CONCLUSION
Deux ordres de causes, que nous avons distingués par la division même des deux parties de cette étude, avaient concouru au succès de plusieurs des tragédies que Joseph Chénier fit jouer de 1789 à 1794: le rapport de leurs sujets, d'abord, avec les passions politiquesdonts'inspirait leurauteur, — et, aussi, ce qu'elles eurent de conforme, comme œuvres de théâtre, au goût d'un public vaguement désireux de nouveauté.
Avec ses velléités de « hasarder sur la scène des choses nouvelles » (1) tout en gardant la forme consacrée du genre tragique, Joseph Chénier ne faisait que suivre une tendance commune aux mieux doués des successeurs de Voltaire: il eut en propre la manière dont il sut lier à l'actualité des sujets la recherche d'effets dramatiques nouveaux (2). L'accord de ces deux aspects ne fut pas seulement réalisé dans ses tragédies par le moyen facile de quelques vers d'allusion, mais aussi par la « physionomie distinctive » qu' « au point de vue même de l'art » il prétendit donner à chacune d'elles (3 j. La a bénédiction des armes » (4) dans le sujet de la Saint-Bar Ihélemy, la « tribune aux harangues » dans l'action républicaine de Caïus Gracchus, les chœurs pa-
(1), (2) et (3) Cf ci-dessus, p. 230 et 285.
(4) C'est ainsi que l' Année Uuérnire et les Révolutions de Paris désignent" la grande scène » du IVacte de Cliavks IX {W ci-dessus, p. 282).
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trioliques associés au civisme fratricide de TimoU'on, furent — pour la scène — des « nouveautés» ( Ijen rapport avec les passions, les formules, le décor officiel de la France révolutionnaire ; et nous avons noté que M"'° de Slaul reconnaissait dans le Fénehm de Chénier, pour des raisons qu'elle aurait pu relever aussi dans son Calas (2), l'exemple des « dignités nouvelles » qui devaient résulter pour la tragédie du changement des « institutions sociales ))(3). Par la série des pièces où s'exerça ainsi son zèle à combattre la « superstition » et le a despotisme )) ( i), l'auteur de Charles IX représenta, avec plus de suite, de netteté, de variété qu'aucun autre de ses confrères, la tragédie momentanément adaptée à l'esprit de la Révolution : le titre de « député à la Convention nationale » (5) consacra en quelque sorte la prétention qu'il pouvait fonder à cet égard sur ses ouvrages même.
Le point culminant de la Révolution fut aussi un point d'arrêt dans la carrière dramatique de Chénier ; et le poète vit bientôt se retourner contre lui les circonstances dont il avait précédemment profité. L'« esprit de parti », agissant en sens contraire (Gj, discrédita l'auteurqui avait réussi en le flattant. Le rôle politique que Chénier avait dû à ses succès de théâtre tint la malveillance en éveil contre lui, à travers la réaction qui faisait aboutira l'Empire la France de la Révolution : cette raison fut pour beaucoup dans la mésaven-
(1) V. ci-dessus, p. 284,— 90 et 342, — 378 et 438.
(2) Ou nièmed>ins(iuelque3 scèntuâe Henri VIII (V. ci-dessus, p. .316).
(3) De la lillfniiiive, II, 1 et o. (V. ci-Jossus, p. 315.)
(4) Cf. la l'onnule du décret rendu par la Convention sur un rapport de David le 27 brumaire an II, concernant le monument à élever en mémoire du « triomplie de la nation française sur la superstition et le despotisme ».
(5) Dont il faisait suivre son nom dans les éditions de ses pièces en 1793.
(6) Cf. Chénier cité ci-dessus, p. 243-244.
lure de son Cyrus ; elle désigoa ses pièces antérieures aux attaques des journalistes en vogue, avant l'inlerdic tion dont elles furent bientôt frappées par le pouvoir (I) ; et plus tard, en 1843, elle détermina encore les plus violentes des critiques qui furent dirigées contre sa tragédie de Tibère.
