‹ Étude sur le travailChapitre 8 sur 106 · Éloges historiques · texte numérisé non relu

Éloges historiques

point de vue de l'intérêt général, question dont il est facile de mesurer la gravité et la profondeur ; il suffit de se demandir, en effet, ce qu'elle deviendrait le jour où elle tomberait aux mains de la démagogie triomphante? Rappelons-nous le Luxembourg; jusqu'où ne serait pas allée la dictature jacobine de 1848, sans les terribles et douloureuses répressions de Juin ?

Ne nous arrêtons donc pas à ces objections, qui ne sont vraiment pas à la hauteur du sujet, et abordons de face cette grande question de l'organisation actuelle du travail, et des éléments sociaux sur lesquels elle s'appuie.

La presque totalité du travail industriel s'effectue par Talliance, vieille comme le monde, du capital et de la main-d'œuvre, de patrons possédant le numéraire et d'ouvriers salariés. Cette combinaison qui, je le répfcte, est de toute antiquité*, a été accusée par les raisonneurs à outrance des premiers âges, comme elle Test de nos jours, de conduire fatalement à l'exploitation de Thomme par l'homme : d'un côté, des possesseurs de capitaux qui ont intérêt à acheter à bas prix le plus de travail possible; de l'autre, des ouvriers dont l'intérêt est de vendre le moins possible de leur peine au plus haut prix. Dans cet antagonisme, le capital l'emporte, dit-on, presque toujours, et, par Tâpreté avec laquelle il tire parti de ses avantages, il devient un irrésistible agent d'oppression, et n'est plus que Vinfdme capital.

Ce tableau, — est-il besoin de le dire, — n'a rien

1. Le travail salarié a exista de tout temps. Il était pratiqué en face et en concurrence de l'esclavage, qu'il a vaincu, grâce au christianisme.

de vrai; Tinfamie du capital et la servitude de la main-d'œuvre n'existent que dans les rêves de la' démagogie et du socialisme. Mais il }ka une part de vérité dans l'opposition possible des intérêts des patrons et de ceux des ouvriers, et, qu'on le remarque bien, cetfe opposition est devenue plus facile depuis que la liberté a été assurée au travail, car elle a pour corrélatif nécessaire la liberté assurée au capital, et si le capital estTâpre et inintelligent agent d'oppression que l'on dit, la guerre sans trêve ni merci, partout et toujours dans les ateliers, est laconséquence infail- Kble de la liberté qui leur a été donnée, et qui nous mené ainsi à l'effondrement social. Est-ce là ce que ses amis ont rêvé pour elle?

N'oublions pas que, pourTEurope seule, il s'agit de plusieurs milliers de patrons distribuant, par an, plusieurs milliards, à plusieurs dizaines de millions d'ouvriers.

Il y a donc ici, de toute évidence, une question qui n'est pas seulement économique, mais (fui, par l'immensité des intérêts qui y sont engagés, devient une question de premier ordre au point de vue général. Dès lors, l'objection qui m'est faite m'oblige à . rechercher s'il est vrai que la liberté seule, comme on le prétend pour elle, ait puissance de la résoudre ; si elle doit notamment et si elle peut se passer de l'ai-' liance de Tesprit chrétien; si, dans les questions d'homme à homme, de foule à foule, la liberté peut vraiment se fier à Taride et dissolvant c/mcw/i pour soi; rejeter ainsi toute lumière, toute assistance morale ; s'il lui suffit de laisser les intérêts seuls en présence, sans conseils humains, sans action sur les

cœurs ; si, enfin, la loi suprême de l'amour du prochain n'a rien à dire el à faire dans ces grands conflits de besoins et de passions \

Portons nos vues plus haut encore pour un momc^nt; est-il uoe seule grande question, humaine que la liberté, réduite à ses seules forces, puisse résoudre efficacenient ?

Ce doute que j'exprime n'est pas partagé, je ne l'ignore pas, par l'école ultra-libérale qui attribue à la liberté ce .privilège de posséder seule la baguette magique du droit, de la paix et de l'union. La contradiction est au moins singulière : attribuer un monopole à la liberté î Certes, il est bien vrai qu'il n'y a pas de dignité humaine, pas de vraie sociabilité, pas' de vertu même, sans liberté; mais il estabsolu-

1. M. 0. .d*iIausson ville, cet écrivain ingénieux et élégant, ce moraliste auquel on doit déjà beaucoup de travaux excellents, termine comme H suit un remarquable article sUr les Salaires à Pans, inséré dans l& Revue des Deux- Mondes (avril 1883) :

