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Je sais bien que ces conclusions sont combattues par toute Técole économique, qui, au nom de la science, et depuis Bentham, qui a.fortement commenté Grotius, demande la liberté totale du commerce de l'argent et la levée de toute limite au taux de l'intérêt. La liberté et la science sont de grandes et bonnes choses assurément; mais la charité n'est-elle pas, elle aussi, une grande et bonne chose? Â qui appartient-il ici de faire le plus de bien et d'empêcher le plus de mal? La préférence de l'Église est pour la charité. Peut-on l'en blâmer?

Je ne puis mieux terminer cette dissertation sur Tintérêt de l'argent qu'en reproduisant un passage connu, et qui ne saurait trop l'être des œuvres de Turgot, sur les avantages de tout genre qui résultent de la baisse de l'intérêt de l'argent, baisse qui, par suite de la concurrence, s'accentue d'autant plus que le capital est plus abondant.

Voici ce passage :

« On peut regarder le taux de l'intérêt, comme une espèce de niveau, au-dessus duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. C'est comme une mer répandue sur une vaste contrée. Les sommets des montagnes s'élèvent au-dessus des eaux et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s'écouler, à mesure qu'elle descend, les terrains en pente, puiâ les plaines et les vallons paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffit que Teau monte ou baisse d'un pied pour inonder ou rendre à Ja culture des plages immenses. C'est l'abondance des capitaux qui anime toutes les entreprises, et le bas intérêt de l'argent est, tout à la fois,

16i ÉTUDE SUU LE TRAVAIL

Teiïet et riiidice de l'abondance des capitaux. »

Cette belle pensée est devenue classique, et il n'est pas un ouvrage sur l'économie politique qui ne l'ail reproduite. Je l'ai entendue pour la première fois dans le cours de M. J.-ll. Say en 1824, au Conservatoire. M. Say, peu exalté de sa nalure, commenta Turgot avec entliousiasme, et ses auditeurs répondaient à son émotion.

Le capital sous sa forme concrète, c'est-à-dire, sous forme de monnaie (cuivre, argent, or, papier) a, dans Téconomie sociale, une importance particulière, celle d'instrument facile, clair, hors de discussion de tous les échanges des hommes entre eux. Pour servir de mesure commune de la valeur de toutes choses, la monnaie doit être d'un litre absolument sur et légal, et c'est pour cela qu'elle doit être produite par Tadministi^ation publique dans les hôtels de monnaie qui frappent le métal, ou dans les établissements privés, mais contrôlés par TÉtat, comme la Banque de France, qui fabrique le papier fiduciaire ou papier-monnaie.

C'est comme mesure commune et nationale de valeur que la monnaie doit avoir un litre fixé par la loi et que les gouvernements qui ont altéré les monnaies ont laissé un si triste renom dans l'histoire. Quant au papier-monnaie, une dure expérience nous a appris que sa création ne doit pas être abandonnée au gouvernement ni a des établissements libres de tout contrôle ; l'État et les établissements maîtres de leurs actions, sont trop enclins à se créer des ressources si faciles et si peu coûteuses. La France a reçu deux fois cette dure leçon, la première fois en 1718, par le

syslfeme de Law, et la seconde, en 1793, par les assignats.

Que le capital soit supprimé comme le veulent les socialistes, la monnaie métallique, comme la monnaie de papier, toujours nécessaires comme mesures de valeur et instruments d'échange, seront dans les mains seules du gouvernement, et la nation marchera, à grands pas, vers une ruine lamentable et désespérée.

Occupons-nous maintenant des moyens par lesquels s'opère la circulation des capitaux.

Les établissements créés en vue de faciliter la circulation du numéraire se sont depuis quarante ans, multipliés et perfectionnés, au grand profit du travail et des travailleurs. Ils jouent aujourd'hui un rôle considérable dans la formation de la fortune publique. Leur nombre, leur importance, la publicité qui entoure leurs opérations, la concurrence enfin, font de ces établissements les auxiliaires les plus précieux de la production nationale.

