‹ Étude Sur les Chroniques de FroissartChapitre 3 sur 10 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Mon CHER ONCLE ET TRÈS EXCELLENT MAÎTRE,

Plus j’avance dans l’examen des « Campagnes du comte de Derby en Guyenne, Saintonge et Poitou, » plus j’aperçois de contradictions et d’erreurs de tous genres, dans les divers récits de Froissart sur ce sujet; plus, aussi, je déplore que M. Ribadieu oit appliqué son esprit à la défense d’une chronologie battue en brèche par les documents contemporains les plus irréfutables, et se soit ingénié à démontrer l’exactitude et la vérité des traits dont se compose le tableau fantaisiste que nous devons au célèbre chroniqueur.

Quoi qu’il m’en coûte, je crois devoir, ou début de cette troisième lettre, faire un aveu qui m’est inspiré par une élude consciencieuse et déjà longue : Froissart, dans cette partie de ses Chroniques, a traité l’iiistoire à peu près comme on traite le roman dit historique; son imagination paraît avoir eu plus de part à son œuvre que son jugement, et surtout que cette passion jalouse de la vérité, dont le souffle inspire, soutient et protège les œuvres des historiens réellement dignes de ce nom.

Le cadre de mon travail est fort étroit; et je ne me fais aucnne .illusion sur son importance : néanmoins, je m’efforce de le remplir de mon mieiix, non pas précisément pour ruiner la réputation universelle de Froissart, mais pour mettre en garde, dans la mesure de mes forces, les personnes qui me liront, contre la facile mais dangereuse manie d’écrire l’histoire avec les élucubrations des rêveurs de tous les temps.

L’histoire est d’abord dans les faits; les faits nous sont transmis par des monuments authentiques : l’expression, le tour de phrase, voilà les accessoires. Il m’importe peu qu’un écrivain se serve d’une périphrase plus ou moins élég’ante pour m’apprendre que Philippe de Macédoine était borgne; mais ce que j’ai le droit et le devoir d’exiger de lui, c’est qu’il ne me trompe pas en disant que le père d’Alexandre était aveugle, ou qu’il y voyait clair des deux yeux.

Je ne conteste donc pas à Froissart son mérite d’écrivain; mais je lui reproche d’égarer, au lieu de la diriger régulièrement, l’inexpérience du lecteur’, et surtout, ce qui est plus grave, d’avoir , dans une certaine mesure , enrayé le progrès des sciences historiques (l’histoire locale, principalement], par le soin qu’il a pris de revêtir l’erreur, ou tout au moins l’incertitude, des nombreux agréments qui ont contribué à la faire passer pour la vérité. N’aurais-je donc raison qu’une seule fois contre Froissart, je m’en applaudirais encore; car la démonstration évidente d’une erreur éveille le scrupule , le scrupule pousse à l’étude , et l’étude mène à la vérité.

Dans son récit de la chevauchée de Derby en Périgord, Froissart se montre chroniqueur à la fois incomplet et inexact. L’on a beau dire que sa narration renferme des détails de mœurs précieux à recueillir : du moment que l’imagination en fait presque tous les frais, je n’y attache qu’une importance

de second ordre, et je lui préfère le sévère mais exact laconisme de Robert d’Avesbury, et surtout les détails des documents authentiques, dont l’inévitable prolixité ne devient un embarras et un ennui que pour les esprits superficiels trop amateurs de la besogne toute faite.

Je veux examiner aujourd'hui si, dans son récit des opérations militaires de Derby en Agenais, Froissart a secoué le joug des défauts que je viens de caractériser, et si M. Ribadieu est bien inspiré en nous invitant à suivre les errements du chapelain de la « bonne royne Philippe. »

« Quand vînt après Pâques, l’an mil trois cent quarantecinq, environ mi-mai, le comte Derby, qui s’étoit tenu et liiverné à Bordeaux tout le temps, ou là près, fit une cueillette et un amas de gens d’armes et d’arcbers, et dit qu’il vouloit faire une chevauchée devers La Réole, que les François tenoient, et qu’il l’assiégeroit, car elle étoit prenable. Quand toutes ses besognes furent ordonnées et ses gens venus, ils se partirent de Bordeaux, en bon arroi et en bon convenant, et vinrent, ce premier jour, en la ville de Bergerac. Là trouvèrent-ils le comte de Pembrocke, qui aussi avoit fait son assemblée d’autre part. Si furent ces seigneurs et leurs gens, dedans Bergerac, trois jours ou quatre : au quatrième, ils s’en partirent. »

C’est ainsi que débute le chapitre CCXXXII de la P® partie du livre I des Chroniques de Froissart, édition de Buchon. Le chapitre CLXXXII du manuscrit de Rome, qui y correspond, débute comme il suit :

« Quand la douce saison d’esté fu revenue, et le mois de mai, que les blés as camps et les herbes commencent à monter, et que il fait bon hostoyer, que on compta en l’an de grâce

mille CGC et xlv, li contes Derbi qui, un temps, s’estoit tenu à Liebourne, s’en retourna à Bourdiaus, et là fist son mande ment de toutes ses gens, liquel s’estoient ivernet et passet le temps tout aise de ses rachas et raençons, et dou conquès qui lor estoit venus de la bataille d’Auberoce, et, avoech tout ce, ordonné et apparilliet tant d’abis, d’armeures et de monteures que grand plaisance estoit au veoir et considérer. Tous vinrent au mandement dou conte Derbi. Ce fu raisons, car il estoit lors souverains chapitains. »

Oui, au mois de mai 1345, Derby était bien, comme le dit Froissart, souverain capitaine pour le roi d’Angleterre en Guienne; mais il n’avait pas encore gagné la bataille d’Auberoche, il ne s’était pas encore emparé de Bergerac, il n’avait même pas encore ouvert personnellement, d’une façon ostensible et active, les hostilités contre la France : par conséquent, Froissart continue à se tromper sur les dates, et fournit ainsi à M. Ribadieu les éléments des plus grossières erreurs.

En outre, les deux textes de Froissart, s’ils ne se contredisent pas formellement, offrent une différence notable sur un fait essentiel. L’un nous apprend que Derby partit de Bordeaux et se rendit à Bergerac, avec l’intention arrêtée de chevaucher « devers La Réole, » et d’entreprendre le siég-e de cette ville. Plus sobre de détails à ce sujet, l’autre n’indique pas La Réole comme objectif principal de cette nouvelle expédition de Derby, et ne laisse même pas soupçonner que les Anglais, en parlant de Bordeaux, se soient dirigés du côté de Bergerac. « Il issirent, dit-il, un jour, de Bourdiaus, en grande ordonnance, et se trouvèrent douze cens lances et vingt-cinq cens archers. »

Ainsi, dès le premier pas, nous sommes arrêtés par le fait seul de deux versions de Froissart. Je me hâte d’avertir qu’il ne faut s’attacher exclusivement ni à l’une ni à l’autre, si l’on veut éviter le désagrément de s’égarer dans un labyrinthe sans issue apparente.

Victorieux à Auberoche, Derby ne prit pas immédiatement ses quartiers d’hiver à Bordeaux. Nous en avons pour garant Robert d’Avesbury, dont l’autorité surpasse celle de Froissart de toute la différence qui distingue la relation judicieuse et sensée du commérage intempérant et irréfléchi. Robert d’Avesbury parle juste, parce qu’il ne rapporte généralement que ce qu’il sait bien : on n’en dira pas autant de Froissart, qui reproduit avec bonne foi, sans doute, tous les propos en l’air qu’on lui débite, sur sa demande, ou qui, par hasard, vont frapper son oreille en quête de nouvelles. Or, Robert d’Avesbury, immédiatement après avoir parlé de la bataille d’ Auberoche, se bâte de prévenir le lecteur que Derby continua vaillamment, pendant tout l’biver, ses opérations militaires : « Subsequenterque per totum yemem subsequentem , ibidem se strenue gessit(i}. »

L’assertion de Robert d’Avesbury a, d’ailleurs, sur celle de Froissart, l’avantage d’exprimer exactement l’opinion qui résulte de l’étude attentive des actes authentiques contemporains.

Avant d’entrer en campagne , Derby avait nécessairement un plan arrêté : ce plan, il le suivit avec un bonheur qui suffirait à démontrer l’excellence de ses instincts militaires.

Lorsqu’il se met en mouvement, en arrivant d’Angleterre, il sait que les Français assiègent Montcuq, près de Bergerac ; il sait que le siège de cette place est commandé par le sénéchal de Périgord et de Querci en personne, et que les premiers seigneurs de Gascogne servant le roi de France attendront

(1) Rob. de Âvesb., Hist. Ed. tert., p. 122.

rennemi sur les bords de la Dordogne : il n’ignore pas que, grâce aux sires d’Albret, qui marchent à côté de lui, et qui ont, dans ce pays, des attaches diverses et sérieuses, une partie, au moins, des habitants de Bergerac n’opposera à ses efforts qu’une résistance molle et nonchalante, et que la trahison pourra favoriser ses entreprises sur cette ville (ce que donnent à entendre les Chroniques de Saint-Denis); enfin, il comprend toute l’influence d’un heureux début sur la suite et l’issue d’une campagne. Aussi s’empresse-t-il de marcher vers Montcuq. Il réussit à en faire lever le sié^e; il parvient à s’introduire dans Bergerac ; il force l’ennemi à se diviser, à se fractionner, mais en groupes trop faibles pour résister, individuellement, avec succès, à des attaques vigoureuses; et il se réserve ainsi la faculté de choisir son adversaire. Une fois ce premier résultat obtenu. Derby exécute sa chevauchée de Périgord. Sa conquête est une opération de détail, par le menu, au moyen de laquelle il établit sa supériorité en affaiblissant partiellement la résistance des Français, jusqu’au moment où les proportions de ses succès attirent sur ses traces un corps de troupes, dont la concentration tardive, sous les coups répétés de défections journalières, pouvait bien ne pas offrir un obstacle insurmontable à des guerriers qu’aucune défaite, aucun revers n’avaient encore atteints et découragés depuis l’ouverture des hostilités. Aussi, Derby dut-il accepter avec joie l’engagement d’Auberoche, qui lui fournissait, à la fois, la double occasion de sortir d’une situation périlleuse, à certains égards, et de courir plus aisément à de nouveaux succès. Derby ne s’y trompa pas ; et, à peine eut-il écrasé, à Auberoche, ce noyau de valeureux guerriers, lui disputant le passage, qu’il vola sur les bords de la Garonne, où, malgré la saison rigoureuse, il se tint vaillamment sous les armes, pour ne pas donner à l’enthousiasme légitime de ses troupes le temps de se refroidir.

Voilà ce que Froissart ne dit pas, ce qu’il n’a pas vu; mais voilà ce qui ressort, à mon avis, de l’examen attentif de la situation et des documents les plus dignes de foi. ■

Au lieu de nous mettre sur la voie, Froissart, ici, nous en écarte. On dirait qu’il a pris à tâche de nous donner le change sur les hommes et sur les choses.

Dans Froissart , Derby est un chevaucheur vulgaire , qui, portant la fortune au bout de son épée, s’en sert seulement au printemps, « quand la douce saison est revenue, » au mois de mai, « quand les blés as camps et les herbes commencent à monter; » mais qui, aux approches de la bise, quand le temps se fait gris et froid, s’empresse de se réfugier à Bordeaux « pour jouer entre les dames de la ville. »

Je n’exagère pas ; cette opinion ressort tellement du récit de Froissart, que M. Ribadieu, logique jusqu’à la naïveté, ne peut, en présence de ces retours périodiques de Derby à Bordeaux , quand vient l’hiver , s’empêcher de s’écrier : « Anglais et Gascons étaient de bons soldats, mais ils n’aimaient pas l’hiver (1). »

Je ne sais pas s’ils aimaient ou s’ils n’aimaient pas l’iiiver; mais je sais bien que, contrairement à l’assertion de Froissart, l’hiver qui suivit la bataille d’Auberoche fut rempli par des opérations militaires, qui semblent indiquer que les soldats anglais et français ne prenaient pas toujours conseil du temps, comme les soldats, jadis si décriés, et aujourd’hui si justement vantés, d’une puissance que je ne nomme pas, mais que vous devinerez.

Entre tous les motifs qui attiraient immédiatement Derby vers La Réole, il en est un qu'aucun historien n’a mis, que je sache, en avant, et qui m’a été, en quelque sorte, révélé par un passage des Chroniques de Saint Denis. « Avant, disent ces Chroniques (2), que le duc de Normandie peust venir en

(1) Page 60.

(2) Tome V., p. 41, Ed. M. P. Paris.

Gascoigne, ledit conte Derbi prist la ville et le chastel de Bergerac... Et .si avoit pris encore, avecques, ledit conte Derbi la ville de la Riolle. Et disoient pluseurs que ces deux villes avoient esté prises du consentement à ceux du pays. » Ceux qui propageaient ce bruit n’étaient pas tout à fait des calomniateurs.

Soumis tour à tour à la couronne de France et à celle d’Angleterre, les habitants de La Réole avaient, suivant l’occurence, été l’objet, soit collectivement, soit individuellement, de diverses faveurs, distribuées par l’un ou par l’autre monarque, dans un intérêt politique. C’est ainsi que la bladerie de La Réole, c’est-à-dire le droit du mesurage du blé, fut donnée, en 1321 , parle roi d’Angleterre, àRaymond Séguin (1] . Dix ans plus tard , le roi de France priva Séguin des bénéfices de la bladerie en les attribuant à l’administration communale de La Réole.

Dans ces lettres de concession, Philippe de Valois manifeste bien la volonté d’assigner ailleurs les droits perçus jusque-là par Séguin sur la bladerie de La Réole; mais cette volonté s’accomplit-elle? Je l’ignore : ce qu’il y a de positif, c’est que, le 8 octobre 1345, la bladerie de .La Réole fut, de nouveau, donnée à Raymond Séguin par la couronne d’Angleterre, pour le récompenser des services qu’il avait déjà rendus et de ceux qu’on espérait qu’il rendrait encore à la cause anglaise. Les lettres de concession d’Édouard III ajournent naturellement l’entrée en jouissance au moment où La Réole sera retombée entre les mains des Anglais (2).

Je ne veux pas rechercher de quelle nature étaient les services rendus par Séguin et ceux qu’on attendait encore de son dévouement éprouvé : je craindrais de me trouver en face du mot trahison, et ce triste mot est toujours pénible à prononcer et à transcrire : et puis, l’on pourrait avancer, à la décharge de Séguin, que la croyance absolue à la légiti-

('!) Arc. hisl. de la G-ironde, tom. I.

