CHAPITRE IV
Altération des Mis. — Fausse interprétation de la morale
éTanséliqne.
Maintenant il n^y a plas d^équivoque. Encouragé par les arguments qui précèdent, Vauvenargues affirme nettement son système et déchire tous les voiles. Il n'a plus peur qu'on Tentende. Ceux que sa thèse aurait effarouchés tout d*abord doivent être convaincus par le nombre de ses preuves ou séduits parles artifices de son langage. < Les idées, dit-il, font naître le sentiment, le sentiment la volonté. % On ne saurait être plus clair et plus explicite. « Les idées les plus sensibles, les plus austères, les plus vives, l'emportent enfin sur les autres ; le désir qui prend le dessus change en même temps de nom et détermine notre action. %
C'en est donc fait, la volonté n'est pas maîtresse, elle est aveugle et fatale, c'est un désir prédominant qui change de nom. « Tout a sa raison, tout arrive comme il doit être; il n'y a donc rien contre le sentiment ou la nature. Je m'entends, mais je ne me soucie pas qu'on m'entende (1). »
(1) Bèflexions et Mammes (360), 1. 1, p. 428.
Cette maxime a retrouvé sa véritable place, et Yauvenargues qui ne se souciait pas d'être entendu, lorsqu'il s'y arrêta la première fois, s'efforce maintenant de la mettre en pleine lumière. Qu'on ne vienne pas lui opposer les hésitations et les restrictions du philosophe anglais Locke, qui d'une part, après avoir affirmé que l'inquiétude seule détermine la volonté, reconnaît cependant à l'âme le pouvoir de suspendre l'accomplissement de ses désirs et de les comparer les uns aux autres. Que le bien nous détermine lui-même d'une manière immédiate par le malaise ou l'inquiétude qu'il cause en nous, ou médiatement après un solide examen, dans lequel on a considéré les objets les uns après les autres, il demeure inébranlable, dans l'une et l'autre hypothèse, que nos passions et nos idées actuelles sont le principe universel de toutes nos volontés.
Et, pour rendre la chose plus palpable, Vauvenargues reprend à loisir et développe avec complaisance un exemple qu'il a déjà exposé plus haut. Il nous représente un homme d'une santé languissante et d'un esprit corrompu graduellement, mais fatalement entraîné au mal. Il se rend d'abord auprès de sa maîtresse, uniquement pour la voir : sa pensée n'ose aller plus loin, parce qu'il souffre et qu'il languit. Mais tout est vicieux au sein du vice, et voici déjà l'habitude qui combat les sages conseils. Près de l'objet de son amour, son sang circule avec plus de vitesse, ses craintes et ses réflexions disparaissent comme des ombres. Sa première résolution
chancelle et s'évanouit, des désirs plus doux la combattent. L'objet de ses terreurs est loin, le plaisir est proche et certain, il y touche en mille manières par les sens ou par la pensée. Cependant l'expérience mêle encore quelque inquiétude à ces sentiments flatteurs : la proximité du plaisir et la prévoyance des peines se contrarient. Mais qu'est-ce que la vie sans plaisir? Ce n'est point un mal sans ressource que de céder à l'occasion, on a tant fait de chemin! Là-dessus vient un regard qui donne d'autres pensées, la crainte et la raison se cachent, et la volonté dominante se consomme dans le plaisir.
Prise isolément, cette page est peut-être la plus séduisante de tout l'ouvrage, mais elle a le gra^e inconvénient de ne rien prouver. Yauvenargues appelle vainement toutes les grâces de son esprit et tous les charmes de son imagination à l'appui de sa thèse. L'exemple dont il se sert a la valeur de la preuve qu'il est censé mettre en lumière. Son afSrmation était gratuite, les faits vont se retourner contre lui. Les phénomènes qu'il décrit n'ont aucune signification par eux-mêmes : si l'on veut en tirer un argument pour ou contre la liberté, il faudra les étudier plus à fond et ne plus se contenter d'en faire miroiter la surface.
Nous assistons au conflit de la passion et du devoir, à la lutte que se livrent le bien et le mal dans la conscience d'un homme débauché. A qui sera la victoire, et quelle sera l'issue du combat? Nous ne pouvons pas répondre a priori.
