M.-J. CHÉNIER ET SES TRAGÉDIES A TRAVERS « LA TERREUR
§ I. M.-J. Chénier à la Convention; révolution de ses idées politiques de 1789 à 1792. — § II. Les représentations de Caius Gracclnts et de Fénelon audébutde «laTerreur». — ^III. L'auteur de Fcnelon et l'apothéose de Marat (novembre 1793). — § IV. Les hymnes de M.-J.Chénieretles fêtes de « la Terreur».
Joseph Chénier venait de voter, comme conventionnel, la mort de Louis XVI, lorsque parut à la scène sa tragédie de Fénelon.
Sa candidature, au mois de septembre 1792, n'avait guère rencontré de partisans à Paris (1); mais il avait été désigné, le quatorzième (2), par l'Assemblée électorale
(i) <c Si nos lois nouvelles s'écrivaient envers comme les anciennes, nous pourrions admettre n la Convention le poète Chénier... » écrivait le rédacteur des Révolutions (IrPuris (l»'' sept. 1792) en le citant parmi les « principaux candidats qui aspiraient ou qu'on désignait à la Convention ». — Chénier n'ohtinl pas un seul suffrage aux 32 scrutins successifs de l'Assemblée électorale de Paris (du .3 au 24 septembre) ; certains de ses collègues de la députation de Seine-et-Oise (Audoia, Tallien, Kersaint) recueillirent pourtant nombre de voi.x à plusieurs de ces scrutins. (V. les procès-verbaux aux Archives nationales )
(2) Par 396 sufTrages sur 676 votants. — Tallien (9« élu), Mercier, Kersaint, Barère, le précédaient dans cet ordre même sur la liste des élus. — Barère a écrit dans ses Mémoires (et M. Labitte, dans son article sur M.-J. Chénier, a reproduit cette assertion) qu'en optant pour le département des Hautes-Pyrénées, qui l'avait élu aussi, il 0 fit entrer Chénier à la Convention >■ : en optant pour les Hautes-Pyrénées, il ne fit qu'avancer d'uu rang la place de Chénier sur la liste des élus de Seine-et-Oise ; et il " fit entrera la Convention »lepremierdes six suppléants désignés à la suite (Dupuy, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres); c'est du moins ce qui ressort du procèsverbal de l'élection de Seine-et Oise aux Archives nationales.
du département de Seine-el-Oise, qui envoyait à la Convention quatorze députés.
Il considéra lui-même sa mission de « législateur » comme le prolongement de sa carrière d'auteur dramatique. Ayant déjà déclaré, au temps de Charles IX, qu'il avait choisi la tragédie (1) comme un moyen d'agir sur a l'esprit public », il écrivait, en 1793 (2), qu'il envisageait le théâtre comme une « espèce de tribune », et il se vanta, plus tard encore (3), d'avoir voulu « que chacun de ses ouvrages pût être considéré comme un acte de civisme ». Il avait, en etlet, dirigé Charles IX et Ilenri VIII contre « l'autorité arbitraire»; il s'était associé, par son Calas, h l'œuvre réformatrice de l'Assemblée nationale, — par son Cahts Gracchiis, à la lutte des patriotes de 1792 contre les partisans tenaces des « préjugés aristocratiques » (4); et, après la victoire définitivement remportée sur le spectre de la <t Contre-Révolution », il estima que son Fénelon venait à point pour donner une solide assise à l'édilice des lois nouvelles en fondant les bases de la morale publique » (oi.
En fait, le poète qui se flattait d'instruire et de guider ses concitoyens avait simplement suivi, de 1789 à 1792, le mouvement qui porta la France de Louis XVI au renversement de la royauté et à la proclamation de la République. Nourri de bonne heure des idées des « philosophes », admirateur, comme toute sa génération, de Voltaire et de Rousseau,
(1) Y. le Discours sur Charles IX : « ... dans la persuasion intime que nulle espèce d'ouvrage ne peut avoir autant d influence sur l'esprit public
(21 Dans le Discours préliminaire mis en tête de son Fénelon.
(3) V. les Réfte^cioDS sur la tragédie de Fénelon (t. IV des Œuvres), — passage intercalé en l'an V (1796-97) dans le Discours préliminaire de 1793.
(4) et (3) Ibidem.
— lOfi —
Chénier saluait d'un poème les premières promesses de reformes au temps de l'assemblée des I\otables(l); mais il demandait à Louis XVI de faire bénir son nom en les accomplissant. Il méditait alors son Charles IX ; mais si celte pièce le mit en lutte avec la censure d'un pouvoir a arbitraire», elle n'avait pas été conçue dans un esprit d'hoslilité contre la royauté. A Charles IX criminel et déchiré de remords, elle opposait le jeune prince qui devait être Henri IV; elle rappelait les noms d'autres rois qui avaient su mériter aussi l'amour de leurs sujets (2); elle ajoutait même, par une allusion explicite (3), à l'éloge de ces rois celui de Louis XVI
« Restaurateur des lois et de la liberté ».
Et cet hommage au monarque se mêlait à une glorification de la prise de la Bastille : Chénier, comme bien d'autres à ce moment, associait en son âme de patriote l'amour du << roi-citoyen » à l'enthousiasme de la liberté. La même alliance s'exprime dans une EpUre en vers qu'il adressait au roi (4) rentré dans Paris après les journées d'octobre : s'il se permet de lui donner des conseils, de le mettre en garde contre les ministres courtisans, il ne paraît pas douter de voir ses avis écoutés, il se promet de chanter le « prince magnanime » auquel la France aura dû les bienfaits de la liberté. En dédiant son Charles IX o à la Nation », il rapportait au roi une part des applaudissements que « la Nation » accordait à sa pièce :
(1) Le Pohne sur rAsseniblée des Notables (1787), au t. III de ses Œuvres.
(2) Louis IX, en particulier. V. la se. i de l'acte III.
(3) Que Palissot soulignait, au nom de Chénier, dans le Joiinuit de Paris (v. ci-dessus, p. 46-47).
(4) L'Epilreau Rui, 1789 (t. III des ÛEurres).
« 0 Louis XVI — écrivait-il dans son Epître dédica- « toire (I), — ô Louis XVI, roi plein de justice et de « bonté, vous êtes digne d'être le chef des Français ; « mais des méchants veulent toujours établir un mur « de séparation entre votre peuple et vous : ils cher- « client à vous persuader que vous n'êtes point aimé « de ce peuple. Ah ! venez au théâtre de la Nation « quand on représente Charles JX : vous entendrez les a acclamations des Français, vous verrez couler leurs « larmes de tendresse, vous jouirez de l'enthousiasme a que vos vertus leur inspirent ; et l'auteur patriote « recueillera le plus beau fruit de son travail, »
L'auteur de C/(«/7fs 7.V, cependant, trouvait les plus zélés partisans de sa pièce parmi ceux qui cherchaient à la tourner contre la royauté, comme il avait déjà trouvé parmi eux ses plus chauds alliés dans la campagne menée pour en obtenir la représentation. Une généreuse passion pour la liberté put ennoblir sans doute à ses propres yeux cet entraînement de sa vanité et de son ambition vers le parti où il pensait trouver le mieux, après Charles IX, l'emploi de son rôle de (( poète national » (2). Comme son frère André (3), il s'était fait inscrire de bonne heure au club dit « de 1789 »; mais, lorsqu'après l'événement de V^arennes et l'atTaire du Champ-de-Mars (4) une scission se fit dans cette société (o), André en suivit la fraction modérée qui alla former le club des Feuillants ; Marie- Joseph fut avec ceux auxquels resta le nom de Jacobins.
(l) Datée du 15 déc. 1789 ; parue en févr. 1790.
(2i Expression que Chénier s'applique à lui-même dans le Discours préliminatre sur Charles IX.
;3) Gelui-ciy fut inscrit alors qu'il était encore, à Londres, secrétaire d'ambassade.
(4) 21 juin-17 juillet 1791.
(oi " Séante aux Jacobins de Paris ». depuis la fin de 1789. — La scission eut lieu à la suite d'un vote de la société, tendant à mettre le roi en jugeaient à cause de sa tentative de fuite.
« Votre mère, — écrivait Louis de Chénier, le père des « deux poètes, à sa fille (t), en décembre 1791, — votre « mère a renoncé à toute son aristocratie et est entiè- « rement démagogue, ainsi que. Joseph. Saint-André (2) « et moi, nous sommes ce qu'on appelle modérés, amis « de l'ordre et des lois. » Au cours de l'année 1792, cette opposition des deux frères ne se manifesta pas seulement par la polémique qui s'engagea entre eux au sujet des .Jacobins, attaqués par l'un dans lo Journal de Paris et défendus par l'autre dans le Moniteur. Marie- Joseph fut, avec le peintre David, avecCoUot d'Herbois, avec Théroigne de Méricourt,ù la tète de la députation qui, le 24 mars, allait demander à la municipalité de concourir à la réception triomphale préparée pour les Suisses amnistiés du régiment de Chàleauvieux : André protesta avec force, dans le Journal de Paris, contre l'idée d'une telle ovation à des soldats révoltés; iMarie- Joseph orna de sa poésie la fête qui eut lieu en leur honneur (3), et des ïambes publiés le jour même par le Journal de Paris exprimèrent en un lyrisme ironique l'indignation d'André contre les héros et les organisateurs de celle fête. Après le 20 juin, André, prolongeant comme journaliste sa lutte courageuse contre les partisans de l'émeute, adressait à Louis XVi, en des termes noblement émus, l'expression publi-
!1) M""" de I.atour Saint-Igost (le 24 déc. 1791). (V. la Notice de L. Moland au t. 1 de son édition des Œuvres poétiques d'André CItenier).