(2) Arch. hisl. de la Gironde, t. II, p. 419.

mité des droits de Philippe de Valois sur la ville de La Réole ne s’imposait pas à lui comme une obligation fatale; que, surtout, sous la pression naturelle d’une reconnaissance personnelle, le sentiment national, à l’égard de la France, encore indécis, incertain, au milieu de ces tumultueuses agitations qui, dans le cours du moyen-âge, jetèrent les populations du Midi tour à tour sous le joug du plus audacieux ou du plus heureux, avait quelque peine à s’affirmer dans les actes touchant à la fois à l’intérêt public et à l’intérêt privé. Néanmoins, si la conduite de Séguin fut d’abord exempte de tout calcul personnel; si, dans les services qu’il rendit à l’Angleterre, il fut animé d’un sentiment qu’on ne saurait condamner, il faut dire, car les exigences inflexibles de l’Histoire nous l’imposent, il faut dire que ses services furent bien récompensés, et, si Ton peut s’exprimer ainsi, escomptés d’une façon qui, en définitive, engagerait la réputation d’un Français. De pareils actes seraient aujourd’hui réprouvés par la conscience publique; n’étaient-ils pas un devoir pour Séguin, à l’époque où il les accomplit ?

En vertu de la maxime, Is fecit cuiprodest, on peiit admettre que, même antérieurement à la bataille d’Auberoche, l’influence de Séguin, dont la réintégration dans une propriété qui lui avait été ravie par le roi de France, était subordonnée au triomphe du roi d’Angleterre, s’exerça, sur l’opinion des habitants de La Réole, pour amener ce triomphe le plus tôt possible. Quelle part eut-elle, au juste, sur leur détermination ? Si on l’apprécie par le résultat, cette part fut considérable.

Quand vint le moment de remettre Séguin en possession de la bladerie de La Réole, c’est-à-dire, tout naturellement, lorsque Derby se fut rendu maître de la ville, il fallut bien songer à prendre quelque mesure pour ne pas blesser et irriter l’opinion publique, en privant la communauté d’un droit qu’elle tenait du roi de France, et qui n’allait plus profiter qu’à un seul citoyen. Derby vit le danger ; et, en homme habile, il l’évita de façon à provoquer la reconnaissance là

d’où tout autre, moins prudent, aurait, pour le moins, retiré quelque ennui.

La bladerie de La Réole ne valait pas pour la ville plus de soixante livres tournois : au moment où les citoyens virent nécessairement tarir cette source de revenu, Derby leur accorda, le 26 janvier 1346, l’autorisation de percevoir un droit fixe de vingt deniers bordelais sur chaque tonneau de vin, de blé, de pastel, et de toute autre marchandise, passant devant La Réole, soit en descendant, soit en remontant la Garonne. Cet octroi fut accordé pour récompenser les habitants de La Réole de leur fidélité, de leur amour pour l’Angleterre, et parce que, de leur bon gré, spontanément,y7*a^ï5, dit le texte (1), ils étaient venus à l’obéissance du roi Édouard.

Ils étaient venus spontanément à l’obéissance du roi Édouard! Voilà donc le résultat final de l’infiuence indéniable de Séguin sur ses compatriotes. S’il ne fut pas le seul, il fut au moins un de ceux qui appelèrent Derby à La Réole. après qu’il eut battu les Français , à Auberoche ; et il serait puéril de soutenir que , fermant l’oreille à cet appel qui comblait ses souhaits , Derhy ait un seul instant hésité à prendre la route de La Réole.

S’il était besoin d’insister encore pour démontrer le grand avantage qu’avait Derby à se diriger vers La Réole après la bataille d’Auberoche, au lieu d’aller prendre ses quartiers d’hiver à Bordeaux, j’ajouterais qu’en remettant son expédition au printemps suivant, il donnait à l’ennemi le temps de reprendre haleine, de réparer, dans une certaine mesure, un désastre sanglant et inopiné ; les prisonniers d’Auberoche trouvaient des facilités pour acquitter leur rançon ; ils se remettaient en campagne avec l’excitation qui naît du désir

(1) Arch. hisl. de la Gironde, 1. 1, p. 302.

de la vengeance, quelques-uns avec la prudence acquise par une rude leçon. Au contraire, en poursuivant sans relâche le cours de ses exploits, Derby trouvait en face de lui des forces moins nombreuses, plus désorganisées, plus craintives, si la crainte eut jamais accès dans le cœur du soldat.

Il est permis maintenant de conclure qu’il n’est pas vrai qu’après la bataille d’Auberocbe Derby se soit retiré à Bordeaux ; qu’il n’est pas vrai qu’il ait passé l’hiver dans la capitale de la Guienne à « faire grand’joie et haute honneur « à ses nobles prisonniers ; enfin, qu’il n’est pas vrai que Derby se soit remis en campagne seulement au mois de mai qui suivit la bataille d’Auberoche. Sur tous ces points, Froissart nous trompe radicalement.

Le texte de Froissart, publié par Buchon, nous apprend que le comte de Derby partit de Bordeaux et alla à Bergerac, où il resta trois ou quatre jours.

Ce séjour de Derby à Bergerac , après la victoire d’Auberocbe. est non seulement probable, mais encore en quelque sorte obligatoire. Les Anglais avaient fait à Auberoche un nombre considérable, inespéré, de prisonniers: il y avait pour les vainqueurs urgence de régler la situation de ces derniers, c’est-à-dire de débattre et fixer le taux des rançons individuelles, de prendre les arrangements nécessaires pour sauvegarder à la fois les intérêts de la politique anglaise et les intérêts, plus directs et plus personnels, des guerriers anglais, favorisés par le sort des armes; en un mot, de donner aux vaincus toutes les facilités possibles de se dégager , sans

compromettre, par des transactions hâtives , irréfléchies, les conséquences d’un g-rand succès.

Je n’entends donc pas redresser le chiffre de trois ou quatre jours donné par Froissart; il est parfaitement acceptable. Mais cet intervalle de trois ou quatre jours doit commencer, non pas, comme dans Froissart, immédiatement après la mimai 1345, mais bien, ainsi que l’exigent les documents, après le 21octobre 1345, c’est-à-dire immédiatement après la bataille d’Auberoche. C’est de là qu’il faut partir pour examiner si Froissart, qui nous trompe sur une date initiale , nous dit la vérité lorsqu’il détermine les périodes particulières dans lesquelles il encadre les faits de la campagne du comte de Derby, en Guienne, après la bataille d’Auberoche.

Il y avait quatre jours que les Anglais du comte de Derby étaient dans Bergerac, lorqu’ils « s’en partirent. Quand ils furent sur les champs ils émurent leurs gens et considérèrent leur pouvoir et se trouvèrent mille combattans et deux mille archers. Si chevauchèrent tout ainsi, et firent tant qu’ils vinrent devant un châtel qu’on appelle Sainte-Basille (1)! » Mon incompétence dans la matière m’interdit la critique de cette marche directe de Bergerac sur Sainte-Bazeille : cependant, de l’aveu même de Froissart, l’expédition de Derby a pour but immédiat et capital de prendre La Réole ; et, d’après ce qui a été déjà raconté de l’action exercée dans cette dernière ville par au moins un des partisans dévoués de l’Angleterre, les esprits y devaient être, en ce moment, préparés d’une manière suffisante pour qu’une résistance opiniâtre n’y fût pas à redouter. Dans toute autre circonstance, l’occupation préalable de Sainte-Bazeille par Derby eût pu favoriser singulièrement la reddition de La

■ (l) Page 153.

Réole ; mais, les choses étant au point que vous savez, ce moyen d’influence n’était pas essentiellement indispensable.

Le manuscrit de Rome ne mentionne Berg-erac ni comme lieu d’étape, ni comme lieu de gîte, occupé par Derby, entre Bordeaux et Sainte-Bazeiîle. « La première ville, y est-il dit, que il (les Anglais sortant de Bordeaux) trouvèrent, ce fu Sainte-Basille (1). » Ils auraient plutôt trouvé La Réole.

« Les hommes delà ville (Sainte-Bazeille) n’osèrent, d’après le manuscrit de Rome, attendre la venue des Englois, car il n'estoient pas fort assés et alèrent au devant de euls trettyer, et se rendirent, salves lors corps et lors biens (2). » Cette soumission volontaire, inspirée par la peur et prévenant l’arrivée des Anglais à Sainte-Bazeille, soumission qui ne choquait point Froissart lorsqu’il rédigeait le manuscrit de Rome, contrariait vraisemblablement ses vues et ses goûts, lorsqu’il rédigeait le manuscrit publié par Buchon ; car, ici, .111 lieu de rencontrer les habitants de Sainte-Bazeille courant, sous l’aiguillon de la crainte, au-devant du joug anglais, nous les voyons opposer à Derby un simulacre de résistance, une résistance d’inertie, puisque nous lisons que les Anglais assiégèrent Sainte-Bazeille de tous côtés, « et firent grand appareil de l’assaillir (3). »

L’on est encore très embarrassé sur la question de savoir si les Anglais ne firent que coucher à Sainte-Bazeille, ainsi que le rapporte le manuscrit de Rome, ou s’ils s’y reposèrent trois jours et n’en partirent qu’au quatrième, comme le relate un manuscrit de Froissart, coté, dans vos extraits, mamserit (V Amiens. Futile en apparence, cette question ne doit pas être dédaignée, car la solution en peut être d’une importance réelle lorsque nous nous occuperons de La Réole. Il sufiit, toutefois, de constater pour le moment que , d’un côté, Froissart écrit une nuit, et de l’autre, trois jours.

(1) Page 153.

(2) Idem.

(3) Buchon. )

De Sainte-Bazeille, Derby, d’après Buchon (1), prit le chemin d’Aiguillon. « Mais, ainçois qu’hy parvint, il trouva un châtel que on appelle la Roche-Millon. \)

« Il n’y a pas de la Roche-Millon , ûU M. Ribadieu (2). C’est.... Meilhan, chef-lieu de canton, situt non loin de La Réole, qu’il faut voir ici-. »

Je n’y contredis pas, et je me borne à noter «ÿue M. Ribadieu propose (3) une moyenne de trois jours pour^.e s'iég'e de Meilhan. J’ajoute que le manuscrit de Rome ne mentionne nullement ici ni Meilhan, ni la Roche-Millon, et qu’il fait aller Derby directement de Sainte-Bazeille devant Monsè^ur.

Ce manuscrit de Rome s’exprime en ces termes : « Si se missent (les Anglais) tout au cemin, et prissent les camps, , pour aler devant Mont-Ségur, une bonne ville fermée de murs et de fossés; et l’avoit li sires, qui se nommoit Guillaumes, remparée et forlifyée assés, et pourveue d’arbalestriers, qui li estaient venu de Toulouse, à ses couslages. Tant exploilièrent les Englois que il vinrent devant Montségur; et là s'arrestèrent et se logièrent tout à l’environ; et furent là quinze jours, et devés sçavoir que tous les jours il i avoit assaut et escarmuce, et avaient les Englois fait dréchier des enghiens qui brisaient et confroissoient murs et tours. Ce fu la cause qui plus esbahi ceuls de la ville. Quant li chevaliers qui dedens estoit vei que li Englois ne se départiraient point

(1) Page 194.

(2) Page 46, not.

(3) Page 47.

de là, ne se cesseroient de lors assauts, et que secours ne li apparoit de nul costé, si tretia deviers li conte Derbi. Trettiés se porta que il se mist, et toute sa terre, en l’obéissance dou roy d’Eng-leterre, et jura à démorer hommes et féauls audit roi, et, parmi tant, il vint à paix as Englois et demora en sa ville, et fit remparer ce que désemparet estoit (1). »

Le Froissart de Buchon s’exprime d’une toute autre manière ; il pousse jusqu’à l’extrême la manie des détails : il est presque impossible de reconnaître l’auteur du manuscrit de Rome dans le chroniqueur dont Buchon a publié les œuvres. D’un côté , pour m’en tenir à des différeirces essentiellement choquantes, je vois le nom de Guillaume imposé au chevalier qui commande à Monségur; d’autre côté, je lis en toutes lettres « Messire Hugue de Battefol » ; ici, l’on parle d’une reddition pure et simple, tandis que là, dans un dialogue vif et mouvementé, évidemment éclos d’un cerveau qui ne fut jamais à court d’invention, on nous retrace les incidents les plus intimes d’une composition, aux termes de laquelle Monségur devait être rendu aux Anglais dans un mois, si aucun secours n’arrivait du roi de France ou du duc de Normandie.

Si ces contradictions ne suffisaient pas pour tenir l’esprit en éveil, en voici d’autres. Tandis que, d’une part, le chroniqueur assigne une durée de quinze jours au siège de Monségur, et remarque fortexpressément que « point n’entrèrent les Anglois dedans, et passèrent outre (2); n de l’autre, il nous apprend, dans le manuscrit d’Amiens, que « quant li comtes Derbi eut la saisine de Montségur et pris la féaulLé et senrté des bourgeois, il se fu reposé et rafreschi par v jours, il s’emparti; mais il y laissa, à son département, 1 chevalier de Gascoigne , bon englès , qui s’appeloit messire Drues de Saint-Lion. »

De quel côté est la vérité , de quel côté l’erreur ? Je serais

(1) Page 153 el suiv.

(2) Buchon, p. 197.

Lien en peine de répondre ; mais il me paraît étrange que le même chroniqueur ait osé dire, sur le même sujet, blanc et noir à la fois.

Le plus important à retenir, c’est que le siège deMonségur par Derby dura quinze jours.

De Monségur, Derby arrive à Aiguillon.

« Tant s’esploitièrent les hoos au conte Derbi que il vinrent assès priés d’Aguillon. Li chastiaus, pour ces jours, estoit en la garde d’un chastellain, qui n’estoit point trop vaillans hommes et bien le monstra ; car, si trétos comme il senti que les Englois venoient, il lor vint au devant, et lor aporta les clefs de la ville et dou chastiel, et se mist en l’obéissance dou roi d’Engleterre. Li contes Derbi reçut ledit chastellain en paix et se saisi de la garnison d’Aguillon , et i mist gens de par lui, pour estre plus à ségur, car il n’avoit pas trop grant fiance ou chastellain qui le rendage en avoit fait (1). »

Ces renseignements, puisés dans le manuscrit de Rome, se retrouvent plus détaillés et plus complets dans le Eroissart de Buchon (2). Ici, nous apprenons que « depuis, quand l’écuyer, qui Aiguillon avoit rendu , vint à Toulouse , les hommes de la ville le prirent et l’accusèrent de trahison, et le pendirent sans mercy. »

Le récit qui suit est également propre au Eroissart de Buchon. « Quand le comte de Derby eut la saisine de la ville et du châtel d’Aiguillon, il en fut si réjoui qu’il n’eut mie été si lie si le roi d’Angleterre eut, d’autre part, conquis cent mille florins, pour cause qu il le véoit bien séant et en bonne marche, en la pointe de deux grosses rivières portons navire ; et le rafraîchit et répara de tout ce qu’il convenoit, si comme

(1) Tome II, p. 154,

(2) Page 197.

pour y avoir son retour et en faire son garde corps. Et quand il s’en partit, il le laissa en la garde d’un bon chevalier sage et vaillant, qui s’appelait messire Jean de Gombry. »

Trois faits caractéristiques recommandent à notre attention ces passages de Froissart : la fin violente, à Toulouse, du châtelain qui livra Aiguillon aux Anglais, l’immense satisfaction qu’éprouva Derby en occupant Aiguillon, et le choix de Jean de Gombry pour garder cette importante place.

