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L'Esprit deslois, liv. XIV, chap. i

et son sentiment profond du droit, et, au droit coulumier de nos provinces, ce qu'il contenait de plus conforme à notre génie national. Nos plus éminents légistes^ nos meilleurs rois y ont mis. la main ; puis, lorsqu' après la Révolution, le moment est venu de rasseoir, sur ses bases, la société ébranlée, on a réso* lument abordé la codification civile, commerciale, pénale, en la confiant aux hommes les plus versés dans la connaissance du droit, de la jurisprudence, de la coutume ; de ce travail tout moderne, s'inspirant de la science, de Texpérience, de Tusage, sont sorties nos lois civiles.

(Euvre vraiment française, par sa méthode, sa clarté, sa morale. Sa morale, dis-je; interrogez, en effet, nos anciens maîtres en droit, les Cujas, les Domat, les Pothier ; consultez les maîtres modernes, les Merlin, les Pardessus, les Troplong, les Demolombe et tant d'autres ; cherchez, dans leurs commentaires, la raison profonde des plus importantes prescriptions de nos codes; ils vous les montreront issues de la sagesse et de Tcxpérience des siècles, éclairées, dirigées, humanisées par le christianisme.

A ce point de vue, il n'y a pas d'étude plus saine et plus profilable que celle des sources et des origines de notre droit civil.

On lui impute une certaine complicité avec la Révolution ; c'est assurément la pire des méthodes pour refondre une législation que de commencer par tout abattre dans les ruines et dans le sang ; mais notre législation civile, édifiée sur ces ruines, est pure de ce sang ; elle a été tenue, par ses auteurs, en dehors et au-dessus des violences démagogiques;

elle a rejeté tout ce que la Convention y avait înlro- (luit des sophisnies de J.-J. Rousseau et de ses sectaires ; la nature humaine, la famille, la morale divine, y sont profondément respectées, et leur part tout entière y est faite. Si elle diffère des anciennes législations civiles de droit écrit et de droit coutumier, c'est surtout par Tabolition de tous les privilèges de la naissance; mais il ne faut pas oublier que cette grande réforme s'est faite, dans la nuit du 4 août, par les privilégiés eux-mêmes, et plus de deux ans avant la Convention*

Aujourd'hui» elle est entrée si avarit dans nos mœurs, qu'on peut la regarder comme inattaquable dans ses grandes lignes. Au nombre de ses mérites, qui l'ont faite si nationale, elle en a un bien grand, pour le sujet qui nous occupe : le travail. En donnant à la propriété sa vraie place dans l'organisme social, en consacrant pour tous l'égalité devant le droit commun, en couvrant de sa forte et tutélaire protection, les fruits du travail, elle les fait, pour ainsi dire, sortir de terre. Elle a donc une part considérable dans notre ardeur au travail ; elle en a une aussi dans cette vertu que j*aî appelée la vertu française : l'économie. La sécurité dans la possession des fruits du travail est le moteur le plus puissant de leur accumulation en vue de l'avenir de la famille.

On dit de notre législation civile, qu'au fond, elle suffisait à la partie éclairée et laborieuse de la nation, indifférente k cause d'elle et par la sécurité qu'elle y trouve, aux variations de notre régime politique. D'autres prétendent expliquer ainsi cette facilité sin-

guliëre de la France, à passer d'une constitution aune autre. Ce ne seraient pas là, selon cette manière de voir, des jeux bien sérieux ni bien périlleux. On laisse faire, avec la certitude de ne pas tomber dans le vide, et avec la confiance que notre législation civile est comme une forteresse, à l'assaut de laquelle les fac* tions ne tenteront pas de monter.

Il y a du vrai et du faux dans ces deux opinions, qui ont d'ailleurs un point commun entre elles : la confiance et Taffection qu'inspire à la nation sa législation civile.

Celte confiance et cette affection vont-elles cependant jusqu'à désintéresser de tout souci politique, les honnêtes gens, et particulièrement, parmi eux, ceux qui pratiquent le travail en l'aimant et en le comprenant. Non, ils ne désertent pas ainsi leurs droits et leurs devoirs. Quoi de plus funeste au travail que ces perturbations fréquentes, où vient sombrer, pour un temps, la production nationale? Quoi de plus funeste surtout pour la moralité publique, si essentielle au progrès du travail ?

Passons maintenant aux lois politiques.