Si la défaite de la vertu nous paraît plus probable, elle n'est cependant pas certaine. On a vu des vaincus faire un suprême effort et terrasser leur vainqueur. Vauvenargues a donc tort de regarder le triomphe du mal comme nécessaire, et la violation du devoir comme inévitable. Pour étayer son système il est obligé non seulement de nier la liberté, mais encore d'enlever à la volonté toute énergie, toute spontanéité.
C'est un instrument passif, un pendule irrégulier, oscillant tantôt à droite, tantôt à gauche, à des intervalles inégaux, sous l'impulsion de forces étrangères, et suivant la direction de la passion prédominante. S'il y a une résolution prise, il faut bien prendre garde que la volonté ne s'est pas formée elle-même, cela est essentiel. Un choc plus violent et plus soutenu a fait incliner le pendule au-dessous de la normale, et l'a, pour ainsi dire, enrayé jusqu'à ce qu'une nouvelle impulsion, ou plus forte ou plus prolongée, le ranaène en sens contraire et lui rende la liberté de ses mouvements.
Voilà, si nous la comprenons bien, la vraie notion delà liberté telle que l'entend notre philosophe. Il n'est pas besoin de rappeler combien cette notion est fausse et contraire à l'expérience, ni de faire voir combien Vauvenargues s'éloigne de la vérité ; mais pour montrer l'inanité de ses efforts et la faiblesse de son raisonnement, nous allons reprendre 3on exemple, indiquer à côté du phénomène posé la
possibilité du phénomène contraire, et dans cette série de faits imaginés en faveur du fatalisme, trouver une place pour la liberté. Il est regrettable que le moraliste n'ait pas pris ailleurs un exemple dont il trouvait des modèles dans toutes les conditions ; mais puisque nous voulons le combattre, nous sommes bien obligé de le suivre sur son propre terrain.
C'est tout d'abord un homme qui se rend auprès de sa maîtresse : comme il est épuisé par la maladie, il ne vient que pour la voir. Sa passion ne l'entraîne pas, mais il se prête volontiers à une démarche qui semble oflfrir peu d'inconvénients. D'ailleurs il sera sage : au lieu de fuir le danger, il s'encourage lui-même à l'affronter. Il pouvait d'un seul coup, par un acte de volonté énergique, éviter cette épreuve et refouler la tentation, mais voilà qu'il l'accueille et la caresse avec complaisance. Au lieu de réagir, la volonté pactise avec le désir et tourne la raison du côté de la passion. Voilà du terrain perdu, cependant l'issue du combat reste encore incertaine. — Mais « près de l'objet de son amour, sa force et son feu se rallument. » — La situation devient plus alarmante: l'esprit se trouble, la volonté se déconcerte ; au fort de la mêlée, l'âme ignore son chemin et ne sait plus où diriger ses efforts. La souffrance a disparu , et avec elle les sages réflexions. Après cette explosion, le calme tend à se rétablir, l'esprit recouvre peu à peu sa liberté, mais l'âme est voluptueusement émue et comme fascinée, la vo-
lonté est fortement sollicitée ; mais toujours libre, elle peut se raidir, et faisant une diversion , détourner le danger, détruire le charme du cœur et de l'imagination par la tension de l'intelligence et la vigueur de la pensée. Elle n'est pas inerte, elle peut entrer en lutte et commander à la passion tant que l'esprit n'est pas aveuglé. — Mais il est plus doux de descendre la pente enchantée du plaisir que de gravir la route escarpée du devoir, et Vauvenargues, qui préfère la voix de la nature à celle de la raison, qui aimerait mieux 4; rendre la vie que se contraindre, > n'a que faire ici de la liberté. — La nature a parlé, le devoir est un préjugé, la liberté une illusion. Aussi, tout entier au charme de sa peinture, au développement de la passion, n'a*t-il garde de faire intervenir cette faculté énergique qui a le pouvoir d'accomplir le devoir le plus austère, à rencontre des passions les plus séduisantes et des sentiments les plus vifs.