Que Jean de Gombry ait été préposé à la garde d’Aiguillon, au moment où Derby quitta cette ville, pour continuer son expédition ; c’est possible. Mais quelques mois plus tard , à l’époque du siège, Jean de Gombry n’exerçait plus dans Aiguillon les fonctions de capitaine, dévolues alors* à Hugue Ménil, comme je l’établirai par un document authentique dans une prochaine lettre.

Quant au châtelain qui livra Aiguillon, et surtout quant à la fin violente par laquelle les Toulousains lui auraient fait expier sa trahison, il est plus difficile encore d’avancer une opinion de tous points satisfaisante.

La seigneurie d’Aiguillon, en effet, n’était pas la propriété exclusive d’un seul individu. Vers l’époque qui nous occupe, on trouve, parmi les co-seigneurs d’Aiguillon :

1° Gautier du Fossat. Avant la construction du pont d’Aiguillon sur le Lot, Gautier jouissait du droit de transporter les passagers d’une rive à l’autre, et il en retirait un revenu de vingt-cinq livres bordelaises. Il avait également la justice haute et basse à Coleignes; mais les agressions incessantes des Français du Port-Sainte-Marie lui en rendaient l’exercice impossible. Pour obtenir satisfaction sur ces deux points, Gautier s’adressa au roi d’Angleterre qui, le 3 septembre 1348, ordonna au sénéchal de Gascogne d'informer à ce sujet et de faire droit (1).

(I) Rcx scnescallosuo Vasconic... salutem. Supplicavitiiobis cliloclus et fldelis nostcr GalterusdeFossato, miles, condominus de Aculco, ut, ciira ipsc, ratione constructionispontis de Aculeo ultra aquam de Lote, vigintietquinque

2“ Raimfroid de Montpezat et Guillaiime de Lunas. Leurs prédécesseurs dans la co-seigneurie d’ Aiguillon avaient fait, avec le roi d’Angleterre, un partage touchant certains droits de pêche en Garonne, droits à l’exercice desquels les gens du roi ne se faisaient pas faute de mettre obstacle. Pour obtenir un règlement définitivement exécutoire, Raimfroid de Montpezat et Guillaume de Limas s’adressèrent à Édouard 111 qui, le 10 septembre 1348, chargea le sénéchal de Guienne et le connétable de Bordeaux d’examiner l’affaire, et de faire droit (1).

3“ Enfin, Arnaud de Montpezat , Gualhard de Lunas et autres. Ces co-seigneurs étaient convenus que, si l’un d’eux voulait vendre sa part de juridiction, péage et autres revenus, il en ferait offre d’abord aux autres co-seigneurs, et leur

libras Burdegalenses annui redditus, qaem, pro passagio aque ibidem ante conslruclionem pontispredicti recipere consuevit, à tcmpore non modico, lalilcr amiserit, idemque Galterus jurisdictionem altam et bassam in loco de Coloigne tcmporibus retroactis babere et exerccre consueverit, et jam super exercitio jurisdictionis illius per 'quosdam inimicos et rebelles nostros de Portu-Sancte-Marie impeditus tuerit, velimiis ei de dictis viginli et quinque libris annuis assignacionem seu alias satisfactionem fieri et dictam jurisdictionem sibiconflrmariet... denovodari juberecuremus :nos... vobis... mandamus quod habita... informacione pleniori... eidem Galtero... fleri faciatis quod juris fiierit.... Âpud Westm. terclo die septembris (3 septembre 1348. Bibl. lmp., Mss. Brequigny, 28, fol. 274).

(l)Rex senescallo suo Vasconie et constabulario suo Burdegale... salutem. Supplicaveruntnobis... Ramfredusde Monte îesato et Guillelmus de Lunacio condominum (sic) de Aculeo in eorum parte, ut, çùm in quodam pariagio inter nos ex suâ (sic pour ex unâ) parte et quosdam predecessorum ipsorum Remfredi et Guillelmi ex altéra, nuper, ut asseritur, facto, inter cetera contineatur quod mediefas piscariarum, prayerariumetstanillarum, in aquade Garonne nobisetberedibus nostris, alleraque medietas dictis dominis castri de Lunacio... dcberent perpetuo remanere .. jam que prefati Ramfredus et Guillelmus quominus ipsi possessione sua iniiac parte, juxta formam pariagii predicti, gaudere poterunt, per gentes nostras multociens impediüfuerint... velimus impedimento hujusmodi jubere amoveri... nos... vobis mandamus quod, visis cartis, etc... si, per inspectionem eorumdem aut alio modo legitimo vobis constiterit quicquam in prejudicium dictorum dominorum per gentes nostras, minus rite seu indebite et contra formam pariagii predicti in bac parte attemptatum fuisse, tune id, sine dilatione, corrigi et emendari et ad statum debitum reduci faciatis. Apud Westm. x die septembris (10 septembre 1348, Bibl. lmp., Mss. Brequignv, 75, fol. 225).

donnerait ainsi la préférence sur tout acheteur, à ég’alité de prix. Au mépris de ces stipulations contractuelles, Gualhard de Lunas vendit à Arnaud de Caven le péage d’une obole, qui lui appartenait sur chaque tonneau de vin passant devant Aiguillon pour descendre à Bordeaux par la Garonne et le Lot. Les ■ co-seigneurs lésés offrirent à Arnaud de Caven le remboursement du prix d’achat, et, sur son refus d’accepter, ils s’adressèrent au roi d’Angleterre qui décida de saisir de l’atîaire le Sénéchal de Guienne (1). Le document, qui fournit ces renseignements n’a pas de date officielle ; mais Brequigny l’a placé sous l’année 1348.

J’ai cru devoir indiquer la substance des actes dans lesquels Gautier du Fossat, Guillaume et Gualhard de Lunas, Raimfroid et Arnaud de Montpezat figurent en qualité de co-seigneurs d’Aiguillon, parceque, si les faits eux-mêmes ne touchent pas essentiellement à la question que je traite, leur connaissance peut servir à élucider d’autres points historiques d’un intérêt plus local, plus immédiat pour Aiguillon.

(l}Regie Majestatisupplicat Arnaldus de Monte-Pesato, domicellus, condominus castri de Aculeo Burgi de Lunacio, quod cum inter ipsum Arnaldum et Gualardum de Lunacio et alios condoininos dicti castri pacta et conventiones facta et inhita fuerintquod.si aliquis ipsorumvenderet jurisdictionem suam dicti castri, pcdagia vel redditus suos, quodalii condomini dicti castri ipsam jurisdictionem, pedagia vel redditus, ante omnem personam ea possent habere et retinere, et ab emptore qui ea emerit recuperare , pro illo eodcm precio quo vendit extitissent, que promissiones et pacta fuerunt juramento et pénis vallata... predictus Gualhardus, condominus dicti castri vendidit Arnaldo de Caven pedagium cum pcrtinenciis unius oboli quam habebat super quemlibct dolium vini quod vebitur per llnmina Guaronne et Olti versus Burdegalam faciente (sic) transitum coram dictum castrum, et dictas Arnaldus et alii condomini dicti castri parali sunt Arnaldo de Caven, qui émit dictum pedagium... pro ipso pedagio solvere precium quod solvit pro dicto pedagio. ..quod placeat mandare senescallo Agennensi quod, facta sibi fide de instrumente prcdictarum conventionum predictum pedagium, cum pertinenciis, dictis Arnaldo et suis condominis dicti Castri, soluto per cosdem predicto Arnaldo de Caven pretio quod solvit pro predicto pedagio, liberet et faciat liberare...

On lit au dos -.Non potest fieri de jure utpetitur,set mandabitur senescallo quod super conventionibus faciat jus inter partes (Vers 1348. Bibl. lmp. Mss. Brequigny, t. LXXV, fol. 219).

Si j’en juge par les documents que j’ai sous les yeux, Raiinfroid de Montpezat ne fut pas celui des co-seigneurs d’Aiguillonqui reçut de Derby les faveurs les moins signalées. Le lieutenant d’Édouard III lui donna, entr’aulres choses, les lieux de Saint-Sardos et de Saint-Amans (?) avec leurs appartenances ; trois cents livres, monnaie de Bordeaux, de revenu annuel et viager, outre la somme, une fois payée, de deux mille livres, à prélever ensemble sur les biens des rebelles ; toute juridiction à Puy-Bardac, dans les paroisses de Sainte- Foy (La Fitte?) et Cépède, ainsi que ses ancêtres en avaient joui ; il lui accorda des droits pareils dans les paroisses de Saint-Micbel-de-Bas (Sembas?), Saint-Caprais et Ridés; il le réintégra dans les possessions de ses prédécesseurs au lieu ou territoire de l’abbaye de Payrinhac (Preignac?), là où venait d’être fondée la Bastide de la Cène ; enfin, il lui accorda des privilèges personnels de la plus haute importance (1).

, De pareilles faveurs n’ont pu partir que d’un homme amplement satisfait de la conduite tenue par celui qui en est

(1) Rex omnibus, etc., salutem. Sciatis quod cùm... Henricus, cornes Lancastrie, miper locum nostrum tenens in ducatu... Aquitanie concesserit et promiserit... Ramfrido, domino de Monte-Pesato, quod ipse suique lieredes legitimi et successores babeant... imperpetuum loca de Sancto-Sacerdocio et de Sancto-Damiano, cum snispertinenciis... et quod idem Ramfridus super et de bonis rebellium et inimicorum nostrorum aut alibi in loco competenti, in ferra acquisitavel adquirenda, indicto ducatu, ad majus comodum ipsius Ramfridi et minus dampnum nostrum habeat et percipiat ad ferminum vite sue trescentas libras monete Burdegale currentis, annui redditus, et ultra duo milia libras ejusdem monete, de et super bonis et rebus rebellium in eodem ducatu semel duntaxat babendas et per eum recipiendas et, intérim, donec dicte trescentc libre annui redditus in locis et super bonis et redditibus competentibus sic sibi assignatc et fradite fuerint, quod ille solvantur annis singulis eidem Ramfrido de exitibus dicti ducatus, per manus constabularii Burdegale veltbesaurariiAgenensis duobus terminis, et quod idem Ramfridus et sui hcredes et successores, per se seu eorum officiarios vel gentes, in loco de Podio Bardaco, parocbia Sancte-Fidis et in parocbia de Sepeda et in pertinenciis suis, uti possiiit et valeant jurisdictione alla, media, etc... cessante illicite impcdimento quocumque , quemadmodum predecessores ipsius Ramfridi antiquitus facere et recipere consueverunt, ut ad eundem dominum de Monte-Pesato , jure successionis vel alias légitimé potest vel dsbet-perllnere, et quod hoc idem et eodem modo fiat in parocbiis de Sanclo- Michaele, de Bas, et de Sancto-Calvario, de Reda, ut ante conslructionejn

l’objet. Derby pouvait bien n’avoir pas, ainsi que le dit le manuscrit de Rome, « trop grand fiance » au châtelain qui l’introduisait dans Aiguillon : mais, d’un autre côté, cette trahison à la France, dont le résultat valait, aux yeux de Derby, plus de cent mille florins, pour le roi d’Angleterre, était bien de nature à exciter ses largesses; et nous voyons que Derby n’en fut point avare à l’égard de Raimfroid de Montpezat, qui, du reste, je me hâte de le dire, fit très bien son devoir, lors du siège d’Aiguillon, ainsi que je le raconterai plus au long dans une prochaine lettre.

Si quelque renseignement digne de foi venait établir que Raimfroid fut pendu à Toulouse, postérieurement à l’entrée de Derby dans Aiguillon, on serait forcé de reconnaitre un certain caractère d’utilité et d’importance aux détails fournis par Froissart. Mais, jusque-là, il faut s’en tenir aux indications plus ou moins explicites et satisfaisantes, résultant de l’application des documents écrits aux actes des personnages eux-mêmes. Je crois, pour ma part, que la ville d’Aiguillon fut livrée à Derby, ou par Raimfroid de Montpezat , agissant seul, en son nom personnel, comme co-seigneur d’Aiguillon, ou par tous les co-seigneurs, réunis dans une communauté d’idées, de sentiments et d’intérêts.

Ba.'îtite (le Felcona, légitime üeri consuevit, et etiam quod prefatus Ramfridus, heredesque et successores sui manuteiieantur et defendantur, in justis possessionibus, etc., quibus ipse aiit sui predecessores.. ab antique usi sunt et fuerunt, in loco seu territorio abbaeye de Payrinbaco et ubi Bastita de Cena est fundata pariagio abbatis dicte abbacie... et quod dictus Ramfridus ac ejusfamilia et subditi immédiate terre sue sint exempti àBajulisetaliisexecutoribus senescallie Agenensis, et eorum audiencia et cognicione, et solum procausis cos tangentibus coram senescallo Agenensiet Bajulo Agenensi pro nobis seu nostrum locum tenente responderc et juri parère teneantur ; dictusque cornes probibuerit ne qui serviens vcl executor executiones aut alia mandata faciat vel exequatur in terra ipsius domini de Monte-Pesato ubi altam et bassam jurisdictionem... babere noscitur, nisi mandatis suis dicte domino seu ejus Bajulo, si petierint exhibitisvel ostensis nisi in defectum absentiaaul negligenliaejusdem dominiBajuloruin vcloniciariorumsuorum,salvis..juribus et deveriis rcgalibus.... Nos autem litteras prcdictas et omnia... in eis contenta... approbamus... Apud AVestm. xx die Augusti.... {20 août 1348. Bibl. lmp., Mss. BrequKxINV, 75, fol. 210).

Maître d’Aig-uillon, Derby « chevaucha outre... atout son ost, et vint à un châtel que on appelle Segart. Si le conquist par assaut; et furent tous morts les soudoyers étranglés qui dedans étoient. »

L’édition de Buchon qui donne ce texte est ici plus explicite que le manuscrit de Rome, lequel fait arriver Derhy directement d’Aiguillon à La Réole sans passer par Séyart.

