DE LA SIMULATION DE L'ACCIDENT INITIAL
Il est naturel de faire tout d’abord l'étude de la simulation portant sur l'accident lui-même ; — et de préciser d'emblée ce qu'il faut entendre par accident : — c’est le traumatisme quel qu'il soit; c’est la cause première de l’affection ou de la blessure.
On peut voir et on voit trop souvent un simulateur, inventer pour les besoins de sa cause, une chute, un faux pas, qui n’ont jamais existé. Pour d’autres, l’accident a existé; mais ils le dénaturent, en exagèrent à dessein l’importance. La simulation de l’accident initial peut donc porter sur son existence, sur sa nature, où sur son 2Mmportance.
On sait que le mobile, qui pousse l’ouvrier d'industrie à tromper le chirurgien, à l’induire en erreur, c’est le désir de toucher des indemnités pour des affections qui régulièrement ne lui donnent aucun droit, soit qu’elles n'aient pas été contractées pendant le travail, soit qu’elles dépendent d’un état général, diathésique ou constitutionnel, ou que seulement elles ne fassent point partie de la série prévue et acceptée par contrat passé entre les patrons et les Compagnies d’assurances-accidents. :
Il est rare que l’ouvrier invente de toutes pièces à la fois l'accident et la blessure ; qu'il vienne réclamer des indemnités pour une affection qui n’existe pas; qu'il invoque, par exemple, une chute qui n’a jamais eu lieu.
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L'observation II prouve qu'il faut envisager l'affirmation éventuelle de faits aussi mensongers; mais de tel faits sont peu fréquents.
Les simulateurs de cette première catégorie sont généralement des ouvriers possesseurs d’une affection pour laquelle régulièrement, ils ne peuvent revendiquer une indemnité. Ce sont des furoncles, des névralgies intercostales, lombo-abdominales, des rhumatismes, des maladies vénériennes avec leurs conséquences, orchite, etc., etc.
Il est facile de comprendre qu’un ouvrier, peu délicat et placé dans ces circonstances, n'hésite pas à inventer un faux pas, un effort, pour excuser son orchite; une chute pour expliquer son lombago, elc., etc.
On est parfois stupéfait d'entendre les suppositions et les affirmations les plus invraisemblables.
L'industriel ne discute pas les questions de ce genre; il ne prend même pas la peine de les examiner; il se borne à envoyer son ouvrier à la Compagnie d'assurances. L’ouvrier se présente au chirurgien de cette Compagnie; ilest porteur d’un billet, sur lequel le patron ou son représentant inscrit la nature de la cause, telle qu’elle est formulée par le blessé. Le patron endosse dès lors, et sans y prendre garde, la responsabilité d’une affirmation, qu’il souligne de sa signature ou de son sceau.
Nous sommes obligé de constater que, souvent, au lieu de se contenter d’énoncer simplement le récit de l’ouvrier, en lui laissant Ja responsabilité d’un mensonge éventuel, le représentant de l'industriel va plus loin ; ilne se borne pas à une déclaration libellée avec circonspection, en écrivant par exemple : « mon ouvrier dit s'être blessé à la jambe en faisant telle ou telle manœuvre ..... ; il prétend avoir eu le doigt pris par un engrenage, elc., etc ». Trop souvent, l'industriel (ou son représentant) a le tort d’attester, au contraire, avec autorité et sur la simple affirmation de l'intéressé, l'existence d'un événement, auquel il n'a pas assisté et dont, le plus
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souvent, l'unique témoin, est celui qui peut y avoir un réel intérêt, c’est-à-dire l’ouvrier en cause.
On comprend dès lors combien le rôle du médecin devient pénible. Éclairé par ses constatations, convaincu que la cause invoquée n’a pas existé, il se trouve seul en présence de deux affirmations, celle de l’ouvrier et celle de celui qui lui a donné son billet, destiné à lui procurer l'indemnité de blessure. Encore arrive-t-il parfois que l'intéressé en veut imposer davantage : il amène quelque témoin complaisant qui affirme tout sans avoir rien vu.
Le plus souvent la grossièreté de ces supercheries éclate à l'œil du médecin, même le moins prévenu : mais il est des cas obscurs, ou habilement présentés ; il devient alors bien difficile de se prononcer.