Au premier rang, il faut placer la Banque de France^ qui, par la grandeur de ses opérations, la sagesse de sa direction et de ses opérations, son inébranlable fidélité à la loyauté commerciale, jouit d'un crédit pour ainsi dire illimité.

La Banque de France est un établissement privé, investi d'un privilège public, celui d'émettre des billets, dits billets de la Banque de France. Ces billets circulent dans le public, qui les admet pour la valeur qui y est inscrite (1000 fr., 500 fr., 100 fr.), mais à la charge de remboursement par la Banque, à présentation et au porteur. Les garanties qu'offre la Banque,

la commodité que présente la monnaie de papier dite aussi monnaie fiduciaire pour la garde, le transport et la rapidité de l'échange assurent au billet de banque une grande faveur, et le public le prend volontiers en échange de l'argent. La Banque de France se fait ainsi une encaisse métallique très considérable, qui, avec son capital-actions, devient la garantie de ses émissions de billets.

L'expérience a, depuis longtemps, fait reconnaître qu'une encaisse métallique égal au tiers des émissions suffit amplement pour assurer le remboursement, à bureau ouvert, des billets, même en cas de crise monétaire ou commerciale, où le public se laisse aller quelquefois à des paniques insensées, et exagère ses demandes de remboursement. Une pratique qui a plus d'un siècle pour certaines banques, celles d'Angleterre et d'Amsterdam, par exemple, ne laisse pas de doute sur la convenance de celte proportion d'un tiers de monnaie métallique.

Depuis bien des années, cette proportion d'un tiers a été beaucoup dépassée à la Banque de France. En ce moment (février 1880) le chiffre des émissions est de 2.313.000.000 francs; celui del'encaisse métallique est de 1.986.000.000, soit plus des trois quarts*. Tous les financiers, tous les économistes sont d'accord pour regretter cet état de choses, qui indique une situation financière et économique mal équilibrée, dont la cause principale paraît être une confiance insuffisante dans la situation politique.

La faculté d'émission des billets ayant cours pubHc

1. J'extrais de VEconotnisle français, le tableau suivant, qui donne, pour cinq années, les principaux cUiCtres du mouvement de

n'est pas indéfinie pour la Banque. La loi fixe une limite; elle est aujourd'hui de 3.200.000.000. (Loi du 15 juillet 1872).

On se rend facilement compte de Textrème difficulté que présenterait la fixation scientifique de ce chiffre d'émission des billets de notre grand établissement de crédit. Il existe évidemment un rapport, une proportion entre ce -chiffre et Tensemble des besoins et des ressources du travail national. Mais ce rapport, cette proportion, sont la résultante nécessaire de beaucoup de faits, pour la plupart obscurs, et de conditions presque toutes indéterminées. L'expérience et la pratique suppléent à l'imperfection des données statistiques, économiques, financières. Le chiffre des émissions est purement expérimental; il en est de même pour leur limite ; ces chiffres sont nécessairement variables d'ailleurs, comme le sont les besoins et les ressources du travail lui-même; mais pour la limite d'émission, il ne faut la varier qu'à de longs

la Banque. La difTërence entre la circulation el l'encaisse est de 445 millions, soil le cinquième de l'encaisse et le sixième de la circulation.

Circulation

Kncaisàe

Portefeuille

Avances aux parlicul

àl'litat . .

Gompt. cour. Trésor.

— — particul

Taux d'escompte . .

10 Wv.

Millions.

9 fév.

Millions.

i.Oil.y i.228.7 475.9 103.3 368.8 104.1 405.3 3 00

MillioDS

6 fév.

Millions

5 fév.

Millions.

intervalles, la slabihlc étant une condition vitale d'un grand éCablissement financier et du vaste marché agricole, industriel, commercial dont il est le régulateur.

