LES DERN'IÈRES TRAGÉDIES ET LES DERNIÈRES ANNÉES DE M.-J. CHÉNIER
1. M.-J. Chénier depuis l'an III jusqu'au 18 brumaire. — 2. M.-J. Chénier sous le Consulat ; sa tragédie du Philippe II.
— 3. La tragédie de Cyrus elVEpilreà Fo/^aiz-e (180't-1806).
— 4 Les dernières années de M.-J Chénier ; représentation posthume de son Tibère 1843). — o L'auteur de 7Vé('/-e et sa légende d'intransigeance républicaine.
Après Timolhn, Chénier demeura plusieurs années sans rien composer pour le théâtre. Son rôle d'homme politique devint alors la plus sérieuse de ses occupations.— Sorti vers la fin de I 793du Comité d'instruction publique ( I ), il élait resté muet à la Convention durant la période la plus rigoureuse de la Terreur. <( Le Moniteur fidèle » (2) n'enregistra de lui, après son rapport du 5 frimaire sur Mirabeau, que ses inspirations lyriques de poète républicain (3). Il reparut à la tribune peu de temps après le 9 thermidor, et ce fut d'abord pour célébrer, — au nom du Comité d'instruction publique où il venait de rentrer, — le « réveil des
(1) V. ci-dessus, chap. iv, §3, 129, n. 2.
(2) Comme il l'appelledans le Discours sur la calomnie.
(3) Les liymnes À ta fifjwoii 1 11 frimaire), sur la reprise de Toulon (10 nivôse), a I'£(cc suprême (19 prairial), et le Cluinl du départ (2 ttiermidor'.
sciences et des arts » [\ i, la liberté recouvrée « d'avoir du génie impunément b [2), la fin du « règne des vandales y (3) qui « organisaient l'ignorance et la barbarie » (4).Diins l'Assemblée décimée, il devint peu à peu un des personnages les plus en vue : il osa parler, non plus seulement sur les aflaires ressortissant au Comité d'instruction publique, mais aussi sur les questions de politique générale; et il fut de jour en jour plus écoulé. 11 prit une initiative d'importance en se chargeant de proposera la Convention, dans la séance du 18 ven tôse de l'an 111, le rappel des députés girondins mis jadis a hors la loi ». Le décision de son langage, lors de l'émeute du 12 germinal, le fit nommer, trois jours après, au Comité de sûreté générale ; et il eut à la soutenir par son attitude, au i" prairial (5), en face des secliojis encore insurgées. 11 sortit du Comité au renouvellement (6) du lo tliermidor, après en avoir été en maintes occasions le rapporteur (7) ; le 2 fructidor, il succédait à Daunou, dont il était l'ami, comme président de la Convention (8).
Barère a dit de lui [^J] qu'ayant été « républicain au Théâtre-Français, il fut réacteur à la Convention ». Cliénier s'associa, en etîet, de tout son zèle à celte réaction thermidorienne qui fit mettre en accusation Barère
(1) V. son rapport du 7 vendém. an III.
(2) « Il est temps que dans la République on puisse avoir du génie impunément » (rapport du 7 vendém. au III).
(3) L'expression est dans son rapport du 14 niv. an III, mais le mot de Viindale est appliqué à Robespierre dans le rapport même du 7 vendémiaire.
(4) Rapport du 27 vendém. (sur la fête des Victoires). (.j) V. le détail de celte journée au Moniteur.
(6) Le Comité (16 membres) était renouvelé par quart tous les mois, en vertu d'undécret du 11 thermidor an IL
(7) En même temps que du Comité de Salut public— V. ses discours politiques au t. V de ses Œuvres.
(8) Le président était élu pour une quinzaine.