Il est certain que l’on n’aura pas d’hésitations et que l’on jugera à leur juste valeur les affirmations d’un fondeur qui prétend s'être brûlé avec du cuivre en fusion et chez qui la brûlure prétendue, est remplacée par une évolution de furoncles. — De même on démasque ceux qui, porteurs d’une orchi-épididymite biennorrhagique, l’attribuent à une chute, à un choc. — De même on écarte ceux qui cherchent à expliquer une sciatique, un Zona, par un traumatisme, ceux qui invoquent un faux mouvement pour justifier un abcès de l’aisselle. — Ce sont des simulateurs de mauvais foi; etils sont nombreux.
Des observations prises à des époques différentes montrent quelle est la diversité des prétentions, bien que le but soit toujours le même.
OgservarioN IV (personnelle).
Le frappeur Henri D..., âgé de 24 ans, se présente le 10 octobre 1893. Il a, au bord interne de l’avant-bras droit, empiétant même sur la face postérieure, à l’union des 2/3 supérieurs avec le 1/3 inférieur, une tumeur rouge, dure, douloureuse, de la dimension d’un
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gros œuf; une tuméfaction œdémateuse lentoure; et la peau est gangrenée au centre. Une incision cruciale donne issue à du pus. — L'intéressé attribue ce phlegmon anthracoïde à une brûlure, faite huit jours auparavant, en soudant des cerceaux de tonneaux. La réalité du fait est devenue difficilement démontrable ou réfutable à cause de la date tardive de la première déclaration. Le traitement par des pansements antiseptiques humides, renouvelés deux fois par jour, aboutit rapidement à la guérison.
Dès le lendemain de cette guérison, on reconnaît le début d’un autre anthrax au niveau du 1/3 inférieur de l’avant-bras droit : et le malade est informé que la prétendue brûlure ne joue aucun rôle dans la production de ce second anthrax.
Les jours suivants, les débris sphacélés sont excisés, l’induration diminue petit à petit, et le malade peut reprendre son travail le 23 octobre ; il ne présente plus qu’une petite plaie de la largeur d’une pièce de cinquante centimes, recouverte d’emplâtre diachylon. — L’intéressé reconnaît que sa supercherie a été dépistée. Il se retire sans revenir sur ses affirmations primitives.
OgservaTioN V (personnelle).
Le 16 mai 1892, le fondeur Paul B..., âgé de 34 ans, se présente en racontant qu’il a été brûlé au pied droit. Lorsqu'on le conduit à préciser, on apprend que le pied en cause n'aurait été « qu’échaudé » par du cuivre en fusion. On s’étonne de la bizarrerie de ce récit, en constatant que la chaussure de cuir ne présente pas la moindre détérioration. En examinant le pied, on trouve, sur la face dorsale, une surface rouge, avec une peau tendue, luisante, sur laquelle on discerne trois points quelque peu saillants.
En peu de jours, la tuméfaction, la rougeur et la chaleur ont envahi toute la surface du pied. Il y a un chapelet d’adénite, étendu longitudinalement dans le triangle de Scarpa du même côté. On reconnaît le caractère furonculeux de chacun des trois points acuminés du 16 mai. Une ponction au thermocautère est faite dans chacun de ces trois points et détermine un immédiat et important soulagement.
Trois jours plus tard, toute inflammation microbienne a cessé : il
? ? AE «0 4 s n'y a plus d’adénite. L’étendue des zones de rougeur n’est plus en rapport qu'avec les trois paquelinisations.
Peu de temps après, la gnérison est achevée ; et l'intéressé feint Per MA dan À d'oublier sa version invraisemblable du 16 mai.
Certes, entre inflammation et brûlure, il y a des différences cliniques énormes ; aussi, dans ce cas particulier, n’était-il pas permis d'hésiter. Mais nous nous étonnons de comprendre comment le fondeur B... se soit laissé aller à une explication aussi fantaisiste ; il faut songer que, pour le vulgaire, les inflammations qui présentent la rougeur , la chaleur et la douleur, ne s’écartent point en cela des brûlures au 1“ degré, et ont avec ces dernières une certaine ressemblance. De là vient l'espoir que les médecins pourraient bien s'y tromper.
D’autres affirmations sont présentées avec une audace plus étonnante.
OgservarTion VI (personnelle).
L’ébarbeur V... E..., âgé de 36 ans, prétend que, le 24 novembre 1893, il s’est fait une hernie en soulevant une pièce de fonte.
