Voyez le texte delà loi à rappendicc M
COALITIONS, GRÈVES, CHAMBRES SYNDICALES 255 Le rapporteur de la commission, M. É. Ollivier, exprimait des sentiments pareils.
« La nature bénigne des coalitions, en France, malgré la loi qui les interdit, rapprochées de la violence sauvage de celles qui ont eu lieu en Angleterre, dans les mêmes conditions, permet de présumer que les grèves françaises n'auront pas le même caractère de ténacité violente, de décision implacable, de cruauté qu'ont déployé les grèves anglaises dans les premiers temps de la liberté des coalitions. L'ouvrier français est njoins concentré, dès lors moins violent que l'ouvrier anglais. Son intelligence vive et ouverte accueille plus vite une bonne raison. 11 est beaucoup plus que l'Anglais disposé aux négociations et aux compromis, etc. »
Quelques années plus tard, les grèves ensanglantées de Firminy et d'Aubin venaient donner un démenti cruel à ces espérances, à ces illusions. Nous verrons tout à l'heure par un témoignage de la plus haute compétence, celui de la Chambre de commerce, si éclairée et si libérale, de Paris, que jamais les grèves n'ont été plus nombreuses, et n'ont plus troublé le travail que depuis 1864; nous trouverons dans ce rapport que, si les ouvriers français ne vont pas jusqu'à l'assassinat, dans les grèves, ils y apportent avec une ténacité que l'insuccès ne lasse pas, des prétentions et des exigences toujours renaissantes, absolument destructives de la liberté du travail, et des droits du capital et du commandement.
Mais avant d'entrer dans cet examen, il convient de ne pas laisser subsister d'idées erronées ou exagérées sur les grèves anglaises et sur l'esprit qui y préside depuis bien des années.
Il esl très vrai que, dans ses coalitions, TAngleteire a quelquefois donné au monde un spectacle efirayant, et s'était mise au ban de Topinion. Des comités secrets s'étaient créés sur plusieurs points et avaient orgam'sé la terreur et le meurtre; plus de sécurité pour les ouvriers réfractaires aux mots d'ordre des comités; c'étaient les pires pratiques de l'Irlande dans ses plus mauvais jours ; les crimes de Sheffield avaient particulièrement soulevé l'opinion*. Mais ces excès sauvages n'ont eu qu'un temps. L'indignation publique en a fait justice.
Je ne veux pour preuve de la On de ces crimes que deux récits de grèves anglaises, donnés par M. É. Ollivier lui-même dans son rapport au Corps législatif; il s'agit de deux grèves demeurées célèbres : Tune, celle de Preston, en 1853 ; Tautre, celle de Colne, en 1860 :
« Les ouvriers de Preston se coalisèrent, aûn d'obtenir, dans toules les manufactures, une augmentation de 10 pour 1 00 ; trente-deux patrons, quoique trouvant les prétentions des ouvriers excessives,y accédèrent ; quatre seulement résistèrent. Pour les vaincre, les ouvriers eurent recours a des moyens de pression tels que les manufacturiers, qui avaient cédé, comprirent que la cause de leurs quatre confrères devenait la leur ; ils retirèrent leurs concessions et, opposant à la coalition partielle des ouvriers une coalition générale, ils fermèrent leurs ateliers et 25,000 individus se trouvèrent sans travail. De ce jour commença entre les patrons et les ouvriers une lutte qui dura six mois. L'Angleterre entière y prit part : les ouvriers de toutes les villes vinrent en aide aux ouvriers, les districts secou-