(â) André Chénier était connu sous le nom de « Chénier de Saint- André ».
(3) Iti avril 1792. (V. ci-dessus, chap. m, p. 96-97.) Sa « marche de Châteauvieux » devint un Chœur de guerriers du Camp de Grand-Pré (se. v). — On lit dans le récit de la fête par les Révotiitions de Paris : « Derrière le char (de la Liberté) un coursier à longues oreilles, monté par un plaisant ridiculement costumé, figurait la Sottise qui, n'ayant pu réussir <à faire manquer cette fête, venait du moins pour lui chercher des défauts, afin d'en faire part aux libellistes Dupont et Gauthier, Durosoy et Awlré Chénier, Parisot et Roucher... >
que de a sa respectueuse estime » ; Marie-Joseph, quelques jours avant le JO août, se retrouvait à côté de Collot d'Herbois pour soutenir devant l'Assemblée législative (1) une adresse réclamant la déchéance du roi. —Et ce fut le même Collot d'Herbois, l'habituel associé de ses « actes de civisme », et naguère son très médiocre confrère en littérature dramatique (2), que Joseph Chénier vit monter à la tribune, à la première séance de la Convention, pour proposer l'abolition de la royauté.
Elevé par ses succès d'auteur dramatique à la dignité de représentant du peuple, Marie-Joseph Chénier eût désiré sans doute que l'on prît au sérieux, autour de lui, sa prétendue mission d'enseignement parle théâtre ; et c'est pourquoi il put être sincère plus tard en invoquant, pour se justifier du reproche d'avoir pactisé avec les hommes de la Terreur (3), le témoignage de ses propres tragédies.
On lui a fait honneur (4) — et il s'est honoré lui-
(1 : Séance du S août. Brissot l« présenla parmi les . corami^sairps „
de leur Sertion (celle de la BibliotlièqueL corami.sairt. »
(2) Le Paysan magistrat (déc. 1789, Théâtre de la Nation) la
.î) Rœderer satiriséparM.-J. Chénier dans /. Docteur Pann-ace au \ , t. II d,.. Œuvres), constatait, tout en disant la -< tenir pourin-
du S itS ':^,P'5"''"'«"''- «""-e autres (v. notamment les numéros
M*??hiS'^f'''^''^'^y"'''"'''''^""''''°' "t « hémistiche que l'iJ!Z^Tf ^'"■' T'""^'^ '""^ '« '■è^ûe delà Terreur ,, ; - Mer-
« En face de I echafaud où son frère allait mourir noblement, il osa
même ( 1 ) - d'avoir demandé par la voix de son Caïus Gracchus, « des lois, cl non du sang ! » -H ne lui ava.t cependant pas fallu un bien rare courage VO^^ [^^^^ dire ces mois sur la scène, au commencement de 1792, dans une tragédie qu'il entendait alors diriger contre le « modérantisme » servant de masque aux « préjuges aristocratiques . (2). Celte Iragédie, en effet par son intention d'ensemble, ne pouvait que salisfaire, au temps de sa nouveauté, les hommes du parti le plus avancé. En prêtant au tribun le -«ble geste d arreer la foule dans la voie des violences, elle rejetait tout l'odieux de sa mort (3) sur les aristocralesqu. le poursuivent de leurs rancunes. En le montrant partisan de la légalité dans la revendication des droi s du peuple, elle ne contredisait point la doctrine affichée par les Jacobins, qui s'intitulaient alors encore les . Amis de la Constitution » (4).
Ces mêmes mots : « Des lois, et non du sang : » détachés pour servir d'épigraphe à la pièce lorsqu elle
protester entia... ; sous la dictature de Robespierre, Caius Gracckus se ''^V^^lSir^tir^lu^nnie (an V, 1796-97) les vers où il répond à ceux . dont la coupable voix
,. Demandait à grand, cris du sang et non des lois »,
itQ'î (éd lion de 1/93, BiDliouitiiut, u.iuuuaiv ■ j„ ■■ lo fpvr fdSJ;^slecon,pterendu^e.H-.o.,^.».<JiJ^
1792, qu'elle offrit au. ^P'^'-'''.''"!\,^.:,r.enour rendre le dénouetrès sommaire péripétie, ""^'g'^f . ^^°^fi%P° ■ «71 du retranchement plus agréable auxsans-cuole.de .JJ. lia ^^
î^ SnÏÏ^Sanï:^u^a Sri^i;^:Ser au consul Opi- "^tïS"u^^n:;^7;ïa;SS:.es défendait ^ntre André daS leMoZe.^- du U ma. 179-2. (V. ci-dessus chap. m, | 3.)
fut imprimée , I , dans la période encore girondine de 1/93, ne la compromirent point, tout d'abord, aux yeux des vainqueurs du 31 mai. Ils ne l'empêchèrent point d être officiellement désignée (2), avec le Brutus de Voltaire et le Guillaume Tell de Lemierre, comme un exemple des a pièces républicaines >. dont le comité de balut public, à l'approche de la fête du 1 0 août, faisait décréter la fréquence sur divers théâtres pour l'édification des délégués départementaux. Rt Caïus Gracchus fut en effet une des pièces données « c > par et pour le I euple (3) », durant le mois d'août, au Théâtre-Patriol.que (4). Le comité de Salut public, - c'était déjà celui ou domina Robespierre (5), contrôlait l'état des indemnités payées pour ces représentations (6). Aussi le Iheutre de la République donnait-il vers le même temps, en spectacle ordinaire, la tragédie de Chénier (7). Et l'hémistiche-épigraphe, - on en a la preuve
fii!L?/° "'"' jo'r cette édition originale de Cmus Gracchus ù h Bibholheque nationale. - Fênelon est annoncé parmi les « Mvres no,
9 juin • no.fn' av r '" '' """' «""'■' '"' «' ^'''-^ ^ ^^- "- "û Do,r r;,» r ; 'P'''"'."""" ^n Moniteur l'indication analogue pour Canis Gracchus, mais des annonces que portent ces diverses
^ \J ' ^ '^*^^'^''"""" J^ propriété, avec la signature deChén ier e. da ee pour chacune des pièces, du 3 mars 1793! '
(2) Article 1 du décret rendu le â aoilt 1793 sur un raDDortde Ton thon^- Le 10 août devait être la fête de « raccepta';.on''d"!a CoSti:
?1 P i'f ',1 -, ''*"■"""' °^"'''<^"'' ^""^ '-eprésentations gratuites
primé en 179i avec le sou.-'t.tre d Sol rf,t ),"; :,'^'°' ''' J™*' '' """
(oj Entre ou plutôt mi^••e au comité à la nla/p H'nn „ i missionnaire, le 27 juillet. ^ ° membre de-
(6) Le Tliéàtrede ia RcnuLilirinp rpnnt s nan k,„.„ mJ\etspectfesT' "'''"'"• '^^ '^ ''^"''^'"- «"^ '-^
par un incident qui se produisit un peu plus lard (1), ! nélail point retranché du rôle du Inlnui.
De môme qu'il s'est fait un mérite de cette maxime de son CaïusGracchus, Chénier a voulu qu on lu. sut .ré d'avoir fait représenter son Fénclon ..sous la tyrannie démagogique (2) .. La tendresse dame d un benelon pouvait être, en effet, un bon exemple a opposer à la férocité déchaînée des « septembriseurs ..de 1792(3); et la pièce, dans les premiers mois de 1 /9., puUtre applaudie par beaucoup de ses spectateurs en Lison de ce contraste avec le régime de terreur et de sang déjà ouvertement prôné par certains hommes iBais non encore officiellement inaugure. Lorsqu elle parut au théâtre, les Montagnards n'étaient pas encore les maîtres du gouvernement. La Convention (4) venait L rendre à la scène du théâtre de la Nation, maigre un arrêté prohibitif de la Commune, une p.ece de Lava qui semblait viser directement le parti de Robespierre et de Marat,b). Et il y avait certes des cette époque, une courageuse hardiesse, de la part de Laya, à fl-e représenter rim/ ,/.. Lo. : il n'y en avait aucune, de la part de Chénier, connu d'ailleurs pour bon « patriote» (6), à faire jouer alors ^^^l^^'^; ''^^'ll^ll nclon, exempte detoute application directe aux hommes et aux circonstances du moment.