La littérature, cependant, entra dans une voie de franche rénovation, dédaignant les vaines hardiesses par lesquelles Chénier et d'autres avaient prétendu manifester leur droit et leur faculté d' a inventer » (2). Elle secoua, dans le genre dramatique, le joug des règles ; elle afiecta le mépris des formes anciennes auxquelles Chénier entendait rester attaché. — Chénier vit se produire, sous l'Empire, les premiers symptômes de celte révolution littéraire : il tourna en dérision la « poétique extraordinaire » exposée, suivie, par l'auteur du Génie du Christianisme (3) ; il avait pu partager, à leur origine et sous leur forme la plus générale, quelques-unes des idées de M"'' de Staël sur la littérature qui convenait à la France nouvelle (4), mais il resta fort loin de l'état d'esprit que développa chez l'auteur de l'Allemagne le séjour des pays germaniques. Vers 1809, tandis que Lemercier, pour son audace à a renverser toutes les barrières », recueillait les éloges du romantique allemand Schlegel(5), Chénier voulait, dans un poème alors entrepris sur les principes des arts (G), défendre ces lois distinclives desgenres, ces règles que M^^de Staël félicita les Allemands de ne pas accepter (7).
(1) Cf. ci-dessus, p. 220.
(2) Cf. ChéDiercité ci-dessus,.p. 260.
(3) V. son Tableau de litt., chap. du Roman : • M. de Chateaubriand suit la poétique extraordinaire qu'il a développée dans son Génie du christianisme... »
(4) V. ci-dessus, p. 315.
(o) V. ci dessus, p. 422, n. 2. — Lemercier lui-même fut plus tard hostile aux romantiques quand il se vit dépassé par eux. (6) et (7) Cf. ci-dessus, p. 428, n. 1, — et 424, n. 4.
— En mellant ainsi au service des doctrines classiques un talent auquel Daunou pouvait sans doute reconnaître, pour la satire littéraire comme pour le poème didactique, quelques-unes des meilleures qualités de Boileau(l), c'était l'efïort principal de sa carrière à peu près close que Cliénier s'attachait à défendre. C'est dans le genre dramatique, en efïet, que se retranchait surtout son intransigeance : c'est là que le système classique se présentait avec le code le plus précis de bienséances et de règles (2) ; c'est là qu'apparaissait le plus marquée l'antithèse entre les maîtres de l'art classique et les modèles nouveaux qu'on leur opposait. Mais, les théories poétiques qu'il voyait poindre irritaient Cliénier plus qu'elles ne l'inquiétaient : dans la certitude toujours intacte de sa loi classique, il se croyait encore, quand il mourut, à peu près sûr de l'avenir pour son œuvre (3) ; il ne prévoyait pas que le romantisme allait détourner de lui, presque au lendemain de sa mort, la postérité sur laquelle il comptait.
Le romantisme a passé, laissant subsister, au-dessus des querelles d'école et des modes changeantes, les chefs-d'œuvre du théâtre classique : c'est d'après
(1) Daunou avait publié en 1787 un Discours sur Boileau, qui fut réimprimé en 1809 et 1825 (avec des changements) dans son édition des œuvres de Boileau. (Cf. ci-dessus, p. 226.)
(2) Cf. ci dessus, p. .300, n. 5. — M"« de Staël écrivait dans l'A/toHsgne (II, 14) : « C'est une chose digne d'être observée que le goût des nations, en général, diffère bien plus dans l'art dramatique que dans toute autre branche de la littérature... »
(3) Cf. la notice de Daunou (suite du passage cité ci-dessus, p. 429, n. 2) : «... il espérait que les Français, au moins, seraient longtemps préservés de ces travers par le sentiment de la gloire éminente de leur littérature nationale, et par l'instruction saine et pure que leurs grands écrivains ont répandue ».
la forme dramatique déterminée par ces chefs-d'œuvre que doit être jugé le talent d'un auteur qui avait prétendu en continuer la tradition.
(( Les vrais poètes, — écrivait Cliénier en 1802 dans l'Epître dédicatoire de son Fénelon à Daunou, — les vrais poètes suivent (1) les sentiers difficiles qui mèment au but, non des sentiers faciles qui en écartent. » Il avait eu lui-même, de son art, un idéal élevé, mais il fut trop enclin à se croire en règle avec sa conscience littéraire quand il avait établi en de pompeuses formules la hautaine sévérité de ses principes. Il se donna cette distinction de renoncer pour la plupart de ses pièces à l'intérêt que la tragédie avait coutume de chercher dans la psychologie de l'amour; mais, avec sa prétention d'intéresser le public par des sujets austères et par des idées graves, il se laissa séduire par les facilités qu'offrait à ses ambitions de « poète national » (2) le genre de succès rencontré avec Charles IX : il se fit illusion sur la valeur de ses ouvrages par le civisme de ses intentions autant que par sa complaisante vanité.
