‹ Étude sur le travailChapitre 55 sur 106 · Los ciiiflfrts exacts sont pour · texte numérisé non relu

Los ciiiflfrts exacts sont pour

Francs.

Œufs 34 924 000

Fromages 983 000

Beurre frais et salé 61 281 000

Talleau fféiiéral du commerce de la France officiel^ p. 277 et 278. Ces exporlalions avaient été :

Francs .

En 1865. do .... - 81206000

En 1860, de 89815000

Enquête agricole^ Rapport général, officiel, p. 211.

culture; lui interdire le travail agricole ne serait pas désastreux pour elle seulement, mais pour le pays entier.

Cette bonne travailleuse, comment élfeve-t-eile ses enfants? Quand elle est nourrice, assurément elle ne peut guère s'absenter de chez elle, et cependant celles qui sont actives et résolues trouvent encore à apporter une petite part au ménage. Dès que les enfants marchent, elles les ont autour d'elles, dans leurs travaux des champs, où ils font leur apprentissage, en même temps qu'ils acquièrent ces santés robustes et indifférentes aux intempéries qui font toujours l'étonnement du citadin. On a, au besoin, une voisine pour les garder; puis vient Técole, où se rendent les enfants des points les plus éloignés de la commune, se groupant par hameaux, et se prêtant, pour aller et venir, un mutuel secours. Bientôt l'enfant se mêle utilement aux travaux des champs; la garde des animaux est pour lui un passe-temps favori, et qui n'est pas sans profit pour le ménage. Il n'est pas rare de le voir armé d'une longue et mince baguette, conduisant fièrement des troupeaux de gros bétail, docile à la voix de cette frêle et vaillante créature. Ainsi se forme l'ouvrier des champs.

Les exemples d*association conjugale pour un même travail sont moins fréquents chez les ouvriers que dans la bourgeoisie. Cela lient à la nature même des choses. Le ménage et les enfants prennent souvent tout le temps et toute la force de la mère ; obligée à une stricte économie, elle ne peut souvent qu'ajouter, avec son aiguille, quelques ressources au ménage que ses soins et sa vigilance peuvent d'ailleurs rendre digne et ai- .

inabl«j. Faire en sorte que le mari qui rentre fatigué trouve du charme à. se reposer près d'un foyer bien rangé, une table servie proprement, même s'il ne s'y trouve qu'une soupe qui peut toujours avoir été préparée avec attention, et lui être présentée bien chaude; habituer les enfants à recevoir le père avec respect et avec gaieté, les joues fraîches et lavées, les habits sans déchirures, ou raccommodés à la hâte, sauf à mieux faire pcndantqu'ils dorment; montrer elle-même un visage calme et souriant, et cette sérénité de l'âme qui s'affirme par une tenue correcte,, si simple qu'elle soit; détourner du foyer domestique les commérages et les médisances; rester inébranlablement fidèle à ses devoirs d'épouse et de mère; donner l'exemple de la pratique des devoirs religieux^ tel est son devoir, telle est sa mission, et beaucoup la remplissent; il y a un grand nombre de bons ménages ouvriers.

Il n'est pas rare que, sous la patiente et douce influence de sa compagne, le mari ait perdu ses tendances à la dépense et à la dissipation; qu'il. ait résolument secoué cette faiblesse, ce respect humain qui Tont si souvent entraîné, à la suite de ses camarades, au café, au cabaret, à l'assommoir; que, ce premier pas fait, il soit devenu ponctuel à Talelier, courageux au travail, serviableavec ses camarades, poli et ouvert avec le patron. Interrogez-le avec sympathie, et il n'hésitera pas à vous répondre que tout cela est l'œuvre de sa femme, de la mère, selon l'expression habituelle.

Mais une ombre menaçante pèse sur ce tableau, et il y a un triste revers à cette médaille.

