OBSERVATION XIV
Le manœuvre Joseph D..., âgé de 21 ans, se présente le 15 novembre 1893, et prétend qu’il a fait une chute sur le genou gauche ; il précise même qu’il est tombé d’une hauteur de 4 mètres. Lorsqu'on recherche sur quelle région exacte le traumatisme a porté son aclion, on n'obtient plus que des réponses très vagues et très obscures : le genou gauche est d’abord mis en cause, puis c’est le bord postéroexterne de la jambe, puis c'est l’ensemble du membre. L’exploration, conduite lentement et avec grand soin, ne montre pas trace d’ecchymose, ni d’excoriation, ni d’autre signe physique de traumatisme. Il n'y a pas non plus d’hydarthrose. Tout au plus arrive-t-on à soupçonner un vestige d’œdème au-dessous de la face externe du genou. Par contre, on reconnaît nettement les signes physiques d’une névralgie sciatique, presque localisée au sciatique poplité externe, avec exacerbation des douleurs pendant la nuit. On fait une application de pointes de feu et on administre, devant témoin, un gramme de salycilate de soude le matin et deux grammes le soir. Dès le quatrième jour, le malade est guéri.
Plusieurs autres cas analogues se succèdent pendant cette saison humide, pluvieuse et froide dans le Nord.
L'année suivante, 2 novembre 1894, se présente un autre manœuvre, François D..., âgé de 45 ans, qui a éprouvé une douleur lombaire l’avant-veille, en soulevant un baquet. On constate les signes d’une névralgie lombo-abdominale du côté gauche, notamment l’hypéresthésie au contact, à la température et à la piqre. On complète le traitement par le salycilate de soude à l’intérieur, en ajoutant d’abord
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deux ventouses scarifiées et ensuite un vésicatoire. La guérison esl obtenue en huit jours et l’intéressé arrive à comprendre la valeur rhumatismale de sa maladie et du traitement.
Le fait de la névralgie lombo-abdominale n'est certes pas rare ; il n'en est pas de même du zona, qu’on observe dans les mêmes saisons.
Le plafonneur Charles M..., âgé de 40 ans, vient le 7 septembre 1893 ; il dit qu’il est tombé sur les reins et présente l'attitude de l’homme qui souffre beaucoup de la région lombaire. En l’explorant, on reconnait deux points douloureux du côté droit: le principal répond au bord externe de la masse dorso-lombaire ; l’autre répond à la ligne verticale sous-axillaire. Ces deux régions sont rosées, tuméfiées et sensibles au moindre frôlement. On y applique de l’ouate avec un mélange de poudres de talc, d'oxyde de zinc et d'amidon tamisé. — Dès le lendemain apparaissent des éruptions de zona dans chacune de ces deux régions et, en même temps, une autre éruption du côté opposé, en formant un groupe en ceinture sans relation avec un département nerveux. Il n’y a d’ailleurs aucun signe physique qui se rapporte à un traumatisme quel qu'il soit.
La coïncidence de l’herpès et d'un traumatisme est possible ; mais il est certain que, si un traumatisme a existé, il a dû être bien minime, puisqu'on n’en a pas eu la preuve ; tandis qu’il est encore plus certain que l’herpès zoster a été assez intense pour justifier à lui seul toute l'interruption du travail. C’est pourquoi l’indemnité de blessure n’a pas été accordée.
Les coïncidences sont parfois plus précieuses pour conduire à discerner la vérité.
OBsBRVATION XV.
Le 18 juillet 1892, le tourneur Henri Martin, âgé de 16 ans 1/2, se présente (9959) pour être soigné d'une prétendue blessure du pouce de la main droite.
On constate une tourniole de la face dorsale de la phalange unguéale de ce pouce droit. Les mains sont très malpropres. Il est probable qu’une petite plaie « envie » a été le point de départ de cette inflammation, qui ne saurait être attribuée à un traumatisme réel. On constate en outre, chez cet individu, une tendance furonculeuse à la face. On en fait le nettoyage au savon et à l’eau chaude, puis à la liqueur de Van Swieten et on arrive en quelques jours à le guérir.
Osservarion XVI (personnelle).
Le tisserand Frédéric S..., âgé de 58 ans, dit qu'il y a cmgq jours, il s’est blessé à la main en se heurtant contre un engrenage.
Le 22 octobre 1894, la face dorsale de la main gauche est légèrement tuméfiée ; on y trouve deux ou trois furoncles à des stades différents et, au niveau de la deuxième articulation métacarpo-phalangienne, plusieurs vésico-pustules d’ecthyma en pleine évolution.
Les manuluves antiseptiques chauds alternent avec les pansements à la vaseline thymique ; la guérison est rapidement obtenue ; mais il n’est plus question d’indemnité de blessure.
OBsERvATION X VIT.
