‹ Étude sur les blessures simulées dans l'industrieChapitre 6 sur 34 · POLE · texte numérisé non relu

POLE

temps au médecin. major, à qui il avait été envoyé avec le dyagnostic de « tympanisme ». Le ventre était énorme, ballonné, d’un volume bien supérieur à ce que l'on voit d'habitude ; chose étrange, l’état de santé générale était bon. Cette bizarrerie avait valu le surnom de « Nadar » à celui qui la portait parmi ses co-détenus. Malgré la surveillance spéciale dont était entouré le simulateur, il avait été impossible de saisir quelque chose d’anormal...... À bout de ressources, le médecin, dont les soupçons avaient fini par être mis en éveil, proposa une intervention chirurgicale ; il pensait obtenir des aveux. Loin de là, l’opération fut acceptée avec joie! On donna le chloroforme ; et ce ne fut que, lorsque le patient sentit les bourdonnements d'oreilles ou les obnubilations du début de l’anesthésie, qui se décida à parler ; il en vint à avouer que c'était en avalant de l’air qu’il réussissait à se ballonner ainsi. C’est d’ailleurs à cette habileté particulière qu’il devait le surnom de Nadar. Depuis longtemps, dit-il, il s’y exerçait d’une façon assidue (1).

L'auteur anonyme de l’article cite également le cas d’un conscrit, Kasper, qui, pour soutenir jusqu'au bout son rôle d’aveugle et échapper ainsi à la conscription, alla jusqu'à se jeter dans le Danube.

Il y a donc des exemples de patience ainsi que de présence d'esprit. Ce sont trop souvent des qualités maîtresses chez les simulateurs. |

Les deux exemples suivants, que nous avons pris dans la thèse de M. Bédart (Æssai sur deux cas de paralysie sémulée. Bordeaux, 1884) montrent combien il est parfois difficile, pour le médecin soucieux de sa dignité et de sa conscience, de se prononcer et de formuler un jugement.

OBsERVATION Il. (Bellot et Bédart).

Un matelot, né à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), âgé de 21 ans, passe trois mois en congé de convalescence ; puis il entre à l’hôpital

(4) Union Médicale, 24 mars 1894. — Un Simulateur.

maritime de Cherbourg le 9 septembre 1882. Il prétend qu'une fracture récidivée de l’avant-bras droit, datant de peu de temps, lui a laissé une faiblesse musculaire assez grande pour justifier une prolongation de congé (2).

M. Bérenger-Féraud l'interroge et obtient les renseignements suivants : « X... est parti, il y a un an, sur le croiseur le Villars. Une fois dans les mers de Chine, il dit avoir eu l’avant-bras droit fracturé pendant une manœuvre, juste à l’endroit où ce membre avait été rompu précédemment, à une date que je ne puis parvenir à lui faire préciser. Il a été renvoyé en convalescence en France par la Commission de la station navale ; mais il est à remarquer que, d’une part, le certificat de congé porte seulement bronchite chronique et anémie, sans faire mention de cette fracture ; il est à remarquer que, d’autre part, l'examen le plus minutieux ne fait percevoir aucune trace de cal. Questionné sur sa première fracture de l’avant-bras, X... ne répond pas clairement ; il présente seulement le certificat d’un officier de santé, disant 4 posteriori qu'il l’a soigné, 9/ y « quelques années, pour une fracture de l’avant-bras droit. » (p. 9)...... (1).

L'état général est bon. La main droite semble bien un peu cyanosée ; mais elle exécute parfaitement tous les mouvements; l’électricité révèle que la sensibilité et l’activité musculaire sont normales. « L’habitude du service, écrit M. Bérenger-Féraud, me fait penser que X..., trou-

(2) M. Gabriel-Arnaud Bédart était placé dans le service de M. Béranger- Féraud à l'hôpital de la marine de Cherbourg, quand le simulateur y entra : il put le suivre et l’observer tous les jours. — Plus tard, M. G. Bellot fut spécialement chargé de l'observation du malade. — Enfin, MM. Bellot, Bédart et Barrau aides-médecins de la marine, eurent la charge de l'épreuve définitive, et se partagèrent la surveillance non interrompue de quarante heures, qui triompha des efforts du simulateur. (Rte)

L'observation a été publiée, en partie par M. Bellot dans les Archives de médecine navale (février 1883,) en partie par M. Béranger-Féraud dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale (mai 1884.)