Sous une forme dubitative, Buchon penche pour l’attribution de Ségart à Castel-Sag’rat. M. Ribadieu admet aussi Castel-Sa g’rat, et n’entrevoit que Seyalas, qui pourrait, avec quelque apparence de raison, représenter le Ségart ou Ségrat de Froissart.

Je pense aussi que, par ce mot, on doit entendre Castel- Sa grat. Mais ce que je conteste, c’est que l’occupation de Castel-Sagrat par les Anglais ait précédé celle de La Réole.

Mon intention est d’établir, d’une manière générale, que le seul fait d’armes de quelque importance qui ait occupé Derby, après la bataille d’Auberoche et avant l’entrée des Anglais dans La Réole, consiste dans le siège et la prise de Monségur, et que, par conséquent, tout ce que raconte Froissart touchant Sainte-Bazeille , La Roche-Millon , Aiguillon et Segrat o\x Ségart, appartient à une époque postérieure à l’entrée de Derhy dans la ville de La Réole.

Pour Castel-Sagrat, j’entre en discussion immédiatement.

Entr’autres documents intéressants et curieux, conservés à la mairie d’Agen, se trouve la lettre suivante : « Nouslre très redoubté seigneur, Per so que vous nouvelamenl avez

mandé h pluseurs vostres bonnes citez et villes d’Agenoys que euls envoyessent, par devers vous, deux ou troys hommes souffisans de chascune d’icelles, pour dire leur avisament sur les chouses contenues en vouz lélres, h leur, sur ce, endrecées, les consuls des dites vostres cités et villes envoyent, par devers vous, pluseurs bonnes personnes d’icelles, avéque messire Pierre de Caseton, vostre conseiller et jug’e ordinaire d’Agennoys, et pour dire et expliquer à vostre royal Majesté l’este de vostre pays de part deçà, et plusieurs autres chouses toucbans vostre profflt et vostre honneur. Si vous supplions, noustre très redoublé seig-neur , que il vous pleise ledit messire Pierre et les dites bonnes gens des dites villes, pourteurs de ces présentes, à recevoir et oir graciosément et croire de ce que euls vous diront, et leur délivrer briefment , et pourvoir sur les chouses que euls vous diront, à vostre honneur et proufldtde voustres fidels suhgez de part deçà, et voustres dites cités et villes de voustre pays de part deçà avoir pour recommandés. Escriptes le xxi jour de novembre [1]. »

Une plume, autre que celle qui a écrit cette lettre, a ajouté, mais, cependant, en caractères anciens, la date 1332.

Avec cette lettre de créance, dix-sept villes de l’Agenais envoyaient leurs députés au roi de France. Ces dix-sept villes sont les suivantes, dans l’ordre des sceaux apposés sur l’acte : « Agen, Condom, Marmanda, Sancta-Fe, Pena , Puymirol, Vilanova, Monflanqui, Torno, Monclar, Monréal, lo Port- Sancta-Maria , lo Mas-d’Agenés , Castel-Seigneur, Sancta- Livrada, Caslelsagre, Valensa. »

La date de 1332 est évidemment controuvée. Le document que je viens de transcrire ne saurait être antérieur au 13 septembre 1345, parce qu’il y est question de Pierre de Caseton,

(t)M. Adolphe Magen, secrétaire perpétuel de la Société d’Agriculturc , Sciences et Arts d'Agen, auteur de remarquables travaux historiques, dont le goût e\ les talents paléographiques sont incontestables, a eu la bonté de copier, pour moi, celte lettre sur l’original. Je suis heureux de pouvoir lui adresser ici l’expression de toute ma reconnaissance.

en "qualité de conseiller du roi et juge ordinaire d’Agenais et que Pierre de Caseton ne fut élevé aux fonctions de juge ordinaire d’Agenais que le 13 septembre 1345. D’autre part, Castelsagre ou Castel-Sa grat était tombé au pouvoir des Anglais, au plus tard dès le 5 avril 1346 : car, à cette date, les consuls d’Agen, pressés de fournir un certain contingent au duc de Normandie, pour le siège d’Aiguillon, motivent leur refus sur ce que les Anglais occupent plusieurs localités de l’Agenais, manaçantes pour leur ville, et, entre autres, Castel-Sagrat (1). Donc, la véritable date qui convienne à cette lettre est celle du 21 novembre 1345.

Or, le 21 novembre 1345, il y avait au moins six ou sept jours que Derby était entré dans La Réole, comme je vais, tout-àl’heure, l’exposer plus au long. Donc, Castel-Sagrat n’a pas été occupé par les Anglais avant La Réole. Donc, Froissart s’èst encore trompé.

Je dirai tout de suite que Castel-Sagrat servit, en partie, à récompenser le dévouement de Gaillard de Durfort, seigneur de Blanquefort et de Duras. Lorsque Durfort fit sa soumission, Derby le gratifia d’un revenu annuel et perpétuel de deux mille écus d’or, lui promettant d’asseoir cette rente en lieux suffisants, dans la Guienne. Ce fut pour remplir cette promesse que, le 22 juillet 1348, Édouard 111 donna à Gaillard de Durfort les bastides et lieux de Miramont et de Castel-Sagrat, au diocèse d’Agen, de Molières et de Beaumont, au diocèse de Sarlat (2).

(1) Ârcb. comm, d’Agen, BBl.

(2) Rex... sincere dilectionis affectum quo Gailardus de Durofforti, miles, dominus de BlancalTorti et de Duracio, nuper venit, multa.sque villas, loca et castra ac multos nohiles adduxit et reduxit ad obedienciam nostram, et milita grata servicia que ipse Gailardus et sui nobiscum impendcrunt et continue impendere non desistunt... débita consideracionc pensantes, et pei’pensius attendantes quod, occasione obediencie et servicii predictoram, idem Gailardus redditus plurimos, terrasque et hereditates ac alia mvitipliciabona perdidit et quamplurima incurrit dampna... cum itaque... penricus cornes Lancastrie... eidem Gailardo et suis beredibus et successeribus universis duos mille scudatos auri annui et perpetui redditus de dopo regio con-

Je pense que Froissarl nous induit encore en erreur lorsqu’il nous promène à Sainle-Bazeille, à La Roche-Millon et à Aiguillon avant de nous conduire à La Réole. J’ai plusieurs motifs de penser ainsi.

Qu’en abandonnant le champ de bataille d’Auberoche, Derby ait pris la route de Bergerac et séjourné trois ou quatre jours dans cette dernière ville, rien de mieux, quoique Froissart ne nous apprenne pas exactement cela. Que de Bergerac il se soit dirigé vers La Réole, et que, trouvant sur son chemin, le lieu fortifié de Monségur, il n’ait pas voulu le laisser derrière lui sans y loger une garnison anglaise, je le conçois; et je ne conçois même pas autre chose, si je tiens compte de la diligence que dut mettre Derby à répondre à l’appel de ses partisans de La Réole, et du plus court intervalle praticable séparant La Réole de Bergerac.

En somme, et d’après les calculs les plus rigoureux en faveur de Froissart, une période de vingt-trois jours sépare la bataille d’Auberoche de la date précise à laquelle nous savons que Derby était à La Réole, 21 octobre — 13 novembre 1345, telles sont les deux limites extrêmes entre lesquelles il faudrait pouvoir placer les faits racontés par Froissart, dans les chapitres CCXXXII à CCXXXVI de ses Chroniques. Or, reprenons ces faits, et voyons à quel résultat nous arriverons.

Le 21 octobre 1345, a lieu la bataille d’Auberoche. Si Derby arrive le lendemain, 22, à Bergerac, il en repart quatre jours après, c’est-à-dire le 26. Le lendemain, 27, il est à Sainte-

ccsserit, et hujusmodi duos mille scudatos aiiri... in locis sufTicientibus... infra ducatum nostrum Aqiiitanie eidem Gailardopromiserit assignare; liinc est quodnos... eidem Gailardo... bastidas nostras et loca de Miromonte et de Castro-Sacrato, diocesis Âgenensis, et de Moleriis et de Bellomonte, diocesis Sarlatensis, conferimus et donamus... Apud Westm. xxn julii fl348. 22 juillet,

, Bibl. lmp., Mss. Brequigny, 28, fol. 207).

Bazeille; s’il n’en repart que quatre jours après, ainsi que le dit le manuscrit d’Amiens, nous sommes au 31 octobre, lorsqu'il arrive à Meilban. M. Ribadieu accorde une moyenne de trois jours pour le siège de Meilban; nous voilà donc au 3 novembre. Le 4, Derby est à Monségur ; s’il en fait le siège pendant quinze jours, et qu’il s’y repose pendant cinq jours, ainsi que le porte le manuscrit d’Amiens, il n’en repart pas avant le 22 novembre. Enfin, en acceptant l’évaluation de M. Ribadieu sur le laps de temps qui dut s'écouler entre le départ de Monségur et l’arrivée de Derby devant La Réole, nous voyons que ce dernier fait ne se serait pas produit avant le 2 décembre 1345. Or, il est positif que Derby était déjà maître de La Réole à la date du 13 novembre 1345. Donc, les données de Froissart sur lesquelles on établit un calcul de probabilités sont encore radicalement fausses.

J’ai fait des réserves pour Monségur, et j’ai même indiqué les motifs principaux d’une opinion qui consiste à assigner, à la prise de Monségur par Derby, une date antérieure de quelques jours à l’entrée des Anglais dans La Réole.

Monségur se trouve sur la route directe de Bergerac à La Réole. Derby ne pouvait pas aller de Bergerac à La Réole sans passer devant Monségur ; il ne le pouvait pas, parce que c’était le chemin le plus court; parce qu’il avait hâte d’arriver au but principal de son expédition qui était La Réole ; parce qu’il eût été insensé de chercher et de prendre des détours, alors que la ligne droite était libre, ou pouvait être facilement rendue libre, et que les portes de la ville de La Réole n’attendaient, pour s’ouvrir aux Anglais, que la présence de Derby.

L’occupation de Monségur me paraît donc devoir prendre place entre le départ de Bergerac et l’arrivée de Derby à La Réole.

Mais, faut-il admettre, pour Monségur, un siège de quinze jours; faut-il admettre un repos de cinq jours, au total un in-tervalle de vingt -jours, entre le départ de Bergerac, c’est-àdire le 26 octobre 1345, et l’entrée de Derby dans La Réole? Rigoureusement, c’est impossible, attendu que cette hypothèse placerait l’arrivée de Derby devant La Réole, postérieurement au 13 novembre 1345, c’est-à-dire après une date précise à laquelle nous savons que Derby se trouvait à La Réole.

Froissart est donc toujours, non pas à côté de la vérité, mais contre la vérité.

Enfin, nous voici devant La Réole.

Dans le chapitre CCXXXVI, Froissart raconte « comment le comte Derby assiégea La Réole, et comment ceux de Monségur se rendirent Anglois; » dans le chapitre suivant, « comment ceux de la ville de La Réole traitièrent au comte Derby pour eux rendre, » et dans le chapitre CCXXXVIII, « comment le capitaine de La Réole et ses compaignons se mirent au châtel pour le tenir, et comment ceux de la ville se rendirent au comte Derby. »

J’en suis fâché, moins, à la vérité, pour la réputation de Froissart que pour la satisfaction de ses admirateurs; mais, dans ces trois chapitres, Fhistorien véridique disparaît à peu •près complètement, pour faire place à un écrivain qui ne manque pas d’agrément, mais qui se livre, sans scrupule, aux entraînements d’une imagination capricieuse, impuissante à satisfaire les exigences de l’Histoire. Comme conception et comme style, ce sont trois chapitres de roman : qu’on se garde bien d’y chercher autre chose; ce serait peine perdue.

Nous y voyons, en effet, que Derby assiégea La Réole, « fortement et destroitement, et mit bastides sur les chemins en

telle manière que nulles pourvéances ne pouvoient venir ni entrer dedans la ville ; » que, le siège de la ville de La Réole dura« neuf semaines et plus; » que, les habitants finirent par être saisis d’effroi et demandèrent à se rendre, « saufs leurs corps et leurs biens; » qu’après quelque hésitation, Derby accueillit leur demande par ces mots, adressés h Gautier de Manny et au baron de Stafford : « Allez, allez, prenez-les à merci; par la ville, prendrons nouslecbâtel; wou bien, d'après le manuscrit d’Amiens : « Biaux seignçur, vous avés vostre sièremenl ossi au roy monseigneur que you aye, et nous sommes compaignons ensamble, en ceste chevauchée. Allés devers yaux, et faites tost ce que bon vous semble, je le tenray. » Le manuscrit continue • « Lors se partirent ly doy baron (Manny et Stafford), et vindrent parler à cbiaux de LaRéolle, et dissent que nulleinent on ne leur ferait nulle grasce, se il ne paiaient au comte Derby, avoecq la ville rendue et la féaulté faille, XX"' escus. Toutteffois cbils florins furent ramoiés, car chil de La Réolle doubtèrent plus à perdre, et s’obligèrent à payer xiii“ et de porter en la cité de Bourdiaus. »

Remplissage, bavardage, erreur,

D’abord, écoutons Derby, dans une précieuse lettre du 26 janvier 1346, publiée, à la page 302 du tome I, des Archives historiques de la Crironde. 11 ne paraît avoir jamais douté de la fidélité des bourgeois et habitants de La Réole; il exalte leur chaude affection, leur dévoûnieut sincère pour l’Angleterre; il proclame qu’il en a reçu de signalés services; il leur crée publiquement un titre de gloire pour être venus de leur bonne volonté, spontè, sans condition, sans réserve, gratis^ dit le texte, à l’obéissance dü roi d’Angleterre; enfin, il se croit obligé de récompenser leur complaisance (oisequia), d’une manière éclatante, et, alors, il leur octroie, ainsi que je l’ai dit précédemment, l’autorisation de lever un impôt sur le transit

de la Garonne. « Grata probante fidelilatis, ferventis dilectionis ac sincere devolionis obsequia, per dilecloset fîdelesnostros burgenses et habitatores ville de Renia, dicto domino nostro régi impensa, sponte et gratis ad ejus fidelitatem et obedienciam veniendo, promerentur ut ipsos actibus benevolis prosequamur... »

L’on tient certainement un tout autre langage à des gens qui, pendant neuf semaines et plus, ont matériellement contrarié votre volonté et vos desseins : l’on se garde bien, en tout cas, de leur faire un mérite de la généreuse spontanéité de leurs résolutions : ce serait dérisoire.

