CHAPITRE PREMIER
MMistoriqtte.
Les premiers vestiges des maladies sympathiques ne se trouvent que vers la fin du xvii® siècle. L’observation la plus ancienne d’une affection sympathique, suite de traumatisme semble être la suivante, que la Bibliotheca medico~practica (T. III, p. 63G) attribue à Bariholin)[\) :
« Cæcitas altero oculo læ^o. Heri vidi filiam consulis « cujusdam in Cirabria, cujus dexter oculus vulnere per a cultrum improvise impactum visu orbatus ; eo vero oculo « persanato, sed sine visu, sinistrum oculum antea sanuni « cataracta incipiens aggreditur, forte quod ad oculum « læsum humores affluere jam sunt assueti.
« Thomas Bartbolinus. »
Une autre observation, très-ancienne aussi, se trouve mentionnée par Bidlov (1649-1713). Bidlov parle d’après Jobert (2) d’un blessé, dans Tœil duquel était plongé un éclat de bois long et irrégulier. L’extraction n’ayant pu se faire sans débridement, on coupa le corps étranger au niveau de la cornée, et on abandonna le reste dans la certitude que la suppuration l’entraînerait plus tard au dehors. Le chirurgien fut cruellement trompé dans ses prévisions. L’inflammation fut extrême ; elle se eommimiqua à ï autre œil^ et ce ne fut qu’avec grand’peine qu’on put conserver celui-ci.
(1) M. de Brondeau assure cependant de ne pas l’avoir trouvée dans les œuvres de Bartholin.
(2) Jobert de Lamballe. Sur les plaies d’armes à feu. Paris, 1833^ p. 137.
11 est assez ét< nnant qu’on ne trouve que très-peu d’observations d’affections sympathiques dans la bibliographie médicale du xviii® siècle. Cependant on a dû les rencontrer assez souvent à cet époque puisqu’on pratiquait généralement l’abaissement de la cataracte, et que ce procédé est suivi dans bien des cas d’accidents sympathiques de l’autre œil. Mais, soit que les opérateurs n’aient pas observé leurs malades assez longtemps après l’opération, soit qu’ils n’aient pas tenu à livrer à la publicité les cas dans lesquels des affections sympathiques s’étaient déclarées, soit enfin qu’ils les aient considérées comme l’effet du hasard, le fait est qu’on ne trouve rien dans leurs écrits qui fasse supposer qu’ils en aient vu à la suite de l’abaissement de la cataracte.
Saint -Yves (1) consacre un chapitre de son livre aux maladies qui suivent les coups reçus à l’œil (p. 173j, et un autre chapitre aux accidents qui suivent l’opération de la cataracte (p. 321). On ne trouve ni dans l’un ni dans l’autre la moindre trace d’un fait appartenant à l’ordre des affections sympathiques. Mais dans le chapitre l.o, p. 261 (De la cataracte par les coups), il parle d’un cas qui peutêtre doit appartenir à la catégorie des maladies sympathiques. 11 s’agit d’un homme qui a reçu un coup de fusil dans les yeux, mais qui ne semble avoir été blessé qu’à un œil. En eïïet, après avoir raconté qu’il l’a opéré d’un œil avec succès, Saint-Yves continue ;
« Une chose qu’on trouvera surprenante, c’est qu’à la suite du coup de fusil il avait perdu la vue de l’autre œil, auquel il ne paraissait rien dans les humeurs qui dût
(1) Saict-Yves. Nouveau Traité des maladies des yeux. Paris,
l’offusquer, et insensiblement la vue lui revenait sans y rien faire, une année après ladite opération. »
Desmonceaux (1) parle dans deux chapitres (tome I, p. 278-294) des contusions et des blessures du globe de l’œil; mais il ne cite aucun fait qui permette de supposer qu’il ait vu des maladies sympathiques.
Ce n’est que dans le livre de Demours (2) que nous rencontrons trois observations ayant trait à notre sujet. Toutes les trois se rapportent à des cas de traumatisme. Comme elles ont un grand intérêt historique, nous en donnerons un extrait succinct.