(1) A une représentation du 6 octobre. (V- «-i-J"*""*-^ 2 V. son Epitre dédicaloire a Çaunoa i,1802) ^ ^^^
(3) C'est vers ce moment, sans doute, que la pièce, con..uB de 1791 ... dut être à peu Pres achevée. représenté
-i7.hn^^^"^Son:X^^
janvier 1793. ..nteur n'était pas indifférente: Dubois-Crancé,
(6) La personnalité de 1 auieuru eid i v^" ur,vu'T 17931 l'arrêté
défeidant à la IrUn.ne de la ';On^'enUon le 16 ^ ^"J^^^^^f ^ \l;p„,és de la Commune contre / Anu des '« .J'= ," .;- '^^^'H'^mL » dans la pièce) sont bons, mais le but de l auteur est peiu
Chénier, il est vrai, se vantail, en I802( I ), d' « avoir attaque ouvertement, dans son Discours preUminaire ,,, la « faction cruelle » dont la pièce condamnait implicitement les « principes >, ; il voulait sans doute designer dans le Discours que présenta en tête de cette tragédie 1 édition de l'an V et de l'an IX (2), quelques l'gnes qui lui donnaient peut-être l'illusion d'avoir eu un tel courage : „... J'ai cru qu'en nos jours, mêlés « cle^ sombres orages, lorsque les mauvais citoyens « prêchent impunément le brigandage et l'assassinat, « lorsque les vrais républicains, ceux qui ont pu croire « nécessaires les actes les plus rigoureux de la jus- « t.ce nationale (3), pleurent encore sur la moralité « publique, compromise par les crimes du mois de « sep embre (4), il était plus que temps de faire en- « endre au théâtre cette voix de l'humanité qui reten- « tit toujours dans le cœur des hommes rassemblés. .. - Cette phrase, en elîet, exprime bien le moment de /93 contemporain des premières représentations de tendon, et certaines de ses expressions, dans l'édition 0 nginale(5) de la pièce, auraient clairement désigné
\lZr '^"' ^^\^" "" '"'"P^-''' clans plusieurs séances tumultueuses (b), dénoncé à la tribune de la Convention
bi^S^ii^/" "'"" '' '""'" '"• '^^"^ '°-^^- (V. notre notice
^^(o) Annoncée parmi les . livres nouveaux .Vu Monlt.. du .o
leurs au meurtre ïant'vlv '^'f '°" ''^°"''' '*^^ P^ovocavet, dans son discours dïS^cVbS'^ ^°"^- ")• -L""'
désigné Marat co.n.e un . eXt'peVdu" illïfS^ l '''' '''''
pour ses provocations au meurlre et au pillage ; mais ce passage si caractéristique, pensé sans doute et même écrit peut-être en février ou en mars 1 793, ne parait pas avoir été imprimé alors : tout le développement qui l'encadre, exposant les intentions politiques de l'auteur de Cauis Gracchus et de Fénelon, ne figura, semble-t-il, qu'à partir de l'an V dans le Discours préliminaire {\). Dans ce £'/scoi;/-s tel qu'il fut imprimé en 1793 (2), il ne se trouvait pas une ligne pour préciser de la sorte le sens que le poète prétendit plus tard avoir voulu attacher à sa pièce : la préoccupation des circonstances politiques s'y manifestait seulement par une ingénieuse application à montrer que le personnage de Fénelon pouvait être applaudi sans scrupule par les plus fervents révolutionnaires : non content de louer son prélat d'avoir été, à la cour même de Louis XIV, (( philosophe et patriote », Chénier essayait encore de le représenter comme ayant devancé l'ère républicaine par sa tendance à voir « le beau idéal » (3) dans « les gouvernements » aussi bien que dans les « arts » de la Grèce antique; il rappelait certaines pages du Téléniaquc comme un témoignage « de la haine que l'auteur portait aux tyrans et de son amour pour-Ia liberté » (4);
(Il Oa le trouve au t. IV des Œuvres compiles dans les Réflexions sur la tragédie de Féndon, datées de 1797. Quelques phrases (à propos de Gains Gracchus) semblent répondre aux circonstances politiques de l'an V et se rapprochent des idées que Ciiénier exprima souvent à partir de l'an III. — L'insertion de la phrase visant Marat pouvait, en l'an Y, servir de réponse aux reproches qu'on adressait dés lors à Chénier (v. la Quotidienne du 22 déc. 1796) au sujet de la « pauthéonisation » de Marat. — A la place de ce développement il y en avait dans le texte de 1793, un autre qui manque au t. IV des Œuvres) sur l'ensemble des pièces de Chénier et sur les acteurs qui les avaient jouées.
(2) Y. cette édition à la bibliothèque nationale.
(.3) Garât, dans son Mémoire de l'an III, écrivait que la séduction du « beau idéal » en politique était ce qui l'avait fait républicain après 1789.
(4) Un vers de la pièce même (acte III, se. ii) représentait Fénelon comme écrivant son Tele'inaque avec l'idée de peindre
« Les misères du peuple et les crimes des rois. »
— ilo —
il remarquait que « dans son écrit intitulé Direclion or pour la conscience des rois, Fénelon avait prédit en « termes exprès, un moment où l'excessive autorité « des monarques devait être non pas seulrmcnt diminuée, « mats entièrement anéantie )).
Ce paradoxe d'un Fénelon « républicain n restait sans doute extérieur à la pièce qu'il était destiné à protéger (I); mais il ne la désignait assurément point à la défaveur de la « faction cruelle » qui bientôt disposa du pouvoir. A la suite de ce même décret du 2 août qui faisait bénéficier Caïus Gracchus d'un regain de succes, elle put être choisie par le Théâtre de la République pour une des représentations données « pour et par le Peuple » (2); elle fut jouée encore parle même théâtre, en spectacle ordinaire, quelques jours après (3^ Le Théâtre de la Nation, cependant,nejoua pas impunément, en ce temps-là, une pièce d'inspiration assez semblable au Fénelon de Chénier : des maximes de tolérance (4), applaudies dans la comédie de Paméla,
(J) Les arguraeuts de Chénier ne réussirent point, d'ailleurs :, le faire adopter parla majorité montagnarde de la Convention: dans la séance du 4 octobre 1793,- le surlendemain du jour où laConvention sur un rapport de Chénier, avait décrété la translation des cendres de Descartes au Panthéon,- un membre de l'Assemblée avant demandé pour Fénelon le même honneur, Bazire Ht passer à l'ordre du jour en observant que Fénelon « avait fait un traité pour prouver nue le gouvernement monarchique était le meilleur de tous »
(2) V. ci-dessus p. m.- Le Théâtre delà République donna ainsi, « de par et pour le Peuple », Brulus le 7 août, Virginie le 13, Fénelon \eJO laMortde Crsar le 27 (indications prises aux Archives nationales).
(3) Le 24 août.
(4) Dans une tirade (d'après l'Almanach des spectacles de 1794) où 1 un des personnages de la pièce, accusé d'avoir été en Ecosse un violent persécuteur des protestants, répond :
« Je croyais venger Dieu : j'ai connu niun emnir..., etc.
Ah ! les persécuteurs sont les plus conclamnables. Et les plus tolérants sont les plus panlonnables : ' Tous les honnêtes gens sont d'accorj là-dessus. ■>
A ceux qui lui reprochaient des intentions d'allusion, lauteur (Frau-
— UG —
provoquaient, le 2 septembre, les protestations d'un spectateur « en uniforme » (1), qui, sortant de la salle au milieu des huées, alla dénoncer aux Jacobins et par eux à la Commune 1' k incivisme » de la Comédie- Française (2): un ordre du Comité de Salut public vengea le « patriote insulté (3) », par l'arrestation en masse des Comédiens. — La comédie de Painéla n'était sans doute pas le motif principal de cet acte de rigueur (4) : la Montagne et la Commune, désormais toutes-puissantes, n'attendaient qu'un prétexte pour punir les Comédiens-français d'avoir joué l'Ami des Lois {^) et pour fermer leur théâtre, devenu de plus en plus un « repaire d'aristocrates » (6); les opinions — connues ou présumées— des acteurs qui jouaient Paméla aggravèrent aux yeux des patriotes (7) le scandale des vers qu'ils y faisaient applaudir. Mais le zèle révolutionnaire, renforcé peut-être d'intentions malveillantes à l'égard de Chénier, ne devait pas tarder à faire un rapproche-
çois dp Neufchàteau) répondait que sa pièce avait été lue aux comédiens en 1790.
(1) C'était un aide-de-camp de l'armée des Pyrénées envoyé auprès du Comité de Salut public. (V. le di.scoursde Barèreà la Convention, le 3 septembre.) -^ Il prétendait (v. les Mémoires de Fleury) (|uc l'acteur « répétait des vers qu'on avait défendus». La pièce, en effet, jouée pour la première fois au commencement d'août, avait été suspendue à la fin du mois, et rendue après quebiues changements consentis par l'auteur; elle était reprise « avec ces changements »,le 2 septembre, pour safle représentation.
(2) V. l Almanach des sjteclacles (de 1794).
(3) V. le texte du décret d'arrestation, daté du 2 septembre : « Le Comité de Salut public, considérant qu'à la représentation de PfoxWa des patriotes ont été insultés, que les acteurs et les actrices du Théâtre- Français n'ont cessé de donner des preuves d'incivisme... etc. »
(4) V. à ce sujettes 3^(;'moire.$d'Arnault.
(5) V. ci-dessus, p. 112. Le décret d'arrestation y faisait allusion (v. ci-dessus, note 3j, et Barère rappela l'incident même dans ses explications à la Convention.
(6j Expressions rapportées comme ayant été celles du «patriote» dénonciateur. (V.AVelschinger, le Théâtre delà Rêrolution).