La « philosophie ))de Joseph Chénier fut trop pauvre et trop sommaire pour soutenir ses tragédies comme <( théâtre d'idées » ; et la conviction — souvent touchante (3) — de l'auteur dans le développement de ses thèses familières, ne pouvait suppléer que pour un public avide de les applaudir à l'insuffisance poétique de leur mise en œuvre. La « simplicité de l'ac-
(1) Chénier dit : « suivront » dans VEpi'tre dédicatoire.
(2) Expression que s'applique Cliénier dans le Discours sur Charles IX.
(3) Ainsi lorsqu'il introduit au III» acte de son Calas une sorte de « merveilleux » philosophique par l'orage qui doit symboliser la réprobation du ciel contre l'arrêt de condamnation et dont les grondements accompagnent les implacables réponses du juge Glérac aux supplications de M"' Calas.
lion », dont il se fit une loi pour ses pièces, était très propre, sans doute, à en laisser ressortir la leçon utile ; mais cet enseignement d'idées politiques ou morales sous la forme dramatique ne pouvait offrir d'intérêt durable que par la représentation expressive des personnages choisis pour y contribuer. Or, Chénier ne sut guère donner de vie propre à ceux qu'il produisit sur la scène. Plusieurs de ses pièces eurent des parties vraiment pathétiques ou théâtrales ; presque aucune n'offre, pour faire valoir un personnage de ligne nette et précise, une composition d'ensemble fortement tracée. — Certains de ses héros, républicains d'une cité grecque ou de l'ancienne Rome, à travers les incohérences d'une action oîi s'obscurcit le sens même de leurs rôles, semblent viser à des effets de grandeur cornélienne que l'art de Chénier est inhabile à préparer et son style impuissant à soutenir; et la (( tyrannie » même ne s'oppose à ces champions de « l'égalité et de la liberté » que par des figures sans caractère comme celles d'un Opimius ou d'un Timophane (1). — Chénier fut relativement plus heureux dans les sujets modernes, qui le livraient plus librement à ses propres inspirations : il sut peindre de quelques traits frappants, dans Charles IX, la perversion d'un jeune roi sans énergie, disputé par un reste de vertueuses répugnances aux influences qui le poussent vers le crime, — dans Henri VIII, l'orgueilleuse dureté d'un monarque poursuivant par une comédie juridique la satisfaction de ses caprices souverains ; mais les retouches mêmes qu'il a apportées à ces deux rôles de rr tyran » pour en atténuer les premières exagérations, ont laissé quelque incertitude sur leur dessin définitif (2). Une autre de ses pièces,
(1) V. ci-dessus, p. 368 et 370.
(2) Pour Henri VIII, cf. ci-dessus, p. 464.— Quant à Charles IX, les
la plus dédaignée de celles qu'il donna durant la période révolulionnaire, niellait en scène avec quelque originalité un personnage déjuge u honnête homme » et « fanatique » (1) ; mais ce rôle de Clérac, contrastant avec le magistrat « philosophe ); qui prend la défense de Calas, résume à peu près en une seule situation tout le progrès de cette pièce en cinq actes ("2). Et, avec le sujet de Fénelon. ce fut sans doute, de la part de Chénier, une (( expérience » assez» hardie » (3) d'avoir voulu représenter, comme personnage dramatique, un pur modèle d'humanité et de vertu (4), extérieur en quelque sorte à l'action qu'il dénoue, faisant le bien sans rencontrer d'obstacle, sans risque pour lui-même, sans lutte et sans effort ; mais celte simple manifestation d'une belle àme, couronnant une intrigue romanesque et vulgaire, ne peut guère nous intéresser que par la curiosité de l'effet de séduction qu'elle exerça sur les contemporains ^o).
