‹ Etude sur le théâtre de Marie Joseph ChénierChapitre 4 sur 34 · LA TRAGÉDIE DE CHAULES IX AU « THÉÂTRE DELA NATION (I · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE DE CHAULES IX AU « THÉÂTRE DELA NATION (I

§ I. La tragédie de Charles IX avant sa représentation. — § II. Les représentations de Charles IX. — g III. L'auteur de Charles IX en guerre avec les comédiens. — § IV. La tragédie de Charles IX a.\\\ fêtes de la Fédération (juillet 1790). — § V. Les dernières représentations de Charles IX au « Théâtre de la Nation « (septembre 1790).

Ce n'esl point avec une des tragédies composées avant Azémire que Cliénier prit sa revanche de ses premiers échecs dans la carrière dramatique. Des sujets d'un ordre plus hardi tentèrent ses ambitions de poète. La cour n'avait point encouragé sa bonne volonté à mettre en œuvre pour le théâtre les souvenirs de la vieille France chevaleresque et chrétienne : Charles IX, qui parut à la scène le 4 novembre 1789, le vengea des sifflets qui, trois ans auparavant, jour pour jour, avaient accueilli — à Fontainebleau — son Azémire (2).

La représentation de CVirtj/es /A' fut, dans cette première année de la Révolution, un événement politique

(1) Ainsi s'appela la Gomédie-Fnnçaise depuis la fin de 1789 jusqu'à l'incarcération, en septembre 1793, des Comédiens- Français.

(i) Les ennemis de Cliénier prirent plaisir, plus tard, à lui rappeler, comme •' l'origine » de ses sentiments républicains, l'aventure de son Azémire. V. dans la Quotidienne du 22 déc. 1796 un article intitulé "Origine du patriotisme de Chénier », où il est dit: " Azémire, silHée :i la cour, fut la cause de la haine de Chénier pour le roi, la reine, les princes et les princesses », etc.

aillant qu'un événement littéraire. Celle tragédie fut l'occasion, pour une grande partie du public, d'une manifestation bruyante des passions politiques surexcitées. C'est à la Révolution qu'elle dut de voirie jour : c'est à la Révolution, aussi, qu'elle dut de rencontrer un public si favorable. Elle n'avait pourtant pas été inspirée, — leur élant antérieure, — par les circonstances qui en déterminèrent le succès : commencée en 1787 (1), elle était achevée vers le milieu de 1788 : l'auteur, à ce moment, ne pouvait pas encore escompter, en faveur de sa pièce, l'imminence de la Révolution (2); mais il inséra ensuite, dans le rôle du chancelier de L'Hospital, quelques vers (3) où il lui faisait prédire la prise de la Bastille et l'ère de la liberté, et ces a seize vers » ne furent pas d'un secours inutile pour l'intérêt un peu languissant des premiers actes. 11 n'avait pu deviner, en écrivant Charles IX, combien serait opportune, deux ans plus tard, la possibilité d'un rapprochemenlentre le chancelier de L'Hospital el le ministre Necker, mais ill'indiquait lui-même au public (4) pour intéresser à la représentation de sa tragédie , iiprès le 14 juillet, l'enthousiasme populaire manifesté

(i) Ou même en 1786, d'après Lingay. Et Cliénier lui-même, le 18 oct. ^^89 Ci" Lettre à l'anonume sur lacensnre), éci''[\'a.Hqii(isa pièce avait élé commencée pfus de 3 ans auparavant. Palissot faisait dire : « près de trois ans » par un des personnages de sa Critique de « Charles IX », imprimée au début de 1790.

(2) Cliénier disait dans sa brochure sur la Liberté du théâtre en France {Œuvrer:, t. IV, p. 374) que Charles IX avait été écrit dans un temps " où la Révolution ne pouvait sembler prochaine ».

(3) <( Seize vers », dit Chénier dans une note à l'Epitre aux Mânes de Voltaire. (V. aussi la Critique de « Chartes /A" » de Palissot.) — Ils. furent plus tard retranchés de la pièce (acte III, se. i) par Chénier luimême. (V. ci-dessous, chap. VI, § I.)

(4) Une des « Adresses au.K patriotes » distribuées le 19 août 1789 dans la salle du Théâtre-Français disait : «... Cliarles IX est arrêté par la censure, parce (pie les ennemis de M. Necker, ce grand ininistre.ee sauveur de la France, craignent le rapprochement (jiie l'on pourrait faire entre M. Necker elle chancelier de l'Ilospital, un des personnages

en faveur du ministre. Il n'avait pu prévoir non plus, en 1787, combien les exaltés de 1789 lui sauraient gré de montrer sur la scène un odieux complot de la cour de Charles IX contre les protestants — en raison de complots semblables sans cesse imputés par eux à la cour de Louis XYI contre l'Assemblée nationale et contre les (( patriotes » ; mais c'est justement par la possibilité de telles allusions, enveloppées dans le " sujet même, que Charles IX fut la première tragédie où l'on sentit passer sur la scène le soufflede la Révolution.

Cette pièce venait à son heure. Tout se réunissait pour en assurer le succès parmi l'efTervescence des Parisiens, après la prise de la Bastille et les « journées d'octobre » : non seulement le sujet et l'esprit dans lequel il était traité, mais encore les obstacles qu'elle rencontra pour paraître au jour et qui eu firent regarder la représentation comme une victoire de la Révolution même sur la censure de l'ancien régime.

Le sujet, c'était le massacre de la Saint-Barthélémy,

ce trop célèbre exemple des crimes reprochés a la Religion, — c'était ce souvenir sanglant de notre histoire, si volontiers évoqué par les « philosophes » dans leur guerre contre le a Fanatisme », susceptible aussi d'être exploité par des adversaires de la royauté, puisqu'il impliquaitun roi deFrance autorisant, approuvant, ordonnant le massacre d'une partie de son peuple. Des pièces infiniment plus inoffensives se trouvaient, aux approches de 1789, arrêtées par la censure. Les comédiens reçurent à l'unanimité la tragédie de Chénier, le 2 septembre 1788 (1), mais ils la reçurent vraisembla-

de la pièce. » — ll™e de Slael a écrit dans ses Considérai ions sur la Héroliition française tpartie I, clmp. viii) : « Necker se trouva placé par les circonstauces (entre les privilégiés et les ardents amis de la liberté) commt le chancelier de L'Uospital entre les catholiques et les protestants. »

(1) Date indiquée par les Archives de la Comédie-Française.

blemenl « sans espérance de pouvoir la jouer ( 1 1 ». Le censeur Suard était dans son rôle en la faisant écarter de la scène.

Le poète avait di^ prévoir cette interdiction : il parut d'abord en prendre son parti. Il lut sa tragédie dans certains salons, suivant l'habitude prise depuis quelques années par les auteurs de pièces interdites (2).Palissot, attaché alors à la maison du duc d'Orléans (3), lui ménagea une lecture en présence du duc et de la duchesse, dans l'espoir, peut-être, de lui obtenir ensuite une représentation au Raincy (4). « La lecture se fit avec appareil (5); le frère du roi de Prusse y assista ; la pièce fut entendue avec plaisir, mais elle fut redoutée, paraît-il, du duc d'Orléans lui-même (6). »

Le tour que prirent les événements après l'ouverture des Etats généraux permit à Chénier l'espoir de faire jouersonC/jar/es/A'.La cause de sa pièce s'identifia pour lui avec la cause même de la Révolution qui commençait: il s'occupa d'y intéresser l'opinion publique, pour triompher avec elle de la résistance du gouifernement.

Dans une brochure (7j datée du 15 juin 1789 (8), il attaquait la censure au nom des principes généraux de la liberté de penser. Suivant lui, la « liberté du théâtre » faisait partie, au même titre que celle de la

(1) V. Lingay, Catalogue des ouvrages de M.-J. Chénier.

(2) Ainsi avaient élé lues, après interdiction, l'Ericie de Fontanelle (eu 1768), la Mélanie de La Harpe (1770), le Don Carlos de Le Fèvre (1783), etc.

(3) Il s'intitulait, en 1788, «lecteur de S.A.R.Mgr.le duc d'Orléans».

(4) Le Don Carlos de Le Fèvre avait été ainsi joué, en 1784, par des acteurs de la Comédie-Française, sur le théâtre particulier du duc d'Orléans (le père de celui devant lequel fut lu Clunies IX).

(5) Chez le vicomte de Ségur, seinble-t-il, en janvier 1789. V. Concourt, la Sociéic française pendant la Révolution, chap. u.

(6) V. Lingay, ouvrage cité.

(7) Intitulée De la liberté du théâtre en France (au tome IV de ses Œuvres) .

(8) Ce n'est sans doute pas la date de la publication : la brochure suivante, datée du 5 juillet, ne parut pas avant le moisd'aoùt.

presse, des droits imprescriplibles que la nation devait proclamer contre le despotisme : il expliquait que cette liberté intéressait la nation entière, et non pas seulement les gens de lettres. Dans l'hypothèse même oii l'Assemblée nationale eût été tentée de la limiter en l'admettant, il déclarait que, la censure étant contraire au droit naturel, aucune loi écrite ne pouvait l'établir (1). Il flétrissait les censeurs royaux comme des « agents de la tyrannie », et il montrait l'arbitraire inévitable de leur appréciation personnelle, aggravant encore le caractère arbitraire de l'institution. Il déplorait les triples eiïets de la contrainte qui avait pesé sur les auteurs dramatiques français : Racine obligé d'écrire des ouvrages de courtisan comme Esther ou Bérénice, Voltaire réduit à liitler pour ses chefs-d'œuvre contre les chicanes de la censure, entravé par elle dans le libre essor de son génie comme dans les généreuses hardiesses de son esprit philosophique ; il se donnaitenfhi comme exemple, lui, l'auteur de Charles IX, ■ désireux d'accomplir ce que Voltaire n'avait pu faire, d'achever la rénovation de la scène française dans un sens philosophique et vraiment national, mais rencontrant,à son premier pas dans cette voie, l'opposition de la censure ; il parlait de sa tragédie de Charles IX, il disait ce qu'elle voulait être, il démontrait la vanité des prétextes qu'on avait pu invoquer pour l'interdire. Et il comptait sur la Révolution pour aflranchir le théâtre de ces entraves; il insistait sur la nécessité de n'avoir aucun ménagement pour les anciens abus: respecter une institution comme la censure, c'eût été, suivant lui, compromettre la Révolution elle-même. Et la

(i; On lui reprocha plus tard — lors de discussions au Conseil des Cinq-Cents sur les délits de presse — des contradictions avec les principes posés dans cette brocJiure et dans la suivante. V. au Monileur la séance du Conseil des Cinq-Cents, du 13 frimaire an V.

Hévolution était dès lors assez avancée dans les esprits pour queChénier, bravant sans péril le pouvoir, se déclarât résolu pour sa part à ne point respecter des K convenances arbitraires ».

Quelques semaines plus tard, redoublant l'attaque, il préparait une nouvelle brochure contre « les Inquisiteurs de la pensée y> (1), citant cette fois son Henri MU interdit par eux comme son Charles /A". Il voulait dénoncer à l'opinion publique leur parti pris évident d'arrêter toutes les pièces inspirées d'un véritable esprit philosophique, et de ne laisser représenter que des ouvrages a infectés de despotisme et d'aristocratie », de préfendues a pièces nationales, où tous les préjugés étaient consacrés ». Il s'indignait en récapitulant toute la série des censures différentes auxquelles un ouvrage était exposé, toutes lesentraves successives auxquelles la pensée indépendante avait si peu de chances d'échapper. Il s'étonnait complaisamment d'être le premier, le seul encore, parmi les bons citoyens, parmi les gens de lettres, parmi les auteurs dramatiques (2), à s'élever contre cette « hiérarchie d'oppresseurs »,etil terminait par une déclaration vibrante de son dévouement à la cause de la Révolution : « Du moment que a j'ai cru devoir écrire, j'ai voué aux tyrans une haine « mâle et farouche, j'ai consacré pour toujours à la « patrie, à la liberté, ma voix, ma plume et ma vie... »

Mais la Révolution était lente à répondre à l'appel de son poète. L'auteur avait beau vanter lui-même son Charles IX : le public s'obstinait à l'ignorer ; il avait

(li « Dénonciation des inquisiteurs de la pensée », datée du 5 juillet 1789 (tome IV des Œuvres]. —On vuit, par une note de Ctiénier, qu'elle dut paraître seulement au couimencenient du mois d'août.

i2, Y. le I 23 de la brocluire : «... les auteurs dramatiques surtout auraient àù me prévenir... Si je n'aimais que la renommée, je les remercierais de leur silence.. » — Beaumarchais n'avait pourtant pas oublié la ceusure dans le monologue de son Figaro.

beau afficher son mépris pour la censure : les comédiens continuaient à en respecter l'arrêt. Chénier voyait renverser la Bastille sans voirtomber en même temps l'interdiction prononcée contre sa pièce. Il se présentait, le 19 juillet, à l'assemblée delà Comédie- Française, pour proposer déjouer son Charles IX a dans ce moment où il n'y avait point de censure », et il s'entendait répondre que la Comédie « voulait s'en tenir aux anciens règlements jusqu'à ce qu'on lui en eût donné de nouveaux); (l).Ilétaitpressécependantde profitera son lourdes capitulations deloulessorles que l'on imposait au pouvoir. II eut recours à des moyens plus efficaces que des brochures, pour arriver enfin à son but. Afin de pouvoir dire, — et, peut-être, de se faire croire à lui-même, — que le public demandait sa pièce, il la fit réclamer un soir, en plein théâtre, par quelques-uns de ses amis. On venait, ce soir-là (2), de représenter pour la première fois une tragédie d'un M. de Fontanelle (3), — Ericie ou la Vestale, — restée ellemême plus de vingt ans interdite (4). Pendant l'entr'acte qui précédait la seconde pièce du spectacle (5), des billets et des placards imprimés, — signalant le cas de Charles IX en des termes assez conformes à ceux des deux brochures déjà publiées par Chénier, — furent jetés de quelques loges dans la salle (6) :

(i) V. les pièces publiées par fa Revue rétrospective d'après les Archives delà Comédie-Française.

(2) Le mercredi 19 août 1789. '

(3) En 3 actes. Elle n'eut alors que 3 ou 4 représentations, peu suivies. Elle fut reprise au Théâtre-Patriotique (boulevard du Temple) en nivôse de l'an II.

(4) Reçue « par acclamations » en 1767, elle avait été interdite alors, à cause (dit la Correspondance de Grimm, mars 1763) de « l'application qu'on pouvait faire des discours d'Ericie (vestale romaine) à nos couvents ».

(5) Cette pièce, qui devait terminer le spectacle, était l'Ecole des JMarw (d'après les Archives delà Comédie-Française).

(6) Un semblable procédé était employé à une représentation de la

« Frères, — disait Tun de ces appels :

« Dans le momcril du triomphe de la liberté française, verrezvous de sang-froid le génie dramatique succomber sous les derniers efforts du despotisme Charles IX ou la Sainl-Barthélemy (1,) trag(51ie nationale dont la réputation est déjà faite en naissant, r/<(ï>-/es Ai' est arrêté à la représentation, ainsi que plusieurs autres pièces. L'inquisition de la pensée règne encore sur notre théâtre. Secouons enfin un joug si odieux, et réunissons nos voix pour demander, au nom de la liberté, la prompte représentation de Charles IX {2). n

Plusieurs voix du parterre se réunirent en efTet pour réclamer, au moment où la toile se relevait^ (( Charles IX ou la Sainl-Barlhélemij ! » Leur insistance oblige les comédiens en scène à se retirer : après une courte conférence entre les acteurs qui se trouvaient à la Comédie, Fleury, semainier, reparaît seul : un orateur du parterre (3) se charge alors d'expliquer le vœu de son parti : « Nous demandons, dit-il, pourquoi « l'on ne donnepas Charles IX, tragédie de M. Chénier, « qui doit être à l'étude depuis très longtemps. — Monct sieur, répond fort respectueusement (4) l'acteur, « cette pièce n'estpas encore à l'étude, parce que jus-

Veuve du Malabar (de Lemierre), le 11 mai 1780, par le parti religieux, mécontent des allusions contenues dans la pièce. (V. les Mémoires de Fleury.)

(1) Sous-titre que Chénier conserva définitivement à sa pièce dans l'édition jâe 1801, après l'avoir imprimée d'abord avec le sous-titre d'Ecole des Rois.

(2) Un autre de ces billets, — <i Adresse aux patriotes », signée : du Croisy, — est cité par M. Labitte. On y lisait: « Français, le Théâtre de la Nation a été livré longtemps à des ouvrages infectés de fadeur et de servitude... Vos pièces nationales surtout n'offrent que des modèles d'esclavage..., » etc.

'3) C'était, dit M. Labitte, Danton, dont le nom fut plusieurs fois mêlé à l'histoire de Chartes IX.

(i) V. la Con-i'upond. de Griiiini, dont nous suivons le compte rendu en le rectifiant pour certains détails d'après la relation plus longue qui se trouve manuscrite aux Archives de la Comédie-Fran'aise (publiée dans la Revus rétrost)ective). —On lit dans les Révolutions de Paris un récit — semblable pour le fond — du même incident.

« qu'ici nous n'avons pas encore obtenu la permission « de la donner (I). — Plus de permission, réplique-t-on; « il est temps que le despotisme qu'exerçait la censure « des théâtres cesse : nous voulons être libres d'enten- « dre et de voir représenter les ouvrages qui nous « plaisent, comme nous sommes libres de penser, — • « Me dispenserez-vous, Monsieur, ainsi que mes cama- « rades, d'obéir aux lois que nous sommes accoutumés « à respecter depuis plus de cent ans ? — Ces lois « sont abusives, et par là-mème elles sont nulles. » — Le dialogue allait devenir plus vif, il s'y mêlait déjà (( beaucoup de cris et de brouhaha », lorsqu'une voix dominant les autres fit entendre le mot de a municipalité » . Il fut convenu que les acteurs soumettraient, le lendemain, la question à la municipalité, et rapporteraient ensuite la réponse au public (2).

Le lendemain malin (20 août), les comédiens allèrent trouver Bailly, récemment nommé maire de Paris, pour lui apprendre que, la veille, le public avait réclamé la représentation de Charles IX et « lui demander ce qu'ils devaient faire ». L'honnête Bailly parle de cette atïaire dans ses Mémoires. «Je savais bien, dit-il, ce « que signifiait la demande du public: c'était celle de « quelques particuliers ; ces cabales depuis n'ont fait « qu'augmenter au théâtre. » Quant au fond de la questir>n, il estimait que les circonstances rendaient aussi inopportunes que possible la représentation de la pièce ; et ses raisons sont intéressantes à reproduire, parce qu'elles montrent comment un esprit modéré pouvait juger alors le sujet de Charles IX. « Je pensais,

(1) D'après le récit des Réwlutlom de Paris, Fleury aurait répondu " qu'il ne connaissait point cette pièce, puisqu'il y avait eu ordre de la refuser même en lecture ». Cen était là. en tout cas. qu'une question de forme: les Archives de la Comédie-Française prouvent que Fleury devait connaître la pièce.

(2) V. les Petites affiches du 21 août 1789.