Premier cas (p. 491). Jeune tille de 14 ans, "qui s’était blessée à l’œil par le bout non acéré d’un tranchet de cordonnier. La cornée et l’iris sont déchirés. Inflammation de cet œil. Malgré des saignées et un traitement énergique, Vœil sain devient aussi le siège d’une inflamuiation aussi grave qu’opiniâtre. Plusieurs mois après l’accident, l’œil blessé a perdu toute sensation de lumière par une oblitération de la pupille; l’autre œil présente une cornée nette, mais la pupille reste contractée, même dans l’obscurité, et l’iris présente une convexité qui n’est pas naturelle; le cristallin est opaque. La malade devint complètement aveugle.
C’était donc un cas d’iridocyclite sympathique avec exsudation abondante derrière l'iris.
Deuxième cas (p. S09j. Femme de 41 ans, blessée à l’œil droit par un petit plomb. Cet œil fut flétri. Un an après, l’œil gauche commence à voir mal, sa pupille est dilatée. Traitement infructueux; elle devint aveugle.
(1) Desmonceaux. Traité des maladies des yeux et des oreilles Paris, 1786.
(2) Demours. Traité des maladies des yeux; t. II. Paris, 1818.
Troisième cas (p. 504). Observation incomplète. Homme de 24 ans. Grain de plomb dans l’œil droit; iris détaché, pupille oblitérée par une fausse membrane. De temps en temps, des inflammations qui s’étendent à l’autre œil. Dix ans après l’accident, l’œil gauche s’affaiblit; un an après, sa pupille est ovalaire, l’iris injecté; cependant cet œil est conservé.
En dehors de ces trois cas, qui se trouvent mentionnés danslathèsedeM.deBrondeau, nous lisons dans le livre de Demours (p. 394) la description d’un cas qui pourrait bien appartenir à la catégorie des affections sympathiques : Demours faisait l’opération du staphylôme dans un œil qui était perdu pour la vue; il sortit beaucoup de corps vitré. Quant à l’autre œil, il fut excessivement fatigué pendant un mois et -incapable du plus léger travail. Nous pensons qu’il y avait là l’exemple d’un des troubles fonctionnels dont nous parlerons plus bas.
Les auteurs qui ont écrit sur l’ophthalmie sympathique citent encore parmi les chirurgiens qui ont observé des cas isolés de cette maladie Beer et Himly; mais ils n’accordent pas à chacun d’eux la part de mérite qui lui revient. Selon notre avis, Beer ne connaissait pas Eophthalmie sympathique. Dans son livre sur les maladies des yeux, il s’étend longuement sur les différentes blessures, sans donner à entendre que ces blessures peuvent devenir funestes à l’autre œil. Il dit seulement que des traumatismes très-violents peuvent détruire non-seulement l’œil frappé directement, mais aussi l’autre en même temps, et il explique ce phénomène par une commotion cérébrale (1). Himly au contraire connaissait bien l’ophthalmie sympa-
(t) Beer, Lebrevon den Augenkrankheiten. Wien 1813.
thique. Cela résulte jusquà l’évidence du passage suivant de ses œuvres posthumes (1) ;
« 11 y a une ophthalmie sympathique particulière, qui probablement est causée par une névrite propagée. Un coup ou une blessure qui entre dans les parties profondes de l’œil, et qui a produit dans cet œil une inflammation générale, amène à la suite de cette inflammation une affection semblable et délétère de l’autre œil non blessé. Cela arrive parfois alors même que l’œil blessé a été perdu depuis longtemps ou qu’il est devenu un moignon cicatrisé. — Cette complication a lieu surtout dans les cas où l’œil sain a été irrité par la lumière vive pendant la maladie de l’œil blessé. Lorsque la maladie sympathique ne se montre qu’au bout de quelques semaines, il se peut qu’elle soit produite par une congestion vers l’artère ophthalmique du deuxième œil; mais plus souvent elle est causée par une propagation lente de l’inflammation qui s’étend d’un nerf optique par le chiasma vers le nerf optique de l’œil non blessé. Si, au contraire, l’ophtbalmie sympathique éclate très-brusquement, il se peut qu’une névrite aiguë ou qu’une méningite se soit propagée sur le périoste de l’orbite et la sclérotique du deuxième œil. — Le pronostic de la maladie sympathique est très-grave, et il est très-nécessaire de ménager complètement le deuxième œil pendant plusieurs mois après la blessure. »
Peu de temps avant la publication du travail remarquable de Mackenzie, Bérard (2) s’exprime ainsi sur les suites de l’opération de la cataracte :
(1) Himly. Die Krankheiten und Missbildungen des menschlichen /Viiges. Berlin, 1843 ; Bd. I, p. 4S0.