(1) M. Guermonprez dit qu’il n'est pas rare de revoir des blessés, dont on à soi-même constaté et réduit une fracture complète des deux os de l'avant-bras et sur lesquels on a la surprise de ne plus retrouver le moindre cal; mais il est d'avis que le certificat présenté à M. Bérenger- Féraud ressemble étrangement à un certificat de complaisance.

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vant son congé agréable, voudrait bien le faire prolonger ; mais rien dans sa santé ne justifierait cette prolongation. Cependant, comme il insiste à dire qu’il ne peut pas faire son service, je le garde en obserpation pendant dix jours...

» Le 19 septembre, je mets X... exeai ; et j’informe le médecin de la division qu’il peut faire entièrement son service. » Ce médecin divisionnaire est appelé à servir à la mer précisément à cette date. Son successeur, non prévenu, voit X... à la visite : les phénomènes de cyanose et d’abaissement de température sont tels, que le médecin dirige sans retard le matelot sur l'hôpital.

Le 3 octobre, dans le service de M. Bérenger-Féraud, on constate que l'affection a fait des progrès extraordinaires. L'augmentation de la cyanose et de l’œdème, l’abaissement de la température à dix degrés au-dessous de celle du membre congénère, l'abolition complète de la sensibilité, tels sont les principaux symptômes. Seule, la contractilité musculaire électrique est restée dans le même état; tous les mouvements sont encore possibles, quoique très diminués.

Le 8 octobre, le matelot assure que la paralysie des muscles de l’avant-bras et de la main est absolument complète. La flexion de ’avant-bras sur le bras serait elle-même impossible. Le biceps brachial aurait donc été paralysé, « landis que, fait inexplicable, dans la station verticale, certains muscles de l’épaule et du bras étaient contracturés : le muscle grand dorsal et les autres muscles à action analogue attiraient le moignon de l’épaule en arrière et un peu en dedans. Le triceps maintenait l’avant-bras dans une extension complète et dans une demi-pronation. C’élait, d’après le matelot, la seule position que pût prendre son membre supérieur droit sans secours extérieur. » M. Bellot insiste, non sans raison, sur cette attitude bizarre (p. 10); puis sur l’état stationnaire ; et enfin (p. 11), sur l’inanité des divers traitements successivement employés.

Cependant on multiplie les observations thermométriques à des jours différents, dans des régions symétriques, en se servant de cinq thermomètres vérifiés successivement.

L’abaissement considérable de la température dans le membre prétendu paralysé est le côté qui intéresse M. le docteur Bédart. Ce symptôme insolite lui parait bien fait, bien choisi, pour en imposer au premier abord. La différence d’un bras à l’autre était même si grande, — jusqu’à 15°, — que ce symptôme fut étudié d’une façon

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spéciale. C’est de cette étude que naquirent les soupçons vérifiés dans la suite {p. 7) (1).

Cependant, le 28 octobre, le malelot X... demande pour la première fois à être réformé, malgré les soupçons formulés de simulation, et la résolution de tout le personnel scientifiquement encouragé à déjouer la fraude. |

Dans la nuit du 4 au 5 novembre, M. Bellot était de garde à l’hôpital de la marine. « À une heure du matin, je me rendis auprès du matelot X...: il était endormi, le membre supérieur droit complètement à découvert. Ce n’était plus le bras cadavérique que je connaissais : le sang y affluait; les échanges nutritifs y semblaient surabondants, comme si chaque élément anatomique avait hâte de réparer le temps perdu. Plus de cyanose, plus d’œdème! Au contraire, une teinte d’un rouge franc ! Au thermomètre, la température était swpérieure de 3°1 à celle du côté gauche! La figure du matelot était elle-même changée : elle avait perdu sa placidité ordinaire. Cet homme semblait mécontent de mon arrivée intempestive. Il affirmait que jamais, antérieurement, son bras n'avait été plus chaud la nuit que le jour.