(( écrit-il, que dans un moment où le peuple s'étail ?ou- « levé tout entier, non pas contre le roi, mais contre « l'autorité arbitraire, il n'était pas prudent d'exposer « sur la scène un des plus eflroyables abus de cette « autorité, de faire voir un prince ordonnant le mas- « sacre de son peuple, et tuant ses sujets de ses propres ce mains (1). Je pensais encore que, près de prononcer « sur le sort du clergé, il fallait le faire tranquille- « ment et avec équité, et ne pas exposer sur la scène « un cardinal bénissant des poignards et encourageant « des assassins (2), pour aigrir des ressentiments, et « mettre la haine àla place de lajustice... » En principe, du reste, il n'admettait pas que le théâtre dût être affranchi de toute censure ; il ne regardait pas la liberté du théâtre comme un corollaire naturel de la liberté de la presse (3). Mais la faiblesse de son caractère se révèle naïvement dans la conclusion de toute sa dissertation : « La réponse à faire aux comédiens était difficile. Au- « toriser à jouer la pièce dans ce moment me paraissait « une faute d'administration ; s'y opposer était difficile, « à cause de la cabale, et du bruit qu'on pouvait excite ter, et auquel j'aurais été en butte. Je pris mon parti « de renvoyer madécisionà rAssemblée(4); les assem- « blées ont cela de commode que leur responsabilité est « si partagée qu'elle est nulle. » L'Assemblée, saisie de la question, décida « que la pièce serait apportée,

(1) Le trait était indiqué dans la Ilenriade : il était conservé dans le récit du massacre au .")= acte de Charles IX.

(2) Bailly, évidemment, ne put se dire tout cela que lorsqu'il connut la pièce : il la connaissait lorsqu'il eut de nouveau à se prononcer sur la question de la suspendre, en octobre 1789.

(3) La même distinction était faite par le censeur Suard, dans une lettre anonyme qu'il publia dans le Journal de Paris au sujet de la censure, et qui provoqua une réplique de M.-J. Cbénier (du 27 août 1789).

(4) Il s'agit de l'Assemblée des représentants de la commune de Paris, composée alors (entre le commencement d'août et le 19 sept., v. les Mémoires de Bailly) de 183 membres.

« et qu'elle nommerait des commissaires pour l'exa- « miner ».

Chénier rentre alors directement en scène. Il parut • devant l'Assemblée municipale pour apporter sa pièce, et, saisissant celte occasion d'affirmer devant un pouvoir constitué les principes qu'il avait exposés dans sa brochure, il prononça devant les « Représentants de la commune » (l) un discours dont le ton solennel et hautain répondait à l'importance qu'il cherchait à se donner. Il faisait toutes ses réserves sur le droit d'examen que l'Assemblée prétendait exercer ; il déclarait nettement ne pas le reconnaître en principe: « Il (( n'est pas question, disait-il, de changer de censeurs : t « il est question d'abolir la censure... Toute espèce de « censure est une atteinte au droit des hommes (2j. » Il acceptait néanmoins, en raison des circonstances et en l'absence provisoire de lois précises, le tribunal qu'une partie du public lui avait indiqué ; mais il entendait que la Constilutioa dont l'Assemblée nalionale s'occupait ne laisserait subsister aucune forme de censure. Il voulait bien, par conséquent, condescendre à justifier sa pièce des objections que l'on pouvait élever contre elle. — Non content de faire ainsi la leçon à ceux qui devaient être ses juges, il prétendait encore leur poser des conditions: « Je ne me dessaisirai point de « mon manuscrit, leur disait-il, mais je suis prêt à lire « la pièce devant les personnages qu'il vous plaira de <c nommer pour en prendre connaissance, ou bien, si « vous l'aimez mieux, l'un de vous, Messieurs, la lira « devant les arbitres, pourvu que je sois présent à la « lecture (3)». Et il déclarait qu'il publierait son dis-

(1) Le 23 août 1789. V. ce discours au tome I de ses Œuvres.

(2) Les « droits de l'iiomme » venaient alors d'être proclamés par l'Assemblée constituante.

(3) Chénier expliqua ses raisons dans une note à ce discours :

cours, pour faire savoir « comment (i) il se soumettait à l'examen qu'on avait désiré » : il tenait à bénéficier, aux yeux du public, delà fierté de son altitude et de son langage.

Même, il avait prévu le cas oii le public se serait trouvé d'accord avec lui pour protester contre la prétention qu'avait la municipalité d'examiner la pièce avant de la laisser jouer : il se préparait, dans ce cas, à déclarer qu'il attendrait, pour faire représenter Charles /A', le jour où l'Assemblée nationale aurait établi des lois sur la liberté du théâtre. — Mais le public ne réclama point : Chénier ne put placer le discours qu'il tenait prêt pour la circonstance (2) : dans son désir de voir jouer son Charles JX un peu plus tôt, il ne fut point fâché sans doute de n'avoir pas à pousser jusqu'au bout l'intransigeance de ses principes. Il se résigna même à ne pas maintenir sa prétention de lire lui-même sa pièce devant l'Assemblée ou d'être présent à la lecture qui en serait faite : l'Assemblée ne voulut point accepter cette condition ; — et Chénier, « malgré son e.xtrême répugnance », céda, « pour prouver, dit-il, son respect au public et « à ceux qui le représentaient ».

Il n'eut pas à se repentir de cette concession de forme. Les trois commissaires nommés par l'Assemblée pour examiner la pièce jugèrent qu'il n'y avait pas de raison pour la « défendre » (3). Les comédiens

« J'avais proposé une lecture faite par moi, ou devant moi. De cette manière j'aurais été entendu en même temps que jugé, et j'aurais pu répondre sur-le-ciiamp à des objections faites sur-le-cliamp... »

(1) C'est-à-dire : dans quel esprit, à quelles conditions...

(2) V. au tome I de ses Œuvres, le ■■ discours que M. Chénier aurait prononcé si le public avait cru devoir réclamer contre la réponse de la municipalité de Paris, au sujet de Charles IX ».

i3) V. la 2= 0 Lettre de Chénier à l'anonyme sur la censure » (18 octobre 1789) et son « Adresse aux districts » du 20 octobre (au tome I de ses Œuvres).

se préparèrent à la jouer. Lorsque la représentation en fut annoncée, des protestations s'élevèrent. Les journées du 5 et du 6 octobre venaient de donner aux timides, et aux partisans de l'ordre, de nouvelles raisons pour la redouter. L'Assemblée du « district des Carmes-Déchaussés » vota une motion portant a qu'en raison des circonstances et de la récente in- « slallation du roi à Paris, il fallait écarter de la scène « un ouvrage susceptible d'exciter les passions et de « causer du désordre, et que deux députés du district « seraient envoyés aux Comédiens-Français pour les « inviter à suspendre, même à différer à une époque « très éloignée la représentation de CJutrlex IX » ; elle fit présenter cette motion à l'Assemblée générale de la Commune (1) ; d'autres districts s'y associèrent: l'Assemblée de la Commune la renvoya à son « Comité de police (2) » ; celui-ci, prenant en considération « les raisons exposées», décida (3) que la représentation de la pièce serait provisoirement suspendue, et manda auprès de lui les comédiens de semaine pour leur notifier cette décision (4).

Chénier se rendit, le lendemain, au Comité de police, se fit assurer que sa pièce n'était que suspendue, obtint des membres du comité une attestation écrite pour prouver aux comédiens (5) qu'ils

(1) Le 12 octobre, « pour la communiquer aux 59 autres districts ». — Les 16 quaytiers de Paris avaient été divisés en 60 districts pour les élections aux Etats généraux. — Le district des Carmes appartenait au même quartier que celui des Gordeliers, dont était Cliénier, et qui vota une motion contraire en faveur de la représentation de Charles: IX. — La Comédie-Française était comprise dans ce quartier (celui du Luxembourg).

(i) Composé de dix membres.

(3) Le 14 octobre.

(4) Le 15 oct. — V. les pièces publiées dans la Reme rétrospective, et d'autres pièces aux Archives de la Comédie-Française.

(5) Ceux-ci disaient avoir reçu l'ordre verbal de retirer la pièce de l'affiche.

devaient continuer à l'annoncer ; il alla voir le maire de Paris, pour se faire préciser « jusqu'à quel moment il convenait de la suspendre » ; il se prévalut de l'autorisation antérieurement donnée au nom de la Commune ; et, pour répondre à la motion du district des Carmes, il voulut plaidera son tour, devant les districts, la cause de sa pièce : il rédigea, le 20 octobre, une Adresse aux soixante districts de Paris pour leur signaler des accusations qu'il traitait de calomnies, et pour étaler en regard lepur civismede sesinlentions(l). Cette activité ne demeura pas vaine : Cliénier eut bientôt gain de cause. Le Comité de police leva sa défense. Cependant, la veille du jour où Charles IX devait être joué, un orateur, que Chénier a appelé par dérision « Cicéron-Poujaut », prononçait encore devant la Commune (2) une sorte de réquisitoire contre la pièce. Chénier encadra plus tard, dans une EpUre aux Mânes de Voltaire (;{) qui fut comme un hymne chanté par lui-même à sa propre gloire, le souvenir de ces incidents :

...Des Carmes Déchaussés la mâle république Avant d'en connaître un seul vers

S'avisait de trouver mon ouvrage pervers, Le tout par instinct prophétique ;

Et devant la Commune, en très mauvais français, Poujaut, la veille du succès.

Me dénonçait comme hérétique.

Le jour même marqué pour le '< succès », une députation d'évêques et de sorbonnistes se présentait à la

(1) Ea même temps, il adressait (18 octobre) une nouvelle réplique au censeur Suard qui, dans une lettre anonyme au Jaunial de Paris, était revenu à la charge en faveur de la censure. — V. ci-dessus p 40, note 3.

(2) Le 3 novembre, dit Chénier, dans une des notes jointes à son Epîlre auv Mânes de Voltaire, à propos de ce « Cicéron-Poujaut ».

(3) Imprimée à la suite de Charles IX, ea février 1790.

cour pour demander au roi le mainlien de l'ancienne inlerdiction (1). Mais le temps n'était plus où l'archevcque de Paris avait son droit de veto sur les pièces de théâtre (2) : la censure royale elle-même avait abdiqué devant les pouvoirs nouveaux de la municipalité de Paris.

La tragédie de Charles IX arrivait ainsi au jour de sa première représentation, précédée d'une large publicité que ses adversaires même avaient aidé l'auleur à lui faire. Elle fut jouée le mercredi 4 novembre, devant une grande affluence de public. « Il y avait longtemps, « écrivait un contemporain (3), qu'on n'avait vu à ce a spectacle (le Théâtre-Français) un concours de monde « aussi prodigieux : on le croit même encore au-dessus « de celui qu'attira le Mariage de Figaro; c'est toutdire. » — Tout ce monde, il est vrai, n'était pas venu avec l'intention d'écouter religieusement la pièce. On prévoyait des tentatives pour en troubler la représentation. Chénier, s'il faut l'en croire (4), avait été averti le jour même « que sa pièce ne serait pas seulement commence cée, — qu'il serait sifflé, hué, et, qui pis est, égorgé : « - Beaucoup de gens au parterre, raconte-t-il, avaient « ùes pistolets dans leur poche; un quart d'heure avant « le lever du rideau un homme eut la bêtise ou la « méchanceté d'aller dire à M™° Yestris (l'actrice char- « gée du rôle de Catherine de Médicis) qu'on tirerait « sur elle et sur le cardinal aussitôt qu'ils paraîtraient,

(1) V. les Révointions de Paris, n» du 31 oct.-7 nov. 1789.

(2) Sur l'exercice de ce droit dans la seconde moitié du xviii» siècle, V. Hallays-Dabot, la Censure Ihédirnle en France.

(3) V. Cjrresp. de Grimtn, nov. 1789.

(4) V. Sou Epitre aux Mânes de Voltaire, et ses notes

« mais le public, imposa silence à la cabale imbécile « qui se flattait d'écraser cette tragédie patriotique... » Et la Correspondcuicp de Grimm précise par quels moyens les partisans de la pièce purent tenir en respect leurs adversaires : « Comme on craignait, non sans « raison, les eflorts de difïérentes cabales, quelques « rfis<r/c^s ayant déclaré qu'ils ne souffriraient pas qu'on « représentât sur le Théâtre de la Nation un pareil « sujet, plusieurs autres (Ij ayant pris l'auteur et sa « pièce sous leur protection spéciale, un orateur du « parterre, doué de l'organe le plus sonore, avant « la toile levée, a demandé la parole pour proposer que « le premier qui tenterait de troubler le spectacle fût « livré à la justice du peuple. M. Palissol n'a pas manie que d'appuyer la motion, et le mot terrible A ht lan- « ;c?-«e .' a retenti dans quelques coins de la salle. »

Palissot, on le voit, ne faisait pas défaut à son jeune ami, en ce jour qui devait justifier son éloge prématuré de l'auteur d'Azémire. Il put cette fois exalter à son aise l'auteur triomphant de 67i«rlcs /A' (2). Et, quelques jours après, il se chargea de constater au nom de Chénier, dans /(' Journal de Paris, la grandeur du succès, en même temps que la fausseté des craintes prétextées antérieurement par les ennemis delà pièce. « Cette tra- « gédie, source de tant d'alarmes, écrivait-il (3), n'a pas « donné lieu au moindre abus. Ces allusions aussi « téméraires qu'injustes, que l'on feignait de craindre, « et dont malignement on suggérait l'idée, ne se sont

(1) Notanimeut le district des Cordeliers, auquel appartenait Ché nier.

(f) « Jl. Palissot, après avoir attaqué tant de réputations sans rien ajouter à la sienne, parait aujourd'hui s'être imposé la tâche glorieuse d'élever la muse tragique de son jeune ami M. Joseph de Chénier audessus de celle de Kaciue et de Voltaire. » (Note de Meister, dans la Corresp. de Grimm, à propos de l'altitude de Palissot à la première représentation de Charles IX.)

(3) A la date du 16 nov. 1789.

« présentées à l'esprit de personne. Je n'en excepte ce qu'une : vous la connaissez : c'est l'application res- « pectueuse et tendre que l'on a faite avec transport « au meilleur des rois de ces vers si heureusement « placés dans la bouche de L'Hospital :

« On verra nns neveux, plus fiers que leurs ancêtres,

« Reconnaissant des chefs, mais n'ayant pointde maîtres,

(1 Heureux sous un monarque ami de Téquité,

« Restaurateur des lois et de la liberté (1). »

Et Chénier lui-même écrivait, à la fin de novembre, dans la Chronique de Paris (2) ; « Chaque représentation « renouvelle les transports du peuple français, au mo- « ment où L'Hospital prédit la Constitution nouvelle, et « le bon roi qui gouverne aujourd'hui la France... »

D'autres témoignages, il est vrai, font voir sous un aspect beaucoup moins idyllique les dispositions du public devant lequel se jouait C/ia;7e.5 /A': c( Les représente talions de celte tragédie, disent les Mémoires du mar- « quis de Ferrières(3), opérèrent un changement funeste (c dans le caractère du peuple de Paris : il en sortait ivre (c de vengeance et tourmenté d'une soif de sang. On le « voyait, lorsqu'à la fin du quatrième acte une cloche « lugubre annonce le moment du massacre, on le voyait « se recueillir avec un sombre rugissement, crier d'un « Ion de fureur : a Silence! Silence! », comme s'il eût « craint que les sons de cette cloche de mort n'eussent « pas retenti assez fortement dans son cœur, et de perdre « ainsi quelques-unes des sensations de haine qu'elle a était destinée à y alimenter. ï II y a peut-être quelque naïveté à attribuer au spectacle de Charles IX l'état

(1) l.e titre de « Restaurateur de la liberté française » avait été donné par l'Assemblée nationale à Louis XVI, après le 4 août.

(2) Lettre aux auteurs de la Chronique de Paris, 29 nov. 1789.

(3) Qui fut député à l'Assenibiée constituante : ses Mémoires, publiés en 1822, concernent spécialement l'histoire de cette Assemblée.

d'âme nouveau manifesté alors dans le peuple de Paris : il suffisait, sans doute, de noter le rapport qui se trouva entre le sombre edel des scènes les plus saisissantes de la tragédie et les instincts d'une foule dont les mouvements tumultueux s'emportaient déjà en accès d'une fureur aveugle et sanguinaire (1). Et c'est pourquoi, en dépit de l'hommage rendu • dans la pièce même à Louis XVI, ceux qui dès lors rejetaient comme illusoire l'alliance de la liberté nouvelle avec la dynastie héréditaire virent dans la tragédie de Chartes IX une arme pour leur guerre contre la monarchie (2) : Danton, à la première représentation de la pièce, s'écriait que, « si Figaro avaU tué la-noblesse, Charles IX tuerait la royauTé )>7Tt Camille Desmoulins déclarait avec une satisfaction farouche : « Cette pièce avance plus nos affaires que les journées d'octobre ! »

Pourtant, la masse du public, à ce moment du moins, put applaudir Charles /.Y sans intentions hostiles à la royauté. 11 suffisait, d'être, comme -on l'était alors, pénétré des idées de Voltaire , pour approuver le poète qui flétrissait sur la "scène le crime de la Saint- Barthélémy, pour se passionner avec lui contre un

(1) QuiDze jours avant la première représentation de Charles IX, — le 21 oclobre, — le boulanger François, accusé d'accaparement, avait été traîné par le peuple à l'Hôtel de Ville, livré, puis arraché aux magistrats qui le trouvaient innocent sans oser le dire, — pendu au premier réverbère ; et sa tète, coupée avec un couteau de cuisine tandis qu'il vivait encore, avait été promenée à travers les rues : Beaumarchais, dans une lettre du 9 nov. 1789 au semainier du Théâtre-Français, rappelait i;et événement à propos de Charles IX.

(2) liailly écrit dans ses Mémoires à propos de cette pièce : « On avait assez fait (en août 1789) contre la monarchie arbitraire, mais beaucoup de gens, qiiise cachaient alors, ne voulaient pas en rester là. Beaucoup de partis existaient déjà : les ennemis de la Gonstilulion future, qui semaient le désordre pour l'empêcher ; les ennemis de la monarchie qui voulaient la rendre odieuse pour la détruire; quelquesuns qui n'en voulaient qu'à la personne : tous agissaient dans des vues diilérentes, et dans le même sens. »

fanatisme homicide. Certains traits contre la noblesse, contre les intrigues et la corruption des cours, ne faisaient que " reproduire, dans Charles /A, ceux que les nobles et les courtisans mêmes avaient eu la coquetterie d'applaudir dans le Mariage de Figaro ( l) ; et si, en passant dans une grave et sombre tragédie, cette satire prenait une âpreté qu'elle n'avait pas eue dans la comédie joyeuse et légère de Beaumarchais (2),Cliénier indiquait au public, en d'autres écrits de la même époque (3), son intention de séparer, d'opposer même, la cour et le roi. Le bon bourgeois de Paris qui suggéra pour la pièce le sous-titre pompeux A' Ecole des Bois (4), Chénier encore en l'adoptant, purent fort bien ne pas y attacher d'interprétation défavorable à Louis XVI ; en tout cas, les allusions aux « bastilles » renversées (5), aux (( droits de l'homme » proclamés, à la Constitution attendue, pouvaient, à cette heure

(1) Dans sa tragédie des Scythes, représentée en 1767 au Théâtre- Français, Voltaire s'était plus à faire contraster « les mœurs d'un peuple libre avec les mœurs des courtisans » (lettre à Damilaville, 17 déc. 1766). Il avouait d'ailleurs (v. la préface des Scythes) qu'à travers les anciens Scythes et les anciens Persans il avait bien pu songer à peindre en réalité « quelques nations modernes ».

(2) Beaumarchais, d'ailleurs, dans une lettre (du 9 nov. 1789) au semainier du Théâtre Français, exprimait son regret de voir CliaiiesIX joué au Théâtre-Français dans les circonstances du jour : « Je n'entends pas ici blâmer l'auteur, écrivait- il; son ouvrage était fait : il a dû voulo/f qu'il fût joué ; ses motifs étaient purs sans doute, mais..., etc. » (Lettre citée par .M. Welschinger, TImUre de la Révolutioi)).