1. On en trouvera le récit détaillé dans le livre de M. CourceUe- Seneuil : Liberté et socialisme.
rurent les industriels. De part et d'autre, on fit des efforts gigantesques. Les ouvriers surtout furent prodigieux d'activité et de résignation.* Guidés par un chef intelligent, Georges Gowel, un des plus parfaits orateurs populaires qu'il y ait eu, ils employèrent toutes les ressources des luttes égales : les meetings succédaient aux meetings ; des délégués ardents circulaient dans le pays entier; on les voyait partout, dans les voitures publiques, dans les foires, dans les réunions, la main tendue, les récits enflammés à la bouche. Sur le& murs des villes les affiches les plus émouvantes arrêtaient les indifférents, (c Un mois <( s*est écoulé, disait Tune d'elles, depuis que trente mille « ouvriers sont sans ouvrage et réduits a vivre de la chac< rite publique. Depuis ce temps, les pleurs versés par là « veuve aux pieds de l'oppresseur ont été recueillis dans « le vase de la justice de Dieu. Les cris de l'orphelin « aflamé sont montés aussi haut que ceux des Juifs c< esclaves en Egypte. Pour ces veuves, pour ces orphe- « lins, nous implorons votre pitié. » La poésie venait en aide à l'éloquence, et les larmes coulaient de tous les yeux, lorsqu^on chantait la complainte de la Mère qui a perdu sa fille : « Venez et consolez-moi dans ma douleur. « Je reste à gémir seule sur cette terre. Mon enfant chérie « m'est ravie, et je dois maintenant pleurer à jamais. Elle « était pour moi tout ce que je pouvais souhaiter. Si elle « m'avaît été conservée, j'aurais été contente. Mais hélas ! « elle est morte martyre de la cause du dix pour cent. » — Tout fut inutile. Quand ils travaillaient, les ouvriers touchaient par semaine 12.000 à 13.000 livres sterling; les cotisations, les quêtes, les secours extérieurs ne dépassaientjamais 4.000 livres par semaine. Les épargnes s'épuisèrent ; il fallut vendre les vêtements, les meubles, la faim arriva avec son hideux cortège. Alors commença le découragement, la défiance; les chefs furent d'abord moins obéis ; puis ce fut contre eux et non contre les patrons que la poésie populaire dirigea ses traits : a Cowel n'a pas la c( pensée de reprendre jamais son travail, soit avec le « fuseau ou la navette, soit avec la pioche ou la bêche. Il
« appartient aujourd'hui kune bande d'hommes qui savent a bien que la meilleure besogne est celle de Torateur. « Cowel a une langue dangereuse ; il nous a dit que nous « aurions de plus beaux salaires ; mais Cowel nous a longce temps trompés, car cette lutte sans espérance ne finit « pas. Nous mourons de faim ; mais qu'importe à nos i< délégués? Réunis autour d'une table bien garnie, chaque ce jour, ils deviennent plus gras et nous devenons plus « maigres. » Enfin, un jour parut sur les murs de la ville une affiche signée par les directeurs de la coalition qui disait : « Nous engageons les ouvriers à reprendre leur trace vail jusqu'à une occasion plus opportune. » Seulement lespatrons avaient perdu approximativementlGo.OOO livres sterling (4.125.000 fr.) et les ouvriers certainement 250.000 livres (6.250.000 fr.). Et quelques jours après on lisait les lignes suivantes dans un journal de Preston : « Les résultats de la terrible catastrophe que nous venons a de traverser dépassent les plus sinistres prévisions. Nos c( rues sont encombrées de malheureux qui demandent c( vainement du travail ; leur place est prise par des c< ouvriers étrangers ou de nouvelles machines suppléent « au défaut de bras. D'ici à longtemps, ils sont condamnés c( à rester sans occupation. Des milliers de familles ont « enduré les plus sévères privations ; elles ont contracté c( des dettes qu'une génération ne parviendra pas à étcin- « dre, et quelque déplorable que soit l'état présent de « notre ville, nous sommes convaincus que nous n'en « sommes pas aux dernières conséquences de ce mouvecc ment insensé. »
<c La grève de Colne a eu lieu en 1860. Les demandes des ouvriers étaient : une élévation de salaire, l'établissement d'un tarif uniforme sans aucun allégement en raison i •de l'excédent de dépense imposée à certains patrons par les désavantages de la localité ou du matériel employé, enfin le droit reconnu aux officiers de VUnion ouvrière \ (Trade's union) d'intervenir dans les débats entre maîtres I et ouvriers. Les maîtres refusèrent. Le 6 juin, quatre mille métiers furent arrêtés et quinze cents ouvriers se trou- '
vèrent sans travail. La lutte dura pendant cinquante semaines ; après quoi, les ouvriers vaincus durent se sou-mettre et subir, à la suite de misères de tous genres, les conditions qu*au début ils avaient rejetées avec mépris. Les pertes que cette grève leur avait occasionnées étaient telles, qu'en supposant laugmentation de salaire obtenue, ce n'est qu'au boutde vingt-huit ans qu'ils eussent retrouvé la position dont ils jouissaient avant la grève. »
On voit qu'il y a loin des crimes de Sheffied aux souffrances résignées de Preston et de Colne ; l'Angleterre se retrouve ici avec le bien et le mal qui constituent son originalité^ originalité bien plus dissemblable de celle de la France que ne paraît l'avoir pensé le rapporteur de la loi française.