Mais, ce n’est pas sur un seul fait que l’opinion doit prononcer, relativement à l’attitude des bourgeois et habitants de La Eéole, en présence de Derby arrivant sous les murs de la ville. Ce n’est pas dans une circonstance unique que l’Angleterre a livré à des actes authentiques, empreints d’une certaine solennité, l'expression de ses sentiments de gratitude envers la population de La Réole. La Bibliothèque Impériale, à Paris, conserve plusieurs documents qui accusent la même idée. J’en mentionnerai deux :

Le premier a pour objet d’affranchir du droit de coutume, dans la ville de Bordeaux, les vins recueillis dans les vignes de La Eéole, appartenant aux habitants de cette ville. La concession (Te cet important privilège, humblement sollicité par ceux à qui il est accordé, se justifie par leur fidélité, leur antique obéissance à l’Angleterre, par l’empressement qu’ils ont mis à soutenir la cause de leur souverain naturel, par le sincère et violent désir qu’ils ont de persister dans ce noble devoir (1). C’est encore Derby qui se signale par cet acte de générosité bien entendue, à La Réole, le 26 janvier 1346.

(1) Henricns, cornés Lancasfric, Dcrbiect Lcycestric, univcrsis... salufeiti. Notum facimus quod ad supplicationem humilem burgensium et habitatorum

Le second document est du 3 juin 1347. Le roi Édouard, accorde aux habitants de La Réole la jouissance de la hladerie de celte ville, après la mort de Raymond Ség'uin, qui en est en possession. Pour motiver cette faveur, Édouard III se fonde sur ce que les liabilanls en jouissaient au moment de la reddition de la ville, et sur ce que lesdits habitants ont mérité d'être récompensés des services rendus à l’occasion de la soumission de La Réole et dans toutes les circonstances où. l’intérêt de l’Angleterre s’est trouvé engagé (1).

Enfin, le concours des habitants de La Réole est encore nettement défini, dans d’autres lettres du 3 juin 1347, par lesquelles Édouard III, unissant pour toujours La Réole ù la couronne d’Angleterre, s’engage à ne jamais l’en séparer, sous aucun prétexte, sinon en faveur de l’hériiier présomptif (2).

ville de Régula,, qui ad fidelitatem et hobedienciam debilam et antiquaui, tanquam sui domini ligii et etiam naturalis, gratis et sponte sua mera et libéra voluntate venerunt, cupientes sibi servire et in ejusfidelitate et bobediencia toto vite sue tempore permanere, ipsis burgensibus et habilatoribus .. coîicessimus et concedimus... quod ipsi... de vinis in eorum propriis vineis excrescendis, vidclicet in honore et districtu ville de Reula, custumam apud villam Burdegalam pro diclo domino nostro rege levari consuetam et debitam.solvere minime teneantur, set ab ipsius solucionesmtliberi...ln cujus... Datum Reule xxvi die januarii anno domini millesimo trescentesimo quadragesimo quinto. (Bibl. lmp., Mss. BREQUiGxy,28, etc., p. 95.)

(1) Rex omnibus... salutem. Supplicarunt nobis dilecti et fldeles nostri jurali et communilas ville de Régula quod, cum dominus Edoardus pater noster dederit... Reymundo Seguyn, burgensi ville predicte, bladariam sive unum denarium sive deveriummensuragiibladi in villa predicta, adterminum vite ipsius Reymundi liabendam, que qoidcm bladaria, una cum exitibuset'emolumenlis inde provenientibiis, ad ipsos juratos et communitatem, tempore quo villa predicta tam de obediencia Francorum quam deobediencianostra extitit, antiquitus periinebat, velimus concedere quod bladaria, predicta... post morlem predicti Reymundi, remaneat prefatis juratis et communitati... imperpetuum : Nos considérantes graia obsequia que prefati jurali et communitas nobis, super reddicione ville predicte ac alias, ante bec tcmpora, im-

pendebant, ac . pro inde et pro eo quod coram nobis est testiflcatum

quod bladaria predicta ad ipsos juratos et communitatem ab antique pertinuit, et in manibus eorumdem, tempore reddicionis ville predicte, extitit,.. concessimus prefatis juratis... quOd bladaria predicta... post mortem predicü Reymundi... juratis... remaneat... imperpetuum... Apud Redyugtercio die junii (3 juin 1347. Bibl. lmp., Brequigny, 28, p. 101).

(2) Rex omnibus, etc., salutem... volentes... dilectos et fldeles nostros

Ainsi, le roi d’Ang’leterre l’affirme, le comte de Derby l’affirme, et nous devons les croire sur parole, les habitants de La Eéole n’ont pas même essayé de résister ; ils se sont soumis spontanément, gratis. Eu d’autres termes, ils ont ouvert leurs portes aux Anglais.

Mais, en vérité, les Anglais n’étaient-ils pas déjà, dans La Eéole? Est-ce qu’avant l’arrivée de Derby, la clientèle considérable des Séguin n’exerçait pas sur l’esprit de la population une influence, légitime, je le veux bien, mais pernicieuse pour les intérêts du roi de France? Nous savons à quoi servit, dans ce sens, la bladerie de La Eéole ; mais une seule faveur ne put suffire à récompenser un concours énergique et dévoué, surtout lorsqu’il fut couronné d’un succès complet.

Dans une rue de La Eéole, appelée rue Textor, se trouvait, entre Vaffar de Jourdain de Tuyrans et celui de Guillaume- Arnaud Duyra, une maison avec des places et autres appartenances. Guillaume-Arnaud Duyra, fils de feu Arnaud Duyra, bourgeois de La Eéole, avait épousé Fina de Séguin; et, l’un et l’autre, avaient servi le comte de Derby avec une obéissance et un dévoûment sans bornes. Le comte de Derby ne méconnut pas l’utilité de ces services, et il les récompensa en donnant à Guillaume-Arnaud Duyra et à sa femme, Fina de Séguin, la maison et les appartenances de la rue Textor (1].

burgenses et liabitatores ville de Régula... prctextu boni gcstus sui erga nos, in reddicione ville prcdicte in inanus noslras, regiis attolli favoribus, concessimus,.. eisdem... burgensibus et liabilaloribus quod villam prcdictam nec loca, castra, domos seu parochias de jurisdictione cjusdcm ville exislencia, per vendicionein, donacioneni, pennntacioncm seu quovis alio tilulo e.vtra manum noslram non poncmus nisi futuro beredi Anglie ; qnare volumus... quod villa prcdicta aut loca, etc., à corona Anglie... segregari non possint... Apud Redyng lercio die junii (3 juin 1347. Mss., Bibl. lmp. BnEQUlG.VY, 18, loi. 111).

(1) Arch. hist. de la Gironde, t. VI, p. 187.

Parmi les partisans des Anglais, dans La Réole, dont les noms sont venus jusqu’à nous, on peut compter, avec quelque apparence de raison, la famille de Pins. Sa complicité, je l’avoue, ne me semble pas aussi évidente que celle des Séguin ; mais elle se dégage, à mes yeux, des faveurs dont cette famille de Pins fut l’objet de la part du comte de Derby.

Le 3 juin 1348, le roi d’Angleterre adressa au trésorier d’Agenais, un mandement par lequel il lui ordonnait de permettre, à Marmande, au profit de Raymond de Pins, fils de feu Bernard de Pins, bourgeois de La Réole, et, après la mort dudit Raymond, au profit de son premier-né, ou, à son défaut, au profit de son frère, ou, enfin, au profit du plus proche héritier mâle, la levée d’un certain droit sur chaque tonneau de vin passant devant Marmande, en descendant la Garonne. Ce droit avait été concédé par le comte de Derby, pendant sa lieutenance de roi en Guienne, à Raymond de Pins, en récompense de ses services, c’est-à-dire, vraisemblablement, pour la part qu’il avait prise à la soumission de La Réole, et aussi, très-probablement, pour l’encourager à hâter de tout son pouvoir la reddition de Marmande, attendu qu’au moment de la concession, Marmande, ainsi que le document a soin de l’indiquer, se trouvait encore entre les mains des Français (1). Or, la concession ne devenant effectivement productive que dès l’instant où Marmande serait replacé sous la domination

(1) Rex thesaurario suo Agenni... salutem. Cum dilectus consanguineus... Henricus cornes... Derbye... pro gratis et iitilibus obsequiis... per Raymundum de Pinibus, fllium Bernard! quondam burgensis Rente, prestitis...eidem Raymundo, in et super exitibus pedagii quod, pro nobis, apud vlllara Marmande, de quolibet dolio vini per Rumen Garone descendente, pcrcipitur et levatur, cùm ipsa xilla ad fidelitatem et obedienciam nostras pervenerit, unum denarium Burdegalensem dederit... et nos ratiücaverimus... vobis raandamus quod ipsum Raymundum ad totam vitam suam, et, post mortem suam, primogenitum fllium ejus, vel, si fllium non babuerit, tune fratrem dicti Reymundy seu propinquiorem beredem suum masculum, similiter ad totam vitam suam, dictum redditum unius denarii in et super exitibus pedagii quod, apud diclamYillam Marmande, de quolibet dolio vini per flumen Garone ■ descendentepercipitur et levatur, cum dicta villa ad fldelitatem et obedienciam nostras sic pervenerit... percipere... permittatis. . Apud Redyng tercio die junii (3 juin 1348. Bibl. lmp., Brequigny, 28, fol. 185).

anglaise, Raymond de Pins avait tout intérêt à faire des efforts pour que ce changement s’opérât au plus tôt.

Enfin, un autre bourgeois de La Réole, Guillaume du Mirai (de Mirallo], s’employa particulièrement à ramener ses concitoyens sous l’obéissance anglaise. Il y gagna une concession de cent livres bordelaises de rente annuelle et viagère, que, par lettres du 3 juin 1347, le roi Édouard 111 lui assigna sur les finances d’Agenais (1).

Froissart, nous l’avons déjà vu, raconte que les habitants de La Réole furent pris à merci, sous la condition de porter, dans le terme d’un mois, treize mille écus à Bordeaux. Eb bien ! c’est à peu près le contraire qui eut lieu. Non-seulement les habitants de La Réole ne furent pas obligés de financer pour trou\ er grâce devant Derby, mais on peut dire qu’ils reçurent une espèce de gratification pour avoir ouvert aux Anglais les portes de leur ville.

Installé dans La Réole, Derby voulut bien s’apercevoir que ses troupes devaient un dédommagement aux habitants pour avoir fait, sans trop de scrupule, main-basse sur leur vin, sur leur blé et leurs autres provisions. En capitaine aussi consciencieux qu’habile, il se garda bien de répudier la dette que les Anglais avaient contractée d’une façon un peu violente ; désirant l’acquitter généreusement, il souscrivit, au nom du roi d’Angdetorre, et au profit des habitants de La Réole, une obligation de deux mille florins d’or. Il restait encore à payer la moitié de cette somme, au 3 novembre 1348. A cette date,

(1) De concossione 100 lihr. Ininl. annui rcdclilus per reg:cin facta Guillelino de Mirallo, biirgensi Renie, liabend. et percipiend. de emoliimentis tbesanrarie Agen, ad lerminum vite sue, pro bono loco per eundem Guillclmum régi preslito, dum villa Renie ad lidelUalem regis redacta fuit. (Bibb lmp., Mss. Brequig.vy, 40, fol. 123.)

Édouard III adressa, au connétable de Bordeaux, les ordres nécessaires pour le payement des mille florins (1). Après une telle preuve, à quoi bon un plus long commentaire.

Ainsi, pour résumé, preuves morales, preuves matérielles, les unes découlant de l’essence même des documents les plus autbenliques, les autres fournies par le rapprochement des circonstances et des dates , tout concourt à démontrer que la ville de La Eéole se rendit à Derby, purement et simplement, et que le siège extraordinaire de neuf semaines et plus, n’a jamais existé que sous la plume capricieuse et mensongère de Froissart.

Si la ville de La Ré oie ouvrit spontanément ses portes à Derby, le château lui ferma les siennes et résista. Pendant combien de temps? Pendant cinq semaines, répond le manuscrit d’Amiens : « et se tint depuis v sepmaines que la ville eut estet rendue. »

Si les calculs de probabilités, au moyen desquels on cherche à défendre l’ordre et la réalité du récit de Froissart,

(!) Re.x, constabulario suo Burdegale... salutem. Supplicarunt nobis dilecti... jurali et communitas ville de Régula ut, cuin dilectus consanguineus et lidelis noster Henricus, cornes Lancastrie, in recompensacionem dampnorum et deperditorum que burgenses et babitatores ville predicle, tempore quo gentes exercifus dicti comitis eandem villam intraverunt, vina, blada acaliaeorumbonaquamplurima capiendo, sustinuerunt, concesserit prcfalis juraüs burgensibus et babitatoribus duo milia florenorum auri de socco, et mille florenos inde, jamdiu est, eisdem juratis, burgensibus et babitatoribus fecerit liberari, velinius residuos mille florenos, eis, ex causa premissa, debitos, de lliesauro nostro solvi jubere : Nos... vobis mandamus qualinus diclos mille florenos residuos eis concessos... solvi faciatis. Teste ut supra (Leonello, fllio nostro... Custode Anglie) Apud Rydyng tercio die junii. (Bibl. lmp- Brequigny, fol. 109. Extr. de Rot. Vascon, au 21, Ed. III, membr. 7).

étaient admissibles, celte nouvelle période de cinq semaines, qui devrait s’ouvrir au 3 décembre 1345, se terminerait au 6 janvier 1346. Je vous laisse à penser si, par là, nous arriverons à des conséquences singulières, car mon intention est bien de conduire,. si je le peux, le raisonnement jusqu’au bout. Pour l’instant, et en l’absence de témoignages plus précis, il faut se borner à considérer le 13 novembre 1345, comme étant la date de l’entrée de Derby dans la ville de La Réole : alors, s’il était vrai que le château fût soumis cinq semaines après, la soumission serait du 18 décembre 1345.

Quoiqu’il en soit de ces dates, il est un fait hors de doute, non pas certainement parce que Froissart l’indique, mais bien parce qu’on en trouve l’affirmation dans un document d’une incontestable aulbenlicité : ce fait, c’est la résistance du château de La Réole après que les Anglais se furent installés dans la ville.

La preuve, c’est le comte Derby lui-même qui va nous la fournir. 11 s’agit encore de ce document du 26 janvier 1346, auquel nous avons déjà fait des emprunts. Vous n'avez pas oublié que cet acte a pour objet principal de récompenser la fidélité des habitants de La Réole par l’octroi d’un droit fixe de vingt sous bordelais sur chaque tonneau de marchandises passant, par eau, devant La Réole. Mais Derby n’avait pas entendu laisser aux habitants la libre et complète disposition du produit de cet octroi; il veut que ce revenu soit affecté aux réparations du château de La Réole, jusqu’à ce que ledit château aura été rétabli en l’étal où il se trouvait le jour où lui. Derby, entra d’abord ou pour la première fois dans la ville : « Prout erant die et tempore quo primo intravimus ipsam villam. »

De ces derniers termes, il ressort clairement que la soumission du château de La Réole fut postérieure à l’entrée du comte de Derby dans la ville; que celte soumission, loin d’être volontaire, spontanée, comme l’avait été celle de la ville, fut le résultat d’une lutte; que celle lutte fut sérieuse, meurtrière, puisqu’elle entraîna des dégâts matériels assez

considérables pour nécessiter l’emploi d’un revenu spécial, dont le cliifFre variable pouvait s’élever très haut; enfin que ces dégâts n'avaient pas encore été réparés à la date du 26 janvier 1346.