(3) V. l'Epitre au Roi (oct. ou nov. 1789), et VEpilre dcdicaloire de « Charles IX » « à la J^ution » : — « 0 Louis XVI,... vous êtes digne d'être le chef des Français, mais des méchants veulent établir une séparation entre votre peuple et vous... "

^ (4) " A la première représentation de Charles IX, au quatrième acte, un citoyen dit assez haut pour être entendu de ses voisins : — Cette pièce devrait s'appeler l'Ecole des Rois. — J'ai adopté ce second titre. Le citoyen dont je parle est M. Maumené, négociant à Paris... » (Xote de Chénier à son Epilre aux mânes de Voltaire.) — La pièce fut affichée avec ce ^ous-titre à partir de la troisième représentation, (n) Acte III, se. 1 (édition de 1790) :

» Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses, S'écrouleront un jour sous des mains généreuses... »•

de la Révolution, réunir modérés et avancés dans un commun enthousiasme, du moment que le poêle unissait dans un même éloge et la nation qui avait revendiqué ses libertés et le roi qui les avait consenties. Les applaudissements donnés à Louis XVI ne consolaient pas le clergé du scandale d'un prince de l'Eglise représenté sur le théâtre en habits pontificaux, « avec soutane et calotte rouges (1) », « en camail et en rochet (2) », et représenté dans un rôle odieux. Geolïroy, défenseur de l'Eglise dans l'Année liltérairc, — jugeant la pièce avec le relard d'un critique grave (3), lorsqu'elle eut paru imprimée, — Geoffroy louait et citait comme une « belle tirade « la « prophétie de 1789 » mise dans la bouche du chancelier de L'Hospital, mais il reprociiait vivement à Chénier f d'avoir, en mêlant le cardinal de Lorraine à sa tragédie, « dénaturé », « calomnié » le véritable caractère du personnage historique ; il déplorait que, sous prétexte de combattre le fanatisme religieux qui n'existait plus, l'auteur eût flatté la passion alors dominante d'un fanatisme contraire : « Nous avons, expliquait-il, une « haine aveugle contre le clergé ; les ministres des « autels sont insultés publiquement, livrés aux huées « de la populace ; et c'est dans ce moment-là précisé- « ment qu'on joue une pièce faite pour inspirer l'indice gnation la plus violente contrôles prêtres... Je ne « suis pas surpris que l'ancien gouvernement ait dé- « fendu la représentation de celte pièce;... et je ne « conçois pas comment la municipalité actuelle n'a « pas pesé dans sa sagesse les inconvénients graves

(1) V. l'Année littéraire de mars 1790.

(2) V. tes Rt'voluiious de Pnrisdu 6 nov. 1789.

(3) En mars 1790. Le compte rendu de Gin^'ueaé, dans le Moniteur, ne parut qu'à la fin d'avril. — L'Année liltéraire avait d'ailleurs fait ses observations, — dès le mois de novembre 1789, — sur le rôle du cardinal de Lorraine,

« qui pouvaient résulter de la représentation de cet « ouvrage, au moment oiî le fanatisme anti-sacer- « dotal était à son comble. Si la tranquillité publique « n'en a pas soufFert, si on a même vu des ecclésias- « tiques y assister impunément, rendons grâces à la « froideur de la pièce. Si elle eût été écrite par un « auteur de plus de feu et d'imagination, il pouvait « arriver que les spectateurs se jetassent, au sortir « du tbéâlre, sur tous les prêtres qu'ils rencontre- « raient, persuadés qu'en les massacrant ils faisaient « acte de patriotisme, comme autrefois les catholiques « zélés croyaient faire acte méritoire en exterminant

« les hérétiques Paris pouvait donc devenir le

« théâtre d'une nouvelle Saint-Barlhélemy, sous le « prétexte de venger et de punir l'ancienne.))

Les défenseurs du clergé ne furent pas seuls à prendre parti contre une pièce qui semblait signifier sur la scène le triomphe de la Révolution. — Un marquis de Favras, condamné à mort en février 1790 (1) pour des complots contre-révolutionnaires auxquels fut mêlé le nom du comte de Provence, aurait songé, — parut-il par certaines révélations de son procès, — à « faire tomber Charles IX » à la troisième représentation, moyennant une somme de dix-huit ou vingt mille livres (2). Mais les « aristocrates » manifestèrent surtout leur hostilité contre la pièce en affectant de ne pas aller la voir (3) ; en tout cas, ils tenaient à faire avouer dans leurs salons que l'on n'allait pas la voir deux fois (4) ; et ils

(i) Il fut arrêté le 24 décembre 1789, et pendu en place de Grève le 19 février 1790.

(2) V. les notes à VEpître aur mânes de Voltaire, et une lettre d André Chénier à son père, du 19 janv. 1790.

(3,1 V. la Critique de « Cltartes IX ", de Palissot.

(4) « Je ne connais personne qui ait vu deux fois Charles TX, » disait le comte de Provence (Monsieur, frère du Roi) ; et Arnault (le poète tragique, —plus tard ami de Chénier), alors secrétaire du prince, ayant

applaudissaient aux épigrammes lancées contre l'auteur parleurs journaux. Halissot exerça contre eux son esprit dans une petite comédie (1) oii il prétendait renouveler, en faveur de l'Ecole des Rois, le procédé de satire employé par Molière (2) contre les ennemis de l'Ecole des femmes. Il y présentait, comme adversaires de la tragédie de Chénier, de nobles dames qui déclarent avoir été révoltées par le tocsin du quatrième acte, un « chevalier » empressé à leur faire sa cour aux dépens de la pièce, un abbé journaliste (3) qui a par profession l'opinion des maisons où l'on dîne, et qui met à leur service sa prétendue compétence de critique ; il mêlait à ces personnages plus ou moins ridicules une marquise, « femme sensée », accusée par eux « d'avoir déserté le parti de la cour pour celui de la commune », parce qu'elle avoue avoir pris du plaisir à la représentation de Charles IX, — un Dorimon, « homme de lettres instruit i, qui réfute par de bonnes raisons les critiques de l'abbé. A ce spectacle de Charles IX a où l'on voyait des visages que l'on n'avait vus nulle part (4) », les aristocrates mis en scène par Palissot opposent, avecunsentiment de regret, « l'ouvrage de bonne compagnie » qu'était le Mariage

répondu étourdiment qu'il avait été deux fois voir la pièce, répara sa maladresse le lendemain en montrant au prince de petits vers qui relevaient les défaut de la tragédie et qui se terminaient ainsi :

Cet excès de persévérance (avoir vu deux fois Charles IX) Ne doit pas m'être reproché, Car on sait trop que ce péché Porte avec lui sa pénitence.

(1) La Critique de « Charles IX •> (en un acte et en prose). Elle parut sans nom d'auteur, après que Cliarles IX eut été imprimé. Ce qu'en dit Lingay semble impliquer quelle ne fut pas représentée.

(2) Palissot, dans VAvrrtissement de sa petite pièce, se flattait de l'avoir « heureusement imité ».

(3) L'abbé Hydrophobe, représentant (comme l'indique une note de l'édition deM -J. Cliénier, de 182i) 1 abbé Aubert.

(4) Comme dit la baronne de la Critique de « Charles IX >> .

de Figaro, — comme Palissot lui-même, laissant voir ailleurs (1) sa propre pensée, opposait le succès de Charles IX, celte tragédie « si fortement morale (2) », à celui qu'avait obtenu Beaumarchais avec son « ouvrage sans mœurs ».

Les épigrammes des « aristocrates » se perdaient pour Chénier dans le bruit des applaudissements populaires. Il ne lui importait guère, non plus, que Geofïroy, si bienveillant jadis pour son Azémire sifflée, mît formellement Charles IX c( au-dessous d' Azémire » (3) ; ou que le rédacteur même des Révolutions de Paris, h la suite d'une longue et minutieuse critique de l'ouvrage (4), eût jugé que l'auteur de Charles IX méritait au plus haut degré la « reconnaissance » du « patriote », mais assez peu les éloges de « l'homme de lettres » : Geoffroy perdait sa peine à essayer de lui démontrer que les causes de son succès, k très étrangères au mérite de son ouvrage, étaient de nature à le rendre très modeste (5) ». — Certains districts, dans l'enthousiasme des premières représentations, lui avaient voté une couronne civique (6). Une chanson populaire vantait son zèle pour la cause du peuple : on distribuait le portrait en médaillon (7) du « bon luron » qui avait, dans r Ecole des Rois,

Lâché des lardons tour à tour

Contr' les cagols et les gens d'cour (8).

(1) Dans sa lettre aux auteurs du Journal de Paris, du 16 nov. 1789.

(2) Expression de Chénier dans sa lettre aux auteurs de la Chronique de Paris, da 29 nov. 1789.

(3) V. l'Année littéraire, mars 1790.

(4) Réroliitions de Paris du 21-28 novembre 1789. — Le rédacteur commençait d'ailleurs par dire : « Cette pièce est déjà à la 13« représentation, et le public continue d'y courir avec une espèce de fureur... »

(5) L'Année littéraire (avril 1790).

(6) V. la lettre de Palissot au Journal de Paris, 16 nov. 1789.

(7) Détail indiqué dans l'Année littéraire, avril 1790.

(8) Ce sont les termes de cette chanson, citée en partie par M. Wel-

Sa tragédie parut imprimée (à la fin de février 1790) avec une cpilre dédicaloire « à la Nation Française».: la vanité de l'auteur s'étalait complaisamment par l'emphase de cette Dédicace et d'un « Discours préliminaire ( I ) )), comme àtravers la série des documents divers qu'il y adjoignit (2). L'édition eut d'ailleurs un « débit prodigieux », constaté par ceux mêmes qui s'en réjouissaient le moins (3), et en rapport avec le succès qu'avait eu la pièce au théâtre. Les receltes, qui s'étaient soutenues aux environs de 5.000 livres pour les six premières représentations, n'étaient pas encore tombées une seule fois au-dessous de 3.000 livres après une série de vingt-trois représentations en deux mois. Le vingtquatrième (le 13 janvier 1790) en produisait encore plus de 4.200 (4). Mais une brouille survenue entre l'auteur et

schlnger {Théâtre de la ft évolution), et parue après la publication de Charles IX en librairie, coniine l'indiquent les premier» vers :

Enfin i'ons lu la piùc" nouvelle Que les sacristains n'trouv' pas belle : Le pourquoi c'est qu'lEcoV des Rois Leur dona'diablement sur les doigts.

Le 17l' et dernier couplet dit :

Mais c'qui surtout nous rend bien aise, C'est qu'il dit du bien de not'bon Louis Seize : Morgue ! personne ne peut nier Q' c'est un bon luron que Josepb Chénier.

(1) Daté du 24 août 1788. — L'Epltre dédicatoire est datée du lii déc.

(f) V. t'Atniée littéraire, d'avril 1790 : " A l'exemple de quelques auteurs persuadés que rien de ce qui les regarde n'est indifférent pour le lecteur, M. Ctiéiiler a grossi son édition de Charles IX de toutes les pièces d'un procès qu'il a eu à soutenir relativement à la représentation de sa tragédie... »

(3) V. l'Année littéraire, mars 1790.

(4) Voici d'ailleurs, d'après les Archives de la Comédie-Française, les dates et les recettes de ces 24 représentations :

4 nov. 1189 l'e représ. 5018 livres. 12 nov. 1"89 6» représ. 4927 livres.

3 — 2= — 4413 — 14 — 1» — 4G(iG —

les comédiens fit interrompre les représentations de la pièce avant que celle-ci eût perdu la faveur du public. L'histoire de cette querelle est assez curieuse par le jour qu'elle jette sur le caractère deChénieret sur les passions de l'époque. Des froissements d'amour-propre en furent le point de départ; et la politique s'y mêla bientôt pour les aggraver.

Depuis que Chénier avait pris le sentiment de son importance comme auteur de Charles LY, son caractère orgueilleux et susceptible s'était manifesté plus d'une fois par des formes impérieuses et tranchantes dans ses rapports avec les comédiens. Le temps était loin où il sollicitait humblement leur bon vouloir en faveur de « son pauvre Pa(/e (1) ». Lorsque, cinq jours après la prise de la Bastille (2), les comédiens opposaient leur respect pour les anciens règlements à son impatience de voir jouer Charles IX, il répliquait sèchement à Dazincour, qui lui faisait connaître leur réponse : « Vous aurez la bonté, Monsieur, de faire retirer Charles IX an tableau ». Au milieu d'octobre (3) les comédiens l'ayant averti que d'après l'ordre du Comité de police ils retiraient de l'aftiche sa pièce déjà annoncée, il obtenait du comité une atténuation de

23 nov. 1789 11' représ. 4232 livres. 20 déc. nSOlO» représ. 4143 livres.

2 déc. i:89 li<: représ.

44!n livres.

3 jaiiv.n90 23-

il — lii« —

S.'iîiO —

17 — IS^ — 42.j7 —

(1) Lettre du 2i jaav. 178o. V. ci-dessus chap. i, § 1, p. 16, n. 2.

(2) Le 19 juillet 1780. V. ci-dessus p. 37.

(3) V. ci-dessus p. 43.

cet ordre, et signifiait sa volonté aux comédiens dans une noie qu'il terminait ainsi ; « Mon intention est que les affiches continuent à indiquer : En allendant la représentation de Charles IX. ■» Les comédiens, parodiant ce ton de hauteur, lui répondirent « qu'ils avaient l'intention de suivre les ordres qui leur seraient donnés par ceux qui en avaient le droit » ; et Chénier'écrivit au revers de cette impertinente réplique : « La Comédie- Française aura la bonté de retirer de l'affiche et de son répertoire la tragédie dont il s'agit, et toutes celles du même auteur (1). »

Cette menace de retirer son ouvrage aux comédiens quil'avaient reçu ne devait devenir sérieuse que lorsque ceux-ci cessèrent d'être les seuls à pouvoir le jouer. De leur côté, les comédiens, ayant monté, étudié la pièce, avaient assez de raisons pour ne pas prendre au mot le poète. Le grand succès de l'ouvrage enfin l'eprésenté dut effacer pour quelque temps le souvenir des phrases aigres-douces antérieurement échangées : par l'aliment qu'elle offrit aux passions politiques, la tragédie de Charles IX ramena au théâtre le public qui tendait à le délaisser : elle fit retrouver aux comédiens « les temps fructueux du Mariage de Figaro (2) » ; ils avaient pu voir d'ailleurs, par une tragédie de Marie de Brabant (3) représentée au mois de septembre (4) sur leur scène, qu'il ne suffisait pas, pour faire réussir une pièce, d'un sujet national et de quelques vers de circonstance plus ou moins adroitement intercalés (5) ;

(1) V. aux Archives de la Comédie-Française les pièces datées du 16oct. 1789.

(2) V. les Mémoires de l'acteur Fleury, tome IV.

(3) Marie de Brabant, seconde femme de Pliilippe III dit le Hardi.

(4) Le 9 sept. 1789 (pour la première fois). — La pièce, reçue par les comédiens le 4 mai 1788, avait été d'abord interdite. —Elle n'eut aucun succès.

(3) Ceux-ci, par exemple, intercalés par l'auteur (Imbert) au

ils purent comparer, pendant les mois de novembre et de décembre, les recettes élevées de Charles IX aux receltes toujours inférieures et souvent dérisoires (I) de leur répertoire habituel ou de certaines autres nouveautés. Chénier, de son côté, avait l'orgueil de ses grosses recettes : ce fut justement une question de recette qui, au mois de janvier, le fit entrer en guerre avec les Comédiens.

Une représentation de Charles IX, — la vingt-cinquième — fut donnée au profit des pauvres le vendredi lîi janvier 1790. Elle ne produisit qu'une somme assez faible. Les réflexions ironiques d'un journaliste (2) sur la pauvreté d'une recette « de 1.200 livres » (3) piquèrent l'amour-propre de Chénier. Il y répondit dans la Chronique de Paris (4) : il indiquait d'abord que la

mois d'août 1789, (comme le furent dans Charles IX les allusions prophétiques à la prise de la Bastille) :

Puisse un roi, rpielque jour, l'idole de !.i France, De l'hydre féodale abattre la puissance, Et voir l'heureux Français sous une seule loi, Au lieu de vingt tyrans, ne servir qu'un bon roi !

Le public applaudit et fit répéter ces vers ; mais la pièce fut assez vite abandonuée. —Elle fut reprise, il est vrai, en mars 1790.

(1) Elles sont parfois de 172, 175, 179, 163 livres, entre deux représentations de CAor/cs /.V. — Rodogune ou Athalie, Ifl Barbier de Scc///c ou le Mariage de Figaro atteignent ou dépassent 2.000 livres, tandis que Charles IX reste aux environs de 4.000. — Le Paysan magislraf, une nouveauté donne 2.583 livres à la première représentation (10 déc), mais 714 seulement à la seconde.

(2) Dans le Spectateur national. Chénier parle de cette feuille et de son principal rédacteur, M. de Charnais, « écrivain très inférieur à la classe médiocre », — dans une des notes jointes à son Epitre aux mânes de Voltaire.

(3) L'article disait : «... Oq devait croire que cette tragédie, qui a attiré dans ses premières représentations une si grande affluence, eu attirerait une aussi grande quand il s'agirait de bienfaisance et d'humanité. Cet espoir a été trompé. Le chef-d'œuvre national qui a produit tant d'argent, tant échautté d'esprits, tant occasionné de querelles de vanité ou d'anti-patriotisme, a produit à peine une recette de charité de 1.200 livres...»

(4) Lettre aux auteurs de la Chronique de Paris, 18 janvier 1790

rcccUe avait été réellement de 1.800 livres environ, non de 1 .200 ; et il ajoutait :

a 11 est également faux que Charles /.V n'ail alliré une grande affluence que dans ses premières représentations, comme on semble l'insinuer. L'aflluence s'est toujours soutenue. La recette de la vingt-quatrième représentation, donnée la surveille de la vingt cinquième, a passé 4.200 livres, et beaucoup de gens venus pour voir la pièce n'ont pas trouvé de place. La recelte de la suivante n'aurait pas été moins considérable si la vingt-cinquième représentation avaitété annoncée quelques jours d'avance, comme toutes les représentations de pièces nouvelles le sont à. tous les spectacles, surtout quand la recette est destinée à un usage respectable ; mais la pièce avait été afTichée le jeudi pour le lundi suivant, et n'a été allichée pour le vendredi soir que le vendredi matin. »

Les Comédiens-Français, dans une réplique publiée par le Journal de Paris (1), avouèrent qu'en eOet, comptant sur la popularité de la pièce, ils avaient, contre l'usage, annoncé la veille seulement et affiché seulement le jour même la représentation de Charles IX pour le vendredi soir ; mais ils soutenaient que l'auteur, consulté, leur avait laissé toute liberté d'agir ainsi. Chénier, sans doute, s'il avait été averti expressément (2) de cette dérogation à l'usage, avait dû se flatter qu'elle tournerait à son honneur: déçu, il la reprocha aux comédiens ; il leur en voulut d'avoir failli compromettre le renom de sa pièce; il les soupçonna peut-être d'avoir cherché h hâler le moment où, par suite des insuffisances de recettesprévues dans leurs règlements, ils deviendraient seuls propriétaires de l'ouvrage (3). Il leur marqua sa colère en

(i) Datée du 20 janvier.

(2) Les expressions des comédiens dans leur lettre du 20 janvier n'impliquent pas qu'un avis formel lui en eût été donné.