(7) V. les Mémoires de Fleury, et le discours de Barère à la Convention.
ment entre Paméla supprimée au Théâtre de la Nation et Fene/ott joué au Théâtre de la République. Le 4 sep-, tembre, — le lendemain du jour oii Barère avait fait confirmer par la Convention l'arrêté du Comité de Salut public à l'égard des anciens Comédiens-français, — le Journal de la Montagne publia un article qui commençait ainsi (1): « On a sévi contre la pièce intitulée « ]*améla : l'auteur et les acteurs ont été mis en état (c d'arrestation. Les acteurs au moins le méritent par « l'obstination qu'ils ont mise l'année dernière à '< jouer une satire méprisable, l'Ami des Lois. Mais il y « a une autre pièce dont on ne dit rien, et qui, à mon « avis^ présente d'un bout à l'autre le poison le plus « subtil : c'est Fénelon ou les Religieuses de Cambrai... » Et à travers les détours d'un raisonnement aussi « subtil » que le prétendu poison de l'ouvrage de Chénier, le journaliste développait son réquisitoire contre la pièce : « On y voit, disait-il, un riche prélat, ayant une <( cour dans son antichambre et des gardes à sa porte, « et se laissant monseigneuriser ; et l'auteur s'efforce de « représenter ce prélat comme un modèle de toutes c( les vertus qui honorent l'humanité... Fénelon pou- (I vait avoir des vertus, et en avait sans doute ; mais « Fénelon était un courtisan, Fénelon était un prélat « romain, et, quand on représente sur la scène une a classe d'hommes bien caractérisée, il faut lui conser- « ver son caractère; . . . un seigneur bienfaisant est aussi « révoltant sur notre théâtre qu'un archevêque ver- « tueux... (2).» Ce qui « révoltait » encore dans la pièce de Chénier le rédacteur du Journal de la Montagne,
(1) Cet article, signé de l'iuitiale L..., est reproduit dans le Journal des «/X'c^rtf /('S du 11 septembre, qui, sans le réfuter directement, y ajoute des remarques et des citations propres à « justitier » l'auteur de Fnitlon.
(2) C'est ainsi qu'on avait reproché à Paméla de rendre intéressants « des mylords » décorés d'ordres anglais et des marques distinctives
c'était que le « larmoyant réoelon, au lieu de faire « punir l'abbesse, se contentât de faire un pieux sermon (( à ce monstre digne du dernier supplice » (1). Ainsi Chénier était blâmé, non seulement d'avoir voulu rendre intéressant par ses vertus un prélat romain entouré de tout le faste de l'ancien régime, mais aussi d'avoir voulu faire aimer en lui, comme une vertu, une coupable indulgence ; et par là Fénelon semblait être taxé de ce tnodéranlisme que iJarère venait de signaler, à la tribune de la Convention, comme le (( vice principal de la pièce de Paincla » (2).
Le sens de cette dénonciation du Journal de la Montagne [Z) était bien conforme aux principes qui prévalurent ouvertement, à partir de ce mois de septembre, dans le gouvernement révolutionnaire. On allait voter la « loi des suspects » (4) ; on cessait de distinguer entre les prêtres» assermentés » (5) et les prêtres « réfractaires », pour les envelopper les uns et les autres dans une même proscription (6); la Commune allait bien-
de la noblesse. V. le discours de Barère (3 septembre) à la Convention, et les Mémoires d'Arnault.
(1) « Ce dénouement révolte », écrit le rédacteur de l'article, pour finir par s'indigner « qu'un représentant du peuple ait pu écrire Fntelon ».
(2) Ce sont, d'après le Moniteur, les expressions de son discours à la séance du 3 septembre.
(3) Cliénier, dans VEpître dédicatoirc où il se vanta (en 1802) d'avoir dirigé son F«i«/ort contre la « faction cruelle », rappelait qu'il avait été, « à cette occasion, dénoncé dans ses clubs et dans ses journaux... »
(4) î L'épouvantable loi des suspects i, comme la qualifie Barère dans ses Mémoires. Elle fut votée le 17 septembre.
(5) Le Fénelon de Chéuier avait pu être conçu, en 1791, comme le modèle du prêtre i< constitutionnel » selon le décret de l'Assemblée nationale, répondante cet abbé Grégoire (dans la suite évèque de Blois) qui pouvait en paraître le type dans l'Assemblée nationale elle-même. V. sur cette abbé Grégoire les Etudes, de M. Gazier, sur l'histoire religieuse de la Révolution (1887).
(6) V. l'ouvrage de M. Aulard sur le Culte de ta Ruisan, — et les Etudes, de M. Gazier, sur l'histoire religieuse de la Révolution [p. 113 et lyo notamment).
tôt ordonner la fermeture des églises (I), après avoir obtenu de l'évèque et du clergé de Paris une abdication solennelle à la barre de la Convention (2); et le décret de liberté des cultes (8) par lequel la Convention parut désavouer l'acharnement antireligieux d'Hébert et de Chaumette devait rester accompagné de restrictions qui en subordonnaient l'application au bon plaisir des municipalités et des comités révolutionnaires (i). Aux maximes de tolérance que le dix-huitième siècle avait prônées, les ((patriotes «répondaient, comme cet aidede-camp de l'armée des Pyrénées assistant indigné à la dernière représentation de Painéla : « Point de tolérance politique! c'est un crime(5) ! )) Et, quelques semaines plus tard, un représentant du peuple opposa en plein théâtre une semblable protestation au « modérantisme » également reconnu dans le Caïus Gracchus deChénier. Onjouaitcette pièce, le dimanche6octobre,auThéâtre de la République : c'était trois jours après le décret rendu, sur le rapport d'Amar,pour renvoyer devant le tribunal révolutionnaire les députés girondins. Au moment (6) où. le tribun dit : des lois et non du sang, des applaudissements éclatèrent dans toutes les parties de la salle. Le montagnard Albitte, député de la Seine- Inférieure, récemment revenu d'une mission en Provence, demande alors la parole; après avoir « lutté
(1) Le 3 frimaire an II (-23 nov. 1793).
(2) Le 17 braraaire an 11 (7 nov. 1793).
(3) Rendu le 16 frimaire an II (6 déc. 1793), grâce à l'influence de Robespierre, qui n'approuvait pas le mouvement hébertiste.
(4) V. Gazier, Etudes sur [histoive rel'ujiense de ta Révolution française, etAulard, te Culte de la Raison. — Cf. ce que Grégoire disait de ce décret dans son discours du 1"' nivôse an III à la Convention.
(a) C'était l'interrupteur dont nous avons parlé un peu plus haut (p. 1161, et ce sont les paroles que lui attribue le récit de l'-l/z/wnachdes spectacles i de 1794).
(6) >'ous suivons, en le reproduisant par endroits textuellement, le récit d'un journal du temps, la Gazette de France du 8 octobre, cité par le Journal des spectacles du 10 octobre.
quelque temps contre les murmures des loges et du parterre », il parvient à se faire entendre : il exprime son indignation de ce que l'on applaudisse une maxime (( qu'il considère comme le dernier retranchement du feuillant isine » ; il commence à parler du succès de sa mission contre les rebelles de Marseille : mais une voix du parterre l'interrompt en lui criant : « Tu n'as fait que Ion devoir ! » et il se relire, déconcerté par cette apostrophe (1). Cliénier^ qui se Irouvait présent, veut à son tour prendre la parole a pour justifier ses opinions et sa tragédie du reproche de /euillantisme )>, mais le parterre refuse de l'entendre. ..« Après la fin de la pièce, de jeunes canonniers qui marchaient aux frontières parurent sur le théâtre pour réciter le poème de Dorat-Cubières (2) sur la mort de Marat; on chanta ensuite l'Ihjmnc des Marseillais, et le spectacle, souvent interrompu parle tumulte, se termina fort tranquillement (3). »
Même dégagé des enjolivements de certains narrateurs qui ont imaginé, à la place du représentant Albitle, (( les membres du Comité de Salut public se levant transportés d'une colère unanime », et, devant eux, (( les pâles spectateurs en fuite, tenant leur tête à deux mains » (4), — l'incident reste encore en lui-
(1) Et « laissant le public un peu mécontent de ses remontrances », ajoutait la Gazetlr de France, citée par le./o«)H((/ (/es spectncles.
(2) Présenté par l'auteur, le 13 août (v. le Aloiiiteur), au Conseil de la Commune.
(3) L'affiche du jour portait, après Ca/ws- Gruccliiis, le Jaloux désabusé. — La date du 8 mars (1793) indiquée pour cet incident par M. Hipp. Lucas {Histoire pliilosoplih/iie et littéraire du Tlièdtre-Françaw) ne s'accorde guère avec les détails du récit, la mort de Marat étant du mois de juillet, et les opérations d'AIliitte contre les « rebelles de Marseille » ayanteu lieu en septembre.
(4) C'est en ces termes que J. Janin raconte, dans son Histoire de la littérature dramatique (6-12", t. V, p. 288), ce qui se serait passé « à une représentation de Timoléon » faisant un étrange amalgame de l'incident Albitte relatif;! C(i(W5 Graec/j«^', avec l'affaire de Timoléon interdit par le Comité de Salut public.
même assez dramatique (I), remis à sa place entre le vote de la loi des suspects et l'exécution des Girondins (2).
