‹ Étude sur le Traité du libre arbitre de VauvenarguesChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Analyse du Traité du iibrs arbitre.

I. — Vauvenargues commence par distinguer deux puissances dans rhomme, Tune active et l'autre passive.

La puissance passive (étrange alliance de mots) est la capacité d'être mû. La puissance active ou liberté est la faculté de se mouvoir soi-même, le pouvoir d'agir ou de ne pas agir. La liberté ainsi entendue étant quelque chose de physique, un pouvoir moteur, elle cède devant l'obstacle et meurt sous les chaînes.

Le jeune philosophe est d'accord avec tous les hommes sur l'existence delà liberté, mais il ne peut admettre les conséquences qu'ils en tirent. « Ils regardent la volonté comme le premier principe de tout ce qui est en eux et comme un principe indépendant, tandis que la volonté n'est qu'un désir non combattu.... La volonté est le dernier ressort de l'âme, c'est l'aiguille qui marque les heures sur une pendule. Elle détermine nos actions, mais elle est elle-même déterminée par des ressorts plus profonds, par nos idées ou nos sentiments actuels. :►

C'est la raison ou le sentiment qui tour à tour entraînent la volonté, et non la volonté qui maîtrise le sentiment et

détourne le coars des idées. ^ Ce qui dérobe à Tesprit le mobile de ses actions c'est leur vitesse infinie. » On se fait donc une fausse idée de la liberté : on la regarde comme une cause, ce n'est qu'un eiBfet, comme un principe premier et indépendant, c'est le dernier ressort de Tàme : il n'y a point de volonté qui ne soit l'effet de quelque passion ou de quelque réflexion.

Nous avons la clef du système, le mot de l'énigme trouvé par Vauvenargues. L'homme est libre, mais ses actes sont nécessaires. Il va essayer d'apporter de nouvelles preuves à l'appui de sa théorie , mais elle est tout entière dans ces premières pages, avec les affirmations qui' lui servent de fondement.

II. — Aux raisons prises dans la nature des choses il va ajouter des considérations tirées de l'ordre métaphysique, au déterminisme physique ajouter ce que nous pourrions appeler le déterminisme métaphysique ou fatalisme.

« N'ayant pour guide que des vues courtes et des sentiments trompeurs, l'homme est faible, on en convient. Il est imparfsdt, mais c'est une nécessité, la perfection infinie ne souffre point de partage, et Dieu serait imparfait sans la dépendance des hommes... L'homme n'a rien en lui-même que son Créateur n'y ait mis, donc l'homme ne peut agir que par les lois de son Dieu . — La pendule n'a d'action que celle qu'on lui im prime.. « Cette dépendance fait notre grandeur et notre

sécurité... Ceux qui soutiennent que la volonté peut tout, qu'elle est le premier principe de nos actions, ceux-là nient, sans y prendre garde, la dépendance des hommes à l'égard du Créateur. Or, voilà ce que j'attaque, voilà l'objet de ce discours. — Je ne me suis attaché à prouver la dépendance de la volonté à l'égard de nos idées que pour mieux établir par là notre dépendance totale et continue de Dieu. »

Vauvenargues avait exposé sa thèse : après l'avoir puisée dans l'observation psychologique, il a eu recours aux arguments théologiques et lui a donné, pour ainsi dire, la sanction de la nature et des attributs de Dieu. Son œuvre semble terminée. Mais dans un problème si ardu, toute solution proposée soulève quelques diflScultés. Le philosophe a rejeté les idées reçues, sa doctrineest particulière, il éprouve le besoin de la concilier avec l'opinion commune. De là une nouvelle série de considérations qui trahissent de plus en plus la faiblesse et la fausseté de son système.

III. — 11 semble qu'on ne puisse affirmer la nécessité de toutes nos actions sans couper court par là-même à tout acte de liberté. Vauvenargues n'est pas embarrassé pour si peu : il va donner une nouvelle définition de la liberté qui va tout concilier. ^ Cette dépendance, ajoute-t-il, n'éteint point la liberté qui nous est si précieuse, je vous ai promis d'accorder ce qui est incompatible; suivez-moi donc bien... :► La liberté

est la puissance d*agîr par les lois de notre être; la nécessité, la violence que souffrent ces mêmes 16is... C'est toujours Dieu qui agit..* Le désir qui prend le dessus change en même temps de nom et détermine notre action.