Pour étudier et sonder à fond ces dissemblances, il faut lire avec toute l'attention qu'il mérite le rapport de la Chambre de commerce de Paris sur les effets de la loi de 1864. Je le donne in extenso à l'appendice N.
Ce rapport si complet, oii les faits sont exposés avec tant de sobriété et de modération, forme un document des plus instructifs et des plus sûrs. C'est, pour ainsi dire, le répertoire de tout ce que des esprits aigris et des cœurs ulcérés peuvent concevoir et vouloir contre les lois économiques du travail. Et c'est une loi de liberté qui a servi de point de départ à cette aggravation d'assauts contre la liberté !
Prohiber le travail des femmes ;
Proscrire la tâche et la remplacer par l'égalité du salaire à la journée ;
Réserver aux ouvriers seuls le choix des contremaîtres ; annuler ainsi tout à la fois le patron et la discipline ;
Réduire les bons ouvriers à quitter Paris et la France, et à porter a Tétranger leur talent, les secrets et les tours de main de la fabrication ;
Choisir, pour le moment de l'abandon de Tatelier, celui où il est le plus chargé de demandes à livrer à jour fixe;
Régler et limiter le nombre des apprentis ;
Proscrire ou dédaigner l'habileté dans le métier;
Localiser les grèves; procéder par interdictions partielles, pour venir à bout plus aisément de la résistance des patrons.
Ne sont-ce pas là autant de violations flagrantes de la liberté du travail et du droit? et n'y a-t-il pas une perversion particulière à s'appuyer pour tant d'illégalités sur une loi de liberté ?
Aussi les Chambres syndicales de patrons, et la Chambre de commerce de Paris demandent- elles l'abrogation de cette loi.
Ce vœu peut-il être exaucé? En fait, et dans le temps présent, rien de tel ne peut être espéré. Le parti qui nous gouverne, absolument asservi par ses besoins ou ses desseins électoraux, n'y consentira jamais. Mais si, s'élevant au-dessus des misères présentes, l'on peut concevoir l'espérance que la France méritera et obtiendra d'être gouvernée d'une manière plus digne d'elle, alors faudra-t-il abroger la loi de 1864?
Je n'hésite pas à répondre par la négative, et j'en donne la raison irréfutable selon moi. La loi de 1791, le Code pénal, la loi de 1849 avaient méconnu l'égalité entre les patrons et les ouvriers, et n'avaient tenu aucun compte de la nature des choses. Gomment
COALITIONS, GRÈVES, CHAMBRES SYNDICALES 261 empêcher les patrons de s'entendre sur leurs intérêts communs? Comment prouver juridiquement l'entente établie entre quelques ohefs d'industrie? Il y a là une impossibilité pratique évidente, et dès lors comment persister à interdire aux ouvriers ce qu'il est manifestement impossible d'interdire en fait aux patrons? C'est s'exposer à faire dire que, dans notre société française, il y a deux poids et deux mesures, reproche particulièrement irritant pour des esprits français.
La loi de 4864 a donc obéi aune nécessité de toute évidence. L'entente toujours possible pour les patrons a dû être permise aux ouvriers. Dans l'impossibilité d'empêcher l'une, il a fallu permettre l'autre, et avec elles, les grèves s'opérant sans violences et sans pression.
Mais de ce qu'on subissait une nécessité inéluctable, fallait-il s'abandonner aux illusions où, comme nous l'avons vu, sont venus verser les auteurs et le rapporteur de la loi de 1864, et rassurer le législateur et l'opinion publique par une prétendue supériorité morale et intellectuelle de l'ouvrier français, comparé avec trop de complaisance et trop peu de vérité à l'ouvrier anglais. Le législateur mieux informé eût pris plus de précautions ; il eût employé des termes moins élastiques, mieux défini les délits, mieux gradué les peines, non pour l'usage de la liberté nouvelle, mais pour l'abus et l'excès; et n'est-ce pas un abus odieux, et un excès intolérable que l'abandon concerté des ateliers à jour fixe sans souci des engagements pris*? N'est-ce pas un abus odieux que l'interdiction
1 . Il existe dans toute rindustrio française une coutume si gêné-
du travail des femmes dans les ateliers de typographie de Paris ? Et un pareil exemple, je devrais dire : un pareil scandale, est donné par une des professions les plus éclairées de Paris !
