Troplong, De l'influence du Christianisme
des individus reconnaissant la puissance d*un seul chef... »
« Aussi voyez les conséquences de ce droit :
le mariage, de lui seul» n'est qu'un lien insuffisant pour faire entrer l'épouse dans la famille de son mari ; elle reste donc dans sa propre famille, sous le nom de matrona ; elle y reste étrangère à celle de ses propres enfants. Mais si les noces sont suivies d'une année de possession de la femme par le mari..., alors la femme passe sous la puissance du mari; elle devient mater familias: cette puissance (le mot est arrivé jusqu'à nous, sans la chose) frappe surtout l'esprit par son caractère de hauteur sévëre, car le mari est le juge de son épouse ; il peut, seul dans les premiers temps, plus tard dans un tribunal domestique où ses proches sont appelés, la condamner à mort; il est le maître de sa personne et de ses biens ; à peu près comme si la conquête l'avait mise dans ses mains; terrible réminiscence du rapt des vierges sabines. »
Et plus loin : « Le cri du sang trouve Rome sourde et impassible. »
Après ces tableaux, on comprend aisément le Sénat romain, la hauteur et la dureté de sa domination, la suite et la profondeur de sa politique. Elles furent la conséquence inévitable de cette constitution de la famille, où tout était fait pour la grandeur de l'homme et son pouvoir ; mais quelle a été la fin de ce régime où la nature humaine était si profondément méconnue? L'Empire, Tibère, Néron, Caracalla, Domitien, Héliogabale, les orgies du despotisme devenu fou, les Barbares, Rome saccagée trois fois, et ses ruines s'amoncelant, et formant un sol épais de débris, sous lequel
s'exerce, depuis des siècles, la science des antiquaires. La Rome ancienne, cette Niobé des nations, a parcouru, plus qu'aucune autre cité du monde, la série complète des grandeurs et des misères humaines.
Le christianisme a exercé sur la famille cette action profonde et sociale qui appartient à la vraie notion de Dieu, de sa puissance et de sa bonté. La famille a été transformée. •
Le mariage est devenu indissoluble. Les droits delà femme ont été reconnus et consacrés ; dans la famille, elle est l'égale du mari; la loi civile lui donne tout ce qui est nécessaire à sa dignité d'épouse et de mère. L'égalité des enfants est consacrée par la loi : aussi le respect et la tendresse sont-ils devenus le lien le plus fort des familles. Ce progrès, qui s'est ainsi accompli chez nous, — à travers et malgré la féodalité, dont les mœurs étaient encore dures et violentes, — à travers la Renaissance et malgré son penchant vers le passé, — à travers le grand siècle, et malgré les exemples déplorables et le double adultère du Rqi, — à travers le xviii* siècle et malgré ses incertitudes, ses bizarreries et l'abandon apparent fait par la bourgeoisie de ses bonnes et fortes mœurs, — enfin à travers la Révolution et malgré ses crimes ; ce progrès, dis-je, est un des signes les plus consolants, les plus rassurants de notre temps et une des preuves les plus indiscutables de la marche en avant de l'esprit chrétien parmi nous.
La femme chrétienne n'a pas seulement gardé les vertus qui vivaient à l'ombre des gynécées grecs ou
romains, et continué à mériter Téloge que Xénophon a mis dans la bouche de Socrate ^ ; son rôle dans la famille et dans la société s'est, comme je l'ai dit tout à l'heure, agrandi, et ce rôle est considérable.
L'épouse chrétienne, la mère chrétienne, sont, dans la famille, les colonnes de Tordre, du respect de la hiérarchie, du maintien et de l'affermissement des croyances religieuses.
L'épouse chrétienne veille à la dignité et à l'ordre moral de la maison conjugale. Ferme dans sa foi, mais tolérante pour tous, elle donne l'exemple de la prière et de l'accomplissement des devoirs religieux. Chaque matin, chaque soir, son mari la voit, simple, modeste et priant pour les siens : enseignement silencieux et fort qui, comme la goutte d'eau tombant sur le rocher, finit sûrement par traverser le roc si dur de l'apathie religieuse chez le sceptique ou le matérialiste.