(3) Il leur attriijua plus tard expressément cette intention, dans une autre occasion. — V. ci-dessous § S.

leur retirant sa pièce. Il déclarait qu'il ne la leur rendrait qu'à la condition « qu'ils en donneraient au profit « des pauvres une nouvelle représentation annoncée a plusieursjours d'avance » (1).

Les comédiens furent blessés de cette condition que leur imposait l'auteur avec la publicité de la Chroni- ({ue de Paris. « Il était réservé, — écrivirent-ils sur un (c ton assez aigre dans le Journal de Paris (2), — il était a réservé sans doute à M. Chénier de s'ériger publi- « quement en directeur de nos bienfaits. Nous pource rions lui faire observer que rien ne s'opposait à ce « qu'il disposât à son gré de sa rétribution d'auteur en « faveur des pauvres: c'est la première fois que la bience faisance semble nousêlre commaudée. Nous pourrions ft dire que la publicité, qui n'ajoute rien aux aumônes, ce en diminue quelquefois le mérite ; mais le respect dû ce au public, qui se porte en foule aux représentations c( de Charles IX, et plus encore le plaisir d'otïrir de nou- « veaux secours aux malbeureux lui répondaient de ce notre consentement : à huit jours donc la représentacc tion de Charles IX au profit des pauvres. Cet averlissecc ment prématuré pourra la rendre plus fructueuse. y>

Elle le fut, en effet (3), beaucoup plus que celle du 15 janvier. Elle produisit i.660 livres, au lieu de 1.800 ; et Chéuier put triompher de cette différence. Il la fit ressortir dans une lettre adressée au Journal de Paris (4), en joignant à cette constatation ■victorieuse un'e appréciation méprisante de la lettre antérieure des comédiens, dont certaines insinuations l'avaient piqué ; il venait, d'ailleurs, d'adresser au district des' Cordeliers, — pour les pauvres de ce

(1) C'est la fin de sa lettre du 18 janv. à la Chronique de Paris. (2i C'est leur lettre du 20 janvier.

(:}) Ce fut la 26« représentation de Charles IX, le mercredi 27 janvier. (4) Où avait paru le lettre des comédiens, du 20 janvier.

districf,quiéfaillesien (1), — une somme de 800 livres, formant sa part de la recelte des deux représenlations réunies (2) ; et dans sa lettre au Journal de Paris, il ne manquait pas de faire connaître au public celle destination donnée par lui à ses droits d'auteur : c'était sa réponse (3) à l'observation des comédiens, « qu'il avait pu à son gré disposer de sa rétribution d'auteur en faveur des pauvres (4) ». Il avait même mis une certaine coquetterie à dépasser, — « de fort peu de chose y>, disait-il, — le produit réel de cette rétribution. Cependant, cet échange public de propos blessants avait dû rendre assez aigres ses rapports avec les comédiens. f]t la discorde se mit, bientôt, parmi les comédiens eux-mêmes (5). Ceux-ci avaient, pour la plupart, des sentiments d' « aristocrates » : ils étaient intéressés à la conservation de leurs privilèges, que la Révolution menaçait d'emporter avec les autres traces de l'ancien régime : la liberté des théâtres était ardemment réclamée par de nombreuses brochures, et l'Assemblée nationale allait, bientpf, ,1a décréter. Talma^ que la faveur croissante du public, depuis qtfîl s'était révélé dans le rôle de Charles IX (6),

(1) Il était membre de l'Assemblée de ce district ; il (it pour ejle, le 29 avril 1790, un •■ rapport sur l'établissement de l'Opéra ».(T. lYde's Œuvres.) '

(2) V. sa lettre au président du district, et la réponse du vice-président, imprimées à la suite de Charles IX.

(3i II déclara même plus tard que le produit de ses droits d'auteur dans les représentations de Charles IX serait pour les pauvres pendant toute sa vie. (V. sa lettre du 26 juillet 1790 au président du district des Cordeliers).

(4i Les comédiens avaient même fait remarquer que Chénier, après avoir abandonné en faveur des pauvres ses droits d'auteur sur la représentation du l/i janvier, les avait néanmoins réclamés.

3) Les Mémoires de Fleury indiquent que. avant 1789 même, il y avait déjà parmi les Comédiens-Français les rélroijrailes et les avancés, les uns tenant pour Galonné, les autres pour Necker : mais la division en deux camps ne devint sérieuse qu'en 1790.

(6) Saint-FaI, à qui Chénier avait d'abord offert le rùle, l'avait refusé,

— Gi —

désignait à la jalousie de ses camarades, acheva de les indisposer contre lui en affichaat ses opinions de « patriote ». Le sentiment de sa valeur lui faisait subir avec impatience les règlem nts que ses camarades plus anciens opposaient à &es précoces ambitions. Chénier, Le poète patriote, et Talma, l'acteur [laidote, qui, par son jeu expressit et hardi, n'avait pas peu contribué au grand succès de Charles LY, se trouvèrent ainsi alliés contre les a aristocrates » de la Comédie. Talma, d'ailleurs, n'était pas isolé dans son opinion parmi les comédiens. Dugazon, l'acteur comique, qui « s'était fait le Saint-Jean-Baptiste de ce nouveau Messie (1) », M"'M'^estris, sœur de Dugazon, — une autre comédienne nommé Desgarcins, — formèrent avec lui ce que l'on appela « l'escadron rouge » de la Comédie-Française, en face du parti des (( noirs » dirigé par Naudet.

Au mois d'avril 1790, Talma, en sa qualité de dernier sociétaire admis, devait lire devant le public le discours d'usage pour la réouverture de l'année théâtrale après la clôture de Pâques. Chénier lui composa un discours dont il fit une sorte de manifeste, à la fois politique et littéraire, en faveur du théâtre national inauguré, selon lui, avec Charles ]X. Le morceau fut soumis à Bailly, qui en jugea, paraît-il, le ton un peu trop haut, mais déclara « ne pas en empêcher » la lecture (2). Lamajorité des comédiens, qui avait peut-être compté sur le veto de Bailly, ne voulut pas permettre

— non comme un mauvais rôle, est-il dit dans les Mémoires de Fieury, mais comme un rôle peu dans ses moyens, — ■ et, d'après les mêmes Mi'inoires, avait lui-même désigné Talma comme plus apte à le jouer.

(1) Expression des Mémoires de Fieury (Dugazon prétendait avoir contribué par ses conseils à former le talent de Talma).

(2j V. Ilallays-Dabot, la Censure théàlnde. — Ctiénier dit, dans une note à son discours, que « le maire de Paris n'y avait rien trouvé de répréhensibie ».

que le discours fût prononcé. Ils pensaient, sans doute, avoir assez témoigné de leur zèle civique en s'intilulant Thédlrc de la Nation (1) : ils pouvaient craindre, en paraissant adopter pour leur scène un programme tracé par Chénier, de s'aliéner une partie — la mieux payante — de leur public. Si la tragédie de Charles IX leur avait procuré de belles recettes, elle avait provoqué, de !a part des habitués des loges, un mouvement de désabonnement qu'il leur importait d'enrayer (2). Etait-ce une considération de ce genre qui les avait déterminés à représenter, le 12 février, une tragédie de Louis J//, oflrant avec Charles IX le double et bienfaisant contrasie (3) d'un roi a Père du Peuple » et d'un cardinal vertueux? Elle put les décider, en tout cas, à écarter le discours composé pour Talma par Chénier.

Le soir de la réouverture, qui se fit le 12 avril avec Phèdre, Naudet lut un discours de sa façon, modeste et sans fracas (4); parmi le public, des gens demandaient à grands cris la lecture du discours de Chénier, qui leur avait été distribué à la porte du théâtre. Chénier y avait joint une note où il disait : « Les Comédiensce Français n'ont pas voulu permettre à M. Talma de pro- « noncer ce qu'on va lire, et M. le Maire de Paris n'y a « rien trouvé de répréhensible... Quelques personnes

(1) Ils prirent, à la fin de 178!), ce titre sur leurs alTiches, mais il était employé, nièine par eux." auparavant. « En rouvrant le Théâtre de la Sgtion. . » disait Talma au public dans son discours pour la rentri?3eTàfiues en 1789 (âO avril). Le titre de Cn m i'd leus-mulinai res duRflifut conservé concurremment avec celui de"llieatre de la iNaï'ion

TufTeurs afTiches jus(|u'à la fuite de Varennes (juin 1791).

(2) « Cette tragédie a fait perdre à la Comédie 162.189 livres de pe tiles loges par an »,dit une note manuscrite aux Archives de la Comédie-Française.

(3) Sans compter celui des silTlets qu'elle recueillit et qui ne permirent même pas de l'achever. — L'auteur s'appelait Ronsin.

(4) Etienne et Martainville en donnent le texte, que l'on trouve aussi au Moniteur du 15 avril 1790.

« delà Comédie sont tourmentées de vapeurs aristocra- « tiques; mais aux grands maux les grands remèdes. » La querelle s'envenimait ainsi entre les comédiens et l'auteur de Charles I.\.

Charles IX avait été donné cinq fois seulement pendant les sept semaines qui s'écoulèrent entre les incidents de la lin de janvier et la clôture du 20 mars. La trente-deuxième représentation, annoncée après la rentrée pour le 19 avril, et successivement remise au samedi 24, puis au l'-'' mai, ne fut donnée que le samedi 8 mai. Les receltes, depuis le mois de mars (1), avaient cessé d'atteindre 3.000 livres; la trente-troisième représentation (le samedi 26 mai) n'en produisit que 1 .632. Les grosses recettes étaient pour d'autres pièces, pour l'Œdipe de Voltaire (2), où les comédiens essayaient de faire diversion, « par la vieille gloire de Larive, à la gloire naissante de Talraa » ; — pour la Mort de César (3)^ ou pour le Comte de Comminges^ alors représenté pour la première fois (4). Chénier jugea que les clialeurs de l'été feraient tort aux recettes de son Charles /Y, comme aussi au succès de son Henri VIII, dont les comédiens, depuis le 19 avril, annonçaient la prochaine représentation. Il se plaignait que les comédiens, ayant commencé à répéter Henri ) /// au mois de janvier, en eussent ensuite interrompu les répétitions pour faire passer avant leur tour « cinq ou six pièces nouvelles », en sorte que l'ouvrage, qui pouvait être représenté au commencement de février,

(1) Il faut tenir compte de ce fait que la pièce venaitjusteraent alors de paraître imprimée.

(î) Le 4 mai. — Sur la grande afiluence qu'attira la rentrée de Larive dans cette pièce, v. la Correspondance de Grimm ; et, pour les négociations entamées par les Comédiens pour la rentrée de Larive, et auxquelles fut mêlé l'abbé Gouttes, alors président de l'Assemblée nationale, v. les Mémoires de FleuTY-

(3) Le 10 mai (recette de 3.476 livres).

(4) Le 14 mai. L'auteur était Baculard d'Arnaud.

— fi/t —

se trouvait prêt seulement a pour la fin de mai » (1). Sur sa demande formelle (2j, les comédiens retirèrent de ralficlie Henri Ylll en même temps que Charles l\ ; il leur offrit même de leur acheter la « décoralion faite pour Henri 11 II », ce qui indiquait, cliez lui l'espérance, dès lors, de faire jouercelte pièce sur une autre scène ; quant à Charles IX, il déclarait simplement « que son intention n'était pas que les représentations en fussent continuées pour le moment (3j ».

Chénier jugea cependant que son Charles IX ne pouvait pas manquer aux fêles de la Fédération. En même temps qu'il composait pour le 14- juillet 1790 un hymne civique (4), il adaptait sa tragédie aux circonstances du jour en « ajoutant dans le rôle du chancelier de L'Hospital quelques vers relatifs à cette auguste cérémonie » (5). Sans hésiter, et se disant « pressé de tous côtés, par des amis de la liberté, de « faire donner dans ce moment quelques représentac( lions de Charles JX », il invita (6) les comédiens à « annoncer sur leur aftiche la trente-quatrième repré-

(1) V. aux Archives de la Comédie-Française, sa lettre du 18 mai.

(2) Il avait d'abord (le 13 mai) demandé simplement un délai pour Henri VllI ; sur le refus des comédiens, il demanda le retrait de la pièce (le 18 mai).

(3) V. sa lettre du mardi 18 mai aux comédiens. (Archives de la Comédie-Française.)

(4) Son hymne ne fut d'ailleurs pas chanté alors dans la fête officielle. (V. les Bévolulions de Paris du 24 juillet.)

(5) V. sa lettre de juillet 1790 aux comédiens dans la Revue rétrospective.

(6; Sa lettre doit sans doute être datée du 9 juillet ; il y a aux Archives de la Comédie-Française une pièce, datée du 10, qui semble écrite à propos de cette lettre.

« senlation de sa pièce » : « Vous ne sauriez, leur « écrivait-il, mieux marquer votre patriotisme qu'en « donnant la seule tragédie vraiment nationale qui a existe encore en France. » Les comédiens n'avaient aucune raison pour vouloir être agréables à un poète qui leur avait déjà suscité « tant de tracasseries (1) » : ils étaient plutôt disposés à une certaine déférence pour les ordres, plus ou moins précis, des gentilshommes de la chambre (2) à l'égard d'une pièce que la cour n'aimait pas. Ils parurent d'abord ignorer la demande de Chénier. Celui-ci la leur rappela par une nouvelle lettre (du 13 juillet), déclarant qu'en cas de refus a il a ferait très incessamment représenter sa tragédie sur « un autre théâtre public », et qu'à défaut d'une réponse immédiate « il interpréterait leur silence comme « un refus ». Les comédiens lui répondirent (3) en se retranchant derrière leurs règlements pour ne pas reprendre avant son tour une pièce qu'il avait lui-même retirée (4). Chénier cessa alors de solliciter personnellement la représentation de sa pièce : mais les comédiens trouvèrent, derrière l'auteur de Charles IX, une partie du public, ayant pour organes Danton et Mirabeau.

(1) C'est leur expression dans un « projet de mémoire », du 10 juiil. (Arch. de la Coin.)

(2) Ceux-ci, en tout cas, n'avaient nullement besoin d'intervenir pour faire interrompre, au mois de mai, les représentations de Charl/'s IX, comme le dit le rédacteur des Mémoires de Fleury, et après lui M. Hallays Dabot, dans son ouvrage sur ta Censure : nous avons vu que la question alors avait été réglée entre Chénier et les comédiens ; et ceux-ci rappelaient à Chénier,dans leur lettre du 13 juillet, qu'il avait lui-même (le 18 mai) retiré son Charles IX, aOîclié pour le samedi suivant.

(3) V. aux Archives de la Comédie-Française le texte de leur lettre (du 13 juillet), imprimé d'ailleurs dans la Reiue rétrospective.

(4) « Lorsque vous l'avez retirée, écrivaient-ils, nous avons cru devoir vous avertir que nous ne serions libres de la reprendre qu'après les autres pièces qui sont dans le même cas, et dont le rang de reprise est fixé avant la reprise de la votre par l'époque même de leur ^ première) représentation. »

Le 13 juillet au soir, un groupe de fédérés de divers déparlements (1), réunis au café de Foy, écrivait aux Comédiens-Français pour leur désigner C/iar/es IX parmi plusieurs pièces nouvelles (2) qu'ils Icnaieul avoir représenter, ne les ayant pas encore vu jouer chez eux, en province, ou « ne les ayant vues que défigurées par de mauvais acteurs (3) » : « Il faut, leur disaient-ils, « vous persuader que ce n'est point en jouant Corneille, « Racine, Voltaire, quevous attirerezla fouleet que vous « soutiendrez la concurrence des pièces patriotiquesdes « autres théâtres... Nous avons huit jours à passer à « Paris, et nous ne les emploierons pas à voir Didon (c et Zah-c » (4). - Les comédiens répondirent courtoisement à cette lettre (îi) par des raisons semblables à celles qu'ils avaient données à Chénier : ils ne mirent pas Charles IX sur leur affiche. Ils préférèrent, donnant satisfaction à d'autres demandes (6), « présenter aux yeux de la Nation des rois aimant le peuple et des peuples aimant leurs rois (7) » : ils jouèrent, — comme pour les opposer à la tragédie nationale selon Chénier, — Gaston et Baijanl, le Siège de Calais, ces pièces de

(1) Marseille, Aix, la Rochelle, Besançon, Nîmes, Montpellier, etc.

|2) Ils désigunient Charles IX, le Comte de Commingcs, l'Honnèle Criminel, les Dangers de l'ajunion, Barnevelt, Epiménide, en remerciant la Comédie de leur offrir qiieliiues-unes de ces pièces (déj.i jouées ou affichées), mais ils réclamaient Charles IX et surtout les Dangers de Copinion (de Lava).

(3) Charles IX avait dû, dès lors, être joué en province; M. Hallays Dahut iudi(|iie que la pièce avait été interdite à Besançon par le maire de cette ville.

(4) La Didon de Lefranc venait d'être jouée le 12; Zaire était aflichée pour le 14.

(5) V. les Mémoires de Fleury (tome IV, chap. IV, édition de 18.33).

(6) Gaston et Bai/ard fut atiiché pour le vendredi 16 javec Epiménide) et pour le samedi 17 (avec /e Lc(/i') comme spectacle « demandé par MM^ les Députés des différents départements »; le Siège de Calais (avec Aîomtis aux Cliamps-Etysées) pour le 19, comme « spectacle demandé par les gardes nationaux du district de Calais ».

(7) V. leur projet de mémoire daté du 10 juill. (aux Archives de la Cumédie-Française.)

De Belloy que l'auteur de Charles IX (1) avait dénoncées comme infectées de l'esprit de servitude et d'aristocratie ; ils accompagnaient ces tragédies de petites pièces de circonstance, comme le Réveil cVEpiménide (2), Momus aux Champs-Elysées (3), qui donnaient une inoffensive tournure d'idylle à l'éloge de la Révolution. Aussi le rédacteur patriote des Révolutions de Paris se plaignait-il que le choix de ces pièces eût été dicté parla cour « pour planter le royalisme dans le cœur « des fédérés, ou pour leur arraclier des démonslrau tions royalistes qui pussent intimider les;jai/-/oto (4) ». Les Q patriotes » n'oubliaient pas Charles IX. Deux députés du district des Cordeliers [o) apportèrent h la Comédie-Française une lettre de Danton (6), président du district, demandant, « pour les circonstances présentes, plusieurs représentations de Charles IX » : les comédiens lurent aux députés la réponse qu'ils avaient déjà faite à Chénier, et leur firent reconnaître « que « Chénier n'était pas dans son droit en demandant, pour « le moment, une reprise de sa pièce » (7). Ils eurent de même, à expliquer les particularités de leurs règlements à Mirabeau, qui leur demandait au nom des Fédérés de Provence (8) une représentation de Charles /A'(9): maisMirabeau leur répondit qu'il se chargeait

(1) Dans sa brochure sur la Liberté du théâtre et dans son Discours tur « Cliarles IX ».

(2) Jouée pour la première fois le 1er janv. 1790.

(3) Jouée pour la première fois le 14 juillet.

(4) V. les Révolutions de Paris du 2i juillet.

(o) Nous avons déjà dit que Chénier était membre de l'assemblée de ce district.

(6) La lettre est datée du 17 juillet. (V. \a Revue rétrospective.)

(7) V. la Revue rétrospective, et, aux .\rcliives de la Comédie-Française, une pièce datée du 23 juillet.