Le 13 décembre 1893, on l’examine et on reconnaît successivement tous les caractères de l’orchi-épididymite de nature blennhorragique. Le méat urinaire est d’ailleurs d’un rouge violacé, la portion membraneuse et la portion bulbaire du canal de lurèthre sont d’une vive sensibilité à la pression. Il n’y a aucune hernie, ni aucune apparence de hernie. La région scrotale gauche est volumineuse. Les téguments sont infiltrés et adhérents. Il ne parait pas y avoir de vaginalite actuelle, Le testicule est mou, un peu diminué de volume et facile à reconnaître en haut, en avant et en dedans. L’épididyme est énormément tuméfié et forme une masse dure, lobée, sensible au contact et occupant les parties inférieures, externes et postérieures de la moitié gauche du scrotum. Cette masse, dure et sensible, est en parfaite continuité avec le cordon dont l’ensemble est beaucoup plus volumineux à gauche qu’à droite. En dedans et un peu en arrière du cordon, on discerne le canal déférent, dont le volume est à peu près
double de celui du côté opposé. L’intéressé présente une version différente de celle qu'il a dite à son patron : il ne s’agit plus d’un accident survenu en soulevant une pièce de fonte, mais bien d’un accident de compression, pendant lequel un cadre de. chaudière l'aurait serré en un point qui répondrait à l'anneau inguinal gauche. L’intéressé est muni de tous les artifices d’usag: pour éviter que les écoulements de l’urèthre puissent se retrouver sur la chemise. Il est d’ailleurs vraisemblable qu’il a pratiqué la miction un moment seulement avant de se présenter à la consultation.
Le 10 janvier 1894, l'intéressé annonce qu’il est complètement guéri. Il demande une indemnité, qui lui est refusée.
Cet individu n’ignorait pas qu'il avait une blennorrhagie ; mais, sachant que l'orchite consécutive ne lui donnait droit à aucune indemnité, il n’a pas craint d'essayer de la faire passer pour une hernie survenue dans l'exercice de ses fonctions. On prétend que les simulateurs de ce genre trouvent parfois des signataires de certificats dits de complaisance.
Bien des simulateurs, qui sont atteints d’affections vénériennes, cherchent à les excuser. Il est bon d’en résumer quelques observations pour montrer qu’il ne s'agit pas d’un cas isolé, ni exceptionnel.
OgservaTioN VII (personnelle).
Le peintre L.... Henri, âgé de 26 ans, rapporte que, vers le 25 octobre 1894, il serait tombé à cheval sur un balcon en voulant l’enjamber.
Le 7 novembre, on fait uriner le malade. Son urine est trouble, légèrement laiteuse : elle laisse tomber au fond du vase du pus, des débris épithéliaux et du mucus, déterminés par le microscope. Il n’y a aucune apparence de dépôt hématique. On cherche par linterrogatoire du malade à savoir s’il n’y a pas eu quelque temps auparavant une blennorrhagie. L’intéressé affirme qu’il n'en a jamais eue. L’examen du périnée ne révèle aucune trace de contusion; mais, par contre, la chemise est parsemée en avant de taches d’un jaune
verdôtre. Le méat urinaire est rouge et laisse sourdre par la pression du canal d’avant en arrière une goutte d’un pus louche, L’intéressé est averti que sa maladie de vessie est uniquement sous la dépendance de son état uréthral. Pendant les jours suivants, la preuve en est fournie de plus en plus manifestement. Lorsque l'évidence en est bien établie, le peintre Henri L.... cesse de se présenter à la consultation. On le perd de vue.
Ogservarion VIII (personnelle).
Le 9 mai 1894, l’ouvrier Victor H... suppose qu’en soulevant une pièce de bois, il s’est fait mal dans l’aine. On constate d’emblée une balano-posthite chez un homme très malpropre, une adénite inguinale et surtout un écoulement uréthral caractéristique, qu'il est impossible de ne pas attribuer à la blennorrhagie: L’interessé parait croire qu'une coïncidence est possible entre une infection gonococcique et un effort pendant le travail professionnel. Celui-ci est le seul qui l’intéresse ; c’est à lui qu’il voudrait imputer l’adénite inguinale. Il lui est expliqué que l’adénile est imputable à son extrême malpropreté ; et qu’il n’a droit à aucune indemnité de ce chef.
OgservarioN IX (personnelle).
Le maçon Louis T..., âgé de 26 ans, affirme qu'il s’est fait mal aux parties en soulevant un tombereau, il y a deux jours.