Mais pour édicler les peines méritées par de tels actes, il ne fallait pas être dans la disposition d'esprit qui a inspiré au rapporteur de la loi des phrases comme celle-ci : a Veut-on flatter l'ouvrier anglais? on lui dit qu'il a un cœur de lion ; veut-on l'insulter? on lui dit qu'il a un cœur de chêne. Nos ouvriers ont un cœur d'homme. » Triste pavé de Tours; mais, comme tous ces pavés, la faveur de ceux auxquels il était lancé ne lui aura sans doute pas manqué.
Triste pavé, dis-je, car il ne s'adresse pas seu-
ralement observée, qu'elle y a acquis force de loi ; cette coutume est celle de la quinzaine. Tout patron qui veut congédier un ouvrier, tout ouvrier qui veut quitter un patron, doivent respectivement se prévenir quinze jours à Tavance ; il n'est pas un juge de paix qui ne condamnerait à une amende celle des parties qui aurait contrevenu à cet usage, sauf, bien entendu, les raisons graves et prouvées pour le renvoi ou l'abandon immédiat de l'atelier.
Il y avait, pour les auteurs de la loi de 1864, un moyen bien simple de préparer la conciliation du patron et de l'ouvrier; c'était de consacrer cet usa^e par un article de la loi, et de déclarer répréhensible et punissable tout renvoi, tout abandon qui ne seraient pas précédés de la déclaration de quinzaine. Quiconque a quelque connaissance di;s mœurs industrielles, reconnaîtra que cette obligation préliminaire d'une convention entre le patron et Touvrier était un acheminement à une discussion utile. Cette disposition eut été comprise et bien accueillie de tous les travailleurs sensés, et eût donné à la loi de 186i un caractère de prudence, de ménagements et d'impartialité qui lui manquent absolument.
Une autre précaution pouvait et devait être prise. Il arrive souvent que la grève est concertée (il serait plus vite fait de dire complotée) pour le moment où des travaux doivent être terminés, des livraisons faites à jour fixe. On espère ainsi, et avec raison, fairo plus facilement capituler les patrons. L'exécution des engagements ainsi contractés par les entrepreneurs ou les fabricants devrait être ajournée d'autant de temps que durerait la grève et que le travail n'aurait pas repris son cours normal, et l'une des manœuvres les plus odieuses des grèves se trouverait ainsi paralysée.
lement à des ouvriers, mais à des électeurs, et c'est une différence considérable à noter entre l'ouvrier anglais e\ l'ouvrier français. Assurément rien n'autorise à refuser aux premiers ce cœur d'homme dont on veut faire un monopole pour les nôtres ; mais ceux-ci ont un bulletin de vote que les autres n'ont pas.
Ils sont souverains ; c'est ce qu'on dit tous les jours aux ouvriers français, et Ton ne manque pas d ajouter, que s'ils ont cette puissance, ils la doivent à leur raison, à leurs lumières, à leur patriotisme. Voilà le trait essentiel omis, dans ses comparaisons, par le rapporteur au Corps législatif, et qui explique le caractère particulier des prétentions des grévistes français, ce dogmatisme et cet arbitraire, ces rêves d'organisation nouvelle, où Ton daigne admettre le capital, à condition qu'il soit désarmé de toute action, de toute direction, de tout contrôle, où les ouvriers seront maîtres et seuls maîtres, organisations rêvées par les flatteurs et les meneurs des ouvriers, aidés des enivrements politiques où on leur fait perdre leur intelligence, leur vaillance, leur honneur de travailleurs.
Telle est la vérité, sans illusion cette fois, et sans flatterie. Si je me sépare ici de la Chambre de commerce de Paris, si je ne pense pas, comme elle, que la loi de 1864 doive être abolie, ce n'est pas que je croie à la vertu bienfaisante de cette loi mal faite ; elle n'a, à mes yeux, qu'un seul mérite, mais il est grand ; elle efface une injustice; elle rétablit l'égalité entre les patrons et les ouvriers ; ce qu'il faut aujourd'hui,
c'estraméliorer* et la compléter, non l'abolir. En insis- tant sur son abrogation, les patrons paraîtraient poursuivre un privilège, et le temps des privilèges est passé, à rhonneur de nos sociétés modernes.
