Ni^lices et portraits, t. I, Vie de M. Merlin
La statistique criminelle a été souvent invoquée à propos du progrès, ou de la décroissance de la moralité publique; c'est, en général, un instrument délicat, souvent trompeur que la statistique ; on peut lui faire dire bien des contre-vérités.
Ainsi, si Ton prend deux années consécutives el que Ton compare le nombre des crimes et délits pour chacune d'elles, il peut se présenter des différences notables de Tune à Tautre. La conclusion que Ton en tirera sur Tamélioration ou l'abaissement de la moralité publique aura-t-elle quelque valeur ? Assurément non ; on ne peut tirer de conséquences sérieuses que de calculs faits sur un long espace de temps.
Le relevé des préventions criminelles et des condamnations que Ton trouvera à l'appendice B présente éminemment ce caractère : il porte sur une période de cinquante années, divisée en dix périodes de cinq années chacune ; il va de 1826 à 1875, et notre prodigalité en matière de révolutions est telle que ce demi-siècle en a vu quatre : 1830, 1848, 1832, 1870, la guerre, l'invasion, le démembrement, causes actives et certaines de troubles profonds dans les esprits, de grands relâchements des liens sociaux. On pourrait donc craindre une aggravation de la criminalité dans cette période si singulièrement agitée; c'est le contraire qui arrive.
Je donne à Fappendice B les développements nécessaires sur ce relevé si digne d'une sérieuse attention, et du(juel il résulte, d'une manière indéniable, que, depuis un demi-siècle, la criminalité chez nous a baissé de près d'un quart. Je ne parle pas des délits ;
leur nombre reste à peu prës statlonnaire. On en trouvera la démonstration dans le docuix^ent B.
D'autres faits nous fourniront des preuves d'un autre genre.
On sait quel a été rabaissement moral de l'Angleterre au xvi* siècle et les trois révolutions religieuses subies par elle sans murmure» sur Tordre de trois de ses rois! De pareils excès pourraient-ils se reproduire aujourd'hui ? Des souverains tels que Henri VIII * et Marie [The bloody Mary) seraient-ils possibles ? Quelle nation les supporterait ?
On a maintes fois signalé la différence considérable qui sépare l'esprit du xv!!!* siècle de celui du xix', dans la littérature et l'histoire. Je n'en citerai qu'un exemple :
Il n'y a pas, dans nos annales, de figure plus haute, plus touchante, plus patriotique que celle de Jeanne d'Arc. Il n'est pas de héros, de bienfaiteur, de sauveur, qui, se dévouant pour une nation, giit plus manifestement agi sous la main de la Providence que celte miraculeuse vierge. Elle a sauvé la France alors que tout était désespéré. Devant celte sublime incarnation de la patrie, la France a pris conscience d'elle-même, et n'a plus reculé dans le travail de la formation de son unité nationale. Du martyre de Jeanne date Tère de cette œuvre glorieuse.
Les siècles qui l'ont suivie semblaient l'avoir presque entièrement oubliée. Au xviii* siècle, on la voit sortir de cet oubli sans nom, et comment? Pour être mé-
1. « Henri VIII approche du modèle idéal d'une monstruosité parfaite. » Mac Kintosh, i/i«/oirc (T Angleterre ; de Bonnechosi, Histoire d'Angleterre, t. II, p. 325.
connue, insultée dans l'odieux poème de la Puc€lle\ cette débauche du talent, ce crime du génie ^.
Avec le xix* siècle, le christianisme, que la Terreur a persécuté et décimé sans Tanéantir, reprend ses droits. Avec lui, renaissent les études sérieuses; l'histoire recouvre sa grande place dans l'œuvre littéraire de la France. De nombreux et éminents écrivains se succèdent pour le récit de nos annales ; pas un qui ne comprenne qu'insulter Jeanne, ce serait insulter la France, dont ils sentent tous qu'elle est la plus pure image. Chateaubriand, de Barante^, Guizot*, Trognon', Dareste*, Wallon% Ozanneaux*, Lavallée*, Henri Martin*^ Michelet**,Quicherat*% Baudrillart", Mennechet**, les uns ayant pleine foi, et le disant, dans la mission de Jeanne, les autres voyant en elle V épopée
4. Voltaire ne s'est pas déslionoré sealement comme Français et comme écrivain dans ce poème qu'il n'a présenté à. ses contemporains que comme un badinage sans conséquence. Il n'a pas voulu qu'on pût se méprendre sur sa pensée, et il Ta reproduite dans son Essai sur les mœurs, son œuvre historique la plus travaillée. Jeanne y est présentée comme complice volontaire d'une imposture, ayant eu assez d'esprit pour jouer son rôle.
2. Chateaubriand, Analyse de V histoire de France Qi Mélanges litté' raires.