Le plaisir est proche, il faut en jouir. — Cependant l'expérience du passé fait craindre pour l'avenir. La volonté aidée de la raison pourrait encore arrêter le mal, mais non : la passion est plus forte, il fsiut que la raison se rende et justifie s^ propre défaillance. « Qu'est-ce que la vie, lorsqu'elle est abîmée dans la vue de la mort, dans une tristesse sauvage, sans plaisir et sans liberté? Quelle folie de quitter le présent pour l'avenir, le certain pour l'incertain ! » Et puis < les remèdes réparent bientôt les forces. » — Voici pourtant des idées qui demanderaient réflexion. De grandes
souffrances suivent le plaisir d'un moment, il faut du temps pour réparer ses forces, quand on peut les réparer : je ne parle pas des angoisses de la conscience qui proteste contre la perversité de la nature. — Le débauché n'a qu'à se cramponner à Tune de ces idées : à moins qu'il n'ait complètement étouffé en lui tout sens moral, il est sûr de triompher, s'il le veut. Mais il faut qu'il succombe, il faut que la passion aille jusqu'au bout et que la nature se satisfasse. m Là-dessus vient un regard qui donne d'autres pensées, la crainte et la raison se cachent, le charme présent les dissipe, et la volonté dominante se consomme dans le plaisir. » Ce regard est une nouvelle blessure, mais elle n'est pas mortelle. La volonté est fortement ébranlée, mais elle n'a pas encore donné son consentement ; elle peut encore, après tant de pertes successives, remporter le triomphe définitif. Avant de se consommer dans le plaisir, il faut, pour ainsi dire, qu'elle s'abandonne elle-même et rende les armes.
Cette peinture de la passion, si élégante et délicate qu'elle soit, ne sera donc jamais un argument en faveur du fatalisme. On pourrait, en renversant les faits, refaire le tableau et arriver à une conclusion tout opposée, ou plus simplement, comme nous avons essayé de le faire, interpréter les faits dans un sens favorable à la liberté et les rapporter à la volonté, leur véritable cause. Car, en adoptant sans y rien changer les données de notre auteur, que prouve cette série de défaillances? Ce sont des faits qui se succèdent, et rien de
plus. Où voyons-nous le phénon^ène qui précède engendrer celui qui le suit? Il en est Toccasion, Torigine même, si par là on entend une certaine préparation, un certain principe initial, mais non la cause et le vrai principe. Il faut aller plus avant et pénétrer dans le monde intérieur pour saisir la cause des phénomènes qui se passent sous nos yeux. Ces défaites auraient pu être des triomphes, la conscience Tat* teste et l'expérience le confirme. Nous avons tous senti en nous ce pouvoir étrange de faire le bien ou le mal, à notre gré ; tous les jours nous voyons des hommes pratiquer la vertu en dépit des inclinations contraires. Prétendre que la volonté ne peut réagir sur la pensée et le sentiment, et faire prévaloir l'un ou l'autre à son gré, c'est contredire l'expérience et détruire la liberté. N'en déplaise à Vauvenargues, il y a en nous un tiers auquel il appartient de décider, un autre tribunal, un tribunal en dernier ressort qui peut infirmer les arrêts et les résolutions du premier.
Les passions et la raison dominent tour à tour dans notre âme, selon le degré de notre énergie, selon le choix et la direction de notre volonté. Nos principes, nos mœurs, notre tempérament, nos habitudes, nos pensées, les objets placés sous nos yeux sont autant de mobiles qui sollicitent notre activité volontaire et nous arrachent à notre inertie, mais non la cause déterminante et le principe producteur de nos actes. La volonté est mise en demeure de se prononcer, d'opter
entre le bien et le mal, de réagir contre la passion, soas peine d*être entraînée par le torrent qui se répand dans rame; mais elle n'est pas submergée à son insu, ou si les flots la surprennent, elle peut toujours échapper au naufrage en luttant avec énergie. Elle est en danger de succomber, c'est pourquoi Jésus-Christ, qui connaissait notre faiblesse, nous engage à prévenir la tentation : « Veillez et priez, dit-il, de peur que vous entriez en tentation. »
Mais bien loin de regarder la tentation comme une nécessité de faire le mal, il proclame heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice et pratiquent la vertu au milieu des tribulations et des épreuves de tout genre. « Leur récompeqse sera grande dans les cieux. % Réjouissez-vous, dit saint Pierre, de prendre part aux souffrances du Christ, communicantes Christi passionibus gaudete... La tentation n'est donc pas un mal, c'est un danger redoutable pour les âmes faibles, une épreuve glorieuse pour les âmes patientes et courageuses.