(9) Dans ua portrait de M -J. Chénier, à la ?uite de ses .Ui'»io/)vs.
avec Billaïul-Yarennes elCollot d'Herbois (i) : en dépit — ou en raison même — de ses relations antérieures avec deux de ces accusés (2), il appuya de son « éloquence tragique » (3), devant la commission instituée pour les juger (i), les sévères propositions de Sieyès. Mais, à travers le progrès de cette réaction, il eut, pour rester ferme dans son opinion répul^licaine, les mêmes raisons que la plupart de ses collègues de la Gonveiilion. Il fut un partisan déterminé de la Constitution de l'an ni, substituée à « la rapsodie démagogique », — au * code sacrilège d'anarchie » (5) — que lui paraissait être la Constitution de 1 793. Endétestantla tyrannie de Robespierre, il conservait et manifestait sa haine pour « l'ancienne tyrannie des rois » (6). Il voulait «. que tout tendît également à empêcher en France le retour de l'anarchie populaire et celui de la vieille royauté » (7). Il célébrait, en prose ou en vers (8), — en même temps que le 9 thermidor « oi!i avait été vaincu le despotisme démagogique », — le 10 août, « où avait été renversé le trône conspirateur (9) ». Et il montra, contre
(1) Avec Vadier aussi, ancien membre du Comité de sûreté générale.
(2) Coliot et Barère. —Gabriel de Chénier contredit les aflirniations deBarère, quant à l'intimité, non quant au fait même de cette liaisdii. Il prétend aussi qu'elleavait pris lin avant la date indiquée par Barère (fin de 1794).
(3i Expression de Barère dans le récit de ses Momolves.
(4) Au milieu du mois de ventôse an III. Ils furent condamnés, le 12 germinal, à la déportation.
(o) V. ses discours du 27 vendém. III (à la Convention) et dui8tlierni. IV (aux Cinq-Cents).
(6)V. passim, dans ses discours politiques à partir de l'an III.
(7) V. son discours du 29 vendém. IV sur " les troubles du Midi ". — Il exprime la même idée dans un discours du iS flor. IV aux Cinq-Cents (V. le Moniteur).
(8) 11 composa, pour le 9 thermidor an III, un «. hymne sur le 9 Ih^rmidor», et, pour le 23 thermidor suivant, un « chant du 10 août » iv. au Moniteur etcf. ci-dessus, p. 176, n. 4), exécutés l'un et l'autre à la Convention.
(9) V.ses discours du 28 thermid. IV et du 26 messid. VI, au Conseil des Cinq-Cents.
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l'insurrection «. royaliste », aux journées de Vendémiaire, — comme en germinal et en prairial contre l'émeute jacobine, — une énergiei I) qui lui valut d'être nommé au Comité de Salut puLlic pour les derniers jours de la Convention (2).
Lorsque entra en vigueur la Constitution de l'an lil, il fui parmi les Conventionnels maintenus par les électeurs même au nouveau Corps législatif (3). Son fige (il n'avait que trente et un ans) le rangeait dans le Conseil des Cinq-Cents (4). Cette assemblée se cons- (itua, le 5 brumaire de l'an I\^, sous la présidence de Daunou : Cbénier fut un des secrétaires. Le l^' frimaire suivant , il remplaça Daunou comme président ['•)). Son passé de poète législateur lui assura dans le Conseil des Cinq-Cents une certaine autorité, mais le désigna aussi aux attaques des contre-révolutionnaires. La réaction commencée après thermidor contre les Terroristes poursuivait son cours contre le personnel politique qui maintenait l'œuvre de la Convention. Les royalistes s'enhardissaient de jour en jour, et Cbénier comptait à leurs yeux parmi les régicides. Les partis d'opposition n'avaient plus besoin de recourir à l'émeute comme aux premiers jours de l'an IV : les élections de l'an V (6) pour le renouvellement partiel
(1) Real, auteur d'un Essai stir les journées des 13- It vendémiaire le cite avec Tallien, Louvet, Barras, parmi les représentants « éuergi(|ues » qui se signalèrent par leur fermeté devant l'émeute.
(2) Du lo vendém. au i brumaire de l'an IV.
(.'!) Les Conventionnels ainsi réélus eurent à désigner (i brum. IV) 104 de leurs collègues moins heureux (V. cette liste au Monitein) pour compléter les deux tiers de Conventionnels dont les décrets de frucllddr, appuyés d'ailleurs parCliénier (V. la séance du 3 fruct. III, au Moniteur), avaient stipulé le maintien au nouveau Corps législatif.
(4) Il fallait avoir quarante ans au moins pour être du Conseil des Anciens.