Dans une partie de la population ouvrière, il devient fréquentque le mari méconnaisse les droits delà mère

LE TRAVAIL DE LA FEMME 2i3

sur ses enfants, et surtout sur les garçons. Sauf les soins matériels, il lui interdjt toute action, tout pouvoir sur eux; il la traite et les autorise ainsi à la traiter comme la servante attitrée de la maison. Des lors le ménage est détruit; l'ordre etl'économie disparaissent avec le respect dû à Tépouse, à la mère; de là, les misères matérielles et morales qui attendent inévitablement les familles rebelles à Tune des premières lois chrétiennes.

Cet état de choses est bien connu de tous ceux qui s'occupent des ouvriers et de leur vie intérieure, M. Tabbé RousseP, avec qui j'ai eu l'honneur de m'en entretenir, ne l'a que trop souvent constaté dans sa longue et belle carrière de bienfaisance, et le considère comme une des causes les plus actives etles plus redoutables de la démoralisation qui se répand parmi les ouvriers, surtout parmi les jeunes. • Dans un certain nombre d'industries, l'ouvrier peut travailler à son domicile, y avoir une forge, un métier, un tour, des outils de bimbeloterie ou de sculpture sur bois, etc., se constituer ainsi entrepreneur à façon, recevoir d'un patron la matière première et la lui rapporter élaborée aux prix convenu.

Ce travail fait à domicile se prête presque toujours à la participation de la femme et des enfants, doutle concours devient ainsi précieux. Ce genre d'association existe notamment dans les Vosges et le Jura pour la tournerie, la bimbeloterie, les joujoux, les sculptures sur bois; dans lesÂrdennes pour la petite ferronnerie et la quincaillerie; il occupe une place prépon-

i. Fondateur et directeur de l'œuvre d'Auteuil pour l'éducation et Tapprentissage des enfants pauvres, orphelins ou abandonnés.

déranle à Lyon et dans la vallée du Rhône, pour la fabrication delà soie, et partout où le métier à tisser à bras subsiste encore concurremment avec les usines à vapeur \

Ce genre de travail porte le nom particulier de travail en famille, et ce nom suffit pour le rendre digne d'une attention et d'une sympathie particulières. Cette combinaison de forces unies et concourant au même but, dans un seul intérêt familial, la présence constante du père au milieu des siens sont évidemment des conditions favorables aux bonnes mœurs, aTunionet au bien-être de la famille. Aussi des écrivains très autorisés dans ces matières l'ont-ils préconisé comme ridéal du travail industriel.

C'est une erreur, ou, du moins, une exagération.

On n'a pas perdu le souvenir des Caves de Lille, dont la description, donnée brièvement par M. Villermé, puis, avec détails, parBlanqui, l'économiste, produisit un effet de stupeur sur l'opinion.

Les tisserands de Lille avaient reconnu que le fil de coton, de lin ou de chanvre, conservait plus de douceur, plus de souplesse, et par conséquent plus de ténacité dans une atmosphère humide. Ils avaient eu ainsi l'idée de mettre leurs métiers dans les caves; puis ils y avaient transporté leur lit, leur mobilier, et la famille s'était trouvée finalement logée dans ces locaux

l.On rencontre fréquemment dans les villages, raômo peu importants, un ouvrier possesseur d'un métier pour la toile de chanvre ou de lin ; il lisse le fil qui lui est apporté par les femmes de la contrée, et qui est le produit de leurs mains. Dès qu'elles ont fini leur ménage, elles prennent et ne quittent plus leur quenouille, et filent soit chez elles, soit aux champs. Une femme alerte et hat)ile produit tout le fil nécessaire pour le linge et la literie de la famille.

bas, humides, mal aérés, mal éclairés. L'atelier, le logement, la cuisine, tout était venu s'y entasser, et ces tristes refuges étaient bientôt devenus sordides. Leurs habitants y perdaient tout à la fois leur santé et leur moralité. On sait que la malpropreté est la plus envahissante des maladies, la plus corruptrice des souflrances. Les tisserands de Lilleenontfaitrépreuve. Il a fallu toutes les sévérités de la loi sur les logements insalubres pour les arracher à la dégradation où ils étaient tombés.

