‹ Étude sur le travailChapitre 16 sur 106 · EXAMEN · texte numérisé non relu

EXAMEN

Traduisons ces maximes en langage moins abstrait.

Il est utile à Thomme d'être sobre et tempérant, dans l'intérêt de sa santé. L'homme qui, par dévouement, compromet sa santé, fait donc un acte illogique et mal calculé au point de vue de la morale utilitaire.

Il est utile à l'homme de bien vivre avec ses voisins dans rintérêt de sa tranquillité et de son bien-être ; mais, s'il aperçoit un incendie, s'il y court, s'il combat les flammes au péril de sa vie, quel est cet emportement bizarre? quel est ce mauvais calcul?

11 est utile à l'homme de travailler pour satisfaire à ses besoins. Mais si sa fortune est supérieure à ses besoins, et s'il apphque le surplus de ses revenus à faire travailler, comment justifiera-t-il cette prodigalité, sans profit équivalent pour lui à ce qu'il pourrait gagner ailleurs ?

Sacrifice, abnégation, charité, mots vides de sens en morale utilitaire ; elle a fait de longs efforts pour expliquer ces nobles et impérissables penchants de l'âme humaine ; efforts infructueux et souvent puérils.

Bentham et Stuart Mill, les përes de cette doctrine, n'étaient cependant pas des penseurs ordinaires ; on n'a jamais contesté ni leur talent, ni la pureté de leur vie et de leurs intentions; mais ils ont oublié l'infirmité de la raison humaine, qui ne peut trouver en

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elle-même, en elle seule, sa rëgle, son frein, sa lumière morale.

• On trouvera la confirmation de ce jugement sur Stuart Mill dans le passage qu'on va lire, et que j'emprunte au beau livre de M. OUé-Laprune, sur la Certitude morale^ chapitre v.

Après avjoir dit que M. Stuart ne conteste pas l'utilité d'un certain sentiment religieux, mais qu'en définitive sa religion consiste dans l'amélioration de la vie humaine, il ajoute : « C'est faire une pure métaphore que de parler de religion dans une doctrine où le mieux est de ne reconnaître aucune réalité supérieure à l'humanité même, et, en dépitdes plus nobles efforts, la morale utilitaire ne vaudra jamais, pour réfréner l'égoïsme, la morale de la charité... Là où l'amour de riiomme pour Thomme a pour modèle l'amour de Dieu pour l'homme, pour principe l'amour de l'homme pour Dieu, pour fin les souveraines perfections de Dieu, bien absolu, c'est là que le dévouement est vraiment religieux, c'est là qu'il a une incomparable pureté et qu'il inspire un incomparable héroïsme. Répétons ce que nous disions tout à l'heure. Stuart Mill, parlant en termes presque mystiques du devoir et du bonheur de faire du bien aux hommes, semble près des plus hautes doctrines ; mais, entre elles et sa théorie, il y a un abîme. »

Parlerons-nous de la morale de révolution ou du transformisme? Ce ne sera vraiment pas sans quelque répugnance. Elle est à la mode sans doute ; mais les nouvelles modes ne sont pas toujours exemptes d'infatuation et de ridicule.

Un savant naturaliste anglais, M. Darwin, rejetant absolument toute idée de création divine, a cherché dans la matière seule l'origine de tous les êtres animés. Mais il ne pouvait pas ne pas reculer devant leur variété infinie ; les demander spontanément à la matière, c'eût été lui croire trop d'esprit. Il a donc supposé un seul germe vivant. — D'où venait cette vie? Question oiseuse pour un matérialiste. — Puis, appelant à son aide des millions de siècles, il a supposé la matière abandonnée à elle-même, et de l'action aveugle des germes qui se multiplient et se'mêlent au hasard il admet qu'il peut sortir tantôt un oiseau, tantôt un quadrupède, ou un mollusque, ou un infusoire, ou un mammouth!...

L'histoire naturelle n'a pas de loi mieux établie, plus avérée que celle de la permanence et de la fixité des espèces et des races. On n'a rien pu produire de sérieux contre celte loi. Le transformisme n'a pas été plus heureux à cet égard que le système de la génération spontanée. Jamais on n'a pu montrer un seul être sans père ni mère, pas plus qu'un être en train de se transformer. On a accumulé des sophismes et des hypolh^ses, mais des faits, pas un !

Mais quoi ! détruire la création, n'est-ce pas saper dans son fondement la croyance en Dieu? Quelle victoire, et, pour un tel but, un peu d'audace n*est-elie pas permise?

Du moment qu'on niait la création, celle de l'homme ne pouvait échapper à la proscription générale.

« Est-ce que la raison peut admeltre, a-t-on dit, un être ciéé avec un âge qu'il n'a pas, la formation

INTRODUCTION 3i

spontanée d'un adulte ? Mensonge et superstition î La nature veut que loutôtre, Thomme toutle premier, ait une mère pour avoir une nourrice, qui pourvoie à Talimentation et à la protection de la frêle créature venue au monde. »

Cette mère, cette nourrice, il a fallu la trouver. S'appuyant sur l'analogie des formes, M. Darwin a eu le courage de sa découverte, et nous a crûment donné la guenon pour ancêtre. Il est vrai que ses traducteurs français ont senti la nécessité d'adoucir Texpression ; ils nous ont appris que nous descendions d'une forme simiesque. C'est bien plus honorable, et plus idéal.

Mais comment le phénomène s'est-il accompli? C'est d'une simplicité antique.