(5) Pour la durée d'un mois.
(6) En germinal, pour le renouvellement du premier des deux tiers maintenus en brumaire de l'an IV.
du Corps législatif leur furent favorables, et Chénier parait s'être trouvé quelque temps, dans l'Assemblée où il siégeait, gêné devant leur hostilité(l). Le coup d'l*]lat du 18 fructidor le débarrassa de cesadversaires.il se sentit plus à l'aise dans l'Assemblée épurée : il s'y fit entendre plus fréquemment ; il y glorifia la victoire remportée sur (( la faction roya'liste » (2), et, maintenu au Conseil après les élections de l'an VI (3), il en reçut de nouveau la présidence pour le mois de messidor qui suivit. Dans ces années où Josepb Chénier ne composait plus de tragédies nouvelles, c'était surtout sa tragédie de Fpixelon qui entretenait au théâtre la mémoire de ses anciens succès d'auteur dramatique. — Elle avait repris place, dans l'hiver de l'an lU, au répertoire du Théâtre delà République (4). Elle cessa pourtant, au
(1) Son intervention dans les débats de l'Assemblée, — dt'ja rare dans les premiers mois de l'anV, — le devient encore plus après le l^i' prairial entrée des nouveaux élus) ; d'après le Monilcur, on ne le voit prendre qu'une seule fois la parole entre cette date et le 18 fructidor \}e, 12 prairial).
(2) C'est l'expression employée par lui au Conseil, notamment dans un discours du 18 floréal an VI.
(3) Il avait été classé, le la ventôse an V (V. la Quotiilienne du )6) parmi le troisième tiers des Conventionnels, maintenu jusqu'au 1"' prairial an VI. Il ne parait pas avoir dû à une élection régulière la prolongation de son mandat. Le procès-verbal des élections de germinal an VI, pour le département de Seine-et-Oise (aux Archives nationales) ne porte aucune indication de son nom ; mais dans le texte d'une « résolution » votée par les Anciens le 22 floréal (Moniteur des 24-23) et par laquelle sont annulées totalement ou partiellement les élections d'un grand nombre de départements, ou lit pour le départ, de Seine-et-Oise : >> Les opérations de l'Assemblée électorale qui a tenu ses séances dans le local désigné par l'administration centrale sont validées, sauf pour le citoyen Germain dont la nomination pour 3 ans au Conseil des Cinq-Cents est nulle. En conséquence, sont admis. . au Conseil des Cinq-Cents : Descloseaux et Challan pour 3 ans; C7i(')u'(')-, membre actuel du Conseil, pour 2 aw.s ». — Chénier n'aurait donc été maintenu au Conseil que grâce à l'annulalion de l'élection du citoyen Germain. (Le dép. de Seine-et-Oise était déjà de ceux dont les opérations électorales en l'an V avaient été annulées par la loi du 18 fructidor.)
ii) Le Journal des Tliédires (continuation de Duchosal) cité ci-dessus, p. 172, n. 10, manqueaprès germinal de l'an III ; le Journal des Speclacles,
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cours de l'an V, de paraître sur l'affiche. Les mêmes raisons pour lesquelles Cliénier se renfermait alors dans le silence au Conseildes Ciuq-Cenls faisaient peutêtre éviter sur la scène la représentation de ses ouvrages. Au mois de germinal de cette année-là, le bruit s'élant répandu que Cliénier était l'auteur d'une tragédie de Junius annoncée par le Tliéàtrede la lîépublique, beaucoup de personnes déclarèrent leur intention d'aller siffler cette pièce, « pour punir le poète des opinions du député » (I) ; et Chénier, « qui ne voulait pas comme le geai se parer des plumes du paon » (2), se trouva d'accord avec le véritable auteur (3) comme avec les acteurs pour faire indiquer sur les affiches que la pièce n'était pasdelui. Sa tragédie deFénelon reparut au Théâtre de la République dans l'hiver qui suivit le coup d'Etat de fructidor (4). Elle passa ensuite, avec les acteurs de ce thé;\tre (5), — c'est-à-dire avec Monvel, Talma et M"" Vestrls (6), — sur la scène de
qui parut depuis le 18 niv. V, n'indique aucune représentation de yniiion avant le âO Irimaire VI et indique pour cette date !a li" représentation de Féneton : comme Féiidon n'avait pas dû dépasser en 1793 une quarantaine de représentations (V. ci-dessus, p. 103 et ll.j!. ii faudrait en admettre une trentaine entre frim. an III et niv. an V.