Cette dernière circonstance permet d’attribuer une longue durée à la résistance du château de La Eéole, parce qu’on est autorisé à penser qu’un des premiers soins de Derby, après s’être rendu maître du château, fut de le réparer, et de prendre les .mesures nécessaires pour le mettre en état dè soutenir, avec succès, une attaque vigoureuse.

Mais, si nous pénétrons dans les détails de cette lutte, qui constituent un des récits les plus attrayants de Froissart, y trouverons-nous toujours la vérité ? C’est ce que je vais, main tenant, examiner.

« De la ville et du châtel de La Réole étoit capitaine, pour le temps, un chevalier de Provence, qui se nommoit messire Aghos de Baulx, et avoit dessous lui et de sa charge plusieurs bons compagnons (1). » Ainsi s’exprime Froissart. D’après Froissart, ce serait donc A goût de Baux qui aurait défendu le château de La Réole contre Derby.

Certes, Agout de Baux n’est pas indigne de cet honneur.

Des talents administratifs et militaires éprouvés l’élevèrent successivement à des charges très importantes. Le 30 octobre 1340, il fut nommé sénéchal de Beaucaire et de Nîmes (2). Dès l’année 1342 , nous le trouvons sénéchal de Toulouse et d’Albigeois, et c’est en cetle qualité qu’il assista, le 21 octobre 1345, à la bataille d’Aiiberoche, où il fut fait prisonnier, s’il faut en croire Villani, et Froissart lui-même.

(D Buch., p. 197.

(2) Cabin. des Tit. orig., art. de Baux.

Le premier donne rénumération suivante des personnages tombés entre les mains des Anglais à Auberoche : « Presi furon, messer Luigi di Piliero, il conte de Valentinese, il conte délia Ilia, il visconte di Nerbona, il visconte di Vilatrico, il visconte di Caramagna, messer Rinaldo Duosi, nipote che fu di papa Clemenle quinto , messere Ugotto dal Bakio, il senescalio di Tolosa. »

Le second, c’est-à-dire Froissart , dans le manuscrit d’Amiens, s’exprime ainsi sur le même sujet : « Là furent pris li comtes de Laille, li comtes de Coumminges, li contes de Pierregorch, et mors messire Rogiers, ses frères, et li sires de Duras, et li viscomtes de Murende, li viscomtes de Brunikiel, li viscomtes de Thalar, et prisli viscomtes de Villemur, li viscomtes de Quarmiang’, li sénescaux de Roegbe, li sénescaux de Quersin, li comtes de Valenthinois , et mors messire Aimars de Poittiers, ses frères, et li viscomtes de Lautrec, et pris li sénescaux de Thoulouse, et li sires de la Barde, et ly doy frères de Dyon, messire Philippe et messire Renaud. »

A la vérité, s’il fallait s’en rapporter à Froissart, auteur du manuscrit d’Amiens, Agout de Baux n’aurait pas assisté à la bataille d’Auberoche : car, je lis, dans ce dernier texte : « Sy se parti li comtes de Laille, quant il eut fet sen assamblée de barons et des chevaliers de Gascoingne, qui pour francbois se tenoient et estoient bien II"“ hommes d’armes et Vil"* de piet a lances et as pavais; et laissièrent en garnisson, en Le Riolle, monseigneur Agotb des Baus, 1 chevalier de Provence, et puis s’aroutèrent en grant arroy. » Mais il est évident que Froissart a vu deux personnages dans Agout de Baux et le sénéchal de Toulouse , tandis que le sénéchal de Toulouse et Agout de Baux n’étaient, à cette époque, qu’une seule et même personne, ainsi que le dit, avec raison, l’historien Villani.

Sans doute, si l’on n’avait à s’appuyer que sur le témoignage de Froissart pour avancer que le sénéchal de Toulouse, qui, lors de la bataille d’Auberoche, était Agout de Baux, fut fait prisonnier par les Anglais, l’hésitation serait de

la prudence, et même on ferait sagement en ne se prononçant pas, attendu que la liste des guerriers français qui eurent plus ou moins à souffrir, dans leur personne, de la victoire de Derby à Auberoclie, devient, sous la plume de Froissart, une liste de fantaisie sous bien des rapports. Villani attire davantage; dans ce cas particulier, son témoignage offre plus de garantie, et je n’entends pas le récuser lorsqu’il m’apporte la preuve que le sénéchal de Toulouse , Agout de Baux, ügotto dal Balno, il senescalio di Tolosa, fut fait prisonnier à la bataille d’Auberoche.

Comme il ne faut rien négliger, si l’on peut, je ne dois pas omettre la mention suivante, qui se trouve dans un tableau généalogique manuscrit de la maison de Baux, en Proveuce, et comtat Venaissiu : « Agout de Baux, sire de (Brantouls), Branteult (chevalier), gouverneur et sénéchal de Toulouse, tué à la bataille d’Sauteroche... » C’est évidemment Auberoche qu’il faut lire.

Si ce dernier renseignement était d’une exactitude incontestable, la question qui s’agite ici serait résolue par le fait : car Agout de Baux, tué à la bataille d’Auberoche, le 21 octobre 1345, ne pouvait pas défendre le château de La Réole, du 13 novembre au 18 décembre 1345 ou au 26 janvier 1346. Par malheur, un article généalogique n’est pas un article de foi , et s’il engendre des présomptions , il ne saurait produire une certitude absolue.

Cependant, il faut opter entre la prison et la mort d’Agout de Baux; et voici pourquoi : S’il est positif que, le jour même de la bataille d’Auberoche, c’est-à-dire le 21 octobre 1345, Agout de Baux était encore sénéchal de Toulouse, il n’est pas moins certain qu’il ne l’était déjà plus à la date du 6 novembre 1345; car ce jour-là. Girard de Montfaucon donna quittance en qualité de sénéchal de Toulouse (1).

(I) Girard de Montfaucon, chevalier, sénéchal de Toulouse, et Arnaud de Roquefeuil, chevalier, i-eçoivent de Bernard Fermant, thrésorier de nostre très redouté seigneur, le duc de Normandie, ICO escus d’or, pour aler en Gascogne, où nostredit seigneur les envoie. 6 novembre 1345. (Bibl. Impér., Titres scellés , vol. I, p. 319.)

Le remplacement d’Ag'out de Baux par Girard de Montfaucon, dans les fonctions élevées de sénéchal de Toulouse, s’explique parfaitement , soit par la double affirmation de Villani et de Froissart, c’est-à-dire en admettant qu’Agout de Baux fut fait prisonnier à la bataille d’Auberoche, soit par l’assertion du tableau généalogique dont j'ai parlé, c’est-àdire, en admettant qu’Agout de Baux fut tué à cette même bataille, le 21 octobre 1345.

Ainsi l’on n’entrevoit pas la possibilité de proposer plus de deux hypothèses sur le sort d’Agout de Baux à la bataille d’Auberoche : ou il y fut tué, ou il y fut fait prisonnier. Dans le premier cas, la discussion est close immédiatement, et nous pouvons dire que Froissart se trompe en attribuant à Agout de Baux la défense du château de La Réole. Dans le second cas, la discussion reste ouverte : nous allons en profiter.

Si Agout de Baux fut fait prisonnier par les Anglais à la bataille d’Auberocbe, le 21 octobre 1345, et que nous le retrouvions, défendant, contre Derby, la ville de La Réole, où nous savons que Derby était entré dès le 13 novembre 1345 , et, plus tard, le château de La Réole qui, s’il n’était pas encore positivement au pouvoir des Anglais à la date du 18 décembre 1345, possédait, pour sûr, une garnison anglaise le 26 janvier 1346, si, dis-je, ces deux faits consécutifs sont exacts par rapport à Agout de Baux, il faut admettre ou qu’Agout de Baux parvint à s’échapper des mains des Anglais, ou qu’il se libéra immédiatement moyennant finance.

Sans doute, une évasion peut être supposée; mais elle n’est guère probable, quand il s’agit d’un personnage qui, comme le sénéchal de Toulouse, devait être l’objet d’une vigilance particulière en raison de l’importance de ses fonctions

et du taux élevé de sa rançon, conséquence inévitable de celte haute situation personnelle. .

Il n’est pas moins difficile de se persuader que, immédiatement après la bataille d’Auberoclie, Ag-out de Baux ait trouvé, soit dans ses propres ressources, soit dans le concours de ses amis, soit dans l’assistance de l’État, la somme nécessaire pour acquitter sa rançon. Le désastre d’Auberoche, s’il ne tarît pas instantanément les sources de la prospérité publique, dût en rendre l’écoulement moins abondant; les cordons de la bourse, pour employer une expression vulgaire, ne manquèrent pas de se resserrer, ne fût-ce que dans la prévision de sacrifices auxquels il allait peut-être devenir impossible de se soustraire. Au reste, quand nous voyons de riches seigneurs tenir prison, pendant longtemps, faute de pouvoir réunir les fonds nécessaires pour se libérer, nous ne pouvons deviner à quels moyens efficaces aurait eu recours Agout de Baux pour trouver immédiatement, sous sa main, ce que tant d’autres ne parvinrent à rassembler qu’après un temps assez long et par des efforts considérables. Écartons donc encore cette hypothèse, qu’à peine entre les mains des Anglais, Agout de Baux aurait racheté sa liberté moyennant finance.

Et, cependant, si Agout de Baux n’eut pas le bonheur de s’évader; s’il ne paya pas sa rançon immédiatement, comment se peut-il faire que Froissart nous le montre commandant à La Eéole, moins de vingt-cinq jours après la bataille d’Auberoche? Répondre est très difficile; et je considère cette difficulté comme un indice que Froissart n’a pas dit la vérité lorsqu’il a attribué à Agout de Baux la défense de la ville et du château de La Réole.

Au surplus, en y réfléchissant bien , ne sommes-nous pas conduits à penser que le défenseur du château de La Réole n’arriva pas du champ de bataille d’Auberoche? Rappelez-

vous les dispositions peu bienveillantes, hoslites même, des habitants de La Réole ; rappelez-vous cette affection fervente et dévouée dont le comte de Derby se plaît à les louer et à les récompenser; rappelez-vous celte influence contraire à la France, dont les heureux effets étaient acquis, appréciés et rémunérés, par l’Angleterre, déjà au mois d’octobre 1345 ; et dites-moi quel accueil attendait à La Réole les débris nobles, mais mutilés, presque épuisés, d’une troupe française ?

Non, la garnison de la ville et du château de La Réole, qui résista au comte de Derby, n’arrivait point du champ de bataille d’Auberoche. Elle était installée à La Réole, lorsque Derby mit en déroute les Français, dans le Périgord : elle eut quelque temps pour organiser ses efforts, afin de résister, d’abord, à l’entramemenl des habitants de La Réole se jetant dans les bras de l’Angleterre, et, plus tard, aux assauts d’une armée victorieuse.

Mais, pour épuiser le champ des conjectures, supposons que celte garnison ait recueilli les débris de la défaite d’Auberoche; supposons qu’Agout de Baux soit parvenu à se renfermer dans le château de La Réole, ou après une évasion, ou après le paiement d’une rançon, et que l’intrépide sénéchal, prenant le commandement en chef, soit effectivement devenu, dès-lors. Pâme de la résistance; ne reslera-l-il pas à expliquer le silence absolu des chroniques sur des faits tout récents, sur un drame de la veille où Agout de Baux, Derby, Gautier de Manny, sans compter les autres, avaient rempli les premiers rôles ?

Dans ce long dialogue qui retrace toutes les péripéties de la chute de La Réole, Froissart, malgré sa prolixité, et contre son habitude, ne trouve pas un mot d’allusion à ce qui vient de se passer en Périgord, sur un théâtre voisin , entre les personnages qu’il met en scène !

Allons plus loin. Agoul de Baux aura trompé la vig'ilance de ses g-ardiens, trahi peut-être un serment solennel, et, dans le cours de leur long' entretien. Derby, Gautier de Manny ne lui en feront même pas le plus lég-er reproche ! Ou bien, le sénéchal de Toulouse sera parvenu, du matin au soir, à se procurer une forte somme pour payer sa rançon, et les Anglais négligeront de puiser encore à cette source abondante ! Ils laisseront aller Agout de Baux, qui paye si bien, sans essayer d’en tirer un denier tournois I Non , non , cela n’est pas possible.

En résumé, après avoir attentivement examiné la question sous toutes ses faces, je crois qu’on peut conclure, contrairement à l’assertion de Froissart, qu’Agout de Baux, fait prisonnier à la bataille d’Auberocbe , n’a pas défendu, contre Derby, la ville et le château de La Kéole.

Peut-être l’honneur d’avoir défendu le château de La Réole, revient-il à Guillaume de La Baume, chevalier, qui avait épousé Hélène, sœur d’Arnault de Marmande, et qui, à une époque antérieure au mois d’avril 1348, avait été châtelain de La Réole pour le roi de France, ainsi que l’établissent des lettres de Philippe de Valois données au Montcel-lez-Pont ■ Sainte-Marence , en avril 1347 (1348) (1).

« Après ce que le comte Derby eut sa volonté et fut venu à son entente de la ville et du château de La Réole, où il avoit été et sis un grand temps, il chevaucha outre. Mais, il laissa, en ladite ville, un chevalier anglois, sage homme et vaillant durement, pour entendre à la réfection de la ville et du châtel, et remettre à point et réparer ce qui brisé et rompus estoit. » C’est ainsi que commence le chapitre CCXLIII dans Buchon.

(1) Arch. de l’Emp., Trésor des Chartes, reg. 76, f» 68.

Si le détail était exact, il servirait avantageusement à fixer le jour où. Derby entra en possession du château de La Réole ; et ce jour ne pourrait être que le 25 ou le 26 janvier 1346. Car, nous savons déjà que, le 26 janvier 1346, Derby accorda aux habitants de La Réole un octroi particulier, à la condition que le produit en serait affecté , avant tout , à la réparation des dégâts causés au château de La Réole par une attaque longue et vigoureuse, Or, d’autre part, Froissart assure qu’après avoir pris possession du château de La Réole, et avant de se remettre en marche pour continuer son expédition, Derhy laissa une personne de confiance chargée de surveiller les réparations. La simultanéité des deux mesures, c’est-à-dire, d’un côté, la création et l’affectation spéciales des ressources, de l’autre, le choix d’un agent particulier pour les utiliser et en surveiller l’emploi, semble naturelle et logique, et incite à penser qu’en effet, 1p château de La Réole tint jusqu’à la dernière extrémité, et ne se rendit que dans la 'seconde quinzaine de janvier 1346.