Une guenon, — je me trompe, — une forme simiesque a donné le jour à un petit être, dont le cerveau a subi une variation accidentelle qui Ta rendu propre à percevoir quelques idées supérieures aux instincts de la mère. Puis cet être produit d'un accident en a, à son tour, engendré un dans lequel le progrès s'est un peu plus marqué, et c'est ainsi que, d'accidents en accidents, tous dans le même sens (mais on ne s'embarrasse pas pour si peu), l'animal inconscient et qui n'obéit qu'à des forces automatiques a donné au monde l'être conscient, qui se connaît luimême et connaît son créateur, qui distingue le bien du mal, et les choisit et les pratique dans sa liberté, l'homme !

Est-ce assez d'audace et de mépris de la raison et de la science au nom desquelles cependant on prétend parler ?

On ne s'est pas arrêté là, et, comme un système

philosophique qui ne prouve pas sa force et sa vitalité par une morale nouvelle est mort-né, il a fallu chercher la morale de l'évolution.

Je ne ferai pas violence à la patience de mes lecteurs, en leur imposant Texposé de ces élucubrations séparées de la morale chrétienne et du bon sens, de toute la distance qui sépare Thommc de sa mëre à la forme simiesque. Un seul exemple suffira.

Comment expliquer en morale évolutionniste les grandes vertus du sacrifice, du dévouement, du désintéressement? Nous avons dît le piteux échec de la morale utilitaire, cherchant en vain dans l'intérêt personnel le mobile des plus nobles sentiments chrétiens.

L'on va voir si le transformisme a été plus heureux. Je cite textuellement {Revue des Deux Mondes^ 15 août 1880) :

« En général, les sentiments sympathiques ne sont que des sentiments égoïstes réveillés par une contagion intellectuelle ou nerveuse, et, pour ainsi dire, électrisés par induction. Aimer, disait Leibniz, c'est être heureux de la félicité d'autrui ; mais la félicité d'aulrui n'est qu'un intermédiaire par lequel nous poursuivons encore, avec ou sans conscience, notre propre félicité. — Et le sacrifice du bonheur, le sacrifice de la vie pour les autres, demandera-t-on? Au point de vue du darwinisme, répondrons-nous, le sacrifice est comme une boussole dont quelque puissante influence a renversé l'orienlalion : elle ne cesse pas de suivre le courant universel; seulement les deux pôles, moi et toi^ sont intervertis*. »

Un enfant tombe à l'eau ; un étranger ému de pitié

s*élance, lutte contre les flotsetlerambnc sain et sauf. Tout le monde le félicite ; mais ces compliments le gênent, bien que sa conscience lui dise qu'ils sont mérités. « Je ne puis, dil-il, accepter vos félicitations pour un acte indépendant de ma volonté. C'est uniquement la faute de ma boussole dont je ne sais quelle influence occulte a renversé l'orientation et m'a fait commettre cette sottise. »

Sa conscience continue probablement à lui tenir un autre langage. En tout cas, un des assistants a pu lui dire : « Ne vous disculpez pas tant, mon bon monsieur ; cette influence occulte qui, dites-vous, a renversé Torientation de votre boussole, c'est tout simplement celle de Dieu qui vous a mis dans le bon chemin. Allez donc en paix, vous avez fait une bonne action. »

L'erreur de tous les fondateurs des morales contemporaines est la même ; ils méconnaissent la nature humaine quand ils cherchent dans le domaine de l'idéal à s'appuyer sur notre seule raisonTCetle raison, faillible en toutes choses, l'est surtout quand elle entreprend de s'affranchir de cette force si active, de cette seconde vue que nous trouvons dans notre cœur, seule source des grandes aspirations, des grandes vertus. C'est là la force et la beauté du christianisme, qui, sans abaisser la raison, a enseigné aux hommes cette immortelle vérité : le siège du sentiment religieux est dans le cœur humain et n'est pas ailleurs.

Le cœur seul comprend et pratique le précepte : Aimez-vous les uns les autres. Filles de Timmortalité de l'âme et portées sur les ailes de la charité, les

vertus chrétiennes élèvent l'homme au-dessus de luimôme et le rapprochent de Dieu.

Mais enfin, nous dit-on, tout se réduit pourUhomme à savoir qu'il est fait pour vivre en société, avec ses semblables et que son devoir est de bien vivre avec eux ; soit ; mais qu'est-ce que la vie en société, si ce n'est pas la lutte de tous les jours pour l'existence, pour le bien-être, pour la domination? Dans le pêlemêle des devoirs, des besoins, des passions, où sera la règle, le frein, le devoir? L'esprit chrétien les trouve dans les grandes vertus chrétiennes ; les morales nouvelles les cherchent dans l'utilité ou dans d'autres motifs humains.

Ainsi, c'est l'homme qui est son propre législateur moral, et qui nourrit cet orgueil puéril de croire qu'il restera toujours soumis à ces lois qu'il peut changer tous les jours puisqu'elles sont son œuvre, à ces lois dépourvues de sanction et d'espérance !

Demandez aux femmes, nos premières initiatrices morales, ce qu'elles en pensent; elles vous répondront avec Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas... C'est le cœur qui sent Dieu, et non • la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur*. »

L'un des motifs principaux, allégués par l'incrédulité pour renier toute religion, consiste en ce qu'il est contraire à la dignité humaine et révoltant pour la conscience dans sa liberté, de croire ce qui n'est pas démontré par et pour la raison. Les Mystères sont odieux à ces fortes intelligences et leur orgueil n'ad-

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