Le lendemain matin le membre est redevenu froid et cyanosé et on parvient à savoir, par les malades et par les infirmiers, que souvent, pendant la nuit, le bras droit du matelot X... est à une température au moins égale à celle du gauche. Dans l’hypothèse d’une simulation, il- fallait, « au dire de tous, attribuer le refroidissement à la position singulière affectée par le bras droit de ce matelot » (p. 13). Il fallait donc rendre cette position impossible. M. Bellot fit l’expérience, en soutenant horizontalement les avant-bras dans une position symétrique au moyen d’un seul jet de bande passé au niveau du poignet. L'expérience fut prolongée pendant plusieurs heures, d’abord dans la station assise, puis dans le décubitus dorsal : la température se rapprocha de plus en plus de la normale, « non par une action spéciale de la suspension sur les vaso-moteurs, mais par l'impossibilité où la surveillance avait placé cet homme d'agir sur son bras. » En effet, après divers tâtonnements, « dans la nuit du 6 au 7 novembre, je fus

(1) Il est curieux d’en rapprocher une observation de Tomsa, qui a fait, par l'étude sphygmographique, l'analyse du symptôme refroidissement, et qui s’est appuyé sur cet argument pour écarter le soupçon de fraude.

assez heureux, écrit M. Bellot (p. 14), pour saisir, dans l’aisselle droite de cet homme, un crucifix métallique d’un assez fort volume, qui avait laissé sur le paquet vasculo-nerveux la trace d’une vigoureuse compression, Ce crucifix lui fut enlevé sur le champ : mais ce n'était pas le seul agent de compression qu’il possédât; la sœur hospitalière surprit, en effet, successivement le lendemain, entre les mains de ce matelot, auquel il était interdit de fumer, deux volumineuses pipes en bois, dont la première seule put lui être confisquée.

Pendant une nuit suivante, M. Bellot surprit le matelot pendant son sommeil ; il était couché sur le bras droit ; et, de sa main gauche, placée vers l’aisselle droite, il semblait maintenir un corps étranger. « J’essayai de m’en emparer, écrit M. Bellot, mais le matelot X... était déjà réveillé et m'avait reconnu. Feignant de rêver, ilse débattit contre moi ; je ne pus rien saisir ; et, quand je le fis sortir de ses draps, il était trop tard ; le corps du délit avait disparu... {p. 15.)

Une expérience fut tentée ; toute la moitié droite du thorax et le membre supérieur droit furent enveloppés d’une grande quantité d’ouate et d’un fort bandage silicaté ; pendant les quatre jours d’application de cet appareil, il n’y eut aucun refroidissement. La température du membre supérieur droit se maintint à 2° environ au-dessus de celle du côté gauche.

Une dernière expérience fut commencée le 13 novembre. Pendant plus de quarante heures, le matelot X... fut au lit, eut les avant-bras maiutenus symétriquement au-dessus du plan du lit par trois larges bandes molles et élastisques ; la température fut observée de demi-heure en demi-heure sur chaque avant-bras et surtout le sujet ne fut pas un seul instant perdu de vue. « La position incommode dans laquelle il était placé, et.sa longue insomnie avaient occasionné chez le simulateur une fatigue intense. Aussi, dans la nuit du 14 au 15, il fut presque continuellement plongé dans un sommeil profond. Pendant ces douze heures d’exgourdissement de la volonté, l'équilibre thermique fut parfait entre les deux bras.

La contre-épreuve fut faite par M. Bellot sur lui-même. L’attitude signalée donna un faible abaissement de température. La compression de l'artère humérale donnait déjà un abaissement de 2°9 au bout d’une demi-heure ; et l'expérience ne fut pas poussée plus loin.

Une chloroformisation, faite en presence du directeur du service de santé de la marine, ’apporta qu’un seul élément nouveau : c'était

un mouvement très net du pouce droit, que l'intéressé prétendait paralysé.

Le 21 novembre 1882, le matelot X... fut renvoyé à son corps et signalé.comme semulaleur, sans qu’on pt d'ailleurs lui faire avouer sa fraude, ou le décider à se reconnaître quéri.

