‹ Étude sur les blessures simulées dans l'industrieChapitre 23 sur 34 · AT ES · texte numérisé non relu

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main, par exemple, a subi l’amputation d'un ou plusieurs doigts, c’est dans ce cas que l’ouvrier doit s'exercer, doit apprendre à ce qu’il lui reste de doigts à suppléer aux absents, patiemment, mais d'une façon continue, comme on apprend à marcher aux petits enfants. Si cet ouvrier est consciencieux, on assiste à une sorte de résurrection de la fonction, si bien que l’on pourrait dire que l’organe seul est amoindri, mais que la fonction reste.

Combien en avons-nous vu de blessés, à qui des engrenages, des cardes de métiers, entraînait un, deux ou trois doigts! M. le Prof. Guermonprez leur pratiquait l’'amputation dans la continuité des métacarpiens, opération qu'il a, pour ainsi dire inventée, et dont il a si bien su mettre en lumicre la technique opératoire et les avantages. Au bout d’un temps variable, ces ouvriers pouvaient aisément gagner leur vie, sans fatigue et sans gêne ! Quelques-uns même reprenaient leur ancien métier ! Ceux-là étaient de bons ouvriers.

Mais, à côté de cela, d’autres, avec les mêmes lésions ou des lésions moindres, finissent par devenir complètement estropiés, parce que, systématiquement, ils ne veulent pas aider le chirurgien, qui, lui, ne peut tout faire. Leur commande-t-on des mouvements, l'exercice musculaire, quelques frictions sêches à la flanelle pour exciter leurs muscles endormis, ils restent dans une apathique indifférence, qui est un système de résistance ? Oh! nous savons bien qu’ils protestent énergiquement de leur bonne volonté; mais cette dernière s'arrête aux paroles. Ceux-là sont des simulateurs.

Que dire alors de ceux, qui, se disant estropiés, incapables d’une occupation quelconque, sont surpris en flagrant-délit de mensonge, sont trouvés par hasard se livrantà leurs occupations habituelles, alors qu'ils touchent une indemnité, qu’on les paie pour ne rien faire ?

Tel est L., qui ne pouvait être charpentier, et qui trouvait tout naturel de se faire menuisier ! Charpente et menuiserie ne sont-elles pas les cousines germaines, sinon les deux sœurs ?

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Tel également est V., un patron lui, qui avait une prétention de rester estropié après une fracture de l’avant-bras et qui martelait ferme, avec son appareil plâtré !

Voilà certes des simulateurs.

Eux s'adressent aux suites immédiates de leur blessure.

D'autres au contraire, et plus nombreux ceux-là, font porter leur supercherie sur les conséquences vraies ou possibles de ces mêmes blessures devenues anciennes.

OBsErvATION LXIII.

L. A., charpentier, âgé de 26 ans, est tombé du deuxième au premier étage, le 7 juin 1892.

Cet homme est visité un quart d’heure après que l’accident est arrivé. On le trouve dans un état comateux et ne pouvant répondre aux questions qui lui sont posées. La chute s’est effectuée sur le crâne ; néanmoins, on ne constate aucune plaie. Un peu de sang s'écoule par le nez; on ne constate aucune trace de fracture de membre mais l’état du blessé est assez grave pour qu’on le transporte immédiatement à l’hôpital Sainte-Eugénie, dans la voiture d’ambulance. L'état comateux persiste toute la journée.

Le lendemain, un examen minutieux ne permet pas de constater une fracture de la base du crâne, mais peut-être une fracture de l’apophyse zygomatique ou du corps de l’os malaire du côté droit.

Quelques jours plus tard, un abondant épanchement de sang rétrooculaire apparaît du même côté.

Le blessé sort de l'hôpital dix jours après, ne se plaignant plus que de violentes douleurs de tête et d’une diplopie déterminée par son hématome. L’œil droit est projeté en avant et dévié sur le côté externe, au point de le gêner, même dans la marche. Le blessé se plaint aussi d’une douleur dans le côté gauche de la poitrine ; l’auscultation fait découvrir un petit foyer de râles crépitants, qui disparait rapidement par l’application d’un vésicatoire. La toux qui était assez fréquente diminue également ; il en est de même de la diplopie.