Remarquons d'abord que nous avons les premiers éléments de bonnes lois politiques pour notre pays : l'égalité devant la loi, la liberté de conscience, de la pensée, du travail; la loi civile les admet, en ce qui est de son ressort, et leur communique ainsi sa force. Mais ce sont là des germes d'organisation, non une organisation complète.

L'histoire nous met, pour l'organisation politique, de notables exemples sous les yeux.

Deux grands peuples modernes ont réalisé, dans le

gouvernement qu'ils se sont donné, l'alliance de Tordre et de la liberté ; ils ont un pouvoir modéré et fort, une liberté forte et active ; le respect de la famille, de la propriété, du travail y est général, et le sentiment religieux y est considéré comme le fondement nécessaire de l'édifice social.

Diversement, mais efficacement libres, diversement, mais sincèrement religieux, les Anglais et les Américains du Nord forment deux nations puissantes et prospères, et ont, sur les affaires du monde, une grande et légitime influence.

On peut critiquer le formalisme étroit du culte anglican ; on peut s'étonner que la nation anglaise qui se connaît si bien en liberté, laisse, dans la même main, le sceptre temporel et le sceptre spirituel, organisation peu favorable à la dignité du clergé et à la iberté de conscience; mais les aristocraties sont jalouses et tiennent en constante suspicion tout pouvoir qui n'émane pas d'elle, fût-ce celui du Saint-Siège.

On peut, sans doute aussi, s'étonner de la multiplicité des sectes religieuses ou utopiques aux États-Unis, et de la très grande singularité de quelques-unes d'entre elles ; mais c'est l'inévitable résultat d'une liberté pour laquelle Tesprit américain n'est pas prêt encore à comprendre et à accepter des limites*.

1. Le moment n'est probablement pas loin oùrAmëricaîn du Nord comprendra qu'il faut certaines limites à. la liberté, comme il en faut à. l'autorité. La corruption qui s'est glissée dans les administrations publiques et municipales des États-Unis, et qui s'est marquée par des dilapidations dont le monde civilisé a retenti, donne & ce grand et vivace pays, une leçon et un avertissement qui ne seront sûrement pas vains, si T Amérique n'a pas perdu conscience d'elle-même.

U est assez de mode aujourd'hui d'accuser les États-Unis de décadence dans leur politique, dans leur législation, dans leurs mœurs

Quoi qu'il en soit, la sincérité et la profondeur du sentiment religieux ciiez ces deux grands peuples sont de toute notoriété. Peut-on en douter devant le fait suivant :

môme ; Ton tiro parti de certaines des excentricités d'une iniime minorité dans cette grande nation. — les mormons, les perfectionnistes, les trembleurs, les spirites, les voyantes et bien d'autres — pour descendre le peuple américain du piédestal où l'exagération libérale lavait placé. Je crois qu'après avoir été trop loin dans l'éloge, on va trop loin aujourd'hui dans le bl&me ; je crois que le mal se résume en ceci ; le peuple américain soulTi-e d'un excès de liberté ; il s'est destitué de sa grandeur morale, en généralisant le suffrage universel, sans limite et sans contrôle, et en lui livrant l'élection des fonctions po itiques, municipales et judiciaires, sauf celle des rangs élevés de la magistrature.

C'est depuis ce temps que cette terrible maladie, la corruption, qui équivaut pour une nation à celle de la moelle épinière pour l'individu, est venue s'abattre sur ce grand pays.

On connaît la sinistre prédiction de Macaulay sur le suffrage universel aux États-Unis. Là est, pour eux, le point noir.

Dans un article du Journal des économistes sur le Monde améncain, Irèâ intéressant ouvrage de M. Simonin, M. H. Passy, dont tout le monde connaît la science, la rare perspicacité et la modération, s'exprime ainsi sur celte situation : q Le mal serait-il, comme l'ufQrment aujourd'hui queli(ues-uns des publicistes américains les plus célèbres, l'effet des changements législatifs qui, depuis près d'un demi-siècle, n'ont cessé d'étendre la domination de la partie de la communauté la moins éclairée, la moins apte à juger le monde et les choses, et, faute de pouvoir discerner les exigences do l'intérêt commun, la plus disposée à céder à toutes les suggestions de l'intérôC personnel ? »

La réponse n'est pas douteuse : aux fruits jugez l'arbre.