(“2) Ann. d’Ociil. XI, p. ITB.
« L’opération de la cataracte compromet parfois aussi l’œil sain. Ainsi mon habile confrère M. Cloquet rapporte l’exemple d’un jeune homme qui devint aveugle à la suite de l’opération pratiquée d’un seul côté, parce que la vision ne se rétablit pas de ce côté, et que l’œil sain fut pris d’accidents graves qui en amenèrent la fonte purulente. »
Tel était l’état des connaissances sur les affections sympathiques de l’œil, lorsque Mackenzie (2) publia en 1844 son important travail, dans lequel elles ont été étudiées pour la première fois d’une manière systématique. Il consacre un chapitre spécial de son traité à l’étude de Yophthalmiüs réflexe ou sympathique, maladie de longue durée et rebelle au traitement, et qu’il considère comme une des inflammations les plus dangereuses.
Quant au point de départ de la maladie, Mackenzie croit qu’elle débute par la rétine, mais qu’elle finit par envahir graduellement tous les tissus internes de l’œil, surtout l’iris, le cristallin et le corps vitré. Elle commence ordinairement cinq ou six semaines après l’accident du premier œil et se termine le plus souvent par l’atrophie et Eamaurose complète de l’œil secondairement affecté. En étudiant les différentes espèces de blessures qui sont suivies d’accidents sympathiques, il arrive à cette conclusion que ce sont surtout les plaies pénétrantes et principalement celles qui intéressent le corps ciliaire. Il attache une grande importance à la hernie de l’iris et au tiraillement de cette membrane qui résulte de son enclavement dans une cicatrice. Les blessures de la rétine lui paraissent donner une prédisposition particulière aux phénomènes sympathiques.
(2) Traité des maladies des yeux; trad. par Warlomont et Testelin ; t. II, p. 117,
Il a aussi observé que ralfection sympathique est parfois causée par des corps étrangers, logés dans l’intérieur duglobe.
Les symptômes de l’ophthalmie sympathique sont, d’après Mackenzie, l’obscurcissement de la vue suivi rapidement de phénomènes inflammatoires. Parmi les signes de l’iritis, il mentionne la contraction et l’adhérence de la pupille, ainsi que le 'plissement et la saillie en avant de l’iris.
Mackenzie a essayé de se rendre compte de l’origine des inflammations sympathiques. 11 croit possible que les vaisseaux sanguins de l’œil blessé se trouvant en état de congestion transmettent à ceux du côté opposé une disposition semblable à celle dans laquelle ils se trouvent euxmêmes. Il pense, de plus, que les nerfs ciliaires peuvent jouer un rôle dans le développement des symptômes; mais la voie principale par laquelle se produit Pophthalmie sympathique est, selon lui, Vunion des nerfs optiques. L’inflammation de la rétine se propage le long du nerf optique jusqu’au chiasma, et delà l’irritation est transmise à la rétine de l’œil opposé.
Quant au traitement, Mackenzie constate l’inefficacité des moyens médicamenteux, et après avoir rappelé que Wardrop (1) a obtenu sur des chevaux des }’ésultats satisfaisants par la suppuration artificielle de l’œil primitivement malade, il conseille avec Barton et Crampton, d’imiter cette pratique chez l'homme.
On voit, par cet exposé rapide, combien les idées de Mackenzie se rapprochent de celles de Himly que nous avons mentionnées plus haut, et que celui-ci mérite d’être cité parmi ceux qui les premiers ont reconnu l’importance des inflammations sympathiques.
(t) Morbid anatomy of ihe human eye. London, 1819, t. II, p. 459.
M. Nélaton (1) s’exprime, sur l’iritis sympathique, d’une façon seinl)lable à celle de Mackenzie , et dit à propos de l’opération de la cataracte :
« On prétend cju’il peut résulter de l’opération des accidents tels qu’ils retentissent sur l’œil sain au point d’en compromettre la vision. »
M. Tavignot(2) voit la cause des accidents sympathiques, non dans un tiraillement de l’iris ou dans une blessure de la rétine, mais dans une lésion du corps ciliaire.