Le 8 juillet, les douleurs de tête, qui avaient persisté jusqu’alors, cessent; la déviation de l’œil droit diminue ; mais il y a encore un peu de parésie de la face, principalement dans l’action de siffler ou de

grimacer ; il y a aussi de la diminution de perception de froid et de chaud. Peut-être ÿ a-t-il également un peu d’hyperesthésie à la piqûre, muis elle est douteuse.

M. le docteur Alf. Dujardin, constate que l'acmté visuelle diminue de plus en plus d'importance. L'état du blessé va progressivement en s’améliorant; et l’on était peu renseigné sur les faits et gestes de l’intéressé, lorsque, le 22 juillet, une déclaration écrite d’un voisin - vient apprendre que cet individu, qui se disait incapable de la moindre occupation, n’a cessé de travailler depuis sa sortie de l’hôpital. Une personne, envoyée par lPAdministration, pour s'assurer de la véracité des faits allégués par cette déclaration signée de plusieurs témoins, trouve, en effet, le charpentier L. A. s’occupant de travaux de menuiserie. Une dernière visite a lieu à la Maison de secours, le 27 juillet ; et l’on constate que le blessé est complètement rétabli, la déviation de l’œil n’existe plus.

L’administration, pour éviler encore un procès, traite à forfait avec lui pour une somme de cent francs.

L'indemnité, voilà le but réel des convoitises des simu-

lateurs. C’est vers elle que tendent tous leurs efforts. Lorsque le blessé est guéri, il lui faut reprendre son travail. C’est le vrai moment critique. Souvent, on pourrait presque dire toujours, le simulateur est doublé d’un paresseux, aussi cherche: t-il à reculer le plus longtemps possible cette date de la reprise du travail. Il le fait d'autant plus, que, souvent trop, le patron, par générosité et par bonté d'âme, surtout si le blessé est depuis longtemps dans sa maison, lui alloue une demi-solde, l'autre moitié lui étant accordée par la Compagnie d’assurances.

Bien plus, on rencontre des blessés, qui font partie de plusieurs sociétés de secours mutuels et touchent de chacune une somme; et il arrive que le total de ces indemnités est parfois plus élevé que ce qu'ils gagnent quand ils travaillent ! Tel est le cas cité par le docteur Léonce Vienne (Thèse de Paris, 1892) d'un ouvrier, qui gagnait 3 fr. par jour quand il travaillait. et 5 fr. 25 quand il était blessé !

ND

On comprend que des ouvriers, placés dans des conditions pareilles, fassent leur possible pour bénéficier le plus longtemps d'un pareil état, qui leur permet de vivre sans rien faire, d’autant qu'ils sont susceptibles de se livrer à de petites occupations intéressées, qui leur rapportent quelque rétribution.

Les individus, qui auront un enfant blessé dans les conditions ci-dessus et qui se serviront de lui pour faire des courses, pour les aider, feront tout leur possible pour que l’enfant ne reprenne plus son travail. Trouvant en lui un double bénéfice : l'argent qu'ils touchent comme s’il travaillait, et un aide non onéreux.

Tels étaient les parents du jeune D. C., peigneur, âgé de 16 ans, qui, à la suite d’un coup de carde à la main eut deux doigts amputés le 15 avril 1893. — Le 7 juin, la guérison était complète, sauf un petit bourgeon charnu encore un peu tendre. Le 10 juin tout était complètement terminé. On annonce au jeune homme qu’il pourra reprendre son travail le 18, c’est-àdire une semaine après guérison complète. Malgré les exhortations, le petit blessé refuse énergiquement, prétendant toujours ressentir de la douleur. Il revient avec ses parents, et on voit percer leur dépit de ce que l’on n'aie pas enlevé les deux doigts annulaire et auriculaire restants, ainsi qu’on voulait le faire à l'hôpital où on lui avait fait le premier pansement !

Voilà done des individus, qui manifestaient hautement le regret de voir que leur enfant n’était pas estropié davantage !

Or, dans ces deux doigts, l'extension peut se faire complètement ; seule la flexion n’est pas tout à fait complète.

Par suite d’une enquête, habilement faite par l'administration de la Maison de secours, nous apprenons que ce jeune homme touchait une demi-solde de son patron, que ses parents étaient fabricants de petit bois, et que, depuis longtemps déjà, il travaillait autant que ses parents. Nous avons alors compris pourquoi ceux-ci regrettaient aussi amèrement qu'il fût en état de reprendre son travail.

I en est d’autres, qui s’attachent plus spécialement à faire

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croire qu'ils sont incapables d’un travail quelconque et qui réclament dès lors des indemnités très élevées.