Assurément, pour avoir provoqué ainsi les protestations de certains énergumènes, ni Cahts Gracclms ni Féneloti ne se trouvèrent aussitôt frappés d'interdiction. Au mois de germinal, seulement, les deux pièces furent rayées, ainsi que Charles IX, Henri VUI et Calas, du répertoire du Théâtre de la République par la censure de la Commune, — et cette proscription, qui enveloppa bien d'autres tragédies du dix-septième ou du dix-huitième siècle (3), semble ne s'être appliquée officiellement qu'au répertoire alors proposé pour les représentations gratuites d'un Théùtredu Pe«/j/e(4). Pendant l'hiver de 1 793-1 794 , la tragédie de Ca'ius Gracclms, — avec «. des changements » peut-être, mais quel'aftiche
(1) Le récit d'Etienne et Martainville (Histoire du Théâtre-Français, 1802) ne diffère pas essentiellement de celui de la Gazette de France quanta l'.'ittitude prêtée au public ; il ajoute que le public ayant crié : " A bas le coquin ! » Albitte furieux se nomma en jetant sa carte de député au milieu du parterre. — Cliénier lui-même écrivait en 1802 dans l'Epitre dèdicatoire de son Fénelon, répondant aux reproches de certains journalistes à propos de l'époque où sa pièce avait été représentée : 0... Nont-ils jamais ouï-dire qu'en plein spectacle un homme que je ne veux pas nommer, puisqu'il est aujourd'hui sans pouvoir, entendant Gracchus s'écrier : Des tois et non (tu saxg, m'accusa devautquinze cents spectateurs d'être un ennemi de la liberté? »
(2) Elle eut lieu à la fin d'octobre 1793. — Deux jours avant cet incident, Chénier s'était vu atteint indirectement, comme auteur de Feneloit, par un incident de séance à la Convention (le 4 octobre. — y. ci-dessus, p. 115, n. 1.)
(.'t) Horace, Andromaque, Phèdre, Maliomet, Mérope, etc. (V. Hallays- Dabot, la Censure en France.) Pour Ca'ius Gracchus, indique Uallays- Dabot, « on supprima tour à tour l'indication M. (mauvais) et la mention: avec des changements ; la décision définitive manque ».
(4) Décrété par le Comité de Salut public le 20 ventôse (an II) : le « ci-devant Théâtre-Français » (de la Nation) devait y être affecté (il reçut peu après une autre affectation). Ce fut le 23 germinal que le Théâtre de la République, et d'autres théâtres aussi, envoyèrent à la Commune, conformément à l'arrêté du 20 ventôse, le répertoire qui leur était demandé pour ce « Théâtre du Peuple ».
en tout cas n'indiqua point ( t), — fut encore jouée de temps en temps (2) devant le petit public du a Théâtre- Patriotique )), où elle alternait avec Tancrede et Gahrielle rfe re/-(/2/ ; elle y fut donnée le 13 nivôse (3), k pour le peuple, en réjouissance de la prise de Toulon » (4). Mais, après l'incident du 6 octobre, ni Caïus Gracchus, ni Fétwlon ne reparurent au Théâtre de la lîépublique. Ceux qui réglaient les représentations de ce théâtre envisagèrent sans doute les conséquences possibles (5), pour eux, d'une soirée semblable à celle qui avait occasionné la fermeture du Théâtre de la Nation. Ils s'abstinrent de remettre sur leur affiche des pièces devenues compromettantes. Chénier lui-même les invita peut-èfre aies laisser oublier. Lui qui avait été accusé d'avoir fait de son Fénelon o un drame astucieux w propre à a retarder la destruction du fanatisme religieux (6) i^, ne semblaitil pas chercher à s'excuser de cette faute, en composant des hymnes « à la Liberté » et « à la Haison (7) » pour ces fêtes du culte hébertiste dont il méprisa hautement, un an plus tard, les « débauches d'athéisme (8)»? Et son
(1) Selon l'usage d'alors en pareil cas. On joignait à rannonce de la pièce la nieiUion : « Avec des cliangements ".
(2) Le 18 oct., le l"' nov. et le 7 frimaire {27 nov.).(V. le Journal des speclacics.)
(3) 2 janvier 1794. — LeTlié.ltrede la République donnait à la même occasion, le 8 nivôse, la Murl de César.
(4) Un hymne de Chénier sur cet événement fut chanté le 10 nivôse (musiquede Gossec) et parut au Moniteur du jour.
(o) En vertu de l'articl'- du décret du 2 août 17'J3.
(6) Ce sont les termes de l'article du Journal de la Montagne (du 4 septembre) que nous avons analysé ci-dessus.
(7) L'Hymne à la Liberté fav chanté le 20 brumaire (10 nov. 1793) à Notre-Dame, pour la première fête delà Raison: il était clianté au moment où apparaissait lactrice de l'Opéra qui représentait la déesse de la Liberté. Il resta en usage dans les fêtes du culte de la Raison. (V. Aulard, Etudes sur la Révolution, le Culte de ta Raison.)!.' Il y unie à la Raison fut chanté pour la première fois quelques jours plus tard, dans une cérémonie semblable décrétée par la Commune, le 10 frimaire (30 nov.). Le rapport de Chénier sur Mirabeau et Marat (23 nov.i fut fait entre ces deux hymnes.
(8) Eu demandant (pie l'on « se gardât d'écouter encore ces déclama-
Caïus Gracchus, exilé sur la petite scène d'un théâtre de boulevard (i), put y répéter encore qu'il fallait k des lois et non du sang », tandis que le poète lui-même, à la tribune de la Convention, remplissait docilement son rôle dans la glorification officielle de l'homme qui avait été le premier et toujours le plus déterminé à demander « du sang et non des lois ».
Voûtes du Panthéon, quel mort illustre et rare S'ouvre vos dômes glorieux ?
Pourquoi vois-je David qui larmoie et prépare Sa palette qui fait des dieux ?
Nul n'aima tant le sang, n'eut tant de soif des crimes.
Qu'on parle d'un vil scélérat.
Bien que Lacroix, Bourdon soient des mortels sublimes,
Nous ne pensons tous qu'à Marat {-Ij.
Ce n'est assurément pas avec l'opinion des ïambes d'André Chénier qu'il faut juger l'attitude de Marie- Joseph à la Convention : c'est à la conscience même de celui-ci que doivent être rapportés ses paroles et ses actes. — Ses sentiments intimes, en effet, semblent
leurs énergumènesqui,daQS leursdébauches d'athéisme, voudraient égarer la raison du peuple dans le chaos de leurs abstractions délirantes, et qui trop peu politiques pour savoir attendre, trop peu penseurs pour savoir douter... dénonceraient Fénelon et Las Casas comme des persécuteurs fanât iques,iean-ia,cqnes Roussea u comme un dévot... etc. ». (Rapport à la Convention sur les fêtes décadaires, l"' nivôse an III).
(1) Le Théâtre-Patriotique, v. ci-dessus, p. Ili, n. 3 et 6. — Il ne figure pas ordinairement sur la liste des spectacles dont le Moniteur indique l'affiche.
(2) Voir cette pièce parmi les ïambes d'André Chénier ; elle doit dater d'entre juillet et novembre 1793 ; André ne vit pas la translation même du corps de Marat au Panthéon (sept. 1794).
n'avoir jamais cessé d'être conformes aux idées généreuses qui apparaissent à travers ses tragédies (1); on peut croire que, s'il voulut la République, il ne la voulut jamais telle que la firent quelques-uns. Il n'eut sans doute pas besoin de se forcer à un enthousiasme de commande pour célébrer en prose et en vers (2), après thermidor, (( la grande, l'immortelle journée où la « Convention, brisant le joug de la Terreur, releva a d'une main courageuse la justice longtemps foulée aux (( pieds... (3) )) ; mais, s'il réprouva toujours, dans le fond de l'àme, ceux qui souillèrent de sang son idéal de liberté, il dut, — ayant avoué déjà « son extrême répugnance (4) )) à voter la mort de Louis XVI, — en éprouver une bien considérable à se charger du rapport par lequel il associait son nom à l'apothéose de Marat.
Il convient de préciser quelle était la lâche dont Chénier s'acquitta ce jour-là.
Après que Marat eut été tué par le poignard de Charlotte Corday (b), toutes sortes d'honneurs avaient été rendus à sa mémoire par la Commune, par la Convention, par le club des Cordeliers. On érigea des autels (( au cœur de Marat » ; un décret (6) ordonna que son buste serait placé dans la salle desséancesde laConven-
(1) Voir ce que dit Gliateaubrinnd de sa « générosité naturelle » dans le discours (]uil voulait prononcer en lui succédant n l'Institut. {Mém. d'outre- tombe.)
(2) Voir ses discours politiques (t. V de ses Œuvres) et son Hymne du 9 thermidor (an III).
(3) C'est ainsi (|u'il parla dans un rapport à la Convention (1er mai 1793) « sur la situation de la République ». — Au conseil des Cinq- Cents, il dit, dans un rapport du 26 juillet 1796 sur les lèles du 14 juillet et du 10 aoilt : « ... Gloire immortelle au 9 thermidor qui a détruit ce gouvernement révolutionnaire dont l'horrible intensité surpassait celle de tout despotisme connu .. »
(4) Ce furent ses expressions à la tribune, lors du vote par appel nominal.
(5) LelSjuillet 1793.