Les opérations que la Banque est autorisée à faire, outre les émissions de billets, sont :

i*" L'escompte des effets de commerce. Ces effets doivent être à trois signatures; mais la troisième signature peut êlre suppléée par un dépôt de titres agréés par la Banque ;

â*' Le recouvrement des effets qui lui sont remis ;

3^ La réception, en compte courant, des sommes qui lui sont versées, et le paiement des dispositions faites sur elles à concurrence des sommes reçues;

4° La réception des dépôts volontaires de toutes les valeurs.

La Banque travaille sur son capital-actions qui est de 182.300.000 francs et avec ses billets qui lui servent à payer les escomptes ou les avances qu'elle fait. J'ai dit plus haut que le chiffre actuel des émissions était pour 18"9, de 2.313.000.000. 11 semble donc que la Banque travaille sur 2.300.000.000 environ. Or, ses opérations se sontélevées,enl879,à 13. 309. 607.000 fr. Ainsi le travail utile de la Banque représenterait cinq fois son capital. Mais ce calcul ne donne pas une idée exacte de la puissance de travail d'un tel établissement.

En effet, si la Banque a 2.313.000.000 d'effets émis, elle a. en caisse 1.986.000.000. La valeur d'échange créée à nouveau n'est donc en réalité que de 336.000.000 qui, avec le capital-actions, représentent cinq cents millions. Tel a été le véritable capital de

travail de la Banque en 1879, et ce capital a été renouvelé plus de vingt-six fois en un an !

Ces cliiffres donnent une idée vraie de la puissance de travail de notre premier établissement financier, et ce travail, c'est un travail utile à tout le monde.

Sur les 13.309.G07.000 francs d'opérations faites, en 1879, par la Banque, les escomptes du commerce sont de ; • • 7.260.876.000

Les escomptes des bons du Trésor, de 4.532.231.000

Les avances sur titres et remboursements 737.500.000

Les virements de la Banque centrale aux banques départementales et réciproquement 770.000.000

On sait que la Banque centrale a son siégea Paris ; elle a, en ce moment, 90 succursales ^

Les 7.260.276.000 d'escompte du commerce se sont faits à une moyenne de 3 1/4 pour 100.

La Banque a bien des moyens de s'assurer si sa limite d'émission est convenable; les demandes plus ou moins actives de remboursement des billets, les présentations plus ou moins importantes des bordereaux à escompter, le plus ou moins de développement des valeurs dites de circulation % sont des indices certains de l'état du marché. Elle a d'ailleurs, par

1. Soixante-treize de ces succursales sont dans des chefs-lieux de départements ; dix-sept dans dos chefs-lieux d'arroiidissemenl ou de canton. Le département du Nord a quatre succursales ; celui de la Seine-Inférieure en a deux ; celui de Saône-et- Loire n'en a pas.

2. On appelle ainsi des valeurs qui ne sont pas créées pour solder des opérations réelles, mais qui résultent d'une entente entre maisons de commerce, pour se procurer de l'argent, sous leur responsabilité commune.

ses comités d'escompte, des renseignements complets sur chaque maison en relations avec elle. Elle sait des lors quand elle doit élargir ou diminuer ses émissions, agrandir ou resserrer ses crédits et ses avances, élever ou abaisser le taux des escompteset de l'intérêt.

Il surgit quelquefois une fièvre de spéculations aventurées qui séduisent le public et créent de grands besoins d'argent; ou bien il se produit des crises monétaires ou commerciales, presque toujours moins intenses que ne le croit le public, mais qui amènent des encombrements au guichet de remboursement des billets. La banque pare à ces incidents en resserrant ses crédits, en diminuant ses avances, en élevant le taux des escomptes et de l'intérêt. Quelques semaines sufQsent généralement pour mettre un terme à ces engouements et à ces orages financiers, dont le vrai travail, le vrai commerce, ne reçoivent ainsi que temporairement un léger contre-coup.

Cette faculté de la Banque d'agrandir ou de resserrer ses opérations a fait dire d'elle qu'elle était la maîtresse du marché financier. C'est une erreur : la Banque est un régulateur, mais ce régulateur reçoit son impulsion delà volonté publique, et n'impose pas la sienne. La Banque ne fait pas les crises; elle les subit, mais en atténue les conséquences, non seulement par les mesures qu'elle prend, mais par son exemple. On ne peut pas méconnaître qu'à cet égard son influence est grande et grandement utile.