(8) Lettre de Mirabeau datée du 17 juillet {Revue rétrospective).

|9) Selon les Mémoires de Fleury, Mirabeau aurait fait cette demaii le dans une visite aux comédiens, peu avant le 14 juillet (le 11, d'après a suite des Mémoires) : cette entrevue du grand orateur avec les comédiens est racontée longuement et avec des détails fort vraisembla-

de lever loiiles le> difficultés exposées par eux (I i ; il ajoutait qu'il comptait sur Charles IX pour \e mercredi suivant (2), et « qu'il osait engager la Comédie à ne « pas compromettre par un refus l'opinion de son pa- « triotisme ».

Le mercredi se passa, sans que Charles IX fût joué. Les Comédiens donnèrent ce jour-là le Comte de Comminges ; ils affichèrent pour le vendredi la même pièce avec la Partie de chasse de Henri IV, comme un « spectacle demandé par les députés d'Aix ». Ils avaient dit à Mirabeau que, sur la question de Charles /.Y ils ne voulaient céder qu'au vœu nettement prononcé du public: Mirabeau « répandit leur réponse » [3], et le a vœu du public » se manifesta.

Le spectacle du jeudi 22 juillet se composait d'Alzire et du Réveil d'Epiménide. La représentation d'Alzire fut tranquille, mais les comédiens devaient prévoir quelque manifestation : ils savaient que Cbénier avait fait prendre par son valet une quarantaine de billets de parterre. Cbénier, ce soir-là, avait réuni à un dîner au Palais-Royal ses amis, notamment Palissot et Talma, avec une douzaine de gardes nationaux. Après la fin à'Alzirc, une « cabale s'agita » dans la salie du Théâtre-Français. Comme le rideau se levait pour Epiménide, un spectateur monte sur unebanquette, demande la parole, ei, malgré les protestations d'une partie de la salle, parvient à lire une assez longue requête rédigée « en termes fort patriotiques » et réclamant Charles IX

bles;mais les conditions dans lesquelles ont été rédigés les Mémoires de Fleury ue permettent pas d'admettre ce récit sur leur seule autorité. (i) On voit par la lettre de Mirabeau que les comédiens avaient exprimé la crainte c que Chénier ne voulût pas donner sa pièce » : ils pouvaient alTecler cette « crainte » en raison du refus qu'ils avaient déjà opposé à la demande du poète.

(2) Sa lettre est datée du lundi 19.

(3) il le dit lui-même dans une lettre publique adressée, quelques jours plus tard, à Talma.

au nom des fédérés provençaux. Malgré quelques « Non ! » qui se font enlendre, la demande est bruyamment appuyée. Naudet élait en scène, avec Talma et M"'' Lange, pour commencer Epiménide. Il entame des explications, — celles, sans doute, qui avaient déjà été données aux délégués de Danton et à Mirabeau ; et, comme les cris augmentent, il ajoute des raisons plus décisives : il fait valoir l'impossibilité matérielle de jouer Charles IX, à cause de la maladie de deux des acteurs, M'"'= Vestris et Saint-Prix, tenant les rôles de la reine-mère et du cardinal (I). Le public continue à protester : plusieurs voix « prononcent les noms de ceux qui, disait-on, réglaient la conduite delà Comédie-Française, et faisaient du répertoire un instrument de leurs passions » (2), Talma intervient alors : il déclare que M'"" Vestris, effectivement incommodée (3), ne l'est pas au point de ne pouvoir obtenir de son patriotisme l'efïort nécessaire pour jouer, et que le rôle de Saint-Prix 4) pourra être lu. Le tumulte s'apaise sur cette assurance, malgré l'insistance de quelques spectateurs qui réclament la confirmation, par la société entière, de la promesse de Talma. Epiménide peut s'acliever assez tranquillement. Mais après le spectacle, une vingtaine de spectateurs montent au petit foyer de la Comédie-Française, se disant députés par le public pour demander la promesse formelle, au nom de la société, de jouer Ciuuies IX : ils avaient à leur tête Danton, parmi eux Camille Desmoulins. Les acteurs, dans leurs loges, se déshabillaient. Dazincour et Naudet paraissent dans le foyer envahi, pour répondre aux

(1) Naudet lui-même jouait, dans Charles IX, le rôle de Coligny.

(2) V. les mémoires deFleiiry.

(3) Elle avait avisé les Comédiens de son indisposition au commencement de la semaine, en refusant les rôles qu'on lui proposait de jouer.

(4) Saint-Prix élait malade d' » un érésypèle à la jambe ». {Mém. de Fleury.)

prélerulus délcgnés du public : ils font connaître le « caractère d'improbité et les menées de Chénier », ef, sur ce terrain, ne trouvent point, parmi les manifestants, de contradicteurs bien empressés. Mais Talma survient, escorte de Chénior lui-même, de Palissot et de quelques autres. La discussion recommence. Cliénier nie plusieurs des faits qui lui sont reprochés par les comédiens. l*alissol déclare qu'il faut en tout cas jouer Charles IX, que tous les rôles qui ne sont pas prêts pourront être lus au besoin : il se propose lui-même pour lire le rôle du cardinal de Lorraine. Dazincour et Naudet s'étant retirés, Talma jure aux fédérés provençaux qu'il ne reparaîtra dans aucun rôle avant d'avoir joué dans ('harles IX : des bravos accueillent sa déclaration, et la bande des députés s'en retourne ; — avant de se séparer, une partie d'entre eux, avec Talma et Chénier, se rend encore chez M'"" Vestris pour obtenir d'elle, malgré son indisposition, la promesse déjouer.

Le lendemain matin, les Comédiens-Français adressèrent à Bailly une relation « des scènes violentes, indécentes, que Chénier leur avait suscitées » (1). Ils savaient que les manifestants de la veille, s'étant donné rendez-vous dans un café du Palais-Royal, devaient revenir en corps à la Comédie-Française pour y prendre la promesse formelle déjouer Charles IX. Ils exposèrent au maire leur u sinistre » embarras : Talma avait y((/'e de ne jouer aucun rôle avant celui de Charles IX, et il devait jouer dans le Comte de Coinminges affiché pour le soir même. Ils faisaient appel à la « sagesse » de Bailly, lui demandant de donner des ordres propres à « faire disparaître les craintes qui les agitaient » (2).

(1) V. cette lettre à Bailly (23 juillet' dans la Eevtn' riHrospective.

(2) Ils rédigeaient, le même jour, un avis « aux amis de l'ordre, de la vérité et de la justice », dans lequel ils visaient surtout la conduite

Ce fut sans doute la « sagesse » de Bailly qui leur indiqua comme solution de donner Charles IX le soir même, avant le Comte de Commingcs (I). Les fédérés des départements purent ainsi, tardivement, «jouir de cet ouvrage si patriotique (2) ». Grammont lut le rôle du cardinal de Lorraine ; Talma, dans celui de Charles IX, fut plus acclamé que jamais (3); quelques vers de la pièce furent un peu « ballottés (4) » entre les deux camps opposés du parterre ; mais la représentation se fût achevée sans trouble, si quelques spectateurs n'eussent provoqué des protestations dans la salle en s'obstinant, contre l'usage, à garder sur la tète « leurs civiques chapeaux ronds (5) » : Danton, le plus déterminé d'entre eux dans son attitude de détî, fut arrêté et conduit à l'Hôtel de Ville.

C'était Talma qui, par ses paroles inconsidérées, avait rendu le plus désagréable aux autres comédiens l'embarras de leur refus prolongé déjouer CliarleslX. Il ne voulut pourtant pas se laisser représenter comme ayant fomenté une cabale pour forcer la résistance de ses camarades. Pour se justifier d'une telle accusation,

de Chénier. (V. aux Archives de la Comédie-Française cette pièce, datée du 23 juillet.)

(1) Le rei,'istre de la Comédie-Française porte, pour cette soirée du vendredi 2:) juillet : « Le Comte de Comminyrs, précédi^ de Charles IX. " (Recette, 2.2oi livres.) — Chénier adressa, le 26 juillet, au district des Cordeliers (pour les pauvres) une somme de 230 livres, comme sa rétribution d'auteur pour cette représentation.

(2) E.xpression du vice-président du district des Cordeliers (Paré) dans sa lettre de remerciement à Chénier pour l'envoi des 250 livres (26juillel).

(3) Il " emboursa triple salve », disent les Jl/('wo//<>s de Fleury.

(4) Expression des Mémoires de Fleury.

(3) Opposés aux « gothiques chapeaux à trois cornes ». (V. les Jtfemoires de Fleury.)

il invoqua publiquement le témoignage de Mirabeau, Le grand orateur lui répondit, par une lettre publique aussi (I), en prenant pour lui-même la responsabilité des manifestations qui avaient amené les comédiens à donner malgré eux la pièce de Cliénier, Mais Talma eut encore d'autres torts aux yeux de ses confrères. Un article d'une feuille « patriote » (2), où il était dit que « le sieur iXaudet allait gênant la liberté du théâtre, frappant MM. Talma, Chénier... », provoqua delà part du poète et de l'acteur un envoi de lettres aux journaux (3). Chénier assurait qu'il n'avait pas été frappé, — que, s'ill'avait été, il aurait su faire appel à la justice des lois; il ajoutait, d'ailleurs, qu'il était menacé de l'être : a Je me suis vu contraint de porter des pistolets pour ma défense personnelle, du moment où Charles IX m'a fait des ennemis de tous les vils esclaves. » Talma, lui, déclarait qu'en effet, quelques mois auparavant, un soir où l'on allait jouer Tancrede, il avait été frappé, avant le lever du rideau, par IVaudet, et que depuis ce temps il se croyait obligé de porter des armes par précaution contre « les noirs de la Comédie-Française «.La Comédie délibéra sur le cas de Talma, et décida de ne plus jouer avec lui (4). Lorsque celte délibération fut connue du public, le cri des « patriotes » se déchaîna contre les comédiens. On les traita d'« aristocrates », et leur conduite d' « incivique » (5) ; on les accusa d'avoir agi par jalousie envers

(1) Etienne et Martainville donnent le texte de ces deux lettres. Celle de Mirabeau commence ainsi : « Oui, certainement. Monsieur, vous pouvez dire (jne c'est moi qui ai demandé Charlfs IX au nom des Fédérés de Provence, et même que j'ai vivement insisté..., etc. »

(2) Etienne et Martainville désignent les Récolutions de France et de Brahant : c'était, comme on sait, le journal de Camille Desmoulins.

(3) On trouve le te.'cte des deux lettres dans Etienne et Martainville. |4) Le procès-verbal de cette délibération, avec l'exposé des faits,

fut adressé à Bailly.

(S) V. les mémoires de Fleury.

un camarade trop applaudi ; Talraa eut pour lui, sans compter les amis de son talent, tous les xhercheurs de désordre. Une manifestation s'organisa pour réclamer l'acteur, comme précédemment on avait réclamé la pièce de Cbénier.

Le 16 septembre, au lever du rideau, comme le cri des spectateurs demandant Talma empêchait la représentation de commencer, les comédiens firent annoncer qu'ils rendraient compte le lendemain « des motifs pour lesquels Talma était éloigné de la scène ». Le lendemain, en etïet, l'acteur Fleury, semainier, se présenta pour dire que « Talma ayant trahi les intérêts de la Société, la Société avait arrêté de n'avoir plus aucun rapport avec lui ». Des huées, des cris, des sifflets, accueillent cette déclaration ; et l'acteur Dugazon, partisan de Talma, s'élançant en scène, vient crier au public que tout le crime de Talma était d'avoir dit, aux fêtes de la Fédération, qu'on pouvait jouer Charles IX. Le tumulte redouble alors ; on demande la lecture de la délibération même prise coutre Talma; une bruyante discussion s'engage dans la salle : un journaliste, Suleau, « monte sur une banquette, de sa voix de clairon « commande le silence, contrefait le président de l'As- « semblée nationale, donne la parole à l'un et à l'au- « tre, distribue des rappels à l'ordre (1 )... » Cependant Fleury reparaît, essaie de lire la délibération concernant Talma : il est interrompu par le bruit ; les loges se dégarnissent, le parterre semble vouloir faire irruption sur la scène ; Fleury fait chercher Dugazon pour commencer l'Ecole des Maris, spectacle du jour (2), mais Dugazon a disparu ; et, à défaut de

(1) V. les Mémoires de Fleury.

(2) Avec te Barbier de Sévitle. —La veille, on jouait le Spartacus, de Saurin.

la pièce de Molière, c'est à la force armée qu'on a recours pour rétablir l'ordre. — Cliénier, dans une lelfre publiée par lui au sujet de ces incidents (1), afïecta de s'indigner « que l'on eût ainsi fait taire, « par un moyen brutal, les justes réclamations d'un « public qui payait » : des étrangers, des Anglais, de passage à Paris (2), lui avaient, disait-il, exprimé leur étonnement « sur cette étrange façon de pratiquer la liberté ».

Le lendemain de cette tumultueuse soirée, Bailly manda les comédiens à l'Hôtel de Ville, pour leur reprocher de n'avoir pas suivi le conseil qu'il leur avait déjà donné (3) de ne pas se séparer de Talma. Il n'y eut rien de conclu dans cette audience ; mais, Je jour même (18 septembre), un arrêté du Conseil de Ville (4), qui fut placardé dans Paris, enjoignit aux Comédiens de jouer avec Talma. Les comédiens, prétendant avoir le droit d'ordonner selon leurs règlements les afiaires de leur Société, firent connaître au Conseil de Ville (5) leur refus d'obéir ; une nouvelle délibération de la Commune (24 septembre), confirmant l'arrêté du 18, demandait à Talma et aux Comédiens de produire avant trois jours leurs mémoires respectifs, et, en attendant que l'affaire fut examinée dans le fond, ordonnait à la Comédie

(1) V. le texte de cette lettre dans Etienne et Martainville.

(2) Il faut noter qu'André Chénier venait justement alors de rentrer eu France (eu août 1790), après un séjour de trois années (comme secrétaire d'ambassade) en Angleterre.

(3) V. Etienne et Martainville. — La loi du 13 janvier 1791 sur les théâtres (V. ci-dessous, p. 77) devait régulariser les rapports entre la Municipalité et la Comédie, tels qu'ils existaient ch /"n// depuis le 14 juillet 1789, — en plaçant les théâtres « sous l'inspection des municipalités ».

(4) Celui qu'avait organisé la loi récente du 27 juin 1790, en substituant à la division en districts (de 1789) une division en 48 sections. (V. ci-dessus, p. 43, note 1.)

(5) Par une lettre du 20 sept. (V. Etienne et Martainville).

— iode donner avec Talma une représentation de Charles IX {\). Les partisans de Talma s'impatientaient de ces lenteurs : à la représentation du 2G, ils demandèrent pourquoi les Comédiens n'avaient pas encore obéi à l'arrêté du 18 : un tumulte s'ensuivit, que Bailly parvint à calmer par sa présence. Mais, les comédiens se refusant toujours à obéir aux ordres de la Commune, celle-ci ordonna la clôture de leur théâtre, « en les menaçant de toute la sévérité muni- « cipale, et de toute la colère du peuple (2) ». Ils cédèrent alors : le mardi 28 septembre, Talma « rentra victorieux » (3) dans Charles IX. Des précautions particulières furent prises, pour celte représentation, contre les tentatives de désordre : a Dans la salle « même, le chef de la municipalité, environné des « principaux officiers de la ville, occupait la loge du « roi, et toutes les avenues étaient gardées par de « nombreux détachements de la garde à cheval (4). » — Les Comédiens firent précéder la pièce d'une protestation de soumission et de respect pour la municipalité (5). Fut-ce pour mieux témoigner de cet esprit de soumission qu'ils se montrèrent ensuite assez empressés à remettre sur l'affiche, de leur propre mouvement, la pièce de Chénier ? Ils la représentèrent de nouveau deux jours après, le jeudi 30 septembre, et l'annoncèrent encore pour le dimanche suivant (6). Mais l'auteur et ses amis attribuèrent ce

(1) V. la Corrcspondaiiri' de Grimm, octobre 1790.

(2) V. Grimm, oct. 1790.

(3) Expression des Mémoires de Fleury.

(4) V. Grimm, oct. 1790.

(5) Ou ne leur sut pas beaucoup de gré, du côté des patriotes, de cette soumission tardive et forcée. V. les Révolutions de Paris, no du 2-9 oct. 1790.

(6) Il faut noter d'ailleurs que la représentation de Charles IX, du 28 sept., avait produit ,D.2Gi livres, — que celle du 30 en produisit 2.640, et qu'entre les deux une représentation de / Ecole des Femmes ne

zèle à (le inachiîivéliques calculs (Ij. Cliénier écrivit au maire de Paris pour savoir si les nouvelles représentalions de Charles IX étaient données, comme l'avail été celle du mardi, en vertu d'ordres de la municipalité : apprenant par la réponse du maire que les comédiens avaient affiché la pièce de leur propre initiative, il les invita aussitôt à la retirer de leur annonce (2), en leur signifiant son intention de ne plus la laisser représenter sur leur scène, jusqu'au règlement delà question des tiiéàtres par l'Assemblée nationale. Et dans une lettre (3) au Journal de Paris (4), il expliqua ainsi, pour le public, les motifs de sa décision :

« Selon les règlements actuels de la Comédie-Française (o), quand la recette d'une pièce n"a monté qu'à une certaine somme deux fois de suite, ou trois fois en différents temps, la pièce n'appartient plus à l'auteur, mais à la Comédie. Chai'les /A' n'a jamais été dans ce cas ; mais ce qui n'est pas arrivé pourrait arriver, grâce à la bonne volonté des comédiens, qui ont un art admirable sur ce point (6). Si la chose arrivait, les pauvres, à qui j'ai cédé ma part d'auteur durant toute ma

produisait (le 29 sept.) que 174 livres : — la comparaison de ces cliilTres ue fut peut-être pas étrangère à la conduite des coniédieus, ni à celle de Chéaier.

(1) Longuement détaillés dans tes Résolutions de Paris (2-9 cet.) avec l'intenlion de justifier Chénier, devant le public, du reproche de u caprice » que lui adressaient les comédiens.

(2) Ils remplaçaient, pour le dimanche 3 oct., Charles IX, « retiré par l'auteur », par Gabrielle de Veryy.

(3) Datée du 5 octobre.

(4) Où les comédiens avaient fait insérer la lettre de Chénier qui leur interdisait de jouer sa pièce.

(.Ti Règlements existant depuis quelques années, et « rédigés par les auteurs eux-mêmes », disaient les coniédieus pour les défendre. (V. la Correspondance de Gnmni. novembre 1790.)

(6) Fenouillot de l'albaire venait, eu ce temps même, de publier un mémoire pour se plaindre du tort que lui avaient fait les Comédiens- Fran(;ais en appliquant « cet art » aux représentations de son llonvéte Criminel. (V. le Moniteur du 4 octobre 1790. ) — Etienne et Martainville, dans leur Histoire du Tliéàtre-Francais (1802). parlent dans le même sens de cet ■< art " des comédiens, à propos de la pétition des auteurs dramatiques de 1790.

vie (1), se trouveraient frustrés de cette donation : ainsi, pour éviter de les voir dépouillés, j'ai dû atiendre le moment où l'Assemblée nationale voudra bien prononcer sur la pétition (2) des auteurs dramatiques. »

Le reirait de Charles IX devait, celte fois, rester définilif : la pièce ne reparut plus sur la scène du « Théâtre de la Nation » (3) . Le décret attendu par Chénier, et proclamant la liberté des Ihéâlres en même temps qu'il établissait d'une manière plus sérieuse la^p^ropriété des auteurs dramatiques, fut rendu le 13 janvier 1791 par l'Assemblée nationale (4). La Iragédie de Charles IX, échappant alors au monopole de l'ancienne Comédie-Fi'ançaise, reparut devant le public et retrouva sa popularité: elle fut jouée plusieurs fois, dans les derniers mois de 1791 (5), sur le Théâtre-Français de la rue de Richelieu, rival désormais du a Théâtre de la Nation »(6): même après qu'il eut donné Henri VlIIelCalns, Chénier resta pour le public « l'auteur de Charles IX », jusqu'au moment où il devint celui de Caïus Gracchus.