Quant aux personnages qui sont à travers ces pièces les victimes du « fanatisme » ou de la « tyrannie », trop fiers (6j ou trop faibles pour essayer de réagir
remaaiemeiils de la première partie du IV« acte, surtout (Cf ci-dessus, p 281, n. i. eu faisaut ressortir davantage les velléités vertueuses du jeune roi, ont rendu son rôle plus dramatique qu'il ne Tétait dans la première version ; mais ils ont laissé subsister la trace du parti-pris aveclequelChénieravaitabordé son sujet: ilavait voulu, pourrendreplus forte la leçon de haine contre la tyrannie, montrer en Charles IX un exemple « des plus'vils tyrans » vcxpression de l'acte V, se. iv), et il a maintenu, dans la version définitive, les scènes où s'étalait le plus odieusement sa perfidie (à l'égard de Goiignv, actes II et IV).
(I; V. ci-dessus, p. 32o-3â7.
(i) V. ci-dessus, p. 322, n. l. Palissot,dans léJition deses il/e'm. littéraires en 1809, indique que Ghénier « venait de perfectionner cette pièce en la réduisant en trois actes ».
(3) Cf. Daunou cité ci-dessus, p. 3â2, n. i.
i4) Cf. Chéniercité ci-dessus, p. 99.
(3) Cf. ci-dessus, p. 103, 189-190. 210.
(6j C'est le cas de Goligny, qui veut jusqu'au bout avoir confiance en son roi (V. Chartes IX, actes I, II et IVi ; Henri de Navarre aura pour mission de maudire le roi perfide (Cf. ci-dessus, p 282, n. i].
contre leur destinée, ils complètent leur fonction d'rtrguments par l'expression directe de la thèse qui détermine leurs rôles : la Irisle Anna Bouien, la misérable lléloïse, la solennelle épouse de Calas, sont ainsi cliargées de dégager elles-mêmes, en imprécations sentencieuses contre les rois, contre les cloîtres, contre les « prêtres cruels » et les « magistrats odieux », la philosophie de leurs tragiques aventures (1). — Comme d'ailleurs Chénier, soucieux de la moralité de son enseignement par le théâtre, ne voulait pas que l'on pût interpréter dans le sens de « l'athéisme » le spectacle de l'innocence malheureuse (2), son Anna Bouien sait interrompre sa plainte pour proclamer sa soumission à la Providence avec sa croyance à une vie future (3 ; et si l'épouse de Galas se laisse égarer par sa douleur en des pensées de révolte, une proposition de suicide dont elle scandalise son mari provoque de la part de celuici la réfulalion de ses arguments impies (i). Chénier s'est en général montré plus apte à tourner des scènes en tirades de ce genre qu'à les construire selon la pré-
(1) V. dans Hmri VIII la tirade d'Anne de Bouien au 1V« acte (se. Il): «J'aurais dû le prévoir, les rois sont sans pilié...elc.", complétant le sens de la maxime énoncée par elle aulll« acte: '■ Malheur à qui peut tout, il peut vouloir un crime » ;— dans Calas, les « imprécations » de Mme Calas au Ve acte, se. vi :
Et vous, prêtres cruels, magistrats odieux,
D'une épouse en fureur entendez les adieux... etc.;
dansFénelon, la tirade d'Héloise devant l'abbesse (IV, m] : « Dieu créa les mortels pour s'aimer, pour s'unir... etc. » (Cf. les vers cités ci-dessus, p. 208, n. 6.)
(2) Cf. les vers qu'il fait prononcer par son Fénelon, comme une sorte de moralité, à la fin de la pièce :
Vos malheurs publiés vaincront le fanatisme ; La (in de vos revers confondra l'athéisme ; L'infortune en secret se nourrissant de pleurs Saura qu'il est un Uieu témoin de ses douleurs, Qu'il faut se résigner devant la Providence. Et qu'il n'est jamais temps de perdre l'espérance.