Le caractère privé de la Banque le rend complètement solidaire du travail honnête et sérieux; les deux intérêts sont étroitement liés; plus la Banque peut

multiplier ses escomptes, plus elle gagne, et elle ne les multiplie qu'en en abaissant le taux.

J'ai dit que les billets delà Banque de France étaient légalement remboursables en monnaie métallique, à bureau ouvert et au porteur. C'est la loi générale, et la Banque l'a toujours scrupuleusement observée, sauf les deux exceptions des révolutions de 1848 et de 1870. A ces deux époques, la panique financière fut telle que les guichets de la Banque ne suffisaient pas aux remboursements. L'encaisse métallique disparaissait. La loi a dû être suspendue et le gouvernement a dû décréter le cours forcé des billets. La banque a bien supporté ces deux épreuves si rudes pour un établissement de crédit, tout ce qui est forcé étant d'ordinaire une atteinte mortelle à la confiance. Le billet de la Banque de France a-gardé toute sa solidité; on Ta même vu, en 1871 et 1872, au milieu de nos difficultés de tout genre, faire prime en Allemagne. La France et son premier établissement de crédit peuvent, à juste titre, se glorifier d'un tel fait, sans précédents dans l'histoire financière d'aucune nation.

Après la Banque de France viennent d'autres établissements de crédit: le Crédit foncier, le Crédit agricole, le Crédit mobilier, le Crédit lyonnais, le Crédit industriel et commercial, la. Société générale, la Banque de Paris, la Banque des dépôts et comptes courants, le Comptoir d'escompte, les Banques coloniales, la Banque d'Algérie, les divers sous-comptoirs, etc.

Le capital-actions de ces divers établissements dépasse un milliard; Ton admet que leurs escomptes de papier du commerce s'élèvent de 6 à 7 milliards. Ces

établissements ne sonlpas aussi exigeantsquelaBanque pour le papier du commerce : ils Tadmettent généralement à deux signatures, la leur propre formant la troisième, quand ils ont besoin de présenter des bordereaux à la Banque.

Enfin viennent, après ces divers établissements, les maisons particulières, depuis les banquiers de premier créditjusqu'aupetit escompteur. On n'a pas de données certaines sur l'importance des capitaux, mis, sur toute la surface de la France, et par ces maisons, à la disposition du public, ni sur le chiffre de leurs opérations. On estime qu'elles font autant que tous les autres établissements de crédit dans leur ensemble, et cette proportion me paraît plutôt faible que forte.

Ici encore, les conditions se simplifient; une seule signature est acceptée ; les confiances deviennent plus directes et plus personnelles; il va de soi, d'ailleurs, que le taux de l'intérôt et de Tescompte s'élève avec l'amoindrissement des garanties.

Tel est, dans ses traits essentiels, le tableau de l'organisation au moyen de laquelle le capital circulant arrive au travail. On voit que, si la demande est grande, l'offre est large et proportionnée à chaque situation. Le trafic de l'argent est soumis h une concurrence plus active qu'aucun autre commerce; or, l'activité de la concurrence a une conséquence inévitable; c'est la modération toujours plus grande des prétentions et des conditions.

Il ne faut cependant pas se dissimuler qu'elles risquent d'être moins modérées, là précisément où il

serait le plus désirable qu'elles le fussent davantage, c'est-à-dire du petit prêteur au petit emprunteur. Oui, le danger de Texaction existe du côté du prêteur, parce que Tenlraînement d'une illusion existe fréquemment du côté de l'emprunteur.

L'ouvrier qui se sent ou se croit capable de travailler pour son compte s'exagtjre généralement, et beaucoup, les bénéfices qu'il trouvera dans son travail isolé. Dès lors, il ne marchande pas les conditions du prêt qu'il demande, qu'il implore souvent. Tout disposé à bénir son prêteur aujourd'hui, demain il le maudira.

