer toute révélation du crime commandé jadis contre Germanicus
Au reste, les scènes à travers lesquelles nous est présenté ce personnage n'ofïrent pas un enchaînement par-
(1) Cf. Annales, III, 6o : « Meraoriœ proditur Tiberium, iiuoties curia egredcretur, GiTecis verijis iu lumc iiiodiim eloqui solitum : 0 homines ad servilulcm paratos I »
(2) V. le aïonologue de Tibère, au V« acle (se. ii) :
0 lâches descendants de Dèce et de Camille ! Enfants de Quinctius ! Postérité d'Emile ! Esclaves accablés du nom de leurs aieu.Y!...
(3) Cf. acte I, .se. iv ; III, ii; ef. ci-dessus, p. 471.
(4) Cf. Ànnalis, IV, 1 : « ... raoxTiberium variis aylihus devinxit adeo, ut obscurum adversum alios sibi uni incautuni iutectuinque edleeret. »
tout aussi serré que celles où Racine fait paraître son Néron. — Une scène intéressante du troisième acte met aux prises l'imprudente fierté d'Agrippine avec la défiance ombrageuse de Tibère ; elle prolonge dans l'avenir, contre Agrippine, l'action présente dirigée par Tibère contre Pison ( 1 ) : elle n'a pourtant qu'un lien assez vague avec le progrès régulier de cette action. Cliénier pensait-il imiter l'art avec lequel Racine avait su lier, dans le développement d'un sujet à deux faces, la question de la disgrâce d'Agrippine au péril de Rritannicus ? Mais la grande scène entre Néron et Agrippine au quatrième acte de Briiannicus forme une des péripéties de l'action même qui aboutit au premier crime de Néron: Agrippine a pris sous sa protection, par politique, le « fils de Claudius » écarté du trône par ses soins; et Racine a pu ainsi, selon une indication de Tacite même (2), lui attribuer <à la fin de la pièce le pressentiment que Néron, ayant fait périr Britannicus, portera un jour « ses coups jusqu'à sa mère ».
Chénier a voulu rattacher à sa pièce, par un calcul raffiné (3) de son Tibère, certaines prédictions du Tibère de Tacite sur le compte de Caligula. Mais, après une scène oîi la veuve de Germanicus, en de pathétiques discours, appelait l'intérêt sur la situation de ses fils, était-il adroit d'employer la perspicacité de Tibère à nous annoncer le tyran que doit être, après lui, le plus jeune de ces enfants (4) ? Tibère vient
(1) V. ce que Cliénier fait dire par Tibère à Séjan dans la scène qui suit, III, n.
(2) Cf. Annales, XIII, Ifi : « ... Sibi supremum auxiliura ereptum et paiTicidii exemplum intelligebat. »
(3) Semblable à celui que Tacite prête à Auguste (Annales, I, 10) : « ... comparatione deterrima sibi gloriam quaesivisse . . »
(i) Lorsque le Tibère de Tacite (Annales. VI, 46) prévoit et prédit ce que sera Caligula, celui-ci, seul survivant des trois lils de Germanicus, et arrivé à l'âge d'homme, doit lui apparaître comme son successeur probable : il n'en peut être ainsi dans la pièce de Chénier.
même de déclarer à Agrippine qu'aucun d'eux ne doit aspirera l'empire (I): est-ce donc un instinct prophétique qui, démentant presque aussitôt celte formelle déclaration, lui l'ait entrevoir le règne prochain de Caligula, sous lequel « les Romains regretteront Tibère » (2) ?
L'art plus délicat de Racine évite ce genre de fautes. L'auteur de Britannicus savait être, aussi, plus scrupuleux observateur de la vérité des mœurs romaines. Il n'eût pas introduit une femme dans la curie pour lui faire haranguer les sénateurs, cette femme eût-elle été la veuve de Germanicus (3) : son Agrippine, à lui, — femme, sœur et mère d'empereurs, — se contente, conformément à certains détails donnés par Tacite ( i), d'assister, « invisible et présente », aux délibérations du Sénat, derrière un voile qui la cache en l'isolant de l'assemblée.
Le style de Tibère, enfin, pouvait avoir bien des qualités (5) sans égaler le coloris expressif et les industrieuses hardiesses de Racine dans l'imitation de Tacite. Il est celui de la meilleure époque d'un poêle dont le talent, mûri dans les heures de colère et
(1) Dites-leur de briller aux champs de la victoire... D'aspirer aux grandeurs, mais jamais à l'empire... (111, i.)
Chénier suivait d'ailleurs Incite en attribuant ce sentiment à Tibère : Cf. Annales, IV, 17 : « ... Tiberius, haud unquam doniui Gernianici mitis, tum vero œquari adolescentes senectœ suœ impatienter indoluit ».
(2) Cf. III, II (Gliénier fait expliquer par Tibère à Séjan les raisons pour lesquelles il lui plairaitd'avoir pour successeur le monstre qu'il prévoit enCaligula).