Les hommes auraient tort de prendre leur mobilité pour une totale indépendance, mais il serait encore plus déraisonnable de voir, dans ce pouvoir d'être mus indifféremment vers toute sorte d'objets, une preuve de leur dépendance et de leur servitude morale. Le cœur de l'homme est maniable en tous sens et sensible à tous les souffles, mais il appartient à la.volonté libre de tenir le gouvernail etde commander aux flots. L'indépendance de l'homme n'est pas absolue, puisqu'il
est obligé de compter avec la passion et d'entrer en lutte avec les impressions qui lui viennent soit du dehors, soit des régions inférieures de Tâme ; mais il est libre, il a le pouvoir d'échapper à l'ennemi, sinon toujours de lui résister en face et de l'exterminer.
D'abord, la volonté oppose toute la vigueur de son élan aux assauts de la passion ; puis au moyen de l'attention, elle agit sur la pensée. Elle peut contrarier celle-ci de mille manières : la modifier, l'affaiblir, la porter vers un autre objet, et par là étouffer le mal à son origine et dans son ^erme.
Comme la liberté n'existe pas, à vrai dire, pour Vauvenargues, c'est Dieu qui fait tout dans l'homme, même le mal. < Leurs désirs orgueilleux, dit-il en parlant des hommes, dépendent de leurs pensées, et leurs pensées de Dieu seul. » Cette dépendance est absolue : non seulement nos désirs tirent leur origine de nos pensées, mais ils n'en sont que la reproduction dans la partie affective de l'âme.
Le désir c'est la pensée active, prenant vie et mouvement pour tendre vers son but ; c'est la fatalité du sentiment ajoutée à la nécessité de la pensée. Entre le désir et la pensée il n'y pas de place pour la liberté ; elle est aussi étrangère à l'impulsion du désir qu'à la manifestation de l'évidence : tout se tient, tout s'enchaîne, il n'y a qu'une seule cause, un seul principe actif, en dehors duquel il n'y a que mécanisme, engrenage, fatalité sous toutes les formes. Telle
sont les lois de nôtre être. < .C*est dans la puissance de nous mouvoir de nous-mêmes, selon ces lois, que consiste la liberté; cependant ces lois dépendent des lois de la création, car elles sont éternelles, et J)ieu seul peut les changer par les effets de sa grâce. » Nous sommes libres au même titre que Tautomate qui fonctionne régulièrement, si rien n'empêche la liberté de ses mouvements, au même titre que la pierre qui, détachée de la montagne, tombe de son propre poids dans la vallée, si rien ne Tarrête dans sa chute. On aurait tort après cela de crier au fatalisme ; ne dit-on pas le libre jeu d'un mécanisme? Pourquoi ne dirait-on pas la libre activité de Thomme, lorsque les objets extérieurs ne nous meuvent point malgré nous? N'a-t-il pas, outre le mouvement d'une machine, la connaissance de son activité, outre la vie de la plante, la conscience d'un être intelligent? D'ailleurs, s'il vous répugne d'appeler libres les impulsions venues du dehors, < vous pouvez, si vous le voulez, user d'une distinction, n'appeler point liberté les mouvements des passions nés d'une action étrangère, quoiqu'elle soit invisible ; vous ne donnerez ce nom qu*aux seules dispositions qui soumettent nos démarches aux règles de la raison : toutefois ne sortez point d'un principe irréfutable, reconnaissez toujours que la raison même, la sagesse et la vertu ne sont que des dépendances du principe de notre être ou des impulsions nouvelles de Dieu, qui donne la vie et le mouvement à tout. »
Il suffit de se consulter soi-même pour voir la fausseté de ces étranges affirmations. Tout le monde comprend ces expressions, contenir sa colère, son indignation ; comprimer s^ douleur, ses larmes; commander à ses désirs, à ses caprices; dominer son humeur, sa passion; toutes choses incompréhensibles, si nous n'avions pas saisi en nous-mêmes la réalité de ces phénomènes , si nous n*ayions pas senti le pouvoir de la volonté maîtresse sur la partie affective et inférieure de Tâme. La liberté a autant de prise sur le désir que sur la pensée, sur le cœur que sur l'intelligence. Nous ne disons pas que la volonté puisse toujours empêcher la passion de se produire, mais elle peut l'affaiblir et l'arrêter dans son développement. La passion est un fait : nous ne pouvons pas, une fois qu'elle s'est produite, faire qu'elle n'existe pas, mais nous aurions pu l'étouffer à son origine, en empêcher l'explosion, ou, si nous avons été surpris, nous pouvons, après un premier ébranlement, reprendre le dessus
et maîtriser notre émotion. Il en est de même pour l'idée. Quand elle apparaît dans l'âme, nous ne pouvons pas ne pas la voir, mais nous aurions pu porter nos regards ailleurs, ou du moins si l'idée s'est manifestée spontanément, nous pouvons nous en détourner et fixer notre attention sur d'autres objets. Nous ne sommes pas maîtres de nos premiers mouvements d'intelligence et de volonté; la liberté n'intervient que dans les actes réfléchis, mais ici elle est sur son terrain, elle a le devoir de commander en maîtresse.