(1) V. ci-dessus, p. 60, note 3.

(2) Pétition présentée le 24 août 1790 par La Harpe, à la barre de l'Assemblée nationale.

(3i Pourtant une note du 31 janvier 1791, aux Arcliives de la Comi'die-Fran(;aise, indique une « nouvelle tentative de Chénier pour faire jouer son Cliarles IX retiré par lui », et dont il faisait redemander une représentation au bénéfice des pauvres par la Section du Tbéàtre- Français (il venait de transférera cette sivtion, par un acte du 28 janvier, la donation faite au District des Cordeliers de ses droits d'autenr sur cette pièce, tels que les fixait le décret du 13 janvier 1791). — Les comédiens répondirent qu'ils joueraient Cliaiies IX si Chénier leur abandonnait sa pièce « sans condition ».

(4) Il fut sanctionné par le roi le 19 janvier, et confirmé sur certains points par un autre décret du 19 juillet suivant. — Il attribuait à l'auteur la propriété de ses ouvrages pour sa vie durant, et, pour cinq ans après sa mort, à ses héritiers.

(■i) A partir du mois de septembre. — « A mon retour en France (fin de 1791), — dit Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombi', — il n'était plus question d'Epiménidi' (qu'on jouait eu 1790). .. Chartes IX avait prévalu... »

(6) L'ancienne Comédie-Française, dont la troupe fut arrêtée et emprisonnée le 2 septembre 1793 par ordre du Comité de Salut public.

CHAPITI5E III

LES TRAGÉDIES DE M.-J. CIIÉXIER — DE Ilcnri ]III

AFénelon (1791-1793).

g 1. Les tragédies de Hem-i VIII ei de Calas (1791). — § II. Les représealations de Caius Grâce hus ea 1792. — § III. L'auteur de Caïits Grarchus en 1792 dans son rôle de poêle patriote. — § IV. La tragédie de Fénelon et les inspirations dont elle procédait.

Pendant plus d'une année (I), — et c'était beaucoup pour une pareille époque, - l'auteur de Charles IX avait occupé le public d'incidents relatifs à sa pièce. La voyant arrêtée par la censure de l'ancien régime, il l'avait fait réclamer par les « patriotes » après la prise de la Bastille, et il l'avait fait acclamer par eux peu après les journées d'octobre; il l'avait vue, lors des fêtes de la Fédération, imposée par le même public au mauvais vouloir des comédiens, et il finissait par la mêler, comme un prétexte de plus, à la guerre entamée par l'opinion contre la « féodalité théâtrale (2) », c'està-dire contre le privilège de la Comédie-Française. A travers l'histoire accidentée de cette pièce se prépara, entre les « comédiens ordinaires du Roi », la scission grâce à laquelle put se constituer,après le décret sur la liberté des théâtres, une nouvelle troupe de tragédie ; et, lorsque avec celle-ci un nouveau « Théâtre-Français »

(1) Août 1789-octobre 1790.

(2) C'était rexpression qu'employait, après bien d'autres, l'acteur Saint-Clair, dans sou discuurs pour la clôture (en 1791) du Théâtre des Variétés amusantes, qui allait se transformer en Théâtre-Français. (V. Wi'lscliinger, le Théâtre de la Rérolution.)

s'ouvrit rue de Richelieu, ce fui avec une pièce de Chénier, — ci\ec Henri VIII, — qu'elle chercha d'abord la consécralion du succès. Ainsi semblait s'être liée à la jeune célébrité de Chénieret à sa prétendue rénovation de l'art dramatique, la création d'une scène destinée à refléter le progrès de l'esprit révolutionnaire et à devenir, — en face de l'ancienne Comédie-Française bientôt suspecte d'aristocratie, — le « Tiiéâtre de la République (1) ».

La tragédie de Henri VIII, comme celle de Charles /A', se trouvait achevée (2) — et interdite — avant le début de la Révolution. — A ne considérer que le fond du sujet, il n'y avait certes pas plus de hardiesse à représenter sur la scène Henri VIII d'Angleterre faisant condamner à mort sa seconde femme coupable de n'être plus aimée, qu'il n'y en avait eu pour Thomas Corneille, sous Louis XIV, à montrer dans une de ses tragédies (3) la reine Elisabeth envoyant au supplice un favori coupable surtout de n'avoir pas pour elle assez d'amour. Mais Tlioraas Corneille n'avait pas vu dans son sujet l'occasion d'une attaque contre le pouvoir arbitraire. Le comte de Guibert, — ce militaire homme de lettres qui s'était fait connaître par une tragédie sur le Connétable de Bourbon, et qui mourut académicien en 1790, — avait écrit aussi une tragédie sur le sujet à' Anne de Boulen (4), sans y mêler de maximes ni d'in-

(1) Ce fui ainsi qu'elle s'intitula après la proclamation de la République.

(2) Elle avait été lue aux Comédiens-Français le 14 février 1789, — et reçue par eux à I unanimité moins une voix (d'après les Archives de la Comédie-Française).

(3) Le Comte d'Essex, en 1680. Le sujet avait déjà été traité par La Calprenède, en 1639.

(4) Sa pièce, intitulée Anne île Boleyn, composée vers 1777, ne fut imprimée qu'en 1822, comme une autre tragédie du même auteur intitulée les Grarques. Le Connétable de Bourbon, joué deux fois à Versailles en 177o-76, avait été imprimée en 1785 à un petit nombre d'exemplaires.

tentions agressives conlre « la tyrannie » (1,. Au reste, si le rôle du cardinal de Lorraine parut peulèlre à la censure l'audace la moins tolérable de Charles IX, la présence d'un archevêque, fort respectable pourtant (2), dan» IJcnri \ 111 , fut le principal motif donné par le censeur Suard pour interdire celte pièce.

Cette interdiction tomba comme celle qui avait frappé Charles IX. La brouille de Chénier avec les Comédiens-Français fil seule relarder jusqu'au printemps de 1791 l'apparition de Henri VIII. Les comédiens du Théâtre de la Nation en annonçaient la représentation aussitôt après leur rentrée de Pâques, en 1790(3), mais Cliénier leur retira sa pièce (4); elle fut réservée pour être (5), le 27 avril 1791 (Q), le spectacle d'ouverture du Théâtre-Français de la rue de Richelieu. Le noyau de la nouvelle troupe était formé par la fraction dissidente et « patriote « du Théâtre de la Nation : Chénier conservait donc, pour jouer le rôle de Henri Vlll [1 ), Talma, qui avait fonde sa renommée en créant celui de Charles IX.

La pièce fut assez froidement reçue le premier jour. Au quatrième acte surtout, des sitflets se firent enten-

(1) Son Henri VIII est simplement un jaloux, et il l'est avec assez de raisons pour que la peinture de sa jalousie efface en lui le tyran.

(2) L'archevêque de Oanterbury, Cranmer. (V. ce que dit à ce sujet Chénier dans sa Dcnoncialwn des inquisiteurs de la penxce.)

(3) Sous le titre de Henri VIII et Anne de Boulen : elle fut annoncée sous le même titre en avril 1791.

(4) En mai (v. ci-dt>ssus, chap. ii, p. 6V). puis de nouveau le 1" octobre 1790, en redemandant les rôles de Cranmer et de Xorris, qui avaient été remisa Vanliovcet à Saint-Fal. — Chénier leur écrivait, en mai 1790, (lu'il « s'occupait de la perfectionner » ; ce ne devaient être que des retouches légères, car en mai 1791, il leur rappelle publiquement « qu'ils ont reçu (en 1789) la pièce telle qu'elle est représentée aujourd'hui ».

(o) Avec l'Épreuve de Marivaux.

(6) Ouverture annoncée d abord pour le 23 avril.

(7) V. Etienne et Martainville. M°"= Vestris joua le rôled'Anne de Bouleu ; .M"'" Dcsgarcins celui de Jeanne Seymour.

dre. Palissot, dans une lettre publique (1), attribua ce «trouble indécent» aune cabale des comédiens du théâtre rival ; et, quand ceux-ci eurent, dans un journal, répliqué à Palissot en le traitant d' « imposteur », Chénier intervint lui-même pour reprendre et confirmer la thèse de son avocat (2). - Sa pièce fut en effet mieux accueillie à la seconde représentation, qui fut donnée huit jours après la première (3) ; elle se soutint à travers les suivantes, —grâce à « des billets payés )), prétendait La Harpe (4). Elle n'avait pas comme Charles IX, l'avantage de tirer des circonstances de sûrs éléments de succès. Le nouveau régime de liberté lui faisait du tort : la hardiesse qui l'avait désignée à la sévérité delà censure ne pouvait plus guère apparaître au public qui la vit représenter. D'après un journaliste patriote qui assistait a la seconde représentation (6), « les maximes politiques de Henri VIH, à mesure qu'elles sortaient de sa bouche, fournissaient l'occasion aux spectateurs défaire des retours sur l'état actuel des choses : ils se félicitaient d'en être venus au point de pouvoir comparer les menaces d'un tyran aux bravades de don Quichotte ». -Jouée sept fois dans le cours du mois de mai (6), la pièce le fut ensuite de plus en plus rarement (7) • elle en était, le 20 novembre, à sa seizième représentation ; elle en eut encore une, le 29 janvier 1 7<J2,

(1) A lafiQ de septembre 1790, Palissot, accusé par les Comédipus français (dans un mémoire publié par ceux-ci pour exposer urs gnefs contre Talma) d'avoir coutnbué^i fonner une cabaKn re e ,x au sujet de Charles IX, avait fait insérer dans un jou rna une et e pou ^pousser cette accusation. (V. Etienne et Ma tainv I e )

g! Le SrïdU m^'i"^'*"^ '^""^"^ '^ '^^^ '^ -^ "■- '«"-. (4) V. sa Correspondance littéraire

m Le,ï f Tf'?«"Vf i"""'"' "° ^"^ ^^ ^^'■" ^" 7 '""i 1791. [o) Les 4, 7, 11, 16, 22, 2o et 28 mai

p£ espacé?'' '^"'^'^-^-"' ''^ J"'" ■' P"'^ à des intervalles de plus eu

avant de disparaître pour longtemps de l'affiche du Théâtre-Français.

Chénier eut encore moins à se louer de l'accueil fait à son Calas. — Il redouhlait l'attaque de son Charles IX contre « le Fanatisme », avec l'histoire de ce protestant que le parlement de Toulouse, en 1762, avait condamné au supplice delà roue comme meurtrier de son propre fils, et dont la réhabilitation, obtenue en 1765 par les eflorts de Voltaire, devait encore être associée par un décret de la Convention , en 1793 (1), à celle du chevalier de La Barre. Un tel sujet était de ceux auquel nul auteur, avant 1789, n'aurait pu songer pour la scène. La censure de la royauté laissait représenter, en 1787, une mauvaise tragédie de Fabre d'Eglantine, intitulée Aiigusta,où l'histoire du chevalier de La Barre, ancienne alors de vingt ans, était déguisée sous des noms et dans un cadre antiques (2) ; mais elle n'avait jiimais permis de jouer à Paris (3) un drame oîi Fenouillot de Falbaire, en 1767 (4), avait fait entrer (5) l'aventure authentique et toute récente d'un jeune prolestant qui avait voulu prendre aux galères la place de son père : cependant, bien que le père du héros fût un ministre protestant condamné pour faits de prédication, Falbaire n'avait pas poussé

(1) Séances du 23 et du 29 brumaire an II (13-19 nov. 1793) : au décret concernant La Barre et d'Elalonde, « victimes (en 1766) de la superstition et de Cifiniirauce », Barère en fit joindre un autre en mémoire de Calas, « victime du Fanatisme ».

(2) Onl'y reconnaissait du moins à l'époque. (V. la Correspondance de Grimm, nov. 1787.) — Cette tragédie (ÏAiii/usta, silllée à la première représentation (8 octobre 1787), put encore en avoir quatre ou cinq.

(3) Le drame de Fenouillot, intitulé l'Honnéle Criminel, fut d'ailleurs joué sur divers tbéâtres de province. Il l'avait même été à Versailles, en 1778, à la demande de la reine.

(4) Sou drame fut imprimé cette aunée-Li.

(3) Eu donnant d'ailleurs aux personnages des noms de fantaisie. Le liéros de l'aventure, qui s'appelait Fabre, porte dans Je drame le nom d'André.

la hardiesse jusqu'à tirer de ces circonstances de son sujet 1 occasion d'un plaidoyer indiscret en faveur des proteslanls persécutés (I). - La représentation de ce drame de nionnêle Criminel au Tliéâlre de la i\ation(2), en janvier 1790, ne fut peut-être pas sans rapport avec la coïncidence qui fît choisir alors même pour la scène, par divers auteurs dramatiques l'histoire de Calas.

Deux pièces sur ce sujet même, l'une en quatre actes et en prose, de Lemierre d'Argy (3), l'autre en cinq actes et en vers, de Laya, parurent en effet avant celle de L henier, au mois de décembre 1790, la première au Iheatre du Palais-Royal (4), la seconde au Théâtre de la INation (5). Le Calas de Chénier fut donné au Théàlrei^rançais delà rue de Richelieu, en juillet 1791 • trois pièces sur Calas, se succédant ainsi en'moms d?sept mois sur les théâtres de Paris (6), c'était de quoi lasser les applaudissements des plus zélés adversaires du . Fanatisme «. Les « patriotes » qui trouvaient à ce sujet le

rhi'L^/""™ ^^' ^\ ^"'''-'^'Pondance, année 1767) lui faisait un renroche de ce manque de « phJlosopiiie ». ^

l2) Ce ne fut pas un grand succès. La pièce, représentée nnnr U première o,s le 4 janvier 1790. eu était le 19 n ars à ^; 10 ''ère ei-

i il H '" ^" *' '^''■''^ '"' P™^"''^^'" *)»"""« recette de o74Tivres Ma . e drame ne cessa pas d'être joué de temps en temps Itr™

Seve'n'î/:™'"''"""'^''''''' '' '' ^"' ''^''' '«"^ "^ GoL^uîa

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eau Falais-Royal, les représentations du Calas de M Lemierre . (LapR|ce venait, à cette date, de paraître en Hbrairie) "-""""'••• '

" ial5"'',?''' ''°"'' '-'' P''""'^''"'' f'^'* '« '« J-'^'-' P^"'- la 4. fois le fE eV llir '''"'"" '""'' '"^"'■''' ^'"' '■^'^^'^«' - Elle fut im-

imiiuiee la yuve de Lalas a Paris : elle fut représentée noir i, P emiere fois le 31 juillet 1791 au Théâtre-Italien. (V^ au^/lnùL, une notice élogieuse sur cette pièce.) Monueu, une

mérile de fiiire apprécier « le nouvel ordre judiciaire » établi par l'Assemblée nationale (1) avaient dû se fatiguer de » frémir à la vue des suites horribles de la ju- « risprudencedesci-devantcours de justice B.Cliénier, il est vrai, quoique dernier arrivant, se flatta d'avoir les premiers droits à « leur reconnaissance ».Déjà, à propos de ressemblances qui avaient été remarquées entre un coup de théâtre ménagé dans son Henri I /// et une péripétie du Calas de Laya (2), il avait insinué publiquement (3) que l'idée de celte situation avait dû lui être dérobée grâce à une indiscrétion des comédiens auxquels il avait porté d'abord, puis retiré son ne?iri Mil : celte accusation de plagiat avait donné lieu, entre Laya et lui, à une polémique de journaux, au cours de laquelle il avait traité l'ouvrage de Laya de «drame très plaisant ». Lorsque fut représenté son Calas, Palissot, dans une lettre rédigée pour /« Chronique de Paris (4), se chargea de raconter que la pièce même de Laya avait dû être conçue d'après les indications des comédiens de la Nation, à qui Chénier « avait eu l'imprudence de se confier », leur ayant d'abord destiné son ouvrage ; et Palissot, — en exprimant son dédain pour les deux auteurs qui s'étaient permis, comme autrefois Pradon avec Racine, d'entrer en concurrence avec Chénier, — voulait revendiquer, pour le poète qu'il patronnait,l'honneur, non seulement d'avoir tenté

(1) V. les Révolutions de Paris, n° du 26 févr.-S mars 1791, rendant compte du Calas de Lemierre. - Les expressions entre guillemets sont celles du journal. ^ , ,

(4) Norris dans Henri VIIL et la servante de Calas, dans le drame de Laya, -disant l'un et l'autre la vérité à la place du faux lemoicnace attendu d'eux. . . ,„

(3 Dans va lettre contre les comédiens « de la ^atlon », a propos de la première représentation de Hnui VIU. (V. ei-dessus, p. 81.)

(4) Les .. objets de la politique » ne permirent pas alors a cette lettre d'y trouver place : elle fut imprimée en tète du Calas de Çhenier, en mars 17'J3.

le premier , mais encore d'avoir seul traité dignement « ce difficile sujet » (I).

Si Chénier avait reconnu la Irop réelle « difficulté » du sujet, le public ne récompensa que médiocrement son application à la surmonter. La coïncidence entre l'éloge de Voltaire introduit parCiiénier au cinquième acte de son Calas, et l'apothéose décernée au grand homme d'après un décret de l'Assemblée nationale (2), ne profita guère au succès de la pièce : jouée pour la première fois le 7 juillet, elle fut arrêtée, quinze jours après, à la quatrième représentation (3). Il est vrai qu'au mois de janvier suivant, le Théâtre de la rue de Richelieu fit succéder à une reprise de Charles IX(4) quelques représentations de r«/fls(5) avecune de Hetiri VIH, comme s'il avait tenu à faire repasser devant le public toute l'œuvre antérieure de Chénier, au moment de jouer son Caïus Gracchus.

Etait-ce le brillant succès de Marins à Miniurnes (6) au Théâtre de la Nation qui avait porté l'auteur un

(1) « Le public (selon Palissot) sentit l)ien la différence du pinceau (avec les pièces de Laya et de Lemierre)... Aucune pièce de l'auteur ne fut plus généralement applaudie, mais elle eut moins de succès d'aflluenco, précisément parce que le sujet, prodigué sans intervalle à deux théâtres, commençait à inspirer une espèce de satiété.»

(2) Décret rendu le 30 mai 1791, exécuté le 12 juillet. - Chénier disait dans une des strophes de l'hymne qu'il composa pour cette « translation des cendres de 'Voltaire au Panthéon » (t. III de ses Œuvres) :

a La Barre, Jean Calas ! Venez, plaintives ombres, 0 Innocents condamnés, dont il fut le vengeur!... »

La troisième représentation de Calas fut dcanée le jour même de la translation (1-2 juillet).

(,■)) Le 21 juillet. Les deuxième et troisième représentations avaient été données le 9 et le 12. Talma jouait le rôle de La Salle (le juge qui défend Calas).

(4) Joué les .3, 7 et H septembre; les 24 et27nov., les 4, 12, 27 déc. 1791, et le 3 février 1792.

(5) Les 8, 12 et 21 janvier 1792. Heriri 17// fut joué le 29 janvier.