Avec la loi de 1864 cependant, le travail, au milieu du gâchis politique où nous nous débattons, est sérieusement menacé ; la situation devient aiguë, et il ne manque pas de prophètes annonçant, à bref délai, la ruine de l'industrie.
Si l'industrie s'abandonne, il n'est pas douteux qu'elle est perdue; mais s'abandonnera-t-elle ? Le patronat français ne trouvera-t-il pas en lui-même et dans la liberté, la force et la volonté de lutter contre ces excès de liberté ? La question vaut la peine d'être posée.
Où les grèves sont-elles particulièrement menaçantes et dangereuses ? C'est dans la grande et dans
1. C'est ce que vient de faire un arrêt récent de la Cour de cassation.
A la suite de la griïve des ouvriers menuisiers de Paris, les patrons mis k Vindex avaient intenté une action civile aux membres de la Commission executive qui avaient- décrété Vindex. Les membres de cette commission furent condamnés, pour atteinte & la liberté du travail, à quinze jours de prison.
La Cour de cassation a été appelée & statuer à son tour, et de sa décision, il résulte :
!• Que la mise à l'index d'un établissement par un groupe d'ouvriers, et par suite l'obslacle apporté à la reprise des travaux dans cet établissement, constitue le délit d'atteinte à la liberté du travail, prévu et puni par l'article 416 du Gode pénal, parce que, en effet, pour que cet article soit applicable, il n'est nul besoin, à la différence de l'article 414, qu'il y ait eu emploi de la violence, de voies de fait, de menaces ou manœuvres frauduleuses, qui aggravent le délit et entraînent une répression plus sévère, mais qu'il suffît qu'il y ait eu des amendes, défenses, prescriptions ou interdictions prononcées par suite d'un plan concerté ;
2^ Que le patron dont l'établissement a été ainsi mis à l'index, et qui a souffert un préjudice, a qualité pour poursuivre devant lo tribunal de répression les auteurs du délit.
COALITIOJ^S, GRÈVES, CHAMRRES SYNDICALES 265
la moyenne industrie. Ce sont deux aspects différents de la question; examinons chacun d'eux.
La grande industrie a, pour la résistance contre la grève, un avantage de situation très sérieux, c'est le petit nombre relatif de ses chefs; l'entente est facile, les résolutions promptes et bien gardées et observées, condition très torte pour la négociation et pour la lutte. A cette force s'ajoutent les exemples d'union et de fermeté dans l'union des patrons anglais, dans leurs conflits avec leurs ouvriers, et il n'est pas douteux que ces fortes et efficaces leçons ne seront pasperdues pour notre grande industrie.
Mais il y a un revers à cette médaille.
Le traité de commerce de 1860 entre la France et l'Angleterre, en abaissant les tarifs de douane, a solidarisé les intérêts des deux nations plus qu'ils no Tàvaient été jusqu'alors. Leurs usages, leurs traditions de travail tendent à une ressemblance toujours croissante ; dans cette action réciproque de deux nations l'une sur l'autre, celle qui a le plus de chances d'imposer la loi et son exemple, c'est celle dont la production est la plus forte. Les habitudes de travail de l'Angleterre tendent donc visiblement à s'implanter chez nous. Or, depuis nombre d'années, l'Angleterre tient le prix du salaire pour essentiellement variable, l'élevant quand le prix du produit monte sur le marché, l'abaissant quand il descend, coutume qui, jusqu'ici, avait été inconnue à la France, inconnue et antipathique. Nous admettions tous, qu'un prix de salaire, une fois fixé, ne devait plus reculer, susceptible d'augmentation, mais non passible de rétrogradation. L'oscillation des salaires nous paraissait mau-
vaise en soi; elle répugnait à nos idées sur le salaire, sur la fîxité et la sécurité si nécessaires à l'ouvrier. Dans ma première édition (1877), je constatais ces idées et ces usages de l'industrie française; la grande Commission d'enquête sur les conditions du travail (rapporteur M. Ducarre) les constatait aussi. Aujourd'hui, il faut bien se rendre à l'évidence. Serrés de près par la concurrence anglaise, nous devons user des moyens qu'elle emploie pour vivre et résister ellemême. Déjà des baisses de salaires ont eu lieu; elles ne sont pas nombreuses^ et ne portent pas sur de gros chiffres. Les mœurs anglaises ne s'acclimateront que lentement chez nous; mais la belle tradition française est entamée; elle est destinée à plier devant Tinstinct de conservation.