Depuis que Mackenzie a donné à cette maladie droit de cité dans l’ophthalmologie, elle a été étudiée partout avec beaucoup de soin. Eu Angleterre surtout, l’ophthalmie sympathique a été l’objet d’études três-approfonclies , au point de vue clinique et thérapeutique. M. Pricbard (3) a publié une vingtaine de cas recueillis dans les asiles d’aveugles, et dans lesquels une cécité incurable a été la suite de la blessure d’un seul œil. Il a le mérite d’avoir le premier insisté sur la nécessité d’enucléer l’œil blessé. Cette proposition a été vivement appuyée par Taylor (4).
En France , la question qui nous occupe a été traitée d’une façon systématique dans la thèse remarquable de M. de Brondeau (), qui a recueilli 24 observations de cas traumatiques. Quoiqu’un certain nombre de ces cas nous paraissent douteux, au point de vue du diagnostic, notamment les obs. II, VI (qui était probablement une amaurose cérébrale) XYII, XIX et XXI, il reste encore bon nombre de
(1) Éléments de pathologie chirurg.; t. III, p. 127.
(2) Gazette des hôpitaux; 1849, n“ 124, p. 496.
(3) Association med. Journal, 1854, 6 octobre.
(4) Ann. d’Ocul. XXXIV, p. 256.
(5) Des affections sympathiques de l’un des yeux, à la suite d’une blessure de l’autre. Thèse pour le doctorat. Paris, 1858.
cas bien constatés. Brondeau distingue deux séries d’afiectiens sympathiques : les inflammations et les troubles fonctionnels; et il en étudie longuement l’étiologie, la marche et le pronostic. Quant au traitement, il ne rejette pas l’énucléation, il croit plutôt que, dans certains cas, « a cette tentative hardie trouvera des imitateurs parmi les chirurgiens les plus conservateurs. »
Il nous est impossible de donner une analyse des nombreux travaux qui ont été publiés sur l’aÜéction sympathique dans ces dix dernières années. Nous nous contenterons de citer ceux qui ont jeté un nouveau jour sur notre sujet. M. de Graefe (1) a le premier dirigé l’attention sur un symptôme important, à savoir : la sensibilité au toucher de la région ciliaire. Il a précisé les indications de l’énucléation et proposé de substituer dans certains cas à l’énucléation la section des nerfs ciliaires, section qui a été faite avec succès dans trois cas, par M. Ed. Meyer (2). MM. Arlt (3), Pagenstecher (4) et Rheindorf (.5), ont étudié, en détail, la marche de la maladie et les effets de l’énucléation. M. Rheindorf décrit aussi une nouvelle manifestation de l’affection sympathique: l’iridokératite. M.Wecker (6) insiste sur ce fait que ce n’est pas l’iritis, mais l’iridocyclite, qui est la plus fréquente des formes inflammatoires. M. Mooren (7), se fondant sur un très-grand nombre d’observations personnelles, dirige l’attention sur
(1) Arch. f, Ophth., III, 2, p. 442; et XII, 2, p. 100-127.
(2) Ann. d’Ocul.; 1867, septembre et octobre, p. 129.
(3) Zeitschrift der Geselischaft der Aerzte zu Wien. 1859, n“ 10. f4) Klinische Boobachtungen. Wiesbaden, 1862.
(5) Sur l’oplithalmie sympathique. Lille, 1864.
(6) Traité des maladies des yeux. Paris, 1867; t. I, p. 413.
(7) Ophthalmiatrische Beobacht Tungen. Berlin, 1867, p. 143.
la fréquence des cas non traumatiques. M. Rondeau (1) est partisan de l’énucléation, mais il propose, avant d’entreprendre cette opération qui répugne à beaucoup de malades , d’essayer la section du nerf optique , des nerfs ciliaires et de l'artère centrale , pour rompre la chaîne nerveuse nécessaire à l’accomplissement de la série de transformations qui constituent l’action réflexe.
Ajoutons, en terminant, que les affections sympathiques ont été, au Congrès d’Heidelberg de 1863, Tobjet d’une discussion intéressante provoquée par une communication de M. Critchett (2).