Ainsi le premier capital nécessaire à l'ouvrier qui veut s'établir est, ou risque d'être, le plus cher. Si l'ouvrier, dans son imprudente impatience ou dans son aveuglement sur lui-môme, et sur le résultat possible de ses efforts, a subi des conditions trop dures, il peut voir ajournées à de longues années, peut-être indéfiniment, ses espérances de maîtrise, heureux si les engagements qu'il a pris ne dépassent pas ses forces, ou ne le laissent pas pour longtemps endetté, ce qui est la pire condition pour Thonnôte homme.

Telle est la situation qui appelle au plus haut degré la sympathie chrétienne des penseurs, la surveillance active et rigoureuse de l'Administration et de la magistrature, et qui fournit un argument des plus puissants au maintien des lois contre l'usure, pour un certain temps encore.

Je no discute pas ces insanités qu'on a appelées le crédit gratuit, les banques du peuple ^ , expédients que

1. Il ne faut pas confondre ces banques, où il n'y avait qu imagination et injustice avec les banques populaires sur l(3s queiles on trouvera les détails nécessaires dans le chapitre xiv : De VAssocialion.

l'on ne se donnait pas même le soin de couvrir d'un voile léger pour cai^her les spoliations qui sont le fond de ces conceptions odieuses et folles. Qu'étaitce que le crédit gratuit^ si ce n'est l'argent de tout le monde mis à la disposition de quelques-uns ? Cela se proposait au nom du travail ! Oui, le travail était le prétexte, mais n'étant pas le moyen, il ne pouvait être te résultat; le crédit qui n'a pas sa base dans un travail honnête, le crédit qui n'a pas ses racines dans une volonté opiniâtre et loyale, ce crédit-là est menteur; il est frauduleux et ne mène qu'à la ruine.

Il y a un chemin plus court, — quoiqu'il paraisse plus long, — et assurément plus honorable pour arriver à ce premier capital, légitime et passionnée ambition de rhonnêtc et capable ouvriet, c'est de se le créer à soi-même par l'économie ; oui, par l'économie ^

11 n'y a pas de si petit salaire sur lequel un jeune homme non marié ne puisse faire une petite réserve, qui lentement, obstinément accumulée, devient ce premier capital si désiré. L'ouvrier se prouve ainsi à lui-même qu'il a la patience, la résignation, la volonté inébranlable, la vertu, en un mot, et la persévérance qui sont le fond de tous les succès sérieux et légitimes de ce monde. Quand il s'est donné à lui-même celte preuve de puissance sur soi-même, quand il se sent un homme ferme et résolu, sachant ce qu'il veut, et le pouvant, il peut se présenter à un honnête homme faisant le trafic de l'argent, et donner avec con-

1. Je ne puis mieux faire ici que de recommander la lecture du livre de V Économie, par M. Mézières. « C'est un livre, dit M. Villemain, dans son rapport à. rAcadémie française, comme les demandait M. do Monlyon. »

fiance pour gage de- son avenir son passé, dont il lui est toujours facile de fournir les preuves; il n*est pas question d'usure alors, mais d'un prêt à conditions honnêtement et librement débattues. L'effort a été grand, mais le résultat est aussi sûr que les premiers pas ont été honorables.

Interrogez les patrons sortis des rangs des ouvriers ; ils sont nombreux, et les cœurs droits, fermes et sincères ne manquent pas parmi eux. Ils reconnaîtront leur histoire dans ce tableau, et vous diront qu'il a été tracé par un ami bien informé.

Je ne mè dissimule pas que l'exposé qui précède, et où j'ai cherché à établir l'utilité, la nécessilé du capital, et l'importance de son rôle dans l'économie sociale, est en pleine contradiction avec les entreprises elles rêveries socialistes. Pour les sectaires delà révolution sociale, une autre démonstration conviendrait, celle qui établirait que le capital^ socialement parlant, n'est qu'une superfluité, un rouage inutile et coûteux, un instrument d'oppression, et qu'en un mot, et comme résumé de tous ces griefs, c'est le capital qui engendre le prolétariat et toutes ses misères. C'est là la thèse socialiste et ànarchique; j'en adoucis même les termes.