La France n'a pas été seule à donner ces malheureux exemples. Certaines villes de l'Allemagne présentent encore ces tristes spectacles. Dans les faubourgs de Londres, et notamment celui de SpitaUfields, quartier des tisserands, des raisons analogues ont produit des effets semblables, pires encore. Toutes les perversions humaines semblaient s'y être réfugiées. L'esprit anglais n'admettant pas facilement l'intervention de la loi dans les questions privées, des sociétés charitables ont entrepris d'extirper cette plaie, l'une des hontes de l'Angleterre, et ont notablement modifié ce sinistre état de choses.

Il reste donc démontré que le travail en famille, malgré ses mérites particuliers et certains, n'a pas une puissance sans limites pour assurer le bien-être, la santé, la moralité de ceux qui le pratiquent. Il est très digne de respect et de sympathie, mais il ne faut y chercher ni Tidéal, ni la règle exclusive, ni la solution des problèmes du travail.

Le travail féminin à domicile, plus particulièrement appelé travail en chambre, est pratiqué :

1** Par les femmes de rentiers ou employés ayant un

petit revenu; elles cherchent, dans leur aiguille, le

moyen d'augmenter le budget familial ;

2^ Par des femmes et filles d'ouvriers qui consacrent chez elles, à un travail manuel, tout. le temps, libre que leur laisse le ménage;

S"" Par des femmes o\i filles isolées.

La plus forte partie des travaux faits en chambre est payée à la tâche, ou à la pièce, et cela est dans la nature des choses, le temps employé ne pouvant être contrôlé par le patron.

Les prix sont généralement peu élevés. La raison en a été signalée, avec une grande autorité,, dans la statistique de l'industrie parisienne, pour 1847-48, travail considérable dû à la Chambre de commerce de Paris, et plein d'enseignements utiles.

Les deux premières catégories de femmes travaillant à domicile comprennent, comme nous venons de le voir, celles qui, dans le désir assurément légitime et honorable d'assurer un complément au budget de la famille, prennent du travail, soit chez des marchands ou des confectionneurs, soit et surtout en lingerie, couture et broderie. Commp il ne s'agit pas absolument pour elles de l'existence, elles ne discutent pas, avec Tinsistance du besoin, les prix qui leur sont offerts. C'est ainsi que des cours peu rémunérateurs s'établissent, et viennent peser sur la troisième catégorie d'ouvrières qui voit ainsi réduire les ressources qu'elle cherche dans son travail.

Les résultats de cette concurrence faite à des femmes par des femmes sont déplorables, et l'enquête de la Chambre de commerce de Paris les a constatés et vivement mis en lumière.

Les ouvrières en chambre, pressées par le besoin, et ne pouvant ou ne voulant pas toujours chercher de l'ouvrage dans les ateliers, tombent dans le désordre.

L'enquête parisienne constate que le nombre de ces femmes est grand, près delà moitié. Ces constatations ne résultent pas de procédés inquisitoriaux, mais de la simple comparaison, faite par les commissaires enquêteurs entre le métier, d'une part, et la toilette et le mobilier de l'autre. Ce genre d'appréciation qui, appliqué à un petit nombre de personnes, serait pro« bablement inexact, devientTégal de la certitude, quand il s'applique, comme ici, à plusieurs milliers de sujets.

. Il y a là une grande difficulté économique et un grand mal moral. Le rapport du Ministre de la justice sur la criminalité, pour 1878, constate (p. xxxv) un fait vraiment douloureux. Sur 1390 suicides de femmes 1 1 20 ont été accomplis par des femmes ou filles de moins de vingt et un ans ! A cet âge, à côté d'une grande vivacité d'impressions, on n'a pas encore sans doute toute son énergie morale, et on lutte avec peine contre un amour contrarié, contre l'abandon, contre la perspective de la misère. Mais pourquoi le nombre de ces suicides a-t-il passé, en cinq ans, et par une gradation ininterrompue de 60 à 120 î Ce ne peut être que par le relâchement du sentiment religieux. Il y a là, pour tout le monde, matière à de sérieuses réflexions.