Quelques publicistes sont portés à attribuer à. Jefferson, le collaborateur de Franklin et de Washington dans la déclaration de l'indépendance, et le successeur de Washington à la présidence, les doctrines ultra-libérales d'où serait sorti, aux btats-Unis, le suffrage universel. Jelfcrson était, sans nul doute, plus imbu que son illustre et sage prédécesseur des idées théori(]ucs du xvui* siècle ; ses écrits en font foi ; mais l'idée funeste et si absolument fausse de régalité de capacité polititiue chez tous les membres d'une nation, quels que soient leur éducation, leur instruction, leur situation, leurs intérêts, n'est jamais entrée dans la pensée de Jefferson. On en trouverait des preuves nombreuses dans ses Mélanges. L'extrait suivant d'une de ses lettres, écrite le 8 octobre 1813 à John Adams, sullit pour dégager son opinion des exagérations qui la travestissent.

« Je considère l'aristocratie naturelle comme le don le plus précieux que nous fasse la nature pour rinstruclion de la société, pour

CONSIDÉRATIONS POLITIQUES n9

Le 5 juillet 1876, le lendemain même du centenaire de rindépendance américaine, le Sénat el la Chambre des représentants des États-Unis, dans une séance ccmih mune et solennelle, adoptaient à Y unanimité, conome expression de la volonté nationale, la résolution vivante proposée par le général Sherraann :

« Attendu qu'il a plu au Dieu tout-puissant de diriger

la direcUon et le maniement de ses affaires. La meilleure forme de gouvernement est celle qui pourvoit avec efficacité à ce que les fonctions publiques soient exclusivement confiées à ces aristoï-naturels. Je crois que le meilleur remède est do... laisser aux citoyens le soin de séparer, par des élections libres, les ahistoï des psbido-aristoï. Les hommes de nos lîtats peuvent avec sécurité se réserver à euxmônies un contrôle salutaire sur les affaires publiques et un degré de liberté qui, dans les mains de la canaille des villes d'Europe, serait bientôt employé à la destruction des intérêts publics. » (Mélanges politiques de Jeilerson, t. H.)

Il ne faut pas oublier que, lorsque JefTerson écrivait ces lignes si remarquables, les États-Unis jouissaient du suffrage restreint. Les grandes villes avaient sans doute leur canaille, mais elle était impuissante, et tie pouvait s'employer à la destruction des intérêts publics. KUe le peut aujourd'hui, & la honte et au péril de cette grande nation. Comment cette révolution a'est-elle faite i

Le suffrage universel total s'est d'abord implanté dans les États de rOuust. dont la population clairsemée était toute composée de propriétaires. C'était cette vaillante race des squatters voués au défrichement d'un sol vierge, et qui, tous égaux par la peine et le courage, par l'instruction et les garanties morales, n'auraient pas compris d'exception ou d'inégalité dons les droits politiques. Cette égalité de droits était d'ailleurs un puissant appel pour les immigrants dans ces États du Centre américain, et du moment qu'un seul dos nouveaux États offrait le suffrage universel, TOuest tout entier y était irrésistiblement entraîné.

tt c'est leur exemple qui a servi de texte, — facile et abondant, on le comprend, — aux déclamations des politiciens en qu«He de suffrages électoraux, dans les anciens États, ceux du littoral, les États fondateurs de l'indépendance ; on leur a fait honte de leur prétendue infériorité vis-à-vis dos jeunes Etats. On leur montrait Saint- Louis (du Missouri) destiné par ses incroyables progrès, en population et en richesse, dus à l'imangration, à, supplanter bientôt New-York et Philadelphie. C'est ainsi que, depuis 1831, les États-Unis sont sous le joug, toujuurs plus lourd, de ces foules avilies des villes, auxquelles Jelferson a donné leur vrai nom.

C'est un sentiment semblable qui a fait écrire cette pensée : « La liberté est menacée quand le suffrage n'est pas éclairé par l'éducation. » Maxime de feu M. Garfield, président des Etats-Unis.