(6) Séance du 25 juillet 1793.
lion; David, qui, envoyé par les Jacobins pour prendre de ses nouvelles après l'assassinat, l'avait vu, avec attendrissement, « écrivant ses dernières pensées pour le salut du peuple (1) », — David se mit en devoir de peindre Marat poignardé dans son bain, comme il avait déjà peint le premier « martyr» de la Convention, — Lepelletier (2), — « panthéonisé » dès le 21 janvier. Quatre mois après, le 14 novembre 1 793 ^2i brumaire an II), il présentait à la Convention son tableau de Marat, et prononçait un éloge ému de 1' « Ami du Peuple », prolestant contre sa légende de « buveur de sang (3) », rappelant qu'autrefois « une erreur d'opinion » avait fait porter Mirabeau au Panthéon, et proposant d'y mettre, à plus juste titre, Marat.
Aucune voix ne s'éleva contre cette proposition. — Il y avait eu un temps où Louvet, dénonçant à la Convention les aspirations de Robespierre a à la dictature », exprimait dans un mouvement très oratoire (4) son dégoût d'avoir à prononcer, même pour le flétrir, le nom de Marat; et Robespierre alors, dans sa défense (o), se croyait obligé de répudier formellement 1'» opinion (0) » la plus caractéristique du personnage, en
(1) C'est en ces termes qu'il parla à la Convention (séance du lojuillel; V. au Moniteur . — David était un des 24 représentants de Paris.
(2) Conventionnel assassiné par un ancien gardedu-corps, pour son vote sur la mort de Louis XVI.
(3) Déjà le 8 août, la veuve de Marat était venue se plaindre, à la barre de la Convention, que la mémoire de son mari eût été calomniée..., etc. (V. le Moniteur.)
(4) V. son discours au Moniteur (séance du 29 oct. 1792) et à la suite de ses Mémoires. — Il demandait une enquête sur les menées de Ko' bespierre, et, contre Marat, un décret d'accusation immédiat.
(o;V. son discours au Moniteur (séance du a nov. 1792).
(6) Celle qu'avait rappelée Louvet ( « ... il n'apas craint dédire que son opinion est qu'il faut faire tomber encore deux cent soixante mille têtes... ») et qu'avouait Marat (séance du 24 oct.). La << proposition extraordinaire et violente » que Robespierre disait avoir blâmée ne visiit que « cinq à six cents tètes », mais elle remontait à « l'été de
ne reconnaissant que le moins possible de relations avec lui(I). Plus tard encore, comme on demandait à la Convention que Marat fût envoyé à l'Abbaye, Boyer-Fonfrède (2) proposait e( faisait adopter par l'Assemblée l'ordre du jour motivé « sur le mépris conçu pour l'individu » ; le même fioyer-Fonfrède, quelques semaines après (!!), appuyant une proposition de décréter d'accusation Marat pour son système de provocation au meurtre, disait s'étonner « qu'un tel homme, la honte de la France, trouvât des défenseurs »; et, à l'appel nominal, 92 voix seulement se trouvaient contre le décret d'accusation (i). — Mais le 31 mai avait asservi à la Montagne et à la Commune, aux Jacobins et aux sans-culottes, la Convention terrorisée ; la (( sainte Montagne (5) » célébrait Marat comme son martyr, victime des vengeances de la v faction girondine » vaincue. Le décret qui attribuait à Marat les honneurs du Panthéon fut donc voté dans la séance même du 24 brumaire, sur l'initiative prise par David (6) ; le comité d'Instruction publique (7) était chargé de « présenter le plan de la cérémonie ». Dans la courte discussion qui eut lieu à ce sujet, un
(1) Une seule entrevue (dans l'été de 1791), avant les élections de septembre 1792.
(-2) Député de la Gironde. — V. au Moniteur la séance du 3 févr.
(3) Séance du 12 avril 1793. — V. ci-dessus, p. 113. n. 5.
(4) 220 votèrent ce décret. Marat fut d'ailleurs acquitté par le tribunal révolutionnaire, et reparut en triomphe, le 24 avril, à la Convention.
(5) C'est ainsi qu'elle était invoquée dans certaines pétitions des Jacobins et autres.
(fi) Le même décret portait que les tableaux de Lepelletier et de Marat (par David) seraient gravés à mille exemplaires, et que les tableaux mêmes seraient placés, — sans pouvoir jamais en être retirés, — dans le lieu des séances de la Convention.
(7) Ce comité (24 membres) avait dans ses attributions les beaux-arts et les fêtes publiques : Ghénier en était membre depuis sa constitution, en octobre 1792.
conventionnel ayant demandé que Mirabeau fût exclu du Panthéon pour faire place à Marat, un autre représentant (1) fit observer que l'on attendait déjà du comité d'Instruction publique, sur le cas de Mirabeau, un rapport qu'il fallait liùter: la Convention adopta ce vœu, et Chénier vint lire, quelques jours après, le 5 frimaire (2), au nom du comité dont il était membre, son rapport sur cette question.
Il avait déjà fait, le 22 janvier, pour le même comité, le rapport sur la « translation de Lepelletier au Panthéon (3) » : Marat, selon un vers ironique des Ïambes d'André Chénier (4), — Marat « valait mieux que Lepelletier ». Mais Chénier ne parla que de Mirabeau : tout en rendant hommage au génie de l'orateur, en rappelant les services rendus par lui à la cause du peuple, il exposait les preuves de sa trahison et de sa vénalité (5), et dans ses conclusions seulement apparaissait le nom de Marat : Mirabeau étant déclaré indigne du Panthéon par cette considération « qn'iln'y a pas de grand homme sans vertu », un deuxième article du décret proposé ajoutait ; a Le même jour que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon, celui de Marat y sera transféré (6). » — Le rapport, dit leJ/onZ/ewr,
(1) Sergent, député de Paris. Le président, Laloi, avait d'abord répondu que « Marat ne devait remplacer personne ».
(2) An II : 2o novembre 1793.
(3) Il avait fait aussi, le 2 octobre, le rapport sur « la translation des cendres de Descartes au Panthéon ».
(4) Dans la pièce rappelée ci-dessus, p. 123 :
Il Marat vaut mieux i|iie Pelletier. »
(5) Et c'est seulement à ce développement sur Mirabeau que semble s'appliquer l'expression de « devoir pénible » relevée à l'honneur de Chénier par M. Labitte (article sur Chénier). Chénier lui-même précise, par la suite du discours, ce qu'il entend par ce « devoir pénible » : c'est d'être obligé de « séparer l'admiration de l'estime » à propos de l'homme (Mirabeau) « qui, dégradé par la corruption, a séparé en lui la moralité du génie ».
(6) La cérémonie de la translation fut retardée (comme elle le fut aussi
fut, fréquemment interrompu par des applaudissements : ou en vola l'impression; ainsi que « l'insertion au bulletin»; le décret fut ailopté à l'unanimité.
L'exacte indication du rôle de Chénier en celte affaire ramène à leur juste valeur les imputations dont s'arma contre lui a l'esprit de parti » (1) et que Chateaubriand semble avoir voulu accréditer devant la postérité par le verbe solennel de ses Mniioircs d'oulrctotnbe (2) : « Marat, comme le Péché de Millon, fut violé « par la mort : Chénier fit son aputhéose... »; mais elle montre aussi qu'il ne faut pas trop louer, avec Daunou (3), le mérite du silence observé par lui sur le compte de xMarat. Rigoureusement, il n'était pas obligé d'en parler : il n'avait plus à discuter ni même à motiver l'admission — déjà décrétée — de Marat au Panthéon : il ne s'agissait que de fixer l'exécution de la cérémonie. S'il eût voulu donner aux purs de la Montagne un témoignage de zèle, il eût pu chanter à son tour la gloire de Marat, lui accorder du moins quelques mots de louange : il s'en abstint strictement. Cependant, en faisant ou en laissant écrire pour son excuse, dans l'édition de 1823 (l), que « Chénier fut au supplice tout le temps que dura son discours à la tribune », Daunou lui-même semblait reconnaître
pour d'autres, par exemple pour Bara et Viala, " panthéonisés » en mai 1794) : elle eut lieu le 21 septembre 1794. (V. ci■des^ous, chap. v, |4.)
(1) A côté de celles de fratricide (dont nous parlerons plus loin) : \ . par exemple dans ta y»o/;V/(i'»»e du 2 nivôse an V (22 déc. 1796) un article contre Cliéuier qui « dans Tunntéon a consacré le fratricide (et pour cause), qui a demandé à la tribune que la charogne du dieu Marat fût portée en triomphe au Panthéon,... etc. »
(2) Chapitre « écrit en 1822, et revu en 184.3-1846 ».
(3) V. sa Notice sur Chénier (au 1. 1 des Œuvres posthumes.)