(3) Dans Tacite, la veuve de Germanicus ne paraît pas elle-même devant le Sénat : ce sont les amis de Germanicus qui se chargent de l'accusation. Cf. Annales, III, 10, sqq. — A propos d'un procès intenté à une favorite de Livie (Urgulania) (cf. Aiin.,]l, 34), Tacite semble indiquer qu'une femme pouvait paraître au Sénat lorsqu'elle était citée comme témoin dans une alTaire portée devant le Sénat.
(4) Annales, XIII, 5.
(5) Cf. à ce sujet Villemain, ouvr. cité, t. IV, p. 332.
d'amertume, se dégageait de l'emphase banale d'un premier et trop hâtif épanouissement. Il ofïre, appliquées au genre dramatique, les qualités qui distinguent le vers ou la période poétique de Chénier dans l'Essai sur la satire et dans l'Elégie c'e la Promenade, dans le Discours sur l'Erreur et dans l'EpUre à YoUaire. 11 est d'un dessin ferme et vigoureux ; il vaut par la force du sens et par la netteté de l'expression. Il est souvent nerveux et serré dans le dialogue (1) ; il est plein de véhémence et de chaleur dans le large mouvement de certaines tirades (2). 11 a des traits d'une énergique concision dans le rôle de Tibère ou dans celui de Pison (3). 11 n'est déclamatoire que rarement ; peut-être dépasse-t-il parfois le ton juste, par certains accents prêtés à la douleur d'.Agrippine devant Tibère (4), Les défauts du mauvais style poétique du dix-huitième siècle n'y apparaissent guère avec quelque fréquence que dans les deux récits de Séjan, au premier et au cinquième acte.
La lumii'^re trois (ois avait dissipé l'ombre Lorsqu'aux preraieps rayons d'un jour livide el sombre Le vaisseau, traversant les flots silencieux. De ses voiles en deuil vint afiliger nos yeux... :
ce début du rapport de Séjan sur l'arrivée d'.\grippine à Brindes donne en quelque sorte le ton de sa solen-
' (1) V., par ex., la scùne du 111° acte entre Tibère et Pison.
(2) V., par ex., celle de Cnéius dans la première scène de la pièce :
Mon père à ces beaux jours prépara mon enfance... et diverses autres, soit dans ce rôle, soit dans ceux d'Agrippine ou de Pison.
(3) Tel ce vers de Tibère disant de Germanicus (acte I, se. iv) :
Qu'il obtienne un cercueil, la vengeance et l'oiiMi ; ou encore la fin, souvent citée, de la scène iv du 111" acte, entre Tibère et Séjan.
(4) Notamment dans la fin de la tirade (acte III, se. i) où Agrippine rappelle les paroles de Germanicus espérant pour ses enfants la protection de Tibère.
nelle narration (I) ; et voici venir alors tout l'appareil des expressions emphatiqueset vagues, des périphrases pompeuses et banales, les « cent mille bras » et les « cent mille cris » s'élevant autour d'Agrippine, les (( ministres du ciel » et les a organes des lois » groupés autour d'elle, le mystère de « l'airain sépulcral » et des « pleurs que verse l'airain » sur les autels. — Même dans le reste de la pièce et dans les mouvements les plus passionnés, Chénier n'est pas toujours heureux dans ses essais de style imagé. Les « lauriers », les (( palmes » et les « cyprès » lui fournissent les figures qu'il manie avec le plus de sûreté (2) ; mais il lui est arrivé d'encadrer dans les discours de son Cnéius, pour peindre la tyrannie de Tibère, une image comme celle-ci :
...Et tremblant devant lui, le pâle genre liumaia Le maudit à ses pieds, l'encensoir à la main (3).
n n'est pas besoin d'opposer à la pureté continue du style de Britannicus beaucoup d'imperfections de ce genre (4), pour achever de démontrer à quelle distance
(1) Celle du l"' acte.— Le récit du V« acte, fait par Séjan, d'après les instructions de Tibère, est mieux dans le ton qui convenait à Séjan. On peut y relever une comparaison assez prétentieuse (« Pareille aux llols mourants à la tin d'un orage ») dans le genre de celles que Voltaire jugeait plus convenables à la poésie épique qu'à la poésie dramatique.
(2) Aussi les emploie-t-il volontiers : cf. I, i.
Et Mécène étouffait sous les palmes des arts,
Les cypvès teiats de sang qui couvraient nos remparts.
ltl,i : Et par elleun empire attendu quarante ans
De ses lauriers tardifs couvrit mes ctieveux blancs.
Ht, II : Ombragés en naissant des lauriers paternels...
(3) Acte IV, se. ni (avec Agrippine). A la lin du songe que raconte Clytemnestre au II' acte de sou Electre, Cbénier montre aussi le peuple de Mycène
L'encensoir à la main, remerciant les dieux.
(4) On peut y joindre des exemples de tours obscurs ou forcés qui n'ont rien des heureuses hardiesses de la langue de Racine. Chénier fait dire par Tibère à Séjan (I, iv) : « S«r Agrippine enfin tente les ora-
d'ua chef-d'œuvre de llacine reste le chef-d'œuvre de Joseph Chénier.
teurs », et par Séjan à Tibère (III, ii) : « Natta, Balbus, Afer, se vouant avec joie... », (sous entendu sans doute: « a ce que vous pouvez attendre d'eux »).