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et de garder les Étals-Unis d'Amérique, à travers uq siècle de vie nationale, et de couronner notre peuple des bienfaits suprêmes de la liberté civile et religieuse,

« Le Sénat ot la Chambre des représentants reconnaissent avec adoration, au nom du peuple des États- Unis, que Dieu a été la fontaine et la source, Fauteur et le donateur de tous ces bienfaits, et que nous dépendons entièrement de sa providence. »

D'autres peuples, mais d'une moindre importance, ont aussi réalisé dans leurs institutions cette précieuse alliance de Tordre et de la liberté. La Suède, le Danemark, la Hollande, ces états prolestants, ont, comme la catholique Belgique, également réussi à garder, chez elles, Tamour de la famille, de la propriété, du travail; le sentiment religieux existe chez ces peuples à un très haut degré. On aurait pu, il y a quelques années, en dire autant de la Suisse; mais la persécution religieuse, qui s'est si malheureusement emparée de celte nation, jette sur son avenir un nuage épais. C'est une douleur amère pour ceux qui ont, pour la Suisse, l'affection dont elle s'est montrée si digne par sa noble conduite envers notre brave armée de l'Est, si indignement oubliée par le fatal ministre d'alors de nos afiaires étrangères.

La France poursuit encore l'idéal réalisé par ces peuples. Elle veut, comme eux, un pouvoir fort et modéré, une liberté forte et active ; elle aussi a Tamour de la famille, de la propriété, du travail ; chez elle, enfin, le sentiment religieux a une grande

puissance, et ne se laisse ni altérer, ni diminuer par les efforts violents ou détournés de nos gouvernants actuels ; on peut même dire que ces efforts, aussi inintelligents qu'odieux, n'obtiennent qu'un effet contraire à celui qu'ils se proposent. Et cependant les hommes les plus compétents, dans l'étude de nos variations politiques, ne pensent pas que nous en ayons atteint le terme.

Mais, s'il en est ainsi, la France qui travaille est dans un état de manifeste infériorité vis-à-vis des nations qui l'entourent, et qui ne sont nullement disposées à ouvrir, chez elles, l'ère fatale et ruineuse des révolutions.

Or, il en est ainsi et les effets de notre mauvaise situation politique commencent à se faire durement sentir ; les crises industrielles, agricoles, commerciales se multiplient chez nous, et celle dont les premiers symptômes se sont fait sentir, il y a quelques mois, et vont chaque jour s^aggravant sera, pour juger des difficultés et des dangers que nous nous créons à nous-mêmes, plus démonstrative qu'aucune de celles qui l'ont précédée (ceci est écrit en novembre 1883).

Jamais, en effet, notre situation n'a été si misérable, car le mal est surtout moral ; jamais la médiocrité n'a plus envahi les pouvoirs publics et le monde des fonctionnaires ; jamais pareille pénurie d'hommes d'État et de gouvernement ne s'est produite ; jamais les passions anti-religieuses ne se sont étalées si effronléraent; jamais nos finances n'ont été administrées avec une pareille ineptie ; jamais la centralisation n'a été plus violente et plus arbitraire ; jamais le suffrage uni-

versel, plus ignorant, plus affolé, plus, destructeur ; jamais le trouble des esprits si profond ; jamais Taveuir si obscur. El cependant, le travail n'a encore perdu ni son courage, ni sa patience.

Cette persévérance du travailleur français est à son honneur, à son grand honneur. En le voyant si énergique et si vaillant, on se sent renaître à l'espérance, car on ne peut pas douter des merveilles qu'il enfanterait, des richesses qu'il créerait, de la paix et de Tunion qu'il assurerait, s'il ne sentait pas le sol trembler sous ses pas par les efforts du jacobinisme. Avec quelle rapidité, avec quelle puissance ne verrionsnous pas se relever la confiance générale, si nous étions autrement gouvernés.

Patrons et chefs de l'industrie, nous avons le droit de le dire bien haut : c'est à nous surtout que revient rhonneur de la persévérance de notre cher pays dans le travail; c'est nous qui, par nos exemples, notre fermeté, contribuons à maintenir efficacement la vieille renommée du travailleur français ; ne nous lassons pas do ce rôle si utile et où nous trouvons satisfaction à tous nos instincts de travail, d'union, de patriotisme.

Rappelons-nous avec orgueil que, lorsque la rançon des cinq milliards nous a été imposée, et lorsque la France a dû les emprunter, c'est en nous, en nous tous, les travailleurs, que les préteurs ont mis toute leur confiance. Ils se sont dit que nous allions redoubler d'énergie pour rétablir la fortune de la France et la mettre au niveau des nouvelles charges qu'elle acceptait; nous Tavons fait; nous le faisons chaque jour.

Ne nous décourageons donc pas, et, quelles que soient Tobscurité et la honte des temps présents, travaillons; c'est faire œuvre à la fois de bons pères de famille, et de bons citoyens, l'œuvre la plus utile à notre chère patrie.

Laboremus.

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