Nous venons tous au monde avec des inclinations mauvaises et des aspirations vers le bien. Que nous le voulions ou non, la lutte s'engage de bonne heure dans notre conscience, et c'est la liberté qui décide de la victoire. Douée de ce merveilleux attribut, Tâme se Êiçonne elle-même, se corrige ou se déprave. Quand elle a atteint son développement, elle est, dans une certaine mesure, responsable de ses désirs et de ses affections, de ses sympathies et de ses antipathies. Pour juger un acte, il &ut remonter aux antécédents et chercher dans le passé les différentes causes qui ont contribué à le produire. Tout acte volontaire et libre laisse de lui-même quelque trace dans l'âme et nous prédispose à agir de telle ou telle manière. C'est ce qui lait que nous pouvons avoir une ca*taine manière de penser et de sentir à nous, que nous avons un caractère à nous, une empreinte personnelle qui se trouve dans tout ce que nous pensons et dans tout ce que nous fsdsons. Notre volonté arrive en présence d'un acte à accomplir forte de toutes ses bonnes actions, faible de toutes ses mauvaises tendances. C'est donc en général une fort mauvaise excuse de dire : < je suis tait comme cela, l'amour ne se commande pas, > et de rejeter sur la fsdUesse de la nature les fautes dont nous sommes personnellement coupables.
Ces prétendues lois de notre être, tant prônées par Yauvenai^es, ne sont point des 1<ms éferndles et immuables : ce sont ou des inclinations natureDes, ou des habitudes
acquises, qu'il faut bien se garder de confondre avec les lois de la création. Dieu seul peut déroger à ces derniëres : nous pouvons par nos propres efforts contrarier nos mauvais penchants et corriger nos habitudes coupables. Si le secours de la grâce est nécessaire pour rétablir en nous le règne de la justice originelle, ce n*est pas que la liberté nous fasse défaut, mais notre âme affaiblie par le péché a besoin d*un secours surnaturel pour accomplir tout le bien qu'elle a voulu. Ce n'est pas tant la liberté, la faculté de choisir qui nous manque, que le pouvoir d'exécuter nos résolutions, que la force de réaliser ce que nous avons choisi.
D importe de ne pas altérer la vérité sur un point si délicat. Supprimer la liberté, c'est non seulement méconnaître la nature de l'homme, mais porter atteinte à la majesté divine et fouler aux pieds la raison universelle. En effet, si tout dans l'homme dépend des lois de la création, si la liberté n'est autre chose que le mécanisme fatal des différentes forces qui constituent notre être, il faut, ou bien nier l'ordre moral, ce qui est absurde et contraire au sens commun, ou déclarer que Dieu est l'auteur du mal , ce qui est impie et blasphématoire.
Yauvenargues termine en rassemblant les différentes affirmations qu'il a émises dans le cours de son Traité. Ce résumé est très fidèle et très net; l'erreur y est palpable, « ce qui est nécessaire est libre, » révoltante même, lorsque le philosophe fait appel à la profondeur des conseils divins
pour couvrir la faiblesse et Textravagance de son système. « Adorons la hauteur de Dieu, qui rëgne dans tous les esprits, comme il rëgne sur tous les corps ; déchirons le voile funeste qui cache à nos faibles regards la chaîne éternelle du monde et la gloire du Créateur ! Quel spectacle admirable que ce concert éternel de tant d'ouvrages immenses et tous assujettis à des lois immuables!... Ainsi, les objets extérieurs forment des idées dans Tesprit, ces idées des sentiments, ces sentiments des volontés, ces volontés des actions en nous et hors de nous. Une dépendance ai noble dans toutes les parties de ce vaste univers doit conduire nos réflexions à Tunité de son principe; cette subordination fait la solide grandeur des êtres subordonnés. L'excellence de rhomme est dans sa dépendance... >