Economiquement, TabondancD du travail, et, à sa suite, de meilleurs prix de façon peuvent seuls modifier cette situation.

Au point de vue moral, la charité, la religion offrent des ressources, plus actives et plus efficaces, pour

détourner du mal des natures molles ou passionnées qui ont trouvé dans le désordre de plus faciles moyens d'existence, et les distractions et les émotions qu il procure. CEuvre laborieuse et pénible et qui réserve de grandes et nombreuses déceptions à ceux qui l'entreprennent; elle n'en a pas moins de vaillants ouvriers, hommes et femmes, femmes surtout.

N'est-il pas touchant de voir ces dernières chercher à réparer par un effort conscient de leu nature dévouée et ardente au bien, le mal fait inconsciemment à la pauvre ouvrière par la concurrence d'autres femmes? C'est surtout dans les conditions élevées et parmi les riches que se rencontrent ces courageuses missionnaires de la charité, ces visiteuses de mansardes et de greniers, qui y portent des secours en vivres, en vùtements et en argent, et y ajoutent la bonne grâce qui en double le prix, la douceur et Téinotion (jui délient les langues, obtiennent les confidences et ouvrent les cœurs ! Que de bien se fait de la sorte ! Et quand une honnête femme est ainsi venue 80 mtMer au travail et aux peines d'autres femmes, avec quelle pure satisfaction ne peut-elle pas se dire qu'elle aussi, elle a travaillé, et du travail le plus sain et le plus fortifiant, celui qui produit le bien d'autrui !

Le nombre des femmes qui se dévouent de la sorte est trî's grand, bien plus grand qu'on ne le croit généralement.

Beaucoup d'hommes aussi concourent à cette œuvre, plus difficile pour eux, sous certains rapports, que pour les femmes. Ma bonne étoile m'en a fait connaître plusieurs, prêtres ou laïques; j'ai constaté

chez tous un trait commua, celui d'une espérance presque obstinée de la possibilité du retour au bien ; c'est là le secret de leur force de persuasion et de leurs succès près des cœurs blessés profondément. Leur bienveillance presque indestructible semble les exposer à de nombreuses déceptions ; mais ils acquièrent rapidement Texpérience des ruses de la misère, et la miséricorde n'exclut pas chez eux la perspicacité.

Un de ces hommes, M. G..., bien connu dans le monde des affaires, bien connu aussi des pauvres et surtout des travailleurs nécessiteux, hommes ou femmes, auxquels il distribuait les magniPiques charités de la première maison de banque de Paris, m'a souvent parlé de l'habileté extraordinaire avec laquelle on essayait quelquefois de surprendre sa bonne foi. Mais sa grande sagacité n'avait pas été longtemps dupe. Du reste, il portait ce caractère particulier dans sa mission : « II ne faut pas, disait-il, s'attacher exclusivement à la perfection ; les lis sans tache sont rares dans toutes les conditions, » et il concluait par ces mots d'un grand cœur et d'un esprit très fin : « La charité doit être borgne. »

Rendons grâce, dans le fond de nos cœurs, à ces missionnaires de la charité qui visitent et soulagent les pauvres ouvrières, isolées, sans famille, sans conseils, et font le bien modestement, secrètement, sans autre témoin que Dieu. Mais que dire de ces charlatans, de ces déclamateurs, qui, dans ces visites, ne cherchent que leur propre glorification? On bâtit un roman ; on échafaude toute une Ihèse morale ou philosophique sur les combats du travail ; on montre une

infortunée luttant contre une organisation sociale implacable, et succombant à la peine ; on a bien soin d'ailleurs de décrire l'escalier sale et humide, la chambre obscure et démeublée, où Ton a trouvé rhérolne ; on se persuade et Ton fait un effort discret pour que le public croie aussi qu'on a fait une bonne action ; la vérité est qu'on en a fait une détestable. Que Tune de ces pauvres filles, momentanément em« barrassées, lise ces tableaux navrants ; que voulez^ vous que devienne son courage ? Vous lui démontrez son impuissance pour la lutte ! Eh bien, elle va tout droit se jeter au bras du mal! Qui en sera responsable devant Dieu, si ce n'est vous. Tartufes de la charité?