Le 8 octobre 1893, Auguste T..., âgé de 14 ans, apporte une déclaration écrite et signée du patron avec l'affirmation : « doigt écrasé ». On constate, sur la face dorsale de l’index droit, un petit abcès au niveau de l’articulation terminale. Pressé de questions, l'enfant avoue que sa maladie n’est pas récente et qu’il faut remonter à trois ou quatre semaines pour découvrir une plaie superficielle, trop minine pour le déterminer à interrompre son travail. En examinant les deux mains, on rencontre deux autres abcès, dont la nature est la même, et dont l’un siège sur la face dorsale de l’annulaire gauche, tandis que loutre se trouve à la face palmaire de la main gauche audessus du dernier espace interdigital. Aucun traumatisme n’y est mis en cause : on ne comprend pas comment il en a pu être invoqué au sujet de l’index droit.
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Le patron a été le complice de la supercherie de l’ouvrier, pour organiser une escroquerie aux dépens d’une Assuranceaccident. On se demande comment un patron, soucieux de sa dignité, donne le poids de son autorité et de sa valeur morale à un de ses subordonnés, qui trompe en connaissance de cause. S'il affirme un fait faux, c'est que sans doute il pense comme le simulateur, qui sait fort bien n'avoir aucun droit et qui cependant prend de l’argent à une Société financière, à une Compagnie anonyme, comme si ce n’était pas commettre un vol. C’est une façon commode de tromper sa conscience ; elle est souvent mise en application ; et les Compagnies grandes ou petites, l'État surtout, en ressentent les multipies et ruineux effets.
Ogservarion XVIII.
Un garçon brasseur de 19 ans rapporte qu’il a eu la main droite prise entre une rondelle de bière et la muraille, il y a deux jours. (3 novembre 1894).
Sur le milieu de la face dorsale de la phalange métacarpienne de l’annulaire du côté droit, on trouve de la folliculite non parvenue encore à la période de suppuration. On applique une petite pointe de feu sur le sommet de chaque partie acuminée. L’angioleucite de voisinage, qui s'étend à toute la main et un peu à la partie dorsale et interne de l’avant-bras, cède dès le lendemain ; mais on n’accepte pas d’assimilier cette maladie {qui peut être professionelle), avec un traumatisme réel, tel qu’il incombe à un contrat d’assurances.
OBsERvATION XIX.
Le 3 janvier 1894, le peintre Georges L...., âgé de 23 ans, se plaint d’un point douloureux vers les huitième, neuvième et dixième côtes du côté droit et dans une partie. de la région sushépatique. Les fortes inspirations et la toux sont très douloureuses. La sensibilité est exagérée par la pression. Cet homme prétend qu’il
s’est blessé en poussant une charrelte. On ne perçoit aucune crépitation, pas plus qu’on ne voit de déformation, d’ecchymose, ni d’excoriation. Il y a de l’hypéresthésie au moindre contact dans la région sous-axillaire droite. On ne trouve aucun bruit anormal à l’auscultation. On fait le traitement ordinaire de la névralgie intercostale, et en même temps celui d’un embarras gastro-intestinal intercurrent.
Sept jours plus tard, l'intéressé croit devoir insister encore sur un traumatisme, dont on n’a jamais vu aucune trace et dont la guérison rapide indique bien le peu d'importance. Le peintre ne veut pas entendre d'explication. Il ne pouvait d’ailleurs les apprécier. On ne le revoil plus.
OBsERVATION XX.
Le 8 novembre 1894, le manœuvre Casimir D..., âgé de 40 ans, raconte que, deux jours auparavant , il se serait « fait mal dans l’aine, en levant un bouilleur ». Il prétend avoir ressenti une immédiate et forte douleur dans la région inguinale du côté droit. Il existe, en effet, une minime tuméfaction de la région supéro-externe de la cuisse ; et une palpation douce et méthodique y fait découvrir une polyadénite crurale, dont le point de départ est un furoncle en pleine suppuration, situé sur la fesse correspondante. Tout le récit du prétendu accident a été imaginé pour les besoins de la cause.
OBseRvATION XXI.
Le rattacheur Pierre B..., âgé de 14 ans, se présente le 3 avril 1894 ; il prétend qu’il s’est fait un effort dans l’aine en portant un panier de bobinots.
Le jeune garçon assure que c’est en plaçant sur son épaule un panier chargé de 27 kilogrammes de bobinots qu’il s’est fait mal dans la région inguinale gauche, par suite d’un faux mouvement qu'il fit pour empêcher la chute de son fardeau. On ne trouve pas trace de hernie; d’ailleurs les douleurs sont très limitées ; etle garçon les localise au niveau de l’arcade de Fallope. Après avoir recherché toutes les éventualités vraisemblables, on arrive à admettre que l’évolution de la puberté se trouve seule en cause.