(1) V. Etienne et Martainville, Histoire du Théùtri'-FrKnçais.
(2) Ainsi parle, à propos de ce fait, le Journal den Speclaclcs du 21 germinal V) dans une note assez ironique à l'adresse du « modeste auteur à'Azéiiiin; d'Etlj/ar et de Henri VIII •», mais sans faire allusion aux sifflets dont la pièce aurait été menacée.
(3) C'était Monvel lils. Sa pièce Jitnitis ou le Proscrit (' représentalions, du li au -28 germinal) n'eut iju'un succès médiocre (disent Etienne et Martainville).
Cl) Les représentations indiquées par le Jo»rH'(( des Spectacles sont des 22, 23, 30 frimaire, et du 11 nivùse an VI.
(o) Ayant di'i fermer, par suite d'une situation peu prospère, leur Théâtre de la rue de la Loi (ci-devant rue de Riclielieu), ils se réunirent (prairial au VI) sous la direction de Sageret à la troupe du Théâtre Fejdeau, pour alterner avec cette troupe qui jouait l'opéracomique et la comédie.
(6) Ceux même qui avaient joué, en 1793, les rôles de Fénelon, ded'Elmance etd'Héloïse; mais Talma, » employant (iliilr Moniteur du 12 niessid. VI) son rare talent à des rôles plus marquants iiue celui
la rue Feydeau : c'est là qu'elle fut applaudie dans l'été de l'an VI (i), au temps même où Cliénier présidait le Conseil des Cinq-Cents (2). Elle repassa peu après rue de la Loi, sur la scène du Théâtre de la République, rouvert [3j par le directeur du Théâtre Feydeau (4) ; et sur cette même scène fut essayée, à la fin du mois de nivôse de l'an VII, une reprise de Charles IX. La pièce conservait, pour plusieurs des rôles, ses premiers interprèles de 1789 : M™ Vestris, Talma et Saint-Prix ; mais elle avait été, en beaucoup de ses parties, transformée par son auteur. Chénier, — se rendant compte peut-être que, selon le mot écrit par Ginguené dans le Moniteur de 1790 (5), il élaitdestiné à rester surtout (( Vatitetir de Charles IX », — s'était appliqué à rendre plus digne de sa renommée et des sufirages de la postérité cette tragédie qui avait été son premier succès. C'est sans doute pendant ses loisirs un peu forcés de l'an V qu'il avait entrepris celle révision de son ouvrage. Trouvant apparemmentquelque justesse aux critiques autrefois dirigées contre la conduite de sa pièce, il avait tâché d'y mieux ménager, par le remaniement de plusieurs scènes et même d'un acte entier (6 , le progrès de l'action dramatique. La Z)c'cac/e p/u7osojo//('7Me (7)
de d'Elmance », y fut remplacé par Damas ; Monvel et M"'" Vestris conservaient leurs rôles
(1) La première représentation de celle reprise fut donnée le 6 messidor ; la deuxième le 8 {Journal îles Spi'cUuies).
{f) Le Moniteur du 12 messidor inséra un article élogieux sur cette reprise de Fénelon.
(3) Le 19 fructidor an VI. — Friielon y fut joué le 4 vendém. et le 23 brumaire an VII [Journal des Siieclacles).
(4) 11 avait ac(|uis vers la même époque le Théâtre de l'Odéon, oii jouait la troupe de Tancienne Comédie-Française.
(o) « Quoi qu'il fusse, on dira toujours de lui ; c'est l'auteur de Charles IX... « (Moniteur à\i "li avril 1790.)
(6) Le premier acte.
(7) Du 30 niv. VII. Elle jugeait d'ailleurs que le récit du 5» acte avait été mal à propos allongé. — Le Moniteur i2o niv.) inséra aussi un article sur « lescliangoments heureux faits à la tragédie deCliarles IX ».