Il nous reste à étudier le travail des femmes dans ^industrie ; c'est la partie la plus délicate du sujet qui nous occupe, celle qui a éveillé les plus légitimes préoccupations, qui a donné lieu à plus de discus* sions vives et souvent passionnées, et sur laquelle il existe le plus de doutes et de craintes. Essayons de l'analyser sans parti pris, et d'y discerner le bien et le mal.

L'apprentissage des jeunes filles dans l'industrie peut commencer après la première communion ; il n'a rien qui dépasse leurs forces, particulièrement dans l'industrie des textiles. On a reproché avec raison à ces ateliers leur mauvaise ventilation, leur atmosphère humide, et aussi le mélange des sexes, soit à rentrée, soit à la sortie, soit dans l'atelier même; aujourd'hui ces reproches ne sont plus fondés ; dans toutes les grandes usines, et dans la plupart des petites, la ventilation est bonne, l'atmosphère est

saine ; la séparation des sexes est assurée par les règlements ; mais tout n'est pas fait par là.

L'atelier, malgré le silence qui y est prescrit pendant le travail, malgré les surveillances qui y sont exercées, n'est généralement pas un milieu favorable à l'éducation morale de la jeune fille. Dans ce pêlemêle de bonnes et de mauvaises natures de tout âge, ayant une certaine liberté, le mal est visiblement plus facile que le bien ; d'ailleurs, l'éducation ménagère de la jeune fille est suspendue ; elle ne peut presque plus coudre, laver, repasser; quelques leçons hâtives sont seules assurées à son instruction, et elle ne peut guère que garder ce qu'elle avait pu apprendre du programme élémentaire avant sa première communion.

L'atelier a donc, pour les jeunes filles, ses inconvénients et ses dangers ; elles n'y sont cependant que parla volonté de leurs parents. Quels sont les mobiles de ceux-ci?

Un petit nombre trouve un sérieux avantage à former, de bonne heure, l'ouvrière au travail, et à lui en donner, jeune, les habitudes d'ordre et de discipline. Sa destinée, pensent-ils, est de gagner sa vie par le travail; elle ne saurait trop tôt en faire l'apprentissage. Dans ce cas, il n'est pas douteux que les parents, mus par la seule pensée du bien de leur enfant, chercheront par leur exemple et leurs conseils vigilants à la maintenir dans les bons principes qu'ils lui ont donnés, et surtout dans ses sentiments religieux. Dès lors, le succès est à peu près assuré, et un bon et honnête sujet aura été donné au travail.-

Mais, pour la plupart des parents, Fçnvoi des filles

aux ateliers n'a pour motif que le besoin. Ce besoin est peut-être réel; peut-être aussi n'est-il dû qu'au désordre ou au peu de courage des parents. Pour la jeune fille, l'effet est le même ; il faut qu'elle aille contribuer à Taccroissemenl des ressources de sa famille. Si médiocre que soit, surtout au commencement, la part qu'elle apporte, cette part couvre et bientôt dépasse sa dépense personnelle, et le budget familial est soulagé.

Mais ici encore il y a des distinctions à faire.

Si les parents sont bons et de bonne conduite, c'est devant un besoin réel qu'ils ont envoyé leur fille au travail; celle-ci s'en rend parfaitement compte, et, dès lors, éprouve ce sentiment si fortifiant : le bonheur d'être utile à son père et à sa mère. Il y a là, pour elle, un grand encouragement à bien faire, et à se défendre contre les périls de l'atelier.

S'ils sont mauvais... Hélas! S'ils sont mauvais, il est à peu près certain que la jeune fille n'est pas plus mal, que, peut-être môme, elle est mieux à l'atelier que chez ses parents ; elle y a moins de liberté et moins d'exemples affligeants et démoralisants.

