M. DE LAVELEYE LA PROPRIÉTÉ ET SES FORMES PRIMITIVES
La pensée du livre de M. de Laveleye est celle-ci : la propriété individuelle, familiale, héréditaire est un mal pour l'humanité. 11 y a lieu de chercher si la possession du sol ne pourrait pas. revêtir d'autres formes qui, répartissant mieux la terre entre les hommes, les rapprocheraient davantage de Tégalité. Cette forme, l'auteur pense que c'est celle de la collectivité.
Celte conception de l'auteur repose, selon moi, sur deux erreurs : l'une historique, l'autre économique.
M. de Laveleye ne tient aucun compte des modifications que la constitution de la propriété romaine a subies sous l'action du christianisme ; pour lui, la propriété actuelle est encore, est toujours la propriété quiriiaire.
Les détails que j'ai donnés à cet égard au chapitre m, ne laissent aucun doute sur l'erreur historique de M. de Laveleye.
L'erreur économique n'est pas moins manifeste. L'auteur semble n'admettre, et ne parle en effet que de la propriété foncière. Mais la propriété mobilière, qu'en fait-il ?
J'ai déjà montré que la plupart des conceptions de ce genre péchaient par ce côté essentiel, et qu'elles n'étaient pas seulement illogiques et entachées de violence, mais encore absolument impuissantes. Elles recourraient, sans effet notable, à la terreur et à la guillotine pour soumettre la propriété mobilière.
Je pourrais m'arréler ici ; mais un livre de M. de Laveleye
mérite une plus longue discussion. Nous allons trouver d'ailleurs, dans le développement de sa pensée, les plus forts arguments de fait qui puissent lui être opposés.
L'auteur fait connaître les diverses formes qu'a revêtues la propriété dans l'antiquité; il montre des traces encore subsistantes de la propriété collective ou communale, dans la Grande-Russie S à Java, dans l'Inde, en Suisse, en Algérie, etc. A l'appui, l'auteur cite le mir russe*, les villages (dessa) à Java, les Allemenden de la Suisse, les Marke germanique et néerlandaise, la propriété melk^ en Algérie, etc.
Je ne veux pas élever ici de contestation historique.
J'admettrai que la collectivité a été l'état primitif de la possession de la terre, et cela se comprend; le premier régime agricole est le régime pastoral, et pour ce régime la collectivité peut avoir quelque avantage. C'est lorsque interviennent la charrue et l'emploi du fumier que la possession individuelle acquiert la supériorité.
Les prémisses de l'auteur admises, on doit faire remarquer qu'à l'appui de sa thèse, il pouvait invoquer l'exemple du peuple juif, dont les traditions ne sont jamais indifférentes.
A la prise de possession de Chanaan, Moïse fit le partage du territoire entre les tribus, à la charge par celles-ci de partager, à leur tour, les terres entre leurs familles. Cette mesure était indispensable; on le conçoit; mais MoFse ordonna de plus que le partage des terres se ferait à nouveau tous les cinquante ans ; c'est ce qu'on appelait le le jubilé*. II est remarquable qu'en môme temps Moïse
1. C'est la partie centrale de la Russie; elle compte 22 millions d'habitants, Moscou est sa vraie capitale.
â. Le mir ei^t la commune russe ; le mir est propriétaire du sol et l'allotit périodiquement entre ses membres. Le mir est responsable do Timpôt vis-à-vis de l'Etat, et c'a été une des causes principales du maintien de l'institution.
3. La propriété melk est communale, et la propriété arch est individuelle.