(6) Tragédie en 3 actes (comme Caïus Gracchus), représentée pour

— sr, —

peu délaissé de Henri 11 11 et de Calas à traiter c^i son tour, pour le Théâlre de la rue de Richelieu, un sujet de riiisloire romaine ? Sa nouvelle pièce, représentée le 9 février 1792 (1), réussit en effet beaucoup mieux que les deux qui l'avaient précédée (2). Elle oHrait aux applaudissements des» patriotes » le dernier des Gracques mourant victime de son dévouement à la cause du peuple (3), — celui même que Mirabeau, dans une période oratoire demeurée célèbre (4), avait figuré lançant vers le ciel, avant de mourir, comme un appel de vengeance, « de la poussière d'où devait naître .Marins ». Et pour mettre sur la scène le tribun martyr, Chénier avait combiné une action dont le cadre abstrait et vague ne suffit pas à dissimuler les invraisemblances, et qui se déroule à Home sans trop s'accorder avec la vérité des mœurs romaines, mais une aciioa. riche en discours, en leçons de vertu civique, en tirades . oîi résonnent sans cesse les mots d'égalité et de liberté. Ces tirades étaient vivifiées, surtout, par la continuelle allusion, qui sortait du sujet même, aux circonstances du moment. Si Chénier, comme il l'a indiqué lui-même (5), avait achevé son Caïus Gracchus avant la fin de 1791, il avait dû concevoir sa pièce vers le temps où la mort de Mirabeau venait de mettre Paris

la première fois le 19 mai 1791 {Caïus Gracchus fut écrit dans les derniers mois delà même année). Marius était le début d'Arnault au tliéiUre.

(1) Le spectacle était complété ce soir-là par l'Ecole des Muris.

(2) V. ce qu'en dit Aruault dans ses Mémoires.

(3) Le comte de Guilierl (v. ci-destus, p. 79, note 4) avait composé (en 17T4), sur le même sujet, une tragédie en 3 actes qui n'était connue que de ses amis et qui fut imprimée, plus de 30 ans après sa mort, en 1822. — Le poète italien Monti traita le même sujet dans une tragédie en o actes, intitulée Caius Gracchus (1796, date indiquée par le Dictionnaire de Dantès).

(i) Dans un discours aux Etats de Provence, 3 février 1789. (5) Eu 1793, dans le Discours préliminaire de l'édition de son Fe'nelon.

en deuil (l\oùla reconnaissance de la nal ion avait fait décerner au grand orateur la gloire du Panthéon (2), où des pièces de théâtre improvisées en son honneur (3) le représentaient sur diverses scènes au souvenir du peuple; et, puisque Chénier lui-même, dans une ode sur la mort de .Mirabeau, le célébrait alors comme u un nouveau Gracchus (4) », ne dut-il pas, en traçant le rôle de son Caïus, songer à l'éloquent tribun de l'Assemblée nationale, à celui dont la mort avait brusquement laissé un si grand vide, à ce défenseur du peuple né comme Gracchus dans les rangs de la noblesse, adversaire lui aussi de privilèges dont il aurait pu profiter(5)? Et la scène où il montra son Gracchus sollicité par de perfides propositions du consul (6), ne lui fut-elle pas inspirée par le bruit répandu de tentatives semblables faites par la cour, moins vainement peut-être, auprès de Mirabeau? — Si d'ailleurs l'intérêt particulier de tels rapprochements était déjà épuisé lorsque fut joué Caïus Gracchus, d'autres allusions plus générales, et d'une actualité plusdurable, avaient pu être enveloppées dans la pièce.

Chénier s'était plu lui-même — et son public se plut après lui — à retrouver dans la Rome du temps des Gracques les questions qui agitaient la France révolutionnaire. « L'auteur, écrivait un journaliste de l'épo-

-'"(1) Mirabeau mourut le 2 avril 1791. Toutes les salles de spectacle furent fermées en signe de deuil ; le Département, la Municipalité, la Société des amis de la Constitution, s'obligèrent à porterie deuil, pendant huit jours. — Chénier lui-même insista sur l'émoiion causée par sa mort, dans son rapport du 23 nov. 1793 à la Convention.

(2) La translation du corps de Mirabeau au Panthéon eut lieu le 4 avril 1791.

(3) Mirabeau à ses derniers moments, Mirabeau aux Champs- Elysées. (V. la Correspondance littéraire de La Harpe, en 1791.)

(4) Cette e.xpressioQ lui est appliquée dans l'ode elle-même.

(5) Chénier, dans sa pièce même, insiste sur ces détails pour en faire un mérite à son héros (acte III, se. ii).

(6) V. la pièce, acte III, se. ii.

« que(l), s'est placé dans les temps de Rome qui répon- « dent le plus aux nôtres. Comme chez nous à présent, « il y avait alors des nobles insolents et orgueilleux « qu'on appelait patriciens. Ces Messieurs, comme les « nôtres, caressaient, menaçaient tour à tour le peuce pie... Il y avait aussi à Home, comme en France, et « surtout à Paris, des citoyens ardents et éclairés qui (( ne peuvent voir de sang-froid la multitude aveugle « et confiante devenir le jouet de l'aristocratie militaire (( et sacerdotale : on les désignait, comme parmi nous, (( sous le titre de factieux. Comme chez nous encore, (( il y avait à Rome des ramas de mauvais sujets dissé- (( minés dans toutes les classes et qu'on chargeait, « moyennant un salaire proportionné, de calomnier les « patriotes et de frapper dans l'ombre l'homme à ca- « ractère et à principes qu'ils n'osaient attaquer en (( face et au grand jour...» Toutes ces classes d'hommes étaient en efiet représentées, ou désignées, dans le Caius Gracclnis de Chénier.

Un tel sujet, en 1792, comme dans « la première année de la Liberté » (2) celui de Charles IX, était fait pour soulever les passions rivales des partis qui restaient aux prises. A la première représentation de Caïus Gracchus comme autrefois à celle de Charles IX, les « patriotes » se donnèrent la mission de défendre la pièce contre les cabales imputées à leurs adversaires. — (( Les aristocrates avaient accaparé les places, — (( dit un compte rendu de cette première représenta* (( tion (3) ; — on le savait, et il s'est trouvé assez de

(1) Les Révolutions de Paris, n° du 11-18 février 1792 (article sur Caius Grarclius).

(2) C'était une façon de désigner les années qui fut usitée entre 1789 et la prociamaiion de la République.

(3) Dans le Thermomètre du jour, journal quotidien (par « une société de gens de lettres »), paraissant depuis le l^r nov. 1791, — n° da 11 févr. 1792. Le rédacteur n'est pas suspect de vouloir e.xagérer l'im-

« patriotes pour réduire au plus profond silence nos ci- « (levant, nos câlins comme il faut, et tous les esclaves de « l'un et l'autre sexe, qui ont commencé dès les pre- « mières scènes à signaler leurs dispositions hostiles « par des applaudissements donnés à des tirades aris- « tocrates (1). Mais la cabale a été écrasée devant « 1 attitude fîère et menaçante des patriotes. »

^ Il est vrai que Chénier avait facilité la tâche de ses partisans en faisant son Gracchus respectueux de la légalité jusqu'au sacrifice de sa vie : « Les spectateurs aristo- « crates (2) eurent la bouche close quand ils le virent se « placer entre la multitude elle consul qu'elle allait « immoler (3). «Mais les patriotes, en applaudissant à « cet hommage rendu à laloi par un ami du peuple (4) , trouvaient aussi dans la pièce l'occasion de manifester d'autres sentiments que ce platonique respect pour « les bons principes » (5) : « A ce vers de Caïus « Gracchus (6), récité par Monvel (7) avec une sombre « énergie :

... Autour de nous veille la tyrannie...

(' onentendit un cri presque unanime: — Oui, oui aux « Tuileries! '> (8).- C'est en répétant le même cri que le peuple des faubourgs devait, au 20 juin et au 10 août (9), marcher à l'assaut de la royauté : tel, dans

porlance de l'ouvrage de Cliénier. car il dit de la pièce qu'elle est « mauva.se dans son ensemble, dénuée d'intri.-ue et d'intérêt/

9 v"', T-^ es objections de Licinia à Gracchus, acte I, se. n.

{^) V. les Révolutions de Paris, n" du 11-18 févr. 1792

(3) A la fin du deuxième acte.

(4-5) Expressions des Révolutions de Paris n» cité

(6) Acte I, se. II.

(7) Monvel, qui avait présidé à la transformation du Théâtre dP.

Xanetes-Amusanles en «Théâtre-Français., joua le premier rSan Caujs GracchHs comme plus tard dans la tragédie de Fénelon ■ Talm a cote de lui, jouait le rôle de Fulvius, ami de Gracchus '

(8) V. les Révolutions de Paris, n" cité.

(9) De la même année 1792.

la pièce de Chénier, le peuple des quartiers pauvres de Rome, quittant, à la voix de Fulvius, « son liumble asile (1) », pour se réunir en armes sur le mont Aventin. Le cadre romain de la pièce idéalisait dans l'imagination des patriotes ce qu'elle leur représentait de conforme à leur état d'esprit. David, le peintre patriote (2), avait mis au service du poète sa compétence d'artiste dans l'interprétation pittoresque de l'antiquité : il avait dirigé la décoration, dessiné les costumes : c'était comme la première de ces fêtes républicaines dont il devait ordonner le symbolique et tbéàlral appareil. Au second acte, en particulier, la .représentation — encore nouvelle sur la scène (3) — des débats du forum antique, ravissait le public par « ces formes grandes et imposantes » de la vie politique de l'ancienne Rome, et lui laissait le désir d'en imiter quelque chose pour le décor futur de la France républicaine. Quelques critiques minutieux trouvaient bien à reprendre dans la mise en scène arrangée par David certaines inexactitudes, certains anachronismes : ils se disaient choqués de voir des obélisques égyptiens, une colonne trajane, sur le forum du temps des Gracques (4); mais bien peu faisaient ces remarques : un journal (o) qui, tout en applaudissant aux intentions patriotiques de ' la pièce, la déclarait a mauvaise

(1) Comme dit Fulvius dans la pièce de Cliénier (acte III, se. vu )

(2) Presque vers le môme temps (en mars ou avril 1792) David, — qui, six mois auparavant, avait promis à l'auteur de Marius ri Minturnes écrivant une tragédie de Lucrèce ses dessins des « métiers de Pénélope » pour le décor de la chambre de l'héroïne, — les lui refusait parce qu'Arnault, venant lui rappeler sa promesse, avait des fleurs de lis dessinées sur son gilet : « Je u'ai pas de dessins, déclaraitil, pour un homme qui porte de ces emblèmes-là. » (V. les Mcmoires d'Arnault )

(3) Même après la Mort de César âe Voltaire, disaient les Rccoluttons de Paris (n° cité).

(4) V. les RérotiUions de Paris, n" cité.

(5) Le Thermomctre du jour, qo cité.

dans son ensemble », estimait du moins que « la « partie du spectacle n'avait rien laissé à désirer » : — « les amateurs, ajoutait-il, ont été enchantés : c'était comme l'antique (1) ».

La plaisanterie des « aristocrates » ne s'exerça pas impunément contre l'auteur applaudi de rrt/»5GraccAH7.

— Quelques jours après la première représentation de cette tragédie, une petite pièce en un acte, qui tournait en ridicule a l' Auteur d'un moment » (2), fut jouée (3) au Théâtre du Vaudeville (4) .-elle était d'un acteur de la troupe nommé Léger. Elle fut attribuée par les journalistes patriotes aux inspirations de la cour,

— le directeur du Vaudeville, Barré, étant le frère d'un capitaine de la garde nationale « qui avait gagné la croix « de Saint-Louis en faisant chevaucher sur son dos, (( dans les appartements des Tuileries, le fils de Mé- (( dicis-Antoinefte(3) ».— Elle mettait en scène, sous les noms de Damis et de Baliveau, Chénier lui-même « et son mentor » Palissot, assez clairement désignés, dès le début, par des traits tels que ceux ci :

Apprenez à le connaître {Damis), Et sachez qu'à vingt-cinq ans (6)

(1) Etienne et Martainviile, à propos des représentations de Marins a iJinturnes&uThéàUede la Nation, indiquent que « la partie du décor et des costumes » était en général « mieux soii,'née » au Théâtre de la rue de Richelieu, grâce aux goûts artistes de Talma. Talma était d ailleurs l'ami de David.

(2) C'était le titre de la pièce : c'est celui que porte la brochure à la Bibliothèque nationale. Les Révolulions de Paris disent : ï Auteur du moment.

(3) Le samedi 18 février, pour la première fois.

(4) Au « Théâtre du Panthéon », rue de Chartres.

(o) C'est le style des Récolutions de Paris {n° du 25 févr.-3 mars 1792). (6) C'était l'âge de Chénier quand il avait fait jouer Charles IX.

Il surpassR déjà peut-être

Les éi rivains les plus grands...

Chaque jour, tu le sais (1), le zélé Baliveau Nous fait de ses talents le plus riche tableau (2) : Damis, s'il faut l'en croire, est, même avant Corneille, Du Parnasse français l'honneur et la merveille... Mais Paris fatigué du style académique Silïle avec nous l'idole et le panégyrique, Et rit de ces pédants qui pensent à la fois Eclairer l'univers et régenter les rois...

Elle les montrait ensemble, échangeant des congratulations réciproques, résumées dans ce couplet de Baliveau :

Entre nous sans nul débat

Partageons la pomme :

Chacun de nous dans l'Etat

Doit être un grand homme ; Nous ferons partout la loi

Dans notre carrière :

Tu seras Racine, et moi

Je serai Molière.

Et, comme ils sont dans un beau jardin décoré déjà des statues de Corneille, de Racine, de Crébillon, de Voltaire, de Montesquieu et d'autres grands hommes, Damis monte à côté d'elles, sur un piédestal encore libre où Baliveau, comme négligemment, vient d'inscrire ce quatrain :

Aveugle en sa fureur, en vain la sombre envie De traits envenimés attaqua son génie : Dictés par la raison ses sublimes écrits Seront de tous les temps et de tous les pays.

(1) M"' de Volnange, riche veuve à qui Damis fait la cour, s'adresse ainsi (dans la scène d'exposition) à sa suivuute Itosette.

(2) Nous avons assez iuJiqué précédemment avec quel zèle Palissot se dépensait pour l'éloge et la défense de chacune des pièces de Chénier.

Il s'attend à voir son propre buste érigé sur ce piédestal ; et Baliveau est aussi confus que Damis lorsqu'on vient installer à la place vacante le buste de Jean-Jacques Rousseau ; ayant autrefois joué hii-même envers le philosophe de Genève (1) le rôle de » la sombre envie », il reçoit à propos de son quatrain d'ironiques félicitations :

A merveille, Monsieur ; envers l'auteur d'Emile Vous n'avez pas toujours parlé du même style...

Ainsi la satire de l'Auteur d'un momenf s'abritait assez adroitement (2) sous le prétexte de venger Jean-Jacques Rousseau des anciennes irrévérences de Palissot. Les habitués du Vaudeville s'amusèrent d'abord entre eux de ces allusions à la fatuité de Cliéuieret au « vieux péché » (3) de celui qui s'était établi son « louangeur ». Mais, à la cinquième représentation de la pièce de Léger, le vendredi 24 février, un Jacobin, égaré parmi un public « d'aristocrates «, se leva pour prolester contre les applaudissements donnés à cette fin de couplet :

Des rois quoiqu'il soit le régent, Sans respect pour son rudiment, Il faut l'envoyer à l'école (4).

(1) Palissot avait tourné en dérision Jean-Jacques Rousseau dans ses comédies du Cercle (jouée à Nancy en 1735) et des Philosophes (1760) ; ce ne furent pas les « aristocrates » qui lui causèrent le plus d'ennuis en lui rappelant ce vieux péché : après le vote de la loi des suspects, en septembre 1793, il ne put obtenir de la Commune un certilicat de civisme qu'après avoir fait insérer daus le Monileiir (du o oct.) une note oti il désavouait l'intention d'avoir visé Rousseau.

(2) « Avec une adroite perfidie », disent les Révolutions de Paris.

(3) Selon l'expression des Rérolidions de Paris.

(4) Couplet de la suivante Rosette, à la suite des vers prononcés par M^e de Voinange (et cités ci-dessus, p. 92). Ou peut rapprocher ces vers de vaudeville de ce qu'écrivait l'Année lilleyaire (en avril 1790) à propos de Charles IX : «... Il me semble qu'un jeune homme sans expérience n'est peut-être pas fait pour être le précepteur des rois ; et plusieurs de ses lecteurs jugeront que lui-même aurait grand besoin d'aller à l'école. »

Il fut chassé de la salle aux cris de Vive le Iloi, mais des patriotes ameutés attendirent les speclaleurs à la sortie du théâtre, et, par eux, « bon nombre des parce liculiers, envoyés au Vaudeville par la cour pour « siffler la Nation dans le rôle de l'auteur satirisé de « Charles I\^ et de (Jahis Gracchus, furent obligés de « rendre hommage, en passant, à cette même nation « à laquelle ils venaient si brutalement de manquer « de respect ». Les récalcitrants, — ajoute gaiement le narrateur patriote de cette querelle (1 j, — a furent lar- « gement baptisés dans l'eau de neige fondue » dont, un jour de dégel avait grossi le ruisseau devant le théâtre : « De belles dames, dont on avait éloigné les « voitures à dessein.., mouillèrent leurs chaussures « plus que de coutume, et furent contraintes aussi de « crier Vive la Nalioti! (2). »

L'incident eut son écho le lendemain à la tribune de l'Assemblée législative. Le député Larivière y dénonça (3) la tendance de certains théâtres à jouer des pièces a où respirait l'incivisme » : « Plus « d'une fois, dit-il, de bons citoyens ont été mal- « traités pour s'être révoltés contre des platitudes, « débitées, répétées avec alTectalion, et applaudies « avec transport par tous les valets de cour : hier « encore, au Vaudeville, il s'est produit des scènes de « ce genre, et un bon citoyen pensa en être la vic- « lime... (4). » Le directeur du Vaudeville, cependant,

(1) Dans les Rih-olutio)>s dr Paris (n" du 25 fés'rier-S mars 1792). V. le récit des mêmes iacideuts dans le Thermomètre du jour, w' des 2o, 26, 27 février.

(2) Deux pages du roi furent plus sauvagement traités : l'un d'eux mourut quelques jours après, « des suites de la correction populaire qu'il avait reçue », disent les Révolution'; de Paris.

(3) V. au Moniteur la séance du samedi 2.3 février.

(4) Il demandait des mesures pour empêcher le renouvellement de tels incidents : sa motion fut renvoyée, comme il le demandait, à la commission d'iuslrucliun puljlique.

faisait annoncer par un journal (1) que, dans rinlérêl du bon ordre, il retirait de son affiche la pièce de Léger ; en même temps, d'accord avec l'auteur, il en adressait un exemplaire à l'Assemblée nationale, pour prouver qu'elle n'avait rien d'incivique (2). Elle n'avait d'/nc/L-ique, en effet, que « les plates allusions dont l'auteur de Charles IXel de Cahis Gracchus avait été l'objet (3) » . Mais les explications de Barré (4), dans la Feuille du jour, et celles de Léger, dans un autre journal (5), ne satisfirent point les « patriotes ». Le titre d'une autre pièce {la Revanche forcée) que le directeur du Vaudeville afficha pour le soir leur parut une sorte de défi (G) : ils se donnèrent rendez-vous au parterre pour exiger de complètes excuses : Barré, appelé à comparaître devant la salle, fut sommé de « rayer de son répertoire une pièce (( qui contenait des couplets outrageants pour la Révo- « lulion et les patriotes » : il promit d'obéir, en exprimant ses regrets de l'avoir représentée ; un exemplaire en fut réclamé et brûlé à l'orchestre, tandis que les patriotes chantaient le Ça ira ! — Ainsi s'exerçait, succédant à la censure royale, la censure de « la Nation » (7).

(1) La Feuille du jour.