La démonstration rigoureuse de ce dernier fait troublerait, à la vérité, de la façon la plus étrange , l’économie générale du récit de Froissart , et mettrait particulièrement M. Ribadieu dans un embarras inextricable.

« Montpezat, Monhurt, Villefranche, Miramont, Tonneins et Damazan, dit M. Ribadieu (1), furent pris par le comte, et dans l’espace de trois semaines à peu près, en lui accordant un jour pour le voyage et deux jours pour la capitulation ; car, il fut presque partout obligé de recourir à l’assaut. » Or, trois semaines après le 26 janvier 1346, c’est-à-dire après la chute du château de La Réole, nous conduisent jusqu’au 16 février 1346 inclusivement. Et si, au 16 février 1346, Derby, terminant à peine son expédition en Agenais , n’a pas encore entrepris celle de l’Angoumois, comment expliquer la soumission d’Angoulême à Derby avant le 2 février 1346, et le stratagème dont, ce jour là même, suivant Froissart, usa

ù) Page 55.

Jean de Norwich, pour se sauver, lui et les siens, d’Angoulême assiégé par les Français sous les ordres du duc de Normandie ? L’on n’y parviendra jamais. Cette impuissance est une nouvelle preuve delà fausseté des renseignements transmis par Froissart.

Dès avant sonentrée en possession du château de LaRéole, Derby, maître de la ville , assuré du concours empressé des habitants, essaya des moyens persuasifs, basés sur des prétentions, en quelque sorte juridiques, pour ramener à l’Angleterre les localités soustraites à sa domination.

J’ai avancé que, le 13 novembre 1345, Derby était déjà à La Réole : le document qui révèle ce fait est une lettre publiée, page 167, dans le tome III des Archives historiques de la Gironde; ce curieux document nous prouve, en même temps, qu’avant de recourir à la violence , Derby ne négligeait pas d’employer la persuasion , manifestant ainsi son désir de triompher légalement, par le droit, plus que par la force des armes.

Donc, le 13 novembre, 1345, Derby, étant à La Réole, manda aux habitants de Bazas qu’il était notoire que les vrais maîtres et seigneurs de Guienne étaient les rois d’Angleterre, auxquels, à ce titre, les habitants de Bazas devaient obéissance et fidélité ; que^ cependant, les habitants n’avaient pas craint de méconnaître leur devoir, en embrassant et défendant une cause contraire à celle de leur maître naturel. Témoignant sa surprise d’une conduite pareille. Derby s’abritait derrière la nécessité de rappeler, de la voie de l’erreur, des sujets égarés, pour les inviter, d’un ton d’autorité, à se soumettre immédiatement à l’obéissance du roi d’Angleterre, à renouveler leur serment et à remplir les devoirs de fidèles sujets. Il finissait en demandant une réponse prompte et catégorique.

La réponse ne se fit point attendre. Le lendemain, 14 novembre 1345, elle fut rédigée, écrite et probablement expédiée à Derby. Thibaut de Barbazan, capitaine de Bazas, portait la parole pour lui, pour les jurats, consuls et communauté de Bazas. Prenant, pour ainsi dire, mot-à-mot, le texte de la lettre du comte de Derby, il disait que Bazas n’obéissait au roi de France que par le fait d’un traité entre la France et l’Angdeterre ; que le serment de fidélité avait été prêté au roi de France en exécution d’un ordre du roi d’Angleterre ; que ce serment serait tenu comme Derby devait désirer que le fussent les serments prêtés au roi d’Angleterre : faire le contraire serait encourir l’accusation de parjure, et Derby ne doit pas s’étonner de voir la cité de Bazas résolue à ne pas se parjurer. Quant à Thibaut de Barbazan, il n’avait trouvé à Bazas que des citoyens fidèles; et jusqu'à la fin de sa vie, il ferait tous ses efforts pour les maintenir dans ces sentiments d’honneur.

En présence de cette attitude résolue, s'abritant, avec adresse et dignité, derrière l’obligation de se maintenir dans le respect d’une convention qui liait deux monarques, Derby jugea peut-être qu’il était plus prudent de ne pas appuyer sa sommation par des actes d’hostilité rigoureuse et bruyante contre la cité de Bazas. Mais il ne faut pas croire qu’il s’en remit absolument au temps et au hasard des évènements pour arriver au but de ses désirs.

Derby avait parlé au nom d’un prétendu droit; c’est en s’appuyant sur le droit qu’on lui avait répondu : sa voix avait été sinon méprisée, du moins respectueusement méconnue. L’emploi de la force n’était pas de saison et convenait peu contre une ville, au sein de laquelle l’Angleterre comptait assurément des partisans, et dont les horreurs de la guerre pouvaient encourager la résistance, en fournissant de nouveaux aliments à une animosité jusque-là raisonnable. Le meilleur parti à prendre était encore de recourir à la voie des négociations, d’entamer l’opposition par un appel adroit et direct à l’intérêt public et à l’intérêt particulier.

Pour encourager les devoûments, Derby avait parfois recours à des donations d’un produit immédiat pour le donataire; parfois, ses faveurs, comme un appât des plus excitants, s'appliquaient à des objets, dont la jouissance éventuelle, en perspective, contribuait à tenir en haleine le courage plus ou moins éprouvé des partisans de l’Angleterre. Cette manière de procéder réussisait très bien.

Le 17 novembre 1345, Derby, étant à La Réole, voulut récompenser les services rendus aux Anglais, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, par Arnaud Micolli de Bazas , citoyen de Bordeaux , l’exciter à persévérer dans son dévoûment, et montrer, dans sa personne, que l’Angleterre ne pratiquait pas l’ingratitude. A cet effet, il donna à cet Arnaud la prévôté de Bazas et du Bazadais, en spécifiant naturellement que la jouissance de cet ofiELce était subordonnée à la possession qu’en attendait le roi d’Angleterre. C’était une façon engageante de pousser davantage Arnaud à faire tous, ses efforts pour ramener Bazas et le Bazadais sous la domination anglaise (1).

Une autre tâche échut au sire d’Albret et à JeanWaleweyn connétable de Bordeaux. Au nom du roi d’Angleterre , ces deux personnages s’engagèrent à procurer à la cité de Bazas, si elle consentait h secouer le joug de la France, le privilège d’introduire gratuitement dans Bordeaux les vins récoltés dans un rayon d’une lieue autour de Bazas (2) .

(1) Henricus cornes Lancastrie. Derbeye, Leicestrie ac senescallus Anglie, locum teneas, etc. Universis.... sciatis quod nos, pro bono et gratuito servicio per dilectum nostrum Ârnaldum Micolli de Vassato civem Burdegal. diucius tam pacis tempore quam in guerris Vasconie dicto Dno nostro Régi et nobis ac nostris prestito et impenso, ac in futurum impendendo, eidem Arnaldo tanquam bene merito ut ad serviendum imposterum melius animetur et ceteris sevitoribus... sit exemplar, preposituram de Vasato et Vasatensi cum suis pertinenentiis universis quoquomodo.. dum ad manum etobedienciam dicti domini nostri Regis pervenerit.... damus et concedimus.... Datum Reule XVII die novembris anno Domini Mo-CCCoXL. quinto (Bibl. lmp., Rreq., fol. 161.)

(2) Rex omnibus.... salutem. Supplicarunt nobis dilecti et fldeles nostri .jurati et consules civitatis nostre Vasatensis pro se et communitate civitatis

Jean de La Tour et Bernard de Cescorio furent-ils les instig^ateurs ou les intermédiaires de cette négociation ? Peut-être.

Peu de jours après la reddition de Bazas, Jean de La Tour, bourgeois de cette ville, s’enrichit des biens confisqués sur Gaillard de Cabositz. La donation, faite par Thomas Cok, sénéchal de Guienne, est motivée sur les services rendus par le donataire à l’occasion de la reddition de Bazas. Le document, qui porte la date du 24 janvier 1347, nous apprend que Jean de La Tour s’employa, dans cette affaire, de la façon la plus active , avec le plus grand zèle et le plus parfait dévoûment : aucune difficulté ne le rebuta, et il ne craignit pas de compromettre tous ses biens pour atteindre le but (1).

predicte.. ut cum inter ceteras convenciones inter ipsos et dilectum... Bernardum dominum de Le Breto et magistrum .lolianncm Walewayn, nuper constabularum nostrum Burdegale, super reddicione dicte civitatis ad obedieuciam nostram, initas, et per sacramentum dictoriini domini de Le Breto et constabularis flrmatas, civii)us dicte civitatis Vasatonsis concessumfuisset et promissum quod iidem dominus de Le Breto et constabularis diligentiam suain apponerent et erga nos procurarent quod magna custuma vinorum ipsorum civium apudBurdegalain e.vtunc soUvenda eisdem civibus reniitterctur... velimusconcessionem et promissionem predictas efîectui debito jubere mancipari ; Nos, ad grata et laudal)ilia obsequiauobis per dictos jurâtes, consules et communitatem, tam super reddicione civitatis predicte qiiani alibi, niultipliciter iinpensa consideracionem habentes.. concessimus eisdem juratis... qiiodipsi... de omnibus cushimis regalibus... ipsorum viuorum suorum infra unam Icucam in circiiitu civitatis predicte crescencium et ad civitatem nostram Burdegalam ducendorum imperpetuum sint quicti.. Apud ■\Vestm. XX die maii (20 mai 1348). Bibl. lmp. Mss., Brequig.nv, 28. fol. 181.

(I) üniversis.. Thomas Cok, miles, ducalus Aquitanie sencscallus, salutem. Sciatis quod nos, attente bono servicio per dilectum nostrum Joliannem de Turre, burgensem civitatis Yasatensis..., prestito et impenso, tractando et procurando quod dicta civitas, in manibus Gallicorum inimicorum etadversariorum.... tune existens, ad.... régis obcdieiiciam deveniret, de quo antiquitus esse solebat, sustinendo, propter boc, nimios et iiidefessos labores, et se ac omnia bona sua exponendo periculis et jacturis, propter (pie ipsum favorc gratioso prosequi vclimus, iu bac parte, ut ccteris dicti domini regis servitoribus sit exemplar et ad serviendum cidem meliusanimetur, eideni... in dicti sui boni servicii recompensacionem, omme jus et partem quod et quam Galhardus de Cabositz, quondam, liabebat in molendiuo vocato de

Cabositz, prope dictam civitatem nec non omnia alia bona . que

dictus Galhardus habebat et habere debebat in dicta civitate et ejus tota prepositura Vasadesii pertinentia Uegi conflseata.... ratione criminum.... per

Ce ne fut pas encore là le seul profit que Jean de La Tour retira de son concours à Taction de l’Angleterre. Le 15 mai 1348, il reçut d’Édouard la terre de Rossignol de Cozin, en récompense de ses services, agréables et utiles, et comme indemnité de la perte d’un moulin , qui lui avait été d’abord concédé par les Français, et dont il avait été privé par suite de son adhésion au parti anglais (1).

Le 24 janvier 1347, Thomas Cok, invoquant des motifs analogues à ceux sur lesquels il s’appuyait pour récompenser Jean de La Tour, fit don à Bernard Cescorio, citoyen de Bazas, de la terre de Pierre de Silva (de la Forêt), neveu dudit Bernard, dont on avait perdu les traces, depuis plms de seize ans (2).

Quoi qu’il en soit, le 3 janvier 1347, la ville de Bazas devint anglaise, ainsi que le porte un registre consulaire de la ville

dictum Galliardum, tempore quo vivebat, commissorum... dedimiis.. ac damus.... Datum Burdegali (Burd.) XXIIII die mensis januarii anno Domini MoCCCoXL sexto (24 janvier 1346 (1347) Bibl. lmp., Hss., Brequigny, 28.

(1) Rex omnibus.... salutem.... Attendentes grata et iitilia obsequia que dilectus nobis Johannes de La Tour, civis civitatis nostre Vasati, nobis in reddicione civitatis illius et alibi multipliciter impendit, ac volentes pro inde ipsum Joliannem munere respicere gratioso, dedimus.... terram que fuit Russinholi de Cozyn, in civitate predicta... qui, pro certis facinoribus et aliis excessibus, per ipsum, in civitate ilia.... tempore quo eadem civitas fuit de obediencia Gallicorum rebellium nostrorum, commissis, morti fuit adjudicatus.... eidem Johanni..., in partem remuneracionis servicii sui predicti et recompensacionis cujusdam molendini sibi, per dictos Gallicos quondam concessi, et, postmodum, ratione adhesionis sue parti nostre, totaliter amissi.... Âpud Westm.XV die maii (15 mai 1348. Bibl. lmp., Mss., Brequigivy, 28, fol. 175.)

(2) üniversis.... Thomas Cok, miles, ducatus Aquitanie senescallus, salutem.... sciatis quod nos, pro eo quia Bernardus de Cescorio, civis Vasati, gratis et liberaliter venit ab obedienciam.... Regis, tractando et procurando quod civitas Vasati et habitantes in ea ad dictam obedienciam devenirent, nimios et indefessos labores propter hoc sustinendo ac corpus et bona sua ac farniliarorum suorum ettociussui generis gravi bus periculisexponendo, eidem Bernardo.... terram.... Pétri de Silva, nepotis sui, de ejus conservacione et vita nescitur nec scire potest ubi vitam degit, cum fere per sexdecim annos et amplius absens fuerit a civitate et diocesi Vasatensi, dedimus.... ac damus... Datum Burdegale XXIIII die Januarii anno domini 11° CCCo XL sexto (Bibl. lmp. Mss., Brequigny, 28, fol. 183.)

d’Ag'en (1). Plus heureux que le commandant de La Réole, Thibaut de Barbazan avait, pendant plus d’une année, paralysé les efforts des lieutenants d’Édouard, combinés avec les menées et les intrigues d’un parti qui, eu fin de compte, faisant bon marché d’un sentiment national, pour la France, peu développé et mal défini, dans la région, ne vit plus, dans une conversion facile, que les avantages mercantiles dont cette conversion devenait le prétexte , la source.