La réponse n'est que trop facile, et c'est une digression qui me la fournira.

Un ancien ouvrier, à qui j'avais eu l'occasion d'être utile, et qui, ayant recueilli une petite succession, avait préféré quitter le travail que sa santé délicate lui rendait un peu pénible, était venu me voir, l'année dernière, et m'avait demandé mon livre. Je le lui remis avec d'autant plus d'empressement que notre conver-

sation ne m'avait pas laissé ignorer qu'il penchait assez fortement vers la révolution sociale.

J'avais eu soin de le prévenir qu'il ne trouverait que trfcs incidemment dans mon livre quelques mots sur le socialisme. Son air étonné m'apprit assez qu'il se demandait ce qu'on pouvait bien mettre dans un livre sur le travail, si ce n'était l'exposé des idées nouvelles, nom qu'il donnait aux insanités révolutionnaires sur le travail.

Cependant, quelques mois après, il revint, et, sur ma demande instante de me faire part de ses réflexions et objections, il aborda le chapitre du capital, ne pouvant comprendre, disait il, le silence que j'avais gardé dans cette immense question de la suppression du capital.

<( Pourquoi n'avoir pas abordé franchement, largement, la discusion des idées d'avenir sur ce point si intéressant ? Pourquoi n'avoir pas fait aux deux géants du socialisme, Lassalle et Karl Marx, l'honneur (dont ils sont cent fois dignes, ajoutait-il) d'une lutte corps à corps et qui aurait obligé votre bonne foi à reconnaître qu'ils possèdent la vérité? Pourquoi surtout, dans votre chapitre du capital, avoir omis de mentionner le livre de Karl Marx sur ce môme sujet : le Capital ? »

Je n'eus pas de peine à obtenir de mon interlocuteur l'aveu qu'il n'avait pas lu le livre de Karl Marx; il ne le savait môme pas traduit en français; mais il le connaissait bien, disait-il, par les commentaires de ses amis, dont il me nomma quelques-uns, qui sont parmi les chefs actuels du socialisme anarchique et révolutionnaire français.

LE CAPITAL rn

Puis j'ajoutai : « Je me suis imposé la tâche de lire Karl Marx et j'ai fait les plus sincferes efforts pour comprendre son livre et en tirer les conclusions; je n'y suis pas parvenu; ce livre, mélange indigeste de l'obscurité allemande, de l'outrance française, du sophisme anglais, n'a pasd'autre conclusion quel'effondrement social, sans indication d'aucuns moyens pratiques, pouvant donner nature à une discussion sérieuse et utile. » Il hésitait ; j'ajoutai :

« Je trouve tout naturel que vous ne vous en rapportiez pas entièrement à moi. Eh bien, écoutez ceci :

« Le 9 octobre 1878, un personnage considérable montait à la tribune du parlement Prussien pour défendre une loi destinée à assurer la défense de la société contre le socialisme; on avait parlé de ses relations anciennes avec Karl Marx; il ne les désavouait pas, et déclarait que les fréquentes conservations qu'il avait eues avec lui ne lui avaient jamais paru trop longues; puis il ajoutait que ce qu'il reprochait aux agitateurs socialistes, ce n'était pas seulement de mettre en péril la patrie allemande; c'était surtout d'égarer le peuple, de l'exaspérer pour dos critiques purement négatives, sans dire de quelle manière ils organiseraient le monde quand ils seraient les maîtres, car eux-mêmes ils ne LE savent pas *. » L'orateur était M. de Bismarck.

A cette conclusion inattendue pour lui, mon interlocuteur ne put dissimuler une surprise profonde qui se manifesta par ces mots dits avec une émotion visible : « Mais on nous trompe donc grossièrement ! » Cependant il se remit, et, l'esprit de corps aidant, il

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