(4) Dans une « note de l'Editeur », à propos de ce rapport imprimé au tome V : cette note semblait faite pour ceux auxquels n'auraient pas suffi les arguments apologétiques de la Ao/ïcc, reproduits d'ailleurs a la suite de cette note même.
que ce système de réticence n'avait pas dû épurer suffisamment aux yeux d"e Chénier la tàclie acceptée par lui(l). Daunou.danssapropre /ioa'ce, fait valoirqu'il était déjàexclu du Comité d'Instruction publique pour avoir refusé « plusieurs missions » en 1793 (2) : si c'étaient des missions qu'il y avait quelque péril à refuser, pourquoi ne sut-il pas repousser de même une con-
(1) « Chacune de ses paroles (est-il dit, à la suitede la phrase citée ci-dessus, dans la « Note de l'Editeur » de 1825), — chacune de ses paroles était un outrage qu'il était contraint de faire à sa conscience... »
(2) «...Nous désirerions, écrit-il, que les censeurs de Chénier voulussent bien prendre une connaissance un peu exacte des faits et des époques dont ils parlent : ils sauraient que plusieurs missions lui ont été proposées en 1793; que, pour les avoir toutes refusées, il se fit exclure du Comité d lustruction publique ; que, menacé d'une proscription plus sérieuse, et forcé de prendre la parole sur les honneurs qui avaient été décernésen 1791 à la mémoire de Mirabeau, il osa... etc. » — Chénier (fort peu assidu, d'ailleurs, aux séances du Comité entre les mois de juillet et d'octobre, — v. les Procès-verbaux du Comilé publiés par .M. J. Guillaume, t. II, fnirod. p. vu) ne figurait plus, en effet, sur la liste que le Comité de Salut public présenta à la Convention et fit adopter par elle, le 15" jour du 1" mois de l'an II (6 oct. 1.793), pour la composition du Comité d'Instructiou publique reirouvelé (en vertu d'uu décret du 13 septembre visant le renouvellement des divers comités) ; il continuait cependant, selon l'usage admis en pareil cas, à faire au Qom de ce comité les rapports dont il avait été chargé antérieurement : c'est ainsi qu'il lut au Comité le Sbrumaire, et à la Convention le 7. un rapport sur une pétition du propriétaire du Jeu de paume de Versailles) dont il était chargé depuis le io février; il lut au Comilé, le 27 brumaire, le rapport sur Mirabeau (réclamé le 24 à la Convention^ dont il était chargé « depuis plusieurs mois » (dit le procès-verbal du Comité) : le Comité, en effet, avait été saisi de la question dès le mois de décembre 1792 (v. la séance du S à la Convention) ; Robespierre faisant, le 21 janvier 1793, à la Convention, l'éloge de Lepelletier et de ses « vertus » (v. au Moniteur), faisait au cas de Mirabeau une allusion dans le sens qu'adopta Chénier. — Peu après ce rapport du .3 frimaire, et au moment où le gouvernement révolutionnaire venait d'être organisé en dictature, Chénier fut (du 16 frimaire au 1" nivôse, — le bureau étant renouvelé chaque quinzaine) un des trois secrétaires élus de la Convention. — Quant aux « missions refusées » parlai, \e Monileur en indique une seule : une mission à Toulouse (où s'était manifestée une agitation contre le 31 mai), refusée par lui le 27 juin 1793; et le décret même qui avait ordonné l'envoi de commissaires à Toulouse fut annulé le 1" juillet, sur la proposition deVadier.
trdinto dont son âme» libre et fière » (1) reconnaissait ainsi l'indignité ? El, s'il a pu lui-même se vanter d'avoir opposé aux prédications de VAmi du peuple l'enseignement moral de ses tragédies (2), certains critiques — peu bienveillants (3) — de son théâtre n'eurenl-ils pas quelque droit de reprocher à l'auteur de Fénelon son apparente complicité avec ceux qui déifièrent Marat ?
Cet épisode de la vie politique de Chénier résume à peu près son attitude à travers les mois de la Terreur. Il n'approuva pas, mais il parut approuver. La peur le retint dans la voie où l'avaient poussé d'abord un sentiment républicain sincère et l'enivrement des applaudissements « patriotes ». Il avait pensé agir par ses œuvres sur l'âme des foules : il fut en réalité le prisonnier des succès que lui avait faits la démagogie (4). Avant de se laisser nommer à la Convention, il aurait dû méditer peut-être le ferme langage dans lequel son frère André définissait déjà, en vue des élections de l'année précédente, la responsabilité des futurs législateurs |b), accordant aux simples citoyens,
(1) V. son Discours sur la calomnie, oh il se rendait à lui-même ce témoignage: « ...J'ai vécu libre et tler... "
(i) V. ses Réflexions sur sa tragédie de Fénelon citées ci-dessus p. I i:i.
(;î) Ainsi Geoffroy, qui écrivit lors de la reprise de Fénelon en 1802 (feuilleton des Déltats, 24 frimaire an XI) : « Est-ou digne d'être I interprèle de Fénelon i|uand ou a demandé des autels pour Marat?... »
(4) Cf. Mme de Slaël {Traité de l'influenre des passiois..., etc.. 17ilt>, 1" partie, cliap. m , parlant de ceux qui, dans la « Uévolulion de France '■, pour obtenir les applaudissements desspeclateurs introduits dans la salle des délibérations des Assemblées, <i cédèrent des principes, proposèrent des décrets, approuvèrent jusqu'à des crimes », — <i l'ascendant de la peur succédant à l'éinnlalion de la vanité ».
(3) V. ses O'iservations sur leclioi.r des dciiult-sà la prochaine légistnture (pirues daus le Moniienr, 4 scpteiulire 1791) : «. . Ces uints
mais refusant aux « représentants de la Nation » l'excuse de certains entraînements. A la Convention, une sorte de sympathie intellectuelle devait, semblet-il, le porter vers le groupe brillant delà Gironde (I): Marat l'y rejetait volontiers, en le désignant parmi les « suppôts de la faction de la République fédérative (2 ); mais ses relations antérieures avec les Danton, les Collot d'Herbois, les David, pouvaient aussi le rapprocher de la Montagne. En tout cas. Girondin ou non (3), il ne dut pas approuver, au 31 mai, la violation de la représentation nationale par les sections de Paris soulevées : s'il eût, — comme Daunou, comme Mercier, l'auteur dramatique (4), comme bien d'autres conventionnels qui n'en moururent pas, — inscrit son nom sur une protestation contre ces journées qu'il maudit plus tard avec tant d'énergie (.5), il eût
tant répétés d'exagérations de patriotisme, écrivait-il, seront, si l'on veut, une excuse pour lus autres citoyens, pourvu que l'on convienne qu'elle serait inadmissible pour un représentant de la nation. S'il ne se sent pas une force calme et sage, et si son patriotisme n'est pas de la raison, qu'il s'éloigne : le fardeau est trop pesant pour lui »
(1) Vergniaud, Guadet, dont il parla plus tard avec une sorte de vénération ; Condorcet, qu'il admira ; Louvet, dont il célébra le courage et dont il fut l'ami ; etc. Il reprocha alors aux « tyrans révolutionnaires» d'avoir été des " hommes sans talents ]>.(Voir son rapport du 3 janvier 1703 «sur les secours à accorder à des savants et à des artistes», et ailleurs encore.)
(2) Voir VAmi du iietijite du 18 octobre 1792 (Bibl. nation.) : Marat raconte qu'arrivant un soir à l'improviste dans » la petite maison de Talma, rue Cliantereine «, où soupait Dumouriez, il a reconnu dans « l'auguste compagnie » Kersaint,... Rolland, Lasource,... Chénier, « tous suppôts de la faction de la République fédérative » ; son idée, ajoute-t-il, est que «Dumouriez est venu se concerter avec les meneurs de la clique qui cabale pour établir la République fédérative ».
(3) Arnault, dans ses Mémoires, dit de lui qu'il c( professait les principes de la Gironde » : il ne les professa — ostensiblement — qu'en l'an ni.
(4) Représentant de Seine-et-Oise, ainsi que Chénier (V. ci-dessus, p. 104, n. 2).
(o) Celle du 31 mai, complétée par le 2 juin. Dans un rapport « sur la célébration de la fondation de la République » (Conseil des Cinq-Cents,
été mieux autorisé à flétrir, comme il le fit sans relAclie à travers la réaction thermidorienne, les hommes qu'elles portèrent au pouvoir. Il suivit le parti vainqueur ; mais trop humain pour se faire l'émule des terroristes (1), il k s'éteignit dans la Plaine », selon l'expression que lui appliquait M™* Roland (2), — il fut du troupeau docile des votants qui sanctionnèrent sans discussion les décisions prises au comité de Salut public, qui laissèrent se prolonger sous un masque de légalité les rigueurs de la « tyrannie décemvirale » (3), et dont un Montagnard impénitent (4; faisait protester les pudeurs tardives en leur criant, dans une des séances encore orageuses de l'an 111 : « C'est la Con- « vention qui a tout volé. . . Vous ne pouvez pas nier que a vous avez tous participé à la Terreur! »
CJiénier ne se borna pas à voter — et à vivre. P^idèle sous la Terreur à son rôle de poète de la République, il continuait à célébrer les fêtes révolutionnaires sans paraître en voir les reflets sanglants : il se livrait, — même après les journées du 31 mai et du 2 juin, après
28 thermidor an IV), il se vaate « d'avoir été de ceux qui ont prononcé les premiers à la tribune ces mots : VexécmMeol mai ». Dans un discours du 29 vendém. an III (sur les trouLiies du Midi) à la Convention, il parlait de " la grande calamité du :{i mai d. — Barére, dans ses 3/moi/'M (t. II), n'a pas été moins énergi(jue contre «cet exécrable 31 mai qui dégrada à jamais la représentation nationale ».
(1) V. à ce sujet les paroles de Rœderer indiquées ci-dessus (p. 109, n. '^) d'après M. Labilte.
(2) Dans un portrait de Chénier qui doit dater au plus tard du mois d'août 1793: « Chénier, dit-elle, s'est éteint ou noyé dans la Plaine, comme tant d'autres qui valent plus ou moins... »
(3) Comme la qualilia Chénier(V. ses discours), ainsi que d'autres, après thermidor.— «Il n'y a pas de meilleur instrument pour la ti/ranni'c qu'une assemblée quand elle est avilie... la peur en commun rassemble presque à du courage. .. » (M'"' de Staël, Considé-ations sur lu Révolution, partie VI, chap. ii).
(4) Beutabolle, dans la séance du 18 ventôse an III, où Chénier luimême proposa le rappel des députés mis hors la loi par les décrets du 28 juillet et du 3 oct. 1793 (V. le moniteur).
les décrets du 28 juillet el du 3 octobre dont il devait plus tard honorer les victimes comme des « martyrs ))(!), — à des effusions d'un lyrisme presque officiel, qu'il eut soin d'exclure, sous le Directoire même, du recueil de ses poésies (2). A la fin de 1793, tandis' que prévalaient dans le gouvernement les formules sommaires de Marat divinisé, il chantait la Liberté « qui double les plaisirs, les vertus, le génie », — la Raison faisant triompher <( sa flamme bienfaisante et pure )), amenant à sa suite a la troupe enchanteresse des arts », — et, après avoir ainsi glorifié la Raison (3)
(1) « Les martyrs du 31 mai, du 2 juin et du 3 octobre j, dit-il dans son discours du 28 ventôse an III (pour le rappel des députés proscrits). '^
(â) Poéxieslf/rir/iies. édition de l'an V: ou n'y trouve ni \e Dithyrambe surlaFfdmition (daté de 1793 au t. III des Œuvres complètes), ni les hymnes n la Liberté et à la liaison (10 et 30 nov. 1793), ni VHymne à la Victoire, chanté « sur la Montagne, au champ de la Réunion », le 20 prairial an II, jour de la fête de l'Être suprême : l'élimination de ces pièces tenait sans doute au souvenir des circonstances auxquelles elles se rapportaient; elles ne contenaient, en elles-mêmes, rien que Ghénier ne put avouer, et l'éditeur de 18:24 n'a vu aucun motif pour ne pas les rétablir au t. 111 des (JEnvres complètes. — L'Hymne à l'Etre suprême figura dans l'édition de l'an V, mais sans aucune indication même par une simple date) de la fête pour laquelle il avait élé composé ; et VOde •< sur la situation de la Républiiiuo durant In ti/rannie rèvotii- Iwtinaire », insérée dans cette édition avec la date de prairial an 11, devait prévenir toute objection quant à l'attitude du poète à cette époque. L'Hymne à l'Etre suprême y est d'ailleurs diminué d'une série de six strophes (les 6 dernières) qu'on peut lire au Moniteur du 19 prairial an II et qui portaient plus particulièrement la marque des circonstances : la première des strophes ainsi supprimées disait à « l'Etre suprême » :
Quand du dernier Capet la criminelle rage Tombait d'un trône impur écroulé sous nos coups. Ton invincible bras guidait notre courage, Tes foudres marchaient devant nous.
On comprend que l'éditeur de 1824 n'ait pas rétabli ces strophes dans la pièce : il a même éliminé des Œurres complètes un Clnint du 10 août qui figure daus l'édition de l'an V comme avant fié •< exécuté a la Convention nationale le 23 thermidor au III (10 aoiU 1793) ».
(3) Sur ces Hymnes à la Liberté et à la Raison, V. ci-dessus, p. 122,
et la Liberté selon le Père Ducltcstie, il devait avec le même zèle adresser son hommage à « l'Etre suprême» (1) dontRobespierre voulut être l'apôlre. Il est vrai que l'on r^contre dans ses œuvres, datée du même temps (2), une ode de protestation contre la tyrannie <( de Robespierre et de ses complices » (3) ; mais l'ode, naturellement, ne fut imprimée qu'après le 9 thermidor (4), et V Hymne à TEtre suprême fut composé pour être chanté en celte fête du 20 prairial (5) que présida, — isolé par son orgueil et ;léjà menacé, de loin, par les sarcasmes de ses collègues humiliés, — Robespierre superbe et tout-puissant.
La muse de Joseph Chénier semblait ainsi s'associer jusqu'au bout au triomphe de ceux dont il allait bientôt célébrer la chute comme la revanche de l'humanité, de la vertu et du génie opprimés (6). Il restait toujours
(1) Le décret sur l'Être suprême est du 18 floréal aa II.
(2) « Prairial an II » |V. ci-dessus, p. 133, n. 2).
(3) Selon lu formule en usage à la Convention après le 9 thermidor.
(4) En l'an III, avec la tragédie de Timolcon, qu'elle précéda sous ce titre : Ode sur la situation de la Hépulitiiiue durant l'oligarrhie de Robespierre et de ses coDiplices. (L'édition de l'an V l'intitula : Ode sur ta situation de la Répuliluiue durant la tyrannie révolutionnaire.) Rien ne prouve même qu'elle ait été réellement écrite à la date qu'elle porte : Chénier s'était peut-être borné alors à la composer en pensée.
(.") Il fut en effet chanté au Champ-de-Mars dans la deruière partie de la fête (selon quelques-uns " au Palais national » même, après le discours de Hobespierre, — Cf. Aulard, le Culte de l'Être suprême) ; la Décade pliilosophique indique l'hymne de Désorgues chanté après le discours de Robespierre, et celui de Deschanips pendant la marche : elle ne dit rien de l'hymne de Chénier. — Les trois strophes qui composent VHymne à la Victoire l'au t. III des Œuvres comjdèles) sont données au programme de la même fête, mais sans nom d'auteur et sans titre, par le Moniteur du 19 prairial, comme devant être chantées 0 à la Montagne, au champ de la Réunion » ; VHymne à l'Être suprême est imprimé, sous le nom de Chénier, dans le même numéro du Moniteur, à la suite du programme de la fête.
(G) Je vois en nos remparts une liorde insensée
Aux lèvres du yénie enchaîner la pensée ; La terreur, comprimant l'honnête homme abattu, Sèche llntmanité, fait taire la vertu...
On retrouve sous diverses formes, dans les discours de Chénier
prêt à contribuera l'éclat de leurs fêtes avec le peintre David, mieux fait que lui pour un tel rôle, puisque l'illustrateur du Serment du Jeu de paume, séduit par les prophètes du civisnae intégral, était'devenu l'admirateur attendri de Marat, l'ami enthousiaste de Robespierre, — le ic stupide David » enfin qu'André Cliénier s'indignait « d'avoir chanté » (1). Et c'est pourquoi, sans doute, la pensée de son frère inspirait à André, dans sa prison de Saint-Lazare, ces vers (2) où son invective coutuniière contre la domination des « pontifes du crime » (3) se tourne en un reproche indirect contre ceux qui ont su trop aisément s'en accommoder :
Mon frère I que jamais la tristesse importune
Xe trouble ses prospérités !
Qu'il remplisse à la fois la scène et la tribune ;
Que les grandeurs et la fortune Le comblent de leurs biens qu'il a tant souhaités !
Que les muses, les arts, toujours d'un nouveau lustre
Embellissent tous ses travaux, Et que, cédant à peine à son vingtième lustre,
De son tombeau la pierre illustre •
S'élève radieuse entre tous les tombeaux !
après thermidor, comme dans son ode de " prairial an H ■, l'ériuivaleut de la pensée aiusi exprimée dans Timolcon (acte II, se. vi). — Et sa mère, dans une lettre publique, en l'an V (V. plus loin, chap. v, § a), assurait qu'il « n'avait parlé de ces tyrans sanguinaires, à toutes les époques, qu'avec une profonde horreur, a
(1) V. son Ode sur la fêle du 14 juillet 1793 (« Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres... »). — André avait chanlé celui qu'il appelle " le stupide David » daos son Ode sur le serment du. Jeu de Paume (en 1791), à propos du tableau auquel David travaillait alors.
(2) L'Ode XIV (dans l'édition Moland. 1884, en 2 in-8°, t. II), avec la mention : écrit à Saint-Lazare. — Les deux premières de ces strophes avaient seules paru (avec quelques changements) en 1819 ; le morceau entier fut donné pour la première fois dans l'édition G. de Ghénier (en 1874).
(3) Expression d'André lui-même dans une strophe écrite contre eux (Ode XI de la même édition Moland : " 0 mon esprit ! au sein des deux... etc.).
Mais
Infortune, honnêtes douleurs, Souffrance, des vertus superbe et chaste fille,
Salut 1 Mes frères, ma famille, Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs;
Ceux que livre à la hache un féroce caprice ;
Ceux qui brûlent un noble encens Aux pieds de la Vertu que l'on traine au supplice,
Et braveni le sceptre du vice.
Ses caresses, ses dons, ses regards menaçants ;
Ceux quidevant le crime, idole ensanglantée,
N'ont jamais fléchi les genoux, Et soudain, à sa vue impie et détestée,
Sentent leur poitrine agitée.
Et s'enQammer leur front d'un généreux courroux !
André Chénier composait peut-être ces strophes au temps même où le Théâtre de la République annonçait la prochaine représentation (1) de Timoléon.
(I) Elle fut annoncée du IG germinal au 20 floréal. .André était emprisonné depuis le 17ve1itose. — Les premiers de ces vers se comprendraient moins, écrits après l'interdiction de Timoléon, qu'André ne dut pas ignorer.