(3) et (4) Cf. Henri VHl, actelV, se. ii ; et auIV« acte de Calas (se. iv^ l'espèce de controverse de tliéodicée instituée entre les deu.\ époux.
cision vivante des traits de caractère ou de passion. Il est arrivé cependant à Joseph Chénier de rassembler dans la forte conception d'un de ses derniers ouvrages les qualités demeurées éparses et incomplètes en quelques-unes de ses précédentes tragédies. Il sut trouver la forme de l'action dramatique qui convenait pour encadrer la figure de son Tibère ; à ce maître du monde romain, fondant sur le mépris des hommes l'art de les gouverner, il sut composer un rôle exempta la fois de vaines outrances et de banales moralités ( 1) ; il ménageait à ce caractère de « tX|ran » une heureuse progression d'eflets par la logique même des situations à travers lesquelles il lui faisait maintenir son masque de froide assurance avec de spécieuses formules de bien public et d'équité (2). Et à côté de ce César dont Tacite lui fournissait les traits, il a dessiné selon son inspiration personnelle la physionomie non moins expressive de son Pison. A la conception de ce personnage de patricien qui devient la victime de la tyrannie pour en avoir été l'instrument, et que le ressentiment initial de cette duperie rend accessible à de nobles émotions finalement épurées de toute réflexion égoïste (3), — il n'a manqué que certaines délicatesses d'exécution pour s'établir à côté des rôles, assez peu nombreux, par lesquels les grands poètes classiques ont surmonté la difficulté d'encadrer dans les limites éf roiles de leur tragédie lareprésenlation complexe d'une évolution d'âme [i). Tel qu'il est, et avec les indécisions de détail que l'on peut y relever (5), le personnage ainsi créé par Chénier
(1) Comme celle du « remords », vers laquelle il faitdévier le rôle de Henri VIII. Cf. ci-dessus, p. 461. d. 2.)
(i) Cf. ci-dessus, p. 468, n. 4 ; 470, n. 2 ; 481. n. 1.
(3) Cf. ci-dessus, p. 473-477.
(4; Sur ce genre de rôles. Cf. E. Fagnet, Drame ancien et drame moderne (Paris, A. Coliu, 1898), chap. v, § 15.
f5) Cf. ci-dessus, p. 474, n. 6 et 7.
aniuie cl'ua palliétique sobre et profond le dcveloppemeiil de celte Iraj^édic do Tilicrc [\). Par delà le sens qu'elle peut offrir comme peinture historique, faussée, si l'oa veut, en certaines de ses parties, — par delà le sens d'allusion que le poète voulut y joindre contre l'Empire de 1804, elle contient encore un fond de vérité très compréhensive et très humaine. Les formes même de mensongeet d'hypocrisie selon lesquelles elle représente la tyrannie ombrageuse de Tibère (2) correspondent sans doute aux conditions particulières dans lesquelles s'était transmis, à Rome, le pouvoir d'Auguste au fils deLivie; mais elles expriment aussi, d'une manière générale, les procédés possibles de tout gouvernement auquel son origine ou son principe imposent, à travers les applications variables de la a raison d'Etat », quelque souci de « l'opinion publique ». Une telle mise en œuvre de la ma libre politique était, même dans un cadre romain, nouvelle pour la tragédie française; Racine n'avait pas eu à interpréter dans ce sens le sujet de Di-itatmicus, très difiérent par ses conditions historiques ou dramatiques. Aucun des auteurs par lesquels s'achève l'histoire du genre tragique ne produisit d'ouvrage d'une qualité aussi originale; Ducis n'en ofirirait pas l'équivalent sans les pièces qu'il tira de Shakspeare. Et, puisque la rencontre de cette inspiration ne fut pas un hasard dans la carrière de Chénier, puisqu'elle résuma, avec son rêve obstiné de « liberté » (3j survivant aux déceptions et aux défaillances même de sa vie publique, l'efiorl du poêle dans la voie de la
(1) Le rôle d'Agrippine peut être considère comme ayant été subordonné par Cliénier à ia mise en valeur de sa couception du rôle de Pison (V. ci-dessus,p. 47^ et 484), — et ceUe subordination du personnage d'Agrippine au développenient propre du sujet politique répondrait ainsi à ce que nous retenons comme 1 "originalité distinctive de la tragédie de Tibère.
(3) Cf. les vers de Tibère écrits ci-dessus, p. 479.
Iragéfh'c politiciuc qu'il s'était de bonne heure proposée (1), — l'aulenr de Charles IX el de Caïus Graccliiis aboutissant à la conception de Tibère nous semble avoir mérité de n'être pas tout à fait confondu, pour son oeuvre de théâtre, parmi les négligeables successeurs de Voltaire.
(1) Cf. ci-dessus, p. 307, n. 5.
Vu ET LU.
En Sorlionne, le 18 décembre 1807,
Par le Doi/fn de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris,