IX I
points par la brochure même que publia en 1844 (1) un neveu du poète, avocat de sa mémoire. « Devant moi, « écrit Barère, Cliénier a imploré Vintérèl actif et vrai a que notre collègue Dupin (2) mettait à ces sortes « d'aflaires, pour aller au Comité de sûreté générale « et tâcher de sauver son frère » : or, selon Gabriel de Chénier, rapportant des souvenirs de famille, ce ne dut jamais être devant Barère que Marie-Joseph sollicita le conventionnel Dupin, et loin de trouver en celui-ci les marques d'un a intérêt actif et vrai », il n'aurait réussi qu'à s'attirer de sa part cette « brutale » et rebutante réponse (3) : « Tu demandes la liberté de tes « frères ? Si tu étais un vrai républicain, tu les « livrerais toi-même au tribunal révolutionnaire ». D'après l'apologie même de Gabriel de Chénier, ce que Marie-Joseph put tenter de plus efficace en faveur de ses frères (4), ce fut d'obtenir d'agents subalternes que les deux dossiers fussent mis et maintenus « au-dessous de la liasse », de façon à « faire retarder le plus possible l'instruction des deux procès ».
Le moins que l'on puisse retenir de ces témoignages divers suffit pour démentir l'affirmation de M""" de Genlis (5) que Joseph Chénier aurait « laissé périr son frère, pouvant le sauver ». Après quelques sollicitations vaines, il put se dire que le plus sûr pour sauver André
(1) La vérilii >iiir la famille de Chénier. par Gabriel de Chénier.
lâi Dupiii ii'étHit d'aucun Comité, mais il était en relations avec plusieurs membres du Comité de sûreté générale.
(:i) Faite devant un témoin, M'"!! Landais, qui devint en 1799 la femme de Sauveur Chénier (de ce mariage naquit Gabriel de Chénier).
(4) Sauveur et André (V. ci-dessus p. 16.5). Becq de Fouquières {Documents nouveini.r sur A. Cliniier) explique qu'André ne devait pas avoir de dossier.
(5) Citée et réfutée par Arnault dans sa Notice sur M.-J. Cliénier. Contre la même imputation, relevée en termes semblables, protestait une amie des Chénier, Louise Duhamel, par une lettre adressée au Courrier de Paris le 25 messidor an (II (citée par JM. Rocq de Fouquières, Œuvres en prose d'A. Chénier).
était de le laisser oublier : sans avoir été « ouvertement proscrit par Hobespierre », comme le dit sa mère (1) pour mieux plaider sa cause, il put penser, surtout après l'incident de son Timoléou interdit, que certaines démarcbes risquaient d'être plutôt nuisibles à André lui-même (2). Louis Cbénier, leur père, fut peut-être mal inspiré en ne gardant pas jusqu'au bout la même réserve: selon une tradition, conteslable d'ailleurs, une visite qu'il fit à Harère aurait eu pour André des conséquences toutes contraires à celles qu'il avait cru pouvoir s'en promettre.
Ce que les ennemis de Joseph Chénier avaient quelque raison de lui reprocher, ce qui prêta un air de vraisemblance à leurs calomnieuses accusations, c'était le choix même, après sa polémique de 1792 avec André,
(1) Danssa lettre defrimaire an V;"i la Si'utinelle (V. ci-dessus, p 179).
(2) Cf. ci dessus, p. 16;i.A cette raison, si elle èlait la seule, on pourrait, il est vrai, opposer ce qu'écrivait M'"e de Staël en 1800, dans son ouvrage sur la Littérature Partie I. chap. xiii), après une citation d'un vers de Stiakspeare signifiant : « Nos doutes sout des traîtres qui nous font perdre le bien que nous pourrions faire, en nous détournant de l'essayer » : — « Qui peut avoir vécu dans une rérolution et n'être pas convaincu de la vérité de ces paroles ? Que de détours on emploie pour se persuader à soi-mènij qu'on ne peut rendre un service, lorsqu'on craint de se compromellre en l'essayant ! Je vous nuirais, si je vous défendais, disent uncerlriin nombre d'amis prudents ([ui conserveraient cette discrétion jusques et y compris votre arrêt de mort! » (Cf. l'anecdote rapportée par la même dans Di.r années d'exil, ^'partie, chap. IV.) — Et un tel commentaire de la conduite de M.-J. Chénier ne nous laisserait plus très loin de I appréciation exprimée par ces vers que la (J/iotidiemie du 27 déc. 17116 prétait en manière de parodie à M.-J. Chénier lui-même :
Je vis périr .\ndré mon frère,
Et Dieu sait si j'en fus navré ;
Il est vrai, je ne songeais guère
A secourir ce l)on André.
Mon âme est pourtant libre et fière,
Mais tout entier à mon eIVroi,
Je ne m'occupais (|ue de moi... etc.
(Le vers sur l'dine libre et fière reproduit par dérision les expressions que M.-J. Chénier s'appliquait à lui-même dans son Epitre sur la Calomnie. V. tidessus, p. Ii9, u.3, et p. 174, u. 5).
du sujet de tragédie dont il s'occupa sous la Terreur (I). En un temps oi!i son frère risquait d'être désigné à l'écliafaud par les manifestations antérieures d'un modéraîitisme (2) dont lui, Marie-Joseph, s'était fait publiquement l'adversaire, ne devait-il pas ressentir quelque gêne à ollrir sur le théâtre, comme un modèle de civisme, le fratricide Timoléon ? En admettant que cette fâcheuse analogie ait pu lui échapper tout d'abord, ne dut-elle pas lui apparaître après l'arrestation d'André? Achevant alors même son ouvrage (3), il ne songea sans doute qu'à le produire au jour : si les « tyrans « du moment n'avaient eu leurs raisons pour l'en empêcher, l'auteur de Timoléon, faisant jouer sa pièce tandis que se prolongeait à Saint-Lazare la détention d'André, n'aurait-il pas semblé vouloir s'autoriser, par l'exemple du liéros de sa tragédie, à faire à la République le sacrifice de son aflection fraternelle (4) ? Joseph Chénier, apparemment, ne pensa pas à cette interprétation possible de sa pièce, puisque, huit jours à peine après la mort d'André sur l'échafaud révolutionnaire (5), il pro-
(1) C'était le premier qu'il entreprit depuis la phase la plus aiguë de cette polémique. Son Fénelon était commencé antérieurement.
(2) V. dans son article du 19 juin 1792 (cf. ci-dessus, p. 176, n. 4) sur les Socii'ti's palrioliijues, un passage où il répondait à certaines insinuations de son frère : « Je le suivrai [ce plan de travail) toute ma vie, m'embarrassant fort peu si quelques obscurs partisans du iiiodévantisme... etc. ». — L'arrêté du Comité de sûreté générale confirmant (le 7 prairial, cf. ci-dessus, p. 163; l'arrestation d'.\ndré se fondait sur la notoriété de sa « conduite incivique depuis le commencement de la Révolution «.
(3) L'arrestation d André est du 17 ventôse : Timoléon avait passé le 8 germinal (V. ci-dessus, p. 147) sous les yeux des administrateurs de police.
(4) C'est en ce sens que pouvait paraître vraisemblable le mot que lui attribua André Dumont (V. ci-dessus, p. 175, n. 2) : « Si mon frère n'est pas patriote, qu'il périsse ! »
(a) André y monta le 7 thermidor : le Théâtre de la République recommença le 20 (V. ci-dessus, p. 169) à annoncer Timoléon. — Arnault a écrit dans sa Notice : « Peut-être eût-il mieux valu pour Chénier que Timoléon ne se fût pas retrouvé (après le 9 tbermidor) ..
fitail des conséquences du 9 lliermidor pour ressusciter sa tragédie interdite ; mais il y eut alors, dans cet ôgoïsme d'auteur qui n'avait de pensée que pour son ouvrage, une obstination d'inadvertance que ses ennemis lui firent cruellement expier. Eclairé peut-être par leur impitoyable clameur sur certaines délicatesses trop négligées, il sembla, dans la suite, désirer une sorte d'oubli pour cette malencontreuse tragédie, en dépit des allusions généreuses qu'il pouvait y signaler : il ne la comprit point, en l'an V et en l'an IX, dans le recueil de ses pièces de théâtre (!) ; et dans VEpîlre dé- (licatoirc{2) écrite en 1802 pour son Fénclou, — en s'honorant de ce que Charles IX et Henri Vlll eussent été, « sous la tyrannie démagogique », bannis du théâtre a comme royaliste », Fénelon et Calas « comme fanatiques », Ca'ius Gracclms a comme suspect d'aristocratie », — il évitait de rappeler son Timoléon interdit par les hommes de la Terreur.
Ses ennemis se prévalurent de l'événement rappelé dans cette pièce pour élever contre lui les accusations que nous avons réfutées... Comment, dira t-on, ne l'a-t-il pas prévu ? C'est qu'il est des accusations auxtiuelles on ne se trouve exposé que parce qu'on n'imagine pas que le public puisse admettre la possibilité du fait (lu'elles supposent. » — Dans l'acte d'accusation collectif dressé par Fouquier- TInville contre les vingt-six accusés qui comparurent le 7 thermidor devant le tribunal révolutionnaire (acte reproduit dans \ti juijeincnl), certaines phrases visant spécialement Boucher et A. Chénier rappelaient la campagne poursuivie par eux en vue de " la dissolution des Socirlés populaires » (au sujet desquelles avait eu lieu la polémique entre André et Marie-Joseph); leurs écrits » contre la fête de Chàteauvieux " étaient aussi rappelés dans les questions posées aux jurés (V. ces pièces dans la notice des OEurres en prose d'A. Chénier, par M. Becq de FoU(iuiéres, 1872).
(1) Le seul paru de sou vivant ; l'absence de Timoli\yn ressort des indications de Lingay et de Quérard (V. notre Notice liihlioijrapliiqne) ; toutes les autres pièces de l'auteur, depuis f.7((n7« IX, y liguraient.
i2i A Daunou, pour une édition spéciale de Fénelon (V. ci-dessus, p. 209).