Le 20 octobre 1894, l’exploration de la région du cordon spermatique révèle une exquise sensibilité au moindre attouchement ; mais en faisant un examen plus approfondi on constate une blennorrhagie que le malade lui-même finit par avouer après quelques dénégations. Honteux et confus, il s’esquive et ne reparaît plus.
OBservaTION X (personnelle).
Le teinturier Désiré B..., âgé de 18 ans, veut faire croire que la
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veille, pendant l'exercice régulier de son travail, il a reçu un rouleau de toile sur les testicules.
Le 11 mars 1894, quoi qu'en dise le blessé, on constate un écoulement blennorrhagique et une épididymite consécutive, qui ne laisse pas de place au doute et qui rend invraisemblable le roman imaginé par le jeune homme intéressé.
Il serait facile d’accumuler les aventures de ce genre : elles sont presque aussi variées que les explications imaginées pour excuser la grossesse illicite.
Il suffit de quelques faits pour établir qu’à côté de quelques . naïfs et de certains malheureux, il y a des ouvriers, qui agissent en connaissance de cause et qui quelques fois invoquent un accident récent pour expliquer une affection ancienne.
En dehors des maladies vénériennes, on voit d’autres ouvriers, qui veulent aussi justifier leurs maladies chroniques. Pour l’un c’est une hernie déjà ancienne; pour un autre c’est un ecthyma ; etc., etc.
OBsErvATION XI (personnelle).
Le menuisier François S..., âgé de 44 ans, dit qu’il s’est blessé en soulevant une poutre en tôle, le 4 mai 1894.
Huit jours plus tard, l’ouvrier insiste ; 1l prétend qu’il a ressenti subitement une douleur à la suite d’un effort. Or, on constate une hernie crurale du deuxième degré et que tout fait supposer être de date ancienne.
Les contrats d'assurances mettent d’ailleurs hors de cause toutes les hernies sans distinction. L'affaire est litigieuse pendant quelques jours: la Compagnie d'assurances prouve qu'elle est hors de cause par le texte de son contrat. Le patron s’obstine à se prétendre couvert par la prime, dont il paye régulièrement les échéances. Le chirurgien intervient en s'adressant à la Société de secours mutuels et en expliquant
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l'importance de la prédisposition à la hernie, la menace d’une seconde hernie, qui est probable pour une date ultérieure chez le même sujet. Il parvient à faire comprendre que la charge du bandage herniaire et des indemnités afférentes à la hernie est attribuable à la Société de secours mutuels, et non pas à la Compagnie d'assurances-accidents.
Osservarion XIT (personnelle).
Un homme de peine âgé de 60 ans prétend s’être heurté la main gauche contre une porte. Ce vieux, François G...., a supporté pémblement les rigueurs de l’hiver. Son état général est encore plus sénile que son âge avoué. Le 1" mars 1894, on trouve sur la main de l'intéressé deux pustules ulcérées d’ecthyma, l'une sur la face dorsale du dernier pli inter-digital, l’autre sur la face dorsale de la main gauche, très près de la 5° articulation carpo-métacarpienne.
OsservarTioN XIII (personnelle).
Le forgeron Clément N..... , âgé de 33 ans, raconte qu’il s’est fait un effort au bras gauche en manœuvrant. On l’examine le jour même, 2 janvier 1894. Les mouvements du bras et ceux de l’épaule s’exécutent facilement. L’articulation est libre ; quelques points sont sensibles à la pression au niveau des deuxième et troisième côtes, près du creux de l’aisselle et dans la région sous-claviculaire. Dans l’aisselle gauche, on découvre une petite tumeur saillante, rouge et dure, sensible à la pression, du type ordinaire d’un abcès tubéreux de Vaisselle. Clément N..... en explique la présence par un effort datant du matin même, bien que les divers détails de couleur violacée, d’adhérence à la peau et de fluctuation en fassent remonter le début à une semaine. Cet homme est, de plus, atteint d’une bronchite depuis plusieurs jours. En examinant de près ce malade, on découvre un kyste de nature probablement dermoïde situé un peu à gauche de la ligne médiane du front. On constate également un kyste synovial accessoire de la g'aîne tendineuse sur la face palmaire de la 2° articu-
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lation mélacarpo-phalangienne de la main gauche. L'intéressé est informé de l'indépendance de toutes ces productions ; il est surtout avisé que son abcès tubéreux de l’aisselle n’est point le résultat d’un effort. Il se retire sans accepter les soins qui lui sont proposés. Il est plus soucieux d’obtenir de l'argent que de guérir l'une ou l’autre de
ses misères physiques.