Comment la femme mariée se décide-t-elle à se donner au travail de l'industrie et du grand atelier, où la discipline Tohlige à l'emploi de sa jouraée entière et à l'abandon de son ménage? La première explication qui se présente, c'est que le ménage qui est ainsi abandonné n'a pas su se défendre lui-même; que la misère, suite du désordre, y régnait avec toutes ses peines et toutes ses immoralités, et que la femme avait cessé d'espérer d'y ramener la paix et l'ordre.

J'ai montré plus haut de malheureuses femmes des-

ti tuées par leurs maris de tous leurs droits de mëre, méconnues, peut-être insultées par leurs enfants qui les voient sans défense, et ne comprennent pas qu'il y a là pour eux un double motif de les respecter. Blâmera- t-on ces femmes, ces mères, de chercher dans le travail un refuge, une aide, une protection? Ces exemples d'ailleurs sont rares tant que les enfants ont matériellement besoin de leur mère. Il en est bien peu qui désertent alors leur poste et qui laissent à d'autres le soin de leur jeune famille. Il y a, dans ces cas, des dévouements qui s'élèvent jusqu'à Théroïsme : il y a des martyres de la maternité.

Dans combien de cas, d'ailleurs, la more n'est-elle pas amenée à reconnaître que son travail seul peut assurer une nourriture substantielle aux siens? L'aimerait-on mieux s'abandonnant, elle et ses enfants, à la seule charge du pfere? Et si ce père n'a pas de conduite, s'il va dissiper une partie de son gain au cabaret, la mère n'est-elle pas en droit de demander au travçiil, pour elle et ses enfants en âge de travailler, les moyens d'existence que le père ne sait, ou ne veut, ou ne peut pas leur assurer? Refusera-t-on à la mère, qui voit le pain prêt à lui manquer chez elle, ce bonheur, assurément le plus noble, sinon le plus joyeux de tous, d'assurer ce pain à la maison ? De tels exemples sont-ils pour affaiblir le sentiment de famille? Le nombre n'est pas grand de ces malheureux qui persistent dans leurs désordres, en face d'êtres de leur sang, plus faibles qu'eux, et cependant plus dévoués et plus courageux.

Il y a d'autres compensations encore à cette si triste situation du domicile conjugal délaissé, du foyer

domestique éteint pendant la journée entière. On a écrit que, dans de pareilles conditions, la famille n'existait plus. L'expérience apprend que Tesprit de famille né se détruit pas si vite ; que la nature humaine ne se pervertit pas nécessairement pour être privée de ses meilleurs appuis; que le mariage, la paternité, la maternité subsistent et résistent dans ces conditions malheureuses; elles trouvent leur point d'appui, leur force de résistance dans l'exemple du travail donné par le père et la mère à leurs enfants ; leur jeune esprit en pénètre le^ens et la moralité plus tôt et plus profondément qu'on ne le croit. Ah! sans doute, les natures qui 8*élèvent à cette école ne sont ni fînes, ni mièvres ; les formes sont rudes, l'esprit pesant et Gavroche les étonne bien !

Mais, à leur tour, ils étonnent bien Gavroche quand il les voit travailler à Tatelicr et s'y rendre utiles à leurs parents.

Et puis il y a le Dimanche et lés Fêtes, et la journée passée ensemble, et les petites joies que peut se permettre une famille dont tous les membres apportent quelque chose à la bourse commune.

Il y a enfin de plus hautes considérations.

Si le mari a une mauvaise santé, comment la famille vivra- t-elle, si ce n'est par le travail de la femme et des enfants? Dira-t-on que le travail en chambre peut y suffire? Mais il s'agirait alors de sortir des ateliers plusieurs centaines de milliers de femmes et de filles, et les prix de façons du travail en chambre déjà trop faibles se réduiraient à rien. Le seul résultat serait l'augmentation du nombre de ceux

qui souffrent. C'est la misère dans ce qu'elle a de plus poignant assurée à toute ces familles, et la misère n'est-elle pas l'hôte le plus dangereux et le plus corrupteur?