IV. — Il cite à l'appui de sa définition l'exemple d'un homme languissant et débauché qui succombe à la passion , en dépit de sa maladie. Il explique arbitrairement les péripéties de ce drame intérieur qui doit se terminer par une défaite. Suit une interprétation non moins arbitraire des paroles de Jésus-Christ relatives à la prière. ^ La raison et les passions, dit-il, les vices et la vertu dominent tour à tour, selon leur degré de force et selon nos habitudes, selon les occasions... Jésus-Christ a marqué cette disposition, cette faiblesse des hommes en leur apprenant la prière : Craignez les tentations, priez Dieu qu'il vous en éloigne et qu'il vous détourne du mal. »

En résumé, une étude plus approfondie de l'acte volontaire et une connaissance plus complète de Dieu et de ses relations avec ses créatures, une notion plus exacte de la liberté et une plus saine interprétation de la réalité et des préceptes évangéliques, montrent avec évidence la nécessité de toutes nos actions et de tous nos désirs. Les données de la conscience et les lumières de la raison, les legons de l'expérience et les enseignements de la foi, tout concourt à rétablissement de cette vérité. < Une action involontaire

n*est point libre; mais ane action nécessaire peut être volontaire et libre par conséquent. Ainsi la nécessité n'exclut point la liberté ; la religion les admet Tune et l'autre ; la foi, la raison, l'expérience s'accordent à cette opinion. :► Fort du témoignage de la foi et de la raison, Vauvenargues termine son Traité en nous invitant à adorer la souveraine majesté du Dieu qui règne dans tous les esprits commeil règne sur tous le3 corps, qui sauve ses élus sans combat et donne à tous les hommes des grâces très capables de les ramener au bien et à la vérité, si des habitudes plus fortes ou des sensations plus vives ne les retenaient dans l'erreur. < profondeur éternelle, qui peut sonder tes abîmes? Qui peut expliquer pourquoi le péché du premier homme s'est étendu sur sa race?.. . »

V. — Vauvenargues a consacré la seconde partie de son Traité à la défense de la première. Gela ne suffisait pas : sous forme d'appendice, il ajoute deux réponses aux conséquences de la nécessité, et sous prétexte de défendre sa thèse, il trouve moyen de la renforcer à l'aide d'arguments empruntés au jansénisme. Pour se faire une arme des textes de l'Ecriture, il a besoin de les interpréter à sa manière et de les accommoder aux exigences de son système.

Il prévient d'abord l'objection de la nécessité des bonnes œuvres. Ne me demandez pas pourquoi la nécessité des bonnes œuvres, dès que leur mérite ne vient pas de nous.

Demandez-le à l'Église. — Dieu opère tout en nous : il est l'auteur de toutes nos actions, bonnes ou mauvaises, puisqu'il a mis en nous le principe de nos erreurs et àe nos fautes. — S'il vous paraît injuste que Dieu punisse dans ses créatures une imperfection nécessaire, rappelez-vous que la justice de Dieu n'est pas semblable à la nôtre, il est le maître et peut disposer de nous à son gré. Il sauve ceux qu'il veut et abandonne les autres à leur propre faiblesse. Notre doctrine a l'avantage de concilier l'Écriture avec elle-même et vos propres contradictions.

Vauvenargues se retourne une dernière fois contre ses adversaires, et, dans une seconde réponse, essaye d'établir que le bien ou le mal ne dépend pas de la volonté, mais de la chose en elle-même, de l'objet voulu. Le vice est une maladie, et plus il est nécessaire, plus il est vice. Il faut dès lors traiter le scélérat comme un malade. Quant aux peines de l'autre vie, c'est aux théologiens à les concilier avec la doctrine de la nécessité. Puis, résumant dans un dernier aperçu tout l'ensemble de son système, et le mettant, pour ainsi dire, sous la protection de la divinité: mortels, s'écriet-il, tout est nécessaire, le rien ne peut rien engendrer, il faut donc que le premier principe de toutes choses soit éternel, il faut que les êtres créés qui ne sont point éternels, tiennent tout ce qui est en eux de l'Être éternel qui les a faits.

Ici s'arrête l'œuvre de Vauvenargues. Il a exposé ses

raisons et réfuté ses adversaires. A nous maintenant de tirer profit des enseignements qu'il nous a laissés. Nous ayons exposé son système aussi clairement et aussi exactement qu'il nous a été possible : il nous reste à reprendre en détail chacun des arguments que nous venons d'indiquer et à en apprécier la valeur.

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