Etnos mères?N'est-ce pas sur leurs genoux que nous avons appris les premières priëres ? En nous initiant à ces actes de foi et d'obéissance, elles nous ont enseigné le respect et l'amour de Dieu, et quand nous sommes passés de leurs douces mains dans les mains viriles, nos âmes et nos esprits avaient été préparés, inclinés, par leur tendresse et leur simplicité de cœur, à la soumission devant les mystères, à l'obéissance aux lois du devoir et de la morale.
l. « Je pense, dit Socrate, qu'une bonne ménag^'rft contribue autant que le mari au succès des affaires ; c'est ordinainmicnt par les labeurs de Thomme que les gains entrent au logis; i!s se consomment, le plus souvent, par les mains de la femme.
« Quand ces deux points vont ensemble, les maisons réussissent ; quand ils vont mal, elles tombent en décadence. »
Quel estriiomme qui ne se rappelle, avec un attendrissement profond, sa mère le suivant du regard et de toute son âme au moment de sa première communion ? Ces germes ne périssent pas ; quelque jour ils se retrouvent vivants et tout-puissants.
Les sceptiques s'étonnent devant la vitalité indestructible du christianisme; ils en cherchent le secret, et vont bien loin, font bien des efforts pour le trouver. Ne cherchez pas si loin; regardez autour de vous, chez vous peut-être. L'esprit chrétien est là, gardé par Tépouse et par la mère.
Lesfamilles tenues, sousTinspirationdeTespritchrétien, dans Tordre, dans le respect des enfants pour le père et la mère, dans le respect du père et de la mère pour Thonneur et le travail, sont la force et la vraie richesse de TÉtat. La femme, et c'est sa grandeur, en même temps que son devoir, y exerce un rôle aussi important que celui du mari. C'est l'honneur de la chrétienté; rien de pareil chez les nations non chrétiennes.
Les diverses conditions sociales ont bien évidemment les mômes devoirs de famille; la morale n'a pas deux codes ; mais, dans les familles des travailleurs, patrons et ouvriers, il y a quelques particularités à observer. Nous les renconlrerons dans le cours de cette Élude^ et nous nous y arrêterons. Ici je ne veux signaler que quelques points principaux.
Dans le commerce etdans certaines fabrications, la femme du patron est très souvent Tassociéedu travail de son mari. Quand une jeune femme se décide à accepter ce labeur toujours le même et de tous les
jours, où rien n'est donné à Timagination, c'est qu'elle est profondément pénétrée du sentiment du devoir. Elle a trouvé devant elle une voie ouverte pour se soustraire à la vie oisive et à ses entraînements, et elle y est bravement entrée, au grand honneur de son cœur et de son esprit.
Les grandes villes surtout présentent de nombreux exemples de ce travail en commun si moral, et d'un exemple si moralisateur.
Chez les ouvriers, la situation la plus ordinaire, c'est que lafemme garde et soigne les enfants et le ménage. Elle est ainsi dans son rôle naturel, et elle peut y développer les plus précieuses, les plus honorables et les plus aimables vertus. Par son activité, par sa vigilance, par son économie, par sa sérénité, elle peut assurer la paix, Thonneur, le bonheur du foyer.
Beaucoup plus aujourd'hui qu'autrefois, les jeunes femmes de condition ouvrière savent lire, écrire et compter. Aveccesélémentsd'instruclionbien employés la femme est presque toujours maîtresse chez elle, au grand proBt du ménage. Qu'elle y apporte de plus le sentiment religieux avec douceur, simplicité, persévérance, et si le mari n'a pas perdu tout sentiment de dignité et de courage, celte famille est sûre de l'avenir et d'une vieillesse honorée.
Le travail en famille présente uneautrecombinaison dans laquelle lafemme prend part elle-même au travail de son mari. Nous en rencontrerons de nombreux exemples ; des moralistes, deséconomistes préconisent le travail en famille comme le véritable idéal du travail industriel. Nous verrons ce qu'il faut penser de cette manière de voir où beaucoup d'exagérations se
sont mêlées à la vérité; nous reconnaîtrons que^ si le travail en famille ne peut pas se prêter à toutes les exigences industrielles, il reste l'une des combinaisons les plus heureuses du travail manuel.
Enfin, il se peut, — les exemples n'en sont que trop nombreux, — que, pressées par le besoin, par rinsuffisance du salaire ou par les dissipations du mari ou du père, les femmes, les filles aillent s'offrir elles-mêmes au travail manuel, etdélaissent, pendant le jour, le foyer domestique. Nous nous trouvons ainsi en présence dun des plus délicats et émouvant s problèmes du travail. Nous Tétudierons avec l'attention et la sympathie qui lui sont dues.