Dans ces familles de travailleurs au dehors, quand ils se retrouvent le soir, ils soijt sous la saine et vivifiante impression du devoir accompli. Si le foyer n'est pas chaud, les consciences sont tranquilles. N'est-ce rien?

Je crois qu'on lira avec intérêt l'opinion d'une femme sur cette question. Je la trouve dans les Études sur les Manufactures de M. L. Reybaud.

En visitant les écoles libres de Manchester, toutes fondées au moyen de souscriptions particulières, il avait remarqué une institutrice dont la conversation révélait un esprit distingué : « Naturellement, dit-il, l'entretien se porta sur les avantages qu'il y aurait à soustraire les femmes au travail de la manufacture pour les rendre à leurs maisons. Elle ne sembla pas partager les préjugés qui régnent là-dessus... Elle ne niait pas les abus, quelque soin qu'on mette à les combattre ; elle demandait seulement qu'on vît les choses sous tous les aspects. Si le travail dômes tique était encore possible, il n'y aurait pas à hésiter ; c'est le plus sain pour les mœurs, celui qui offre le plus de garanties. Mais le choix n'est plus permis, et plus on va, moins il l'est; la nécessité l'emporte. Dans cet état nouveau, laquelle est préférable, ou d'une absence simultanée en vue du travail, ou d'une séparation périodique qui tiendrait le mari occupé et laisserait la femme libre? L'expérience mène à conclure que cette dernière combinaison n'est pas la meilleure. Pour

quelques scandales publics, souvent amplifiés, il ne faut pas oublier ceux qui se cachent dans Tombre et qui ne sont pas moins graves pour avoir moins d'éclat. Dans ce partage des conditions pour le même couple, il y a évidemment une ressource de moins et un danger de plus. Le contact enlre les sexes peut engendrer de mauvaises mœurs ; mais ce qui les engendre plus infailliblement encore, c'est la misère combinée avec l'oisiveté. 11 n'est pas vrai d'ailleurs que le logis soit désert, el que les enfants soient abandonnés quand le përe et la mère s'absentent; ils restent presque toujours sous la garde de vieux parents qui tiennent tout en ordre et préparent les aliments pour l'heure des rentrées. J'ai vingt fois vérifié le fait et je n'ai trouvé les portes fermées que dans des cas trës rares et qui avaient une excuse légitime. Quand les vieux parents manquent, on s'aide entre voisms. Ce n'est pas une si grande affaire que de veiller sur quelques marmots, ou de ranger un modeste mobilier. Ce qui serait une grande affaire, ce serait de réduire les ressources de la maison des 12 ou 15 schellings que la femme gagne par semaine. Une amélioration de ce genre serait une ruine et ne serait pas une garantie; aucune ne vaut un travail réglé, qui est le plus avantageux comme le plus sûr des préservatifs. »

Le travail des femmes dans Tindustrie comporte donc du bien et du mal, très probablement plus de bien que de mal. Le nombre des ouvrières de l'industrie va toujours en augmentant, et atteint le chiffre de plus de dix-sept cent mille. Ce chiffre considérable paraît prouver sans réplique que le travail industriel

ne traite pas mal ses ouvrières, et sait tenir leur salaire au niveau des besoins ; sinon, l'armée industrielle féminine verrait ses rangs s'éclaircir; or, c'est le contraire qui arrive. Mais celle vue générale et satisfaisante ne doit pas faire oublier ni méconnaître les tristes situations que nous avons constatées. Elles consliluent un problème vraiment dignes des préoccupations des hommes de cœur et des moralistes, dignes aussi des méditations de tous les chefs du travail, dignes enûn des réflexions et d'un sérieux retour sur eux-mêmes des chefs des familles ouvrières. Ces ménages délaissés de tous leurs membres pendant le jour, ces foyers où se chauffe à peine un peu de soupe le soir, donnent un avertissement dont Thonneur de Tinduslrie et l'esprit chrétien commandent de tenir grand compte.