L'ouvrier D. G., tâchait non seulement de tirer parti de sa situation ; mais encore cette situation de blessé, il l'avait créé lui-même de toute pièce.

Une première tentative faite le 30 juin 1892 n'avait pas abouti. à

Ogservarion LXIV.

D... G..., est atteint d’une entorse du pied droit.

Une première fois, cet homme vient à la Maison de secours le 30 jum 1892, prétendant s’être foulé le pied en faisant un faux pas.

Nous ne trouvons que peu de gonflement. Le méplat sous-malléolaire est à peine effacé. Par la palpation, nous déterminons une douleur très vive au niveau du ligament latéral externe de l’articulation péronéo-calcanéen. Les mouvements, principalement ceux de rotation, sont pénibles et arrachent au malade des plaintes qui paraissent exagérées. Ilest prêt à défaillir, ce qui paraît d’autant plus inexplicable qu'il est venu à pied jusqu’à la maison de secours.

Ce blessé a repris immédiatement son service et n’est pas venu se faire soigner à la Maison de secours, ainsi qu’il lui avait été prescrit.

Ce même ouvrier revient à la Maison de secours le 27 juillet suivant, amené par la voiture d’ambulance ; et voici ce que l’on nous raconte :

Il aurait fait une chute d’une hauteur de 2" avec une échelle, qui se serait brisée dans la chute et sur laquelle il serait tombé à califourchon.

Ce blessé se prête mal à l'examen et répond souvent à côté des questions.

Il paraît souffrir beaucoup vers le côté gauche du scrotum et à la hanche correspondante. A l’exploration de cette région el de celles

” avoisinantes, on est frappé par une hypéresthésie très variable comme

intensité : elle est tantôt très intense, tantôt minime, principalement lorsque l’attention du sujet est détournée.

Il existe de la contracture dès que l’on essaie de communiquer au

membre inférieur gauche des mouvements d’extension, de flexion, d’adduction ou d’abduction. Si les efforts deviennent plus considérables, le sujet s’agite dans des mouvements épileptoïdes.

On ne constate aucune lésion squelettique de l’os coxal, ni du fémur, ni du sacrum, ni des vertèbres dorsales et lombaires.

Le malade dit n’avoir pas uriné depuis l’accident. À la percussion, on constate de la submatité, mais pas le globe vésical. L’examen du périnée ne révèle aucune lésion appréciable. On est ainsi arrivé à admettre, comme probable, une lésion médullaire sans lésion vertébrale. Il est impossible d’obtenir quelques renseignements complémentaires. Le blessé parle le flamand et s'exprime avec une telle difficulté, que l’on renonce à en tirer quelque chose.

On place sur les régions voisines de la colonne vertébrale, sept ventouses scarifées. Il se produit à la suite de cette application une amélioration sensible dans les mouvements de rotation du tronc et dans ceux de flexion du membre inférieur gauche.

Pendant cette exploration et ce traitement il survient une demiérection qui ne fait que confirmer le diagnostic d’hyperexcitabilité de la moelle. On place à nouveau six ventouses scarifiées, lesquelles déterminent un soulagement, dont le blessé s’empresse de témoigner spontanément.

Le lendemain, 28 juillet, le blessé est amené à la Maison de secours par la voiture d’ambulance, couché dans la grande gouttière de Bonnet transportable. Bien qu'il dit souffrir presqu’autant que la veille, nous constatons néanmoins une amélioration sensible. Il a pu spontanément uriner la veille au soir, 27 juillet, 1/4 de litre environ ; mais il prétend avoir éprouvé de violentes douleurs au niveau du col de la vessie. Il n’a pas été à la selle depuis son accident : on lui administre une pilule purgative (coloquinte), mais après plusieurs tentatives, car il est subitement pris d’envie de vomir et la pilule n’est avalée qu’au prix des plus grandes difficultés. La verge est encore en demi-érection. Les contractures lombaires ont notablement diminué ; mais l’hypéresthésie paraît totale ; et les plaintes du blessé sont constantes et de nature peut-être à induire en erreur. Cette hyperexcitabilité est beaucoup plus intense au côté gauche et à la face postérieure du tronc.

29 juillet. — Un examen prolongé et minutieux fait que nous scmmes étonnés de voir des phénomènes de contracture exister, non seulement dans les membres du côté dont se plaint le blessé,

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