Cette nouveauté n'est pas la seule.
J'ai présent encore le sentiment profond de surprise éprouvé par la métallurgie française, lorsqu'en février 1860, elle apprit qu'une réunion de maîtres de forges de TÉcosse venait d'avoir lieu, à Glascow, et avait décidé la mise hors [lôck out) de 87 hauts-fourneaux sur 118 existant dans cette région.
Les ouvriers fondeurs anglais, à la lecture du rapport du 5 janvier 1860, où était annoncée la nouvelle politique commerciale de l'Empire, avaient cru à un immense développement du travail de la fonte et du fer en Angleterre, et, se hâtant d'escompter leurs espérances, ils avaient demandé une augmentation (10 pour 100, je crois) de salaires.
Le moment était on ne peut plus mal choisi; les prix de la fonte étaient avilis, et les stocks considé-
COALITIONS, GRÈVES, CHAMBRES SYNDICALES 267 rables. Les patrons se décidèrent à un lock ont sans exemple encore dans TÉcosse, et les ouvriers eurent le bon esprit de ne pas persister. Peu de semaines aprës une vive reprise ayant eu lieu sur le marché des fontes, HO fourneaux furent remis en feu.
Ces faits si graves ne nous avaient pas seulement surpris, mais vivement inquiétés. Être mis si brusquement en état de concurrence aiguë avec une industrie ayant des usages si différents des nôtres, et de pareilles énergies, c'était le cas de s'armer de courage et de ceindre ses reins. Pour toutes les grandes industries apparaissaient des perspectives assurément peu rassurantes; elles ont bravement résisté cependant, et tout en sacrifiant quelque peu aux nouvelles méthodes, elles ont maintenu, dans tout ce qui était possible, leurs anciennes traditions, et surtout n'ont rien voulu retrancher de leur bienveillance et de leur justice habituelle vis-à-vis de leurs ouvriers.
En même temps, les partis se sont bien pris visà-vis des grèves qui pourront se produire : refus absolu de toute concession en présence d'une grève ; arrêt complet du travail, tant que les anciennes conditions de salaires et d'heures ne seront pas reprises; là est le salut de la grande industrie ; pas un de ses chefs qui ne le sache.
Mais, hâtons-nous de le dire, de tels partis pris ne peuvent se défendre vis-à-vis de Topinion publique, que si ceux qui les prennent et les réalisent à l'occasion, peuvent se rendre dans leur conscience, le témoignage de n'avoir jamais manqué à leurs devoirs vis-à-vis de leurs ouvriers ; de n'avoir jamais laissé endormir leur sollicitude et leur justice à leur égard.
d'avoir été au-devant des augmentations de salaires possibles, d'être toujours restés, en un mot, de bons pères de famille^ tout en sachant bien que leur famille industrielle n'est pas pour eux ce qu'ils sont pour elle. Mais on est si fort quand on se sent irréprochable*.
L'industrie moyenne, celle des grandes villes, celle surtout de Paris, n'ont pas les mêmes moyens de résistance. Le nombre des patrons est considérable dans certaines professions, — près de trois mille ébénistes, quinze cents tailleurs, douze cents chapeliers, etc. — L'entente devient ainsi presque impossible; les défaillances sont nombreuses, et une faible minorité fait presque toujours par ses concessions aux grévistes, la loi à la majorité, qui sait bien cependant qu'en cédant ainsi, elle marche à sa ruine.
Cet état de choses est de nature à susciter les plus légitimes préoccupations. Pour ceux qui voient avec crainte les grands développements de l'industrie parisienne dans ce siècle, il y a là, £ans doute, matière à satisfaction ; mais pour ceux qui voient plus haut et plus loin, c'est un triste spectacle que celui d'une industrie qui court à sa perte, pour n'avoir pris de la liberté que ses abus et ses excès.
Quelques chiffres donneront l'idée du tort subi par l'industrie Parisienne depuis quelques années. Le tableau des exportations comparées de Paris, en 1876 et 1882, tableau qui comprend seulement les principales industries de Paris, révèle un aflaiblissement de
1. Tout ce qui précède était écrit, depuis plus de trois mois, lorsqu*a eu lieu la grève de Commentry (juin 1881). J'en donne les détails à l'appendice 0.
plus de cent millions, dans les affaires de Paris avec l'étranger.