(( Je sais que la nature est sourde, qu'elle ne connaît point la pitié et qu elle a souci, non pas du bonheur, mais de l'existence seulement. » Oui, la nature est sourde et elle ne connaît point la pilié, mais l'homme, du moins, connaît ce sentiment qui est la partie divine de son être, etxe « roi des animaux », puisque la science se complaît à l'appeler ainsi, conserve en ce point sur ses sujets une supériorité que toutes les ingénieuses observations de l'histoire naturelle ne parviendront pas à lui enlever. C'est donc sur sa pitié que doivent exclusivement compter ceux que l'insuflisance de leur salaire condamne à une existence misérable et noet chaque jour à la merci du besoin. A leurs souffrances le principal reniëde sera toujours l'assistance de de leurs semblables, non point l'assistance aveugle et irréfléchie, mais l'assistance rationnelle et intelligente s'exerçant, suivant les cas, tantôt sous la forme de secours directs, ta'ntôt, et de préférence, sous^îelle d'institutions prévoyantes. La conclusion à laquelle conduit invinciblement une étude attentive de la question des salaires serait donc la justification économique de la charité, et puis([ue aujourd'hui la charité a besoin d'ètrô réhabilitée, il n'était peut-ètro pas inutile de mettre en relief celte première conclusion, qui ne paraîtra peut-être pas très scientifique, mais qui, au point de vue pratique, n'en demeure pas moins, j'en suis convaincu, la seule et la vraie.

ment vrai aussi que la liberté, réduite à sa seule force, ne constitue pas toute la dignité humaine, toute la la sociabilité, toute la vertu.

La liberté n'a-t-elle pas eu ses défaillances, ses excès, ses crimes ? a liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » a dit une républicaine, marchant à Téchafaud, et qui, aprî's lui avoir dévoué sa vie, la jugeait avec la clarté suprême des mourants.

Les gouvernements qui ont battu monnaie avec la guillotine, ceux qui ont persécuté la religion, se sont couverts du manteau de la liberté. Où menait-elle, où mène-t-elle encore la France dans leurs pauvres mains, si ce n'est à sombrer dans le sang on rimbécillité^ ! ou, ce qui est plus conforme à nos mœurs actuelles, à disparaître dans le mépris ou la honte ?

Non, la liberté, livrée à ses seules forces, n'a ni le pouvoir, ni la mission de tout concilier, de tout pacifier, de tout éclairer, de tout moraliser. Elle a son rôle très grand, très utile, très bienfaisant ; mais elle n'est pas seule grande, seule utile, seule bienfaisante. Elle n'est pas, elle ne saurait être la morale, elle n'est pas l'autorité, elle n'est pas l'esprit clu'étien. Otez-lui ces lumières, ces appuis, ces vertus, ces belles et immortelles facultés de l'âme humaine, que sera-t-elle, que pourra- t-elle? Elle sera toujours la liberté, dit-on ; oui, la liberté du mal.

« C'est une erreur de mettre la liberté à part des intentions et des œuvres dont elle ne se sépare pas, à pari du bon ou du mauvais usage qu'on en fait, du ma

\ Paroles de M. Tliiers.

comme du bien, dont elle peut également être l'instrument. Quoique la liberté se manifeste à son plus haut degré par le bien, elle se manifeste aussi, il n'est pas possible de le méconnaître, par le mal ^ »

Si nous nous renfermons dans l'objet spécial de ce livre, demandons- nous ce que c'est que la liberté dans le travail? Pour le capital, c'est la faculté d'aller où il lui plaît, de s'appliquer à ce qui lui convient. Pour nous tous, travailleurs intellectuels ou manuels^ c'est la faculté de porter nos efiorts où nous croyons qu'ils seront le plus fructueux, de choisir nos professions, de les quitter si elles ne nous procurent pas les avantages attendus, de disposer de nous, en un mot, comme nous Tentendons.

Qu'est-ce, au fond, qu'une telle situation? C'est l'indépendance individuelle, dit-on; sans doute, mais c'est aussi l'isolement; c'est l'émiettement, c'est la pulvérisation sociale ; c'est l'appel h l'intérêt personnel seul dans la lutte pour l'existence, et le champ ouvert à tous les égoïsmes, à tous les antagonismes dans tous les conflits de la vie; c'est ainsi qu'avec la liberté, la lutte entre le capital et la main-d'œuvre menacerait de s'aggraver constamment si d'autres causes puissantes et qui ont leurs racines dans l'esprit chrétien n'intervenaient pas, comme nous le verrons dans le cours de ce livre, pour donner satisfaction aux prétentions justes et aux nécessités pressantes, autant qu'il est permis à l'iniirmité humaine.

Les novateurs ne contestent pas tous ce point de vue général; aussi ceux d'entre eux qui n'admettent-

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