Je crois que le défaut de courage et le désordre du père et quelquefois de la mère sont pour la plus forte part dans ce relâchement déplorable des liens de la famille. Mais, souvent aussi, une cause accidentelle a amené une perte d'argent qui n'a pu être réparée ; le déûcit est devenu permanent; le gouffre des dettes criardes s'est creusé. C'est alors qu'il faudrait des miracles de courage ; mais, dans toutes les conditions, ces miracles sont rares et surtout chez les ouvriers, dont l'horizon plus étroit leur laisse moins de temps et moins de chances pour la lutte.

J'ai été lié de grande amitié avec le chef d'une usine très importante, décédé aujourd'hui, et qui tenait tellement cachée sa main bienfaisante que je croirais manquer à sa mémoire en le nommant. Sachant ma passion pour les questions de travail, il s'est quelque-

fois laissé aller à des confidences. C'esl par lui que j'ai su refficacilé certaine de secours bien placés et venus à propos. C'était sa digne compagne qui en était la dispensatrice, « moyen sûr, disait-il, de les faire accepter. »

Je fus admis, un jour, à une consultation entre eux sur une proposition faite par elle. Elle avait constaté que, dans un ménage qui donnait à l'atelier le përe, la mëre et les deux jeunes apprenties, la femme épuisait ses forces à ranger le ménage le matin avant l'entrée au travail, et à faire la soupe et les lits, le soir, après la rentrée. Elle ne pouvait demander d'aide à son mari, que sa santé délicate obligeait à ménager ses forces, ni aux enfants qui avaient encore besoin de tout leur sommeil. Tout pesait donc sur la mëre qui commençait à être vaincue par la fatigue. Il était question de lui permettre de n'arriver à l'atelier qu une heure après la cloche d'entrée, pour que, dès le matin, les lits pussent être faits, la chambre balayée, et qu'un peu de coulure fût possible; puis, de sortir le soir une heure plus tôt que tout le monde, pour préparer le repas du soir, plus copieux et plus sain que ceux pris dans la journée au restaurant-cabaret. Le salaire devait ùlre ostensiblement diminué d'un sixième pour éviter lajalousie, dans l'atelier, et la différence lui être remise secrètement par la patronne.

Bien des objections furent examinées et notamment celle de demandes analogues qui pourraient être faites avec des droits moins certains et avec le risque d'un trouble grave dans l'ensemble de l'atelier. Le chef, ému de cette éventualité, proposaitun secours une fois donné. Sa femme insistait et tenait à sa combinaison,

y voyant, de plus, une expérience exirômoment intéressante à faire. Elle l'emporta, etTexpérience eut lieu avec un plein succës, et sans réclamations gênantes de la part des camarades.

De cette expérience réussie, il semblait qu'on pût coRclure que les mères de famille travaillant aux ateliers pourraient être affranchies d'une heure le matin et d'une heure le soir. Mais, dans l'industrie dont il s'agit, une mesure générale de ce genre était impraticable, le travail des femmes marchant parallèlement à celui des hommes.

L'idée mérite cependant d'être recueillie et encouragée ; elle sort d'un cœur de femme et je ne pouvais pas mieux terminer ce chapitre.

J'ajouterai cependant quelques lignes extraites d'un document officiel et qui me paraissent résumer parfaitement ce qui précède.

On sait que l'Assemblée nationale a ouvert en 1871 une grande enquête sur la situation du travail. J'ai eu déjà occasion de citer le très important travail de la commission d'enquête; elle avait dressé un questionnaire très bien conçu, e^ l'avait adressé partout où elle pouvait espérer une réponse utile et vraie. . La XVIP question s'exprimait comme suit :

« Les femmes trouvent-elles dans les établissements de votre région industrielle ou dans les industries spéciales un travail qui leur permette de concourir aux charges de famille ? »

Voici la réponse de la Chambre de Cotivnerce de Paris ^ :

1. Enquête sur les conditions du travail, département de la Seine.

« Les femmes apportent largement leur contingent de ressources, tant par les moyens de salaires qu'elles retirent des travaux divers auxquels elles se livrent, que par l'effet de leur économie ei de leur supériorité morale. »

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