(2) L'Assemblée, d'ailleurs, passa à l'ordre du jour, molivé sur ce qu elle ne se reconnaissait pas le droit de censurer des pièces de tlié.àtre. (V. Hallays-Daljol, la Censuir thédlvale.)

(3) Expressions des Rcvolutions de Paris, n" cité.

(4) Le directeur du Vaudeville.

(3) Le Logofiraplie fvuillanlin.

(6) V. les Ri'volutiviis de Paris, no cité. — La Revanche forcée figurait sur rafficlie avec une autre pièce intitulée Cassandre ocultale, dont Barré lui-même était l'auteur (avec Auguste de Piis) et dont la première représentation (à la Comédie-Italienne) remontait à 1780. (V. la Correspondance de Grimm, m.ii 1780 )

(7) « Jadis, écrivait le rédacteur des liecolutiuns de Paris à propos de l'incident, — jadis la cour ne laissait passer aucun ouvrage dramatique qui renfermait la critique du gouvernement : la nation serait elle assez lâche pour permettre qu'on insultât journellement, sur les tréteaux de la foire ou ailleurs, à. la Llonslitulion, ou à la réputation de ceux qui en sont les partisans éclairés et les défenseurs courageux?,.. »

Le lendemain même du jour où l'iniliative d'un vaillant Jacobin faisait obtenir à « Cliéuier-Gracchus » (1) cette solennelle réparation, /e you?-/ia/f/e Paris publiait (26 février) un article signé d'André Cliénier, vigoureux début d'une campagne qu'André voulait mener contre les Jacobins. Marie-Josepli, inscrit lui-même à la société des Jacobins, et jaloux de ne pas laisser compromettre son bon renom dans le parti populaire, fit aussitôt insérer dans le même journal (2) une noie qui étaità la fois une protestation contre l'opinion de son frère et une précaution pour ne pas être confondu avec lui. Et, quelques semaines plus tard, en mai et en juin, le il/oni'/eHr publia successivement deux articles de lui (3), dans lesquels il se faisait contre son frère le défenseur des (< sociétés patriotiques » : c'était payer sa dette envers ceux qui l'avaient vengé des couplets satiriques de l'Auteur d'un moment (4).

Dans l'intervalle, le parti populaire s'était agité pour faire une réception fraternelle et triomphale aux quarante soldats du régiment suisse de Cliàteauvieux, revenant, après une amnistie tardive (-5), des galères de Brest : Joseph Chénier fut au nombre des « patriotes les plus illustres (6) » qui signalèrent leur zèle pour cette manifestation. Pour la fête qui fut donnée le 15

(1) C'est ainsi que le désigne le rédacteur des Révolutions de Paris {V. le n° du îo aoùt-ier septembre 1792.)

(2) Le 27 février.

(3) Le premier, daté des premiers jours de mars, parut dans le Moniteur du 1 1 mai ; le deuxième, daté du 20 avril, parut dans te iloniteur du 19 juin.

(4) Chénier, en 1796, encadra le nom de l'auteur de ces couplets dans un vers de son Epitre sur ta Calomnie :

« ... Le stupide Léger veut remplacer Piron... »

(5) Le gouvernement avait voulu excepter ces soldats, — condamnés pour rébellion. — de l'amnistie générale prouoncée par l'-Asserablee coustituantu : l'Assemliiée législative imposa leur élargissement.

(6) Comme disent /('« Révolutions de Paris {n° du 21-31 mars 1792) en nommant « Cliénier, Collot d'Herbois, Tallien, David, et la trop célèbre Théroigne ».

avril en riionneur des quarante « martyrs » (1), et qui fut la première « fête de la Liberté ))f2), il célébra, sur un ryllime de marche, « l'innocence de retour » ; son ode Sur la guerre de la Liberté, conviant les peuples à secouer le joug de leurs tyrans, s'inspira des sentiments qui firent décider, le 20 avril, la déclaration de guerre au « roi de Bohème et de Hongrie ». Le 19 juin, le jour mèmeoùparaissaitdans leMoniteur son deuxième article en faveur des Jacobins, on chanta son a hymne à l'Egalité » dans une fête civique organisée pour célébrer l'anniversaire de l'abolition de la noblesse en France(3). Au 14 juillet suivant fut chanté l'hymne qu'il avait composé en 1790 pour la première fête de la Fédération et qu'il avait dii alors se contenter de faire imprimer (4). Enfin, le 27 août, lors de la fête funèbre dédiée à la mémoire des citoyens morts devant le château des Tuileries dans la journée du 10 août (5), il contribua à la solennité comme orateur et comme poète: quatre quatrains de lui furent destinés aux quatre faces de la pyramide de style égyptien, élevée comme tombe des victimes, autour de laquelle défila le cortège des patriotes aux

(1) C'est ainsi qu'on avait fini par les appeler dans le parti des patriotes (v. les Hévobitions de Paris du 7-14 et du 14-21 avril), à force d'avoir répété que « le péché originel du régiment suisse de Cliàleauvieux » était d'avoir, le 13 juillet (1789), refusé de faire feu sur les Parisiens, — et que « le drame sanglant de Nancy avait été iDvenlé pour les en punir » {Révoladons de Paris du 14 21 janvier 1792).

(2) V. /(•<! Reroliitions de Paris, n" du 14-21 avril 1792.

(3) Selon l'indication de l'édition de ses Poésies lyriques en l'an V.

(4) L'édition de l'an V indique que cet hymne (le Chant du 14 juillet) fut « exécuté » au Champ-de-Mars le jour de la Fédération de 1790 ; mais on voit le contraire par les Révolutions de Paris (du 17-24 juillet 1790). Cet hymne fut imprimé dans le Moniteur du 14 juillet 1792 ; il commence ainsi :

Dieu du peuple et des rùis, des cités, des campagaes...

(5) 0 Des citoyens morts au massacre delà Saint-Laurent », portait la formule des patriotes. (V. les Rérolulions de Paris du 23 aoùt-l" septembre).

sons d'une marclie funèbre composée par Gossec (1); après ce défilé, Chéuier monta sur une « tribune aux harangues », semblable à celle qui s'élevait aux représentations de ('(uns Grardnts sur la scène de la rue de lAichelieu, et là, figurant en quelque sorte le tribun de sa propre tragédie, il prononça « un discours qui fut « applaudi (2i et dont le peuple lui-même vota l'im- « pression ))(3). — Ce zèle de poète patriote était alors celui d'un candidat à la future Convention ^4;.

Tandis que l'on applaudissait son Ciiius Gracclms (5), Chénier achevait une nouvelle tragédie qui s'intitula Fénelon. « Ce fut, — a-t-il écrit à propos de cet ouvrage (6), — ce fut à la fin de 1791 que, le cœur « échaufié d'idées tragiques, faisant encore parler le « dernier des Gracques, cet éloquent et courageux « martyr de la cause populaire, je sentis, en relisant < Télémaque, le désir de représenter sur la scène cet

(1) Gossec avait l'ailla musique Jes hymaesde Chénier pour le 14 iuillel et pour la Translation des cendres de Voltaire au Pantliéon.

2) Mme Roland, dans sou portrait de Cliénier (à la suite de ses Mémoires), dit qu'il lui paraissait surtout propre à ce genre de discours. Elle parle d'ailleurs de sa « voix de stentor ».

(3} Le journaliste des Recolutions de Paris (du io aoùt-1"' septembre) qui donne ces détails ne peut être suspect d'intentions flatteuses à l'adresse de Cliénier : il juge assez dédaigneusement ses quatre quatrains, et fait, dans le même article, diverses remarques tendant à mettre en doute son « civisme », en dénon(,'ant sa prétendue admission à un « club feuillantin ».

(•i) Les Hèvotulions de Paris (du 23 aoùt-1' ■• septembre) le nomment parmi » les principaux candidats qui aspirent ou qu'on désigne à la Convention ».

(o) La tragédiede Caiiis 6'ran7(Ms arrivait à sa huitième représentation le 29 février ; elle disparut pour quelque temps de l'arfiche après le 30 avril : elle comptait alors 15 ou 16 représentations ; elle en eut quelques-unes encore en juillet (19, 23 et 23:, une le 19 aoilt, deux en septembre (22 et 24), et ce furent les dernières de l'année.

(6) Dans le Discours préliminaire (1793). V. ci-dessous, p. 101, n. 3.

« immortel auteur ; de communiquer, de converser, « pour ainsi dire, avec celte àme douce, et d'ébauciier « le modèle de la vertu sans tache, à l'époque même « où j'esquissais celui du patriotisme le plus pur et « de l'énergie républicaine. »

La Mélanic de La Harpe, — qui justement était représentée à la fin de 1791 (i)au Théâtre-Français de la rue de Richelieu, mais qui était imprimée depuis 1770 (2) et dont Chénier lui-même , dans la suite, a toujours parlé avec beaucoup d'estime, (3) — put contribuer autant que la lecture du Télémaque k inspirer l'auteur de Fénelon. Chénier semble avoir voulu refaire à sa manière, — et en l'élevant par la présence d'un personnage historique à la dignité de la tragédie, — le drame que La Harpe avait composé sur la question des vocations religieuses. Il voyait d'ailleurs se succéder, sur les diverses et de plus en plus nombreuses scènes de Paris, toute une série de pièces mélodramatiques ou boulTonnes sur les cloîtres (4), depuis le jour où l'Assemblée nationale avait décrété (5) la suppression des ordres monastiques : il suivit le courant de cette mode en présentant au public sesjîeligieuse^jle Cambrai (6).

L'action de sa pièce fut conçue, de sou propre aveu, d'après une histoire absolument étrangère à la vie

(t) Elle le fut pour la première fois le 7 décembre 1791 .

(2) Entre 1770 ut 1791, elle avait été jouée plusieurs fois sur des théâtres particuliers.

(3 " Tu lui pardonneras : il a fait Mêlante »,

écrivit-il, en parlant de La Harpe dans son Epure, à VoUaire (1805) ; et en 1809, dans son Tableau de lUtémture, il loua le « drame éloquent de Mêlante ».

(4) Le Couvent (de Laujon) avait ouvert la série au Théâtre de la Nation, en avril 1790. On peut citer, parmi celles qui suivirent, les Rigueurs du cloilre (Coraédie-Ilalienue, août 1790). et lesViclimes cloilrées (de Monvel, — Théâtre delà Nation, ^9 mars 1791).

(o) Le décret datait du 13 février 1790.

(6) Ce fut le sous-titre de sa tragédie de Fénelon.

^^eJEénelon. C'était une anecdote qu'avait rapportée d'AIembert dans son Eloijr de t'ircliier (\), en témoignage de riiumanité de ce prélat : Flécliier employant son aulorilé d'évêque à mettre un terme au supplice d'une religieuse (2) que sa supérieure, pour la punir d'avoir aimé et d'être devenue mère, avait condamnée à une misérable existence dans un affreux cachot. Peu de temps avant Cliénier, Charles de Pougens avait composé (3) sur cette anecdote un a drame historique» en un acte (4): il amenait, avant l'heure de la délivrance, dans Vin puce de la prisonnière, la fille de celle-ci, supposée novice dans le même couvent, et « la pitié que les a malheurs de la religieuse, dont le désespoir a souvent « aliéné la raison, inspirent à cette jeune personne, « préparait la reconnaissance la plus déchirante » (5 . En ce substituant Fénelon à Fiéchier, Cambrai à Nîmes » (G), Chénier a conservé pour sa tragédie la reconnaissance combinée par Pougens (7) entre la religieuse emprisonnée et la fille « dont elle a eu le malheur d'être mère » (8) ; mais il a renforcé d'un nouvel

(1) Lu ea séance piibliiiue ;'i l'Académie frauçaise le 19 janvier 1778.

(2) "... Une mallienreuse lllle que des parents barbares avaient contrainte à se faire religieuse... », avait écrit d'AIembert.

(3) En 1789. V. la Préface mise par Pougeus en tète de sa pièce.

(4) Intitulé Julie ou la Religieuse de Dlimes : ce drame n'avait pas été joué, mais il avait été lu dans diverses sociétés, notamment chez le comte Alfieri ; il fut imprimé en « l'an IV de la liberté » (1792).

(ri) Compte rendu de la pièce de Pougens dans la suite de la Corresp. de Grimm (mai 1793).

(0) « Je savais (dit Chénier dans son Discours préliminaire, 1793- 1797) (lue Charles Pouifcns, citoyen dont j'estime les talents et la personne, et dont l'amitié m'est chère, avait tracé sur celte anecdote intéressante quelques scènes pleines de verve et de sentiment... » — Le Moniteur du 16 février 1793, dans une Noiice sur la Irnpedie de Fénelon, indiquait, avant Chénier, ce rapprochement entre la pièce de Chénier et " un |)etit drame fort intéressant de Pougens».

(7) L'héroïne de Chéniisr est restée d'ailleurs, conformément aux indications de Pougens, une jeune fille d'une grande famille de Provence.

(8) Comme dit la Correspondance de Grimm dans le compte rendu delà pièce de Pougens.

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élément de romanesque l'acliou de sa pièce en cinq actes : il a voulu que la jeune novice Amélie et sa mère Héloïse rstrouvassent,en même temps que la liberté! 1 ), l'homme dont l'une est la fille et dont l'autre fut l'amante. — Dans une comédie « mêlée. d'ariettes » que le T-iigàtre-Italien représentait au mois d'août 17U0, l'héroïneTL'iicile, religieuse malgré elle, et condamnée, comme cette Héloïse, à vivre de pain et d'eau jusqu'à la fin de ses jours dans un m pace, était délivrée par son amant lui-même qui, officier dans la garde nationale, venait, avec un détachement de son district, l'arracher aux rigueurs du cloître (2) : dans la pièce de Chénier, c'est Fénelon qui rend Héloïse à d'Elmance, son ami de jeunesse, retrouvé par lui gouverneur de Cambrai. Chénier raconte lui-même qu'il fut engagé par Palissot, « son respectable ami », à remplacer le personnage de Fléchier par celui de Fénelon. Il pouvait bien, pensa-t-il (3), « attribuer ainsi une action ver- 0 tueuse à un homme qui durant le cours de sa vie n'a- « vait fait que des actions de cette nature, et dont le « nom rappelait le mot vertu. » Et il a lui-même indiqué en ces termes les raisons qu'il avait pour préférer Fénelon à Fléchier : « Malgré le mérite de Fléchier, « mérite que je crois sentir autant qu'il est possible, « Fléchier, de quelque manière qu'on l'envisage, est « fort loin d'être Fénelon. Il n'offrait à représenter ni « celte àme pure et divine, ni cette éloquence philan- « thropique, ni cette philosophie du cœur qui ont « rendu l'auteur de Téléinaque si remarquable parmi « les grands hommes du siècle... »

(1) Julie, la religieuse de la pièce de Pougens, meurt dans la pièce presque aussitôt après avoir été rendue par Flécliier à la liberté.

(2) C'était le titre de cette comédie (en 2 actes) de Fiévée.

(3) V. le Discours préhminaire imprimé en 1793 en tète de la tragédie ée Fénelon. (Les mêmes passages se retrouvent dans les Re/li'.cions sur cette tragédie, imprimées au tome IV des Œtii-res de Chénier.)

Chénier célébrait, en eflet, le prélat de son choix comme ayant été, « à la cour du plus orgueilleux des* pôle qui fut jamais, — philosophe et patriote ;). Une opinion accréditée avant lui, et manifestée par les Éloyes de La Harpe (1) et de d'Alembert, l'avait acheminé vers cette conception du personnage. Fénelon avait toujours été en faveur auprès des « piiilosophes » (2), avant que Chénier essayât de l'y mettre auprès des « patriotes ». D'Alembert le louait (3) d'avoir, dans tout un groupe de ses écrits (4), « fait beaucoup moins parler la religion que la morale naturelle » (5) ; et Chénier, ainsi, n'était point infidèle à sa « philosophie » en faisant admirer sur la scène ce que le dix-huitième siècle avait appelé la « religion de Fénelon ».

« Ames sensibles, renciez-moi les pleurs que j'ai « versés en retraçant cette histoire ! >' s'écriait Pougens dans la préface de sa Religieuse de ISimes : c'était aux

(1) Eloge couronné par l'Académie française en 1771.

(2) «Fénelon, que les philosophes ont voulu déshonorer on ne sait pourquoi... », écrivit Petitot dans la Notice sur La Harpe de son Répertoire du Thédtre-Franrais (180.3). — Geoffroy, dans un de ses feuilletons de l'an XI sur le Fénelon de Chénier, exprimait la même idée.

(3) Dans son Eloge de Fénelon, lu en séance publique de l'Académie française (1774).

(4) D'Alembert parle de ceux qui étaient destinés au duc de Bourgogne.

(5) D'Alembert vantait aussi en lui l'esprit de tolérance : ". . Notre siècle, écrivait-il, voudrait élever des autels à l'évèque qui a tant pratiqué la seconde de ces vertus : la tolérance). » Il faut remarquer que d'Alembert louait en Fléchier et en Bossuet même (V. ses Eloges de ceux-ci) des exemples de la même vertu : c'était celle qu'un ■ philosophe » cherchait le plus à louer en ces prélats. — D'autre part, quand Chénier faisait blâmer par son Fénelon (acte III, se. I) l'emploi de la violence à l'égard des protestants, quand il lui faisait même réprouver dans l'intimité (acte III, se. II) la révocation de l'Edit de Nantes, il se conformait au témoignage que les historiens les plus sérieux prétendaient tirer de documents authentiques : ainsi Rulbière, dans ses Eclaircissements hislorigties sur les causes de ta révocation de l'Edit de Nantes, tirés des archives du gouvernement (1 volume, paru en 1788). Voir dans la Correspondance de Grimm (février 1788 des réllexions sur « l'esprit de tolérance » de Fénelon, d'après ces Eclaircissements.

a âmes sensibles », aussi, que Chénier semblait avoir dédié ses Religieuses de Cambrai [l). Les « âmes sensibles » ne manquaient pas en 1793, même dans le parti qui allait organiser la Terreur; l'acteur Monvel sut exprimer avec un charme attendrissant l'onction du rôle de Fénelon (2) : la pièce, donnée pour la première fois le 9 février, attirait encore le public, au mois de juin 1793, après une trentaine de représentations (3).

(1) V. ce qu'il dit lui-même, daas son Discours préliminaire, de la fièvre d'émotion dans laquelle il composa son ouvrage.

(2) V. le Journal des Spectacles du 11 septembre 1793, et les Mémoires d'Arnault. — Talma jouait le rôle ded'Elmance; M'"° Vestris, celui d'Héloïse. — Le Théâtre-Français de la rue de Richelieu s'appelait depuis la fin de septembre 1792 Théàlre de la Repulili(/iie.

(3) Le ebilTre exact est difficile à fixer. Le Journal des spectacles (à la Bibliothèque nationale) ne commence qu'au l'-' juillet 1793. Le Moniteur, en 1793, n'indique jamais l'affiche du Théâtre de la République avant le lo mars ; même après, il ne l'indique pas régulièrement. Il indique si.x représentations de Fénelon du 1.5 au 31 mars (l esl7 19, 21, 23, 28, 311, — d'où l'on peut conclure, semble-t-il, à une quinzaine de représentations du 9 février au 15 mars ; — six en avril (les 5, 14, 18, 23, 27, 28), avec des périodes sans indication d'affiche ; — une le 6 mai. Trois représentations sont indiquées par te Moniteur en juin (les 20, 28, 30). Fénelon disparaît de l'affiche en juillet. — et y reparaît deux fois encore au mois d'août (le 20 et le 24), pour n'y plus revenir ensuite avant l'an III.

CHAIMTHE IV

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