Renvoyé à la division d'équipage, X... fut puni de trente jours de prison, après lesquels il fut désigné pour embarquer sur un croiseur destiné à faire une longue campagne. Il obtint, comme c’est l’habitude, une permission de quinze jours pour aller dans sa famille. A lexpiration de cette permission, le matelot X... revint parfaitement guéri. Questionné sur la cause de cette guérison, il répondit que : quelqu'un lui avait indiqué, dans son pays, la recette d’un manuluve, qui lui avait remis le bras ! {p. 19.)

M. Gabriel-Arnaud Bédart emprunte sa seconde observation au travail publié par M. Bérenger-Féraud dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale de mai 1884. Ce fait fut observé quelques semaines après le premier, dans le même service à Cherbourg. M. le docteur Bédart se demande si ce rapprochement est dû à une simple coïncidence, aux hasards de la clinique, ou bien s’il faut l’attribuer à une sorte de contagion par l'exemple. I serait trop long de développer les motifs, qui prouvent la contagion par l'exemple, avec le concours de l’impunité et surtout de l’intérêt à simuler et à continuer la simulation pour ne s’avouer faussaire.

C'était d’ailleurs prévu par M. Bellot, aide-médecin de la marine, dans la conclusion de l'observation du matelot X...: « L’hôpital de > Cherbourg reçoit en traitement des soldats de l’armée de terre et de » l’armée de mer, Tous ceux d’entre eux, qui ont connu notre simu- » lateur à l'hôpital, connaissent évidemment aussi les moyens qu'il » employait. Il ne serait donc en rien surprenant que les médecins » de l’armée et de la marine voient se produire à bref délai un nombre > plus ou considérable de simulations de ce genre. »

OsservariON TT (M. Bérenger-Féraud.)

Un licencié en droit, âgé de 22 ans, né dans le sud-ouest de la France, est, depuis un mois, engagé volontaire dans l'infanterie de marine, lorsqu'il entre à l’hôpital maritime de Cherbourg le 4 janvier 1883. Son billet porte « coliques ».

or —

Le 5, le médecin traitant le questionne et ne reçoit que des réponses insignifiantes touchant son état de malaise. Depuis quelques jours,

il aurait des douleurs de tête, de ventre ; il aurait eu la fièvre à la caserne, etc., etc.

Pendant les jours suivants, D... se plaint de coliques, de diarrhée, puis de palpitations de cœur. Un examen attentif montre que sa santé est florissante : on lui en fait la remarque, ce qui le met de mauvaise humeur.

Le 14 janvier, il appelle l’attention sur l’état de sa main droite, dans laquelle il éprouve des fourmillements et une diminution de force musculaire. Il parait étonné de cet état et dit ne savoir à quoi l’attribuer. Cette main est légèrement œdématiée, un peu cyanosée ; elle donne au toucher une sensation notable d’abaissement de température : le thermomètre y reste à 18°, tandis qu’il marque 32° dans la région symétrique.

Le 23 janvier, D.... est évacué dans le service de M. Béranger- Féraud. Il est questionné méthodiquement, et il déclare que, depuis huit jours, sans cause appréciable, il a vu survenir ce gonflement avec teinte violacée et abaissement de la température de la main droite. Il n’a jamais été malade antérieurement, dit-il; et l’examen constate que la musculature du membre est semblable à celle du congénères.

On observe D... et on remarque que, chaque nuit, vers quatre ou cinq heures du matin, D.... se place sur le côté, de telle sorte que son bras droit porte le poids du corps : alors la chaleur de la main droite baisse sensiblement. M. Béranger-Féraud cherche à préoccuper ce simulateur. « Chaque matin, en passant près de son lit, je regardais sa feuille clinique, sans jeter un coup d’œil sur sa figure, sans le questionner et disant au contraire à l’aide-médecin chargé de prendre la température : «« Poursuivez l’expérience. Quand nous »»> aurons une série suffisante d'observations, je vous ferai faire »» autre chose, afin que le résultat soit bien clair. »» Je savais bien, en agissant ainsi, que j’arriverais à une crise ou à une explication. En effet, le troisième jour D. . voulut me parler, mais comme par hasard je m'étais déjà éloigné de son lit et dis à mon chef de clinique de lui demander ce qu’il désirait.

Le lendemam D... se trouva sur mon passage au moment où je

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