Combien de localités furent sollicitées , comme Bazas, par le comte de Derby? Combien de capitaines répondirent sur le ton de Thibaut de Barbazan? Je ne sais, et je regrette infiniment de ne pas être plus instruit à cet égard : mais, ce qui est avéré, pour moi, c’est que Derby n’eut pas toujours besoin de recourir h la force des armes pour augmenter ses conquêtes; c’est que le commandant d’Aiguillon ne fut pas le seul qui trahît ses devoirs; c’est que de nombreuses défections éclaircirent, de bonne heure, les rangs des partisans de la France. Derby l’avoue lui-même dans l’acte par lequel, en récompense des services rendus par Galbard de Durfort, il lui donne, entre autres choses, le château et la châtellenie de Blanquefort. L’acte est tlaté à La Réole, le 26 novembre 1345 (2).

(1) Arch. corn. d'Agen, reg. BB 1.

(2) llenricus cornes Lancastriæ, Derbeyæ et Layceslriæ, senescallus Angliæ, locum tcnens serenissinii priiicipis Domiiii nostri Angliæ et Franciæ regis, ac capitaneus generalis in Ducatn Aquitaniæ et tota lingna occitana,... universis præsentes litteras inspecturis salntem et .plenam fldem præsentibus adbibere; noveritis quodnos, attento et considerato perpentius bonani affectioncm et voluntatein quam babct et babuit dicto Domino nostro Régi et loti coronæ Galbardus de Durofîorti diu est (?) (tani) in guerris Vasconiæ quam alias, prout per rclatiouem capitaneorum et aliorum oflicialinm dicti Domini nostri Regis in partibus occitanis deslinatorum plenarie snmus certitficati ; attento ctiam quod dictas Galbardus, propter affectioncm quam habet ad servitium dicti Domini nosU'i Regis, quem quidem vuitsequi, et

Aux yeux de Derby, Durfort avait alors beaucoup de mérites; il possédait principalement celui d’avoir entraîné par sa défection ou soumission, suivant le point de vue où l’on se place, la soumission de plnsieurs villes, châteaux, localités et gens nobles ; d’avoir sing-ulièrement favorisé ce mouvement, si heureux pour les affaires anglaises, que Derby, en appréciant les résultats acquis et les conséquences éventnelles, ne peut résister au besoin d’en transmettre le souvenir aux générations futures. Tel est le caractère essentiel de la donation du 26 novembre 1345.

Ah ! nous ne sommes plus ici en pleine histoire-bataille. Fidèle à un état, dont l’exercice lui a valu déjà plus d’un

eidem servire in guerris suis, et ad ejus liobedientiam venire , occasione et causa prædictis amittet seu perdet, et statim de prœsenti, sua bénéficia ecclesiastica quæ obtinet usque ad valorem trium millium librarum turonensium et amplius, prout nobisplena fides facta fuit, et hoe est etiam quasi notarium in partibus occitanis ; attente etiam quod illi de genere dicti Galhardi per sua fructuosa servicia quam plures solicitudines et labores in negociis dicti Domini nostri Regis et sui genitoris promovendis utiliter impenderunt, attente etiam quod propter ejus obedientiam quam nobis præstat, ville, loca et plura castra et multi nobiles ad obedienciam dicti domini nostri Regis veniunt et venient et plurium obedienciæ apportantur, .propter quod dictus dominus noster Rex est idem efficaciter obligatus, ea propter ob causam et remuneracionem prædictorum, dictum Galhardum et quoslibet liœredes et successores sues uberiori dono gratie favoreque gratioso remunerare volentes, nostra grata, libéra ac spontanea voluntate et potestate.... eidem Galhardo.... donamus.... medietatem terræ de Vitrinis nec non castrum et Castellaniam de Blancalforti.... que omnia dictus dominus noster Rex tenebat propter rebellionem domini Aymerici de Duroforti, in quo fuit omni tempore vitæ suæ et mortis .... Datum Reulæ vicesima sexta die novembris, anno Domini millesimo trecentesimo quadragesimo quinto... (Ribl. lmp., Doat, vol. 189 ). — Brequigny, ^8, fol. 191.

Nota. — Que cette pièce est contenue dans un hommage fait par Gombaud de Caupène à Gailhard de Durfort, seigneur de Blanquefort, pour le château de Bussacoret. ABlanquefort ou Blancaffort, les parties présentes, et Arnaud de Plassano, Bertrand de Pavolis, Guillaume de Pelagrua, Guillaume Arnold de Sancto Albinio, Pierre de Podio, notaire, et Raymond de Lisiaco, notaire, le 12 avril 1346. (1347.)

succès, Derby Se tient, d’un pied, dans le domaine de la diplomatie, et il y récolte une moisson non moins abondante que celle qu'il a ramassée sur les champs de bataille.

Mais ce n’est pas avec ce double caractère que Derby nous apparaît dans le récit de son expédition en Guienne par Froissart. Le chroniqueur ne nous le montre pas dans ce rôle multiple que l’illustre anglais joue simultanément avec le plus grand succès. Capitaine plein de bravoure, mais plus heureux qu'habile, voilà Derby, d’après Froissart. Le portrait est faux; et nous devons nous applaudir que Derby ait pris soin de nous laisser les traits principaux qui permettent de le reproduire dans sa remarquable originalité.

Parmi les localités que la soumission de Durfort entraîna vers l’Angleterre, convient-il de ranger Caudrot? Je n’ose me prononcer pour l’affirmative, ni pour la négative. Tout ce qu’on peut dire, c’est que Derby reçut la soumission volontaire, spontanée de Caudrot, et que, pour témoigner tout l’intérêt, toute l’importance qu’il attachait à cet acte méritoire, il contracta, au nom du roi d’Angleterre, l’engagement solennel de ne jamais rompre le lien qui venait d’unir Caudrot à la couronne, à moins que ce ne fût en faveur de l’héritier présomptif. Les lettres du comte de Derby furent confirmées par Édouard III, le 3 juin 1347 (1).

(l)Rex omnibus.... saliitem..,. sciatis quod cum . Henricus cornes..

Derbeye... seuescallus Anglic, locuni nostrum tenons ac capitaneus generalis in Dncatu Aquitaine, pro gratis et utilibus obsequiis nobis per dilectos et fidèles nostros juratos et universitatem de Causdroco, Diocesis Yasatensis, in ducatu predicto, veniendo sponte et gratis ad fidelitatem et obedienciam nostras, impensis et in futurum impendendis, concesserit prefatis jnratis et universitati quod locum predictuin aut ejus pertiiiencias , cum omnibus guardiatoriis vinatis, collectis, leudis, nemoribus, pascuis et aliis juribus suis quibuscumque diclo loco pertinentibus quoquomodo per donacionem... extra manum nostram non ponemus, hoc tantum modo ex-

Nous avons vu que de puissants motifs attiraient Derby à La Eéole, après la bataille d’Auberocbe; nous savons que Derby était dans la ville de La Réole, à la date du 13 novembre 1345; qu’il y était également le 17 et le 26 du même mois, et qu’à cette époque, plusieurs villes, plusieurs châteaux, plusieurs seigneurs s’étaient volontairement rangés du parti anglais : nous savons, en outre, que Derby, se trouvant encore à La Réole, le 26 janvier 1346, y accorda aux habitants, pour les récompenser de leur concours actif et dévoué, la franchise de leurs vins dans Bordeaux, et un octroi spécial, dont le produit devait, avant toute chose, servir aux réparations du château ; mais, ce que nous ignorons, c’est l’époque, le jour précis, où Derby partit de La Réole pour son expédition en Agenais, l’époque, le jour où cette expédition fut terminée.

La prise de Monségur est, d’après moi, le seul fait de guerre qui se soit produit entre le départ de Derby de. Bergerac, c’est-à-dire le 26 octobre 1345, et son entrée dans La Réole, c’est-à-dire le 13 novembre 1345. Par conséquent, l’occupation de Sainte -Bazeille, de Meillian, d’Aiguillon et de Castel-Sagrat, par les Anglais , occupation qui , d’après Froissart, aurait précédé celle de La Réole, lui est, au contraire, postérieure.

Pour Castel-Sagrat, je ne pense pas que le doute soit encore permis, après les preuves déjà administrées. Quant à Aiguillon, Meilhan, Sainte-Bazeille, nous sommes, à la vérité, privés de témoignages ofldciels et authentiques pour ruiner l’opinion

cepto quod locus ipse.... per nos et successores nostros, nostro et heredum ac successorum nostrorum primogenitis ut futuris heredibus regui Anglie

et ducatus predicti dari valeat . et locus ipse.... corone regui Anglie

specialiter conjunctus remaneat.... nos.... concessionem ipsius comitis.... ratificamus.... Âpud Redyng tercio die Junii (3 juin 1347, Bibl. lmp., Mss., Bueqüignv, 28, fol. 99.)

de Froissart; mais nous avons la ressource d’appeler la simple raison et le sens commun à notre aide, pour découvrir toute l’absurdité d’une opération militaire qui, partant de Bordeaux, avec La Réole pour objectif, se serait successivement développée de Bordeaux à Berg’erac , de Bergerac à Sainle-Bazeille, de Sainte-Bazeille à Meilhan, de Meilhan à Monségur, de Monségur à Aiguillon, et, enfin, d’ Aiguillon à La Réole. 11 suffit de jeter les yeux sur la carte pour se convaincre que les choses ne se sont pas ainsi passées.

Si nous ignorons quel jour Aiguillon ouvrit ses portes aux Anglais, il nous est permis d’avancer que ce fait important était déjà accompli à la date du 10 décembre 1345.

Guillaume de Lunas, coseigneur d’Aiguillon, ayant embrassé le parti des Anglais, eut à souffrir des préjudices de toutes sortes, pour cause de cette adhésion. Son père, Astorg, avait vendu, sans clause de rachat, aux frères Raymond et Bernard Sornard, du Port-Sainie-Marie, un certain péage sur chaque tonneau de vin, passant devant Aiguillon, en descendant la Garonne et le Lot. Au 10 décembre 1345, les frères Sornard n’avaient pas encore abandonné la cause de laFrance, et, conséquemment, traités comme rebelles, ils se virent dépouillés, par la confiscation, de la partie de leurs biens que la conquête venait de placer sous la main de l’Angleterre. Parmi ces propriétés figurait le péage en question. Raoul de Stafford, sénéchal de Guienne, en profita pour récompenser Guillaume de Lunas, et punir en même temps, les frères Sornard : se trouvant dans Aiguillon, le 10 décembre 1345, il réintégra le premier dans la jouissance du péage, et, à l’égard des seconds, comme il eût été fort impolitique de leur fermer à jamais toute voie de retour à l’obéissance de l’Angleterre, il déclara que, dans le cas où ils se soumettraient, le tréso-

rier d’Ag’enais serait tenu de leur payer la somme par eux déboursée pour l’acquisition du péage (1).

Peut-être ne s’écarterait-on pas trop de la vérité, en disant que, du 13 au 26 novembre 1345, Derby, surveillant les opérations du siège du château de La Réole, séjourna dans la ville, y reçut des soumissions, y prépara les moyens d’agir sur les populations, à la fois par la persuasion et par la force, par la parole et par l’épée.

En Agenais, le premier moyen paraît avoir réussi tout autant que le second. Dans le manuscrit d’Amiens, on ne trouve que Monségur et La Réole qui aient opposé quelque résistance à Derby; le reste, c’est-à-dire Sainte-Bazeille, Aiguillon, Montpezat, Villefrancbe et Miramont, se soumet sans combat. Dans le Froissart de Buchon, Derby rencontre, à la vérité, plus d’opposition; mais, enfin. Aiguillon fait sa sou-

(1) Radulfus, Baro de Stafford, miles, ducatusÂquitaniesenescallus.... universis notum facimus quod nos, ad supplicationem nobilis viri Guillelmi de Lunacio, fllii quondam A.usturciide Lunacio défimcti, domini, in sua parte, de Âculeone , asserentis se dudum l’ogesiam pedagii super quolibet dolio Yini per flumina Garone et Olti descendente in dicto loco de Aculeone recipiendam, Reymundo et Bernardo Sornard, fratribus, de PortuSancte Marie, nunc rebellibus et inimicis... Regis, quam dictuspaterVillelmi de Lunacio... eisdem fratribus, perpetuo vendiderat... Nos, itaque, considérantes dictam Pogesiam pedagii pretextu rebellionis dictorum fratrum fore conflscatam.... Régi, ipso facto, in partem remuneracionis bonorum serviciorum impensorum et dampnorum passorum per eundem Guillelmum, ratione adhesionis et obediencie suarum erga.... Regem prestitarum.... diclam Pogesiam pedagii.... damus.... eidem Guillelmo de Lunacio.... et rcmittimus.... Et in casu quo dicti fratres rebelles venirent ad obedienciam nostram et vellent recuperare dictam Pogesiam pedagii, quod non obstante obediencia ipsorum fratrum dicta Pogesia pedagii semper remaneat penes dictum Guillelmum de Lunacio, et si oporteat de necessitate reddere eisdem fratribus dictam Pogesiam pedagii, tune , in illo casu, tliesaurarius noster Agenensis teneatur pro dicta Pogesia pedagii reddere et solvere.... eisdem fratribus summam quam empcio dicte Pogesie pedagii eisdem fratribus decostavit.... Datum in villa de Aculeone,.,. X“ die decembris, anno Domini millesimo CGC» XL quinto (Bibl. lmp., Mss., Brequigny, 28.)

mission, et le chroniqueur n’indique pas très clairement de quelle façon les Anglais devinrent maîtres de Tonneins et du château de Damazan.

Derby, ce me semble, avait quelque intérêt à tendre d’abord au but par la voie diplomatique (si le mot n’est pas trop ambitieux), avant de recourir à celle des armes. D’Agen à La Réole, le pays était à ménager, à cause du voisinage relatif de Bordeaux : cette région était celle où les Anglais devaient éviter, par dessus tout, de laisser des traces fâcheuses, parce qu’elle constituait, en quelque sorte, une de leurs frontières naturelles , et que les dispositions des habitants exerçaient, dès le début d’une guerre, une grande influence sur son issue. Voilà pourquoi l’on pourrait croire, sans offenser la raison, que, dans la campagne d’Agenais, Derby n’employa la force qu’ après avoir expérimenté l’insuflisance de la persuasion. A l’occasion de Bazas, nous avons déjà vu Derby dans ce rôle intéressant, mais inconnu ou inapprécié de Froissart; nous l’y surprenons encore à l’occasion de Monclar, en Agenais.

Monclar figure parmi les dix-sept villes d’Agenais qui, au 21 novembre 1345, n’étaient pas encore soumises à l’Angleterre et envoyaient, à cette époque, des députés au roi de France. Mais, d’un autre côté, un registre des délibérations consulaires d’Agen, nous apprend que, dès le 5 avril 1346, Monclar n’appartenait plus à la cause française; car, à cette dernière date , les consuls d’Agen, pressés de fournir un certain contingent pour le siège d’ Aiguillon , s’excusent sur ce que plusieurs localités environnantes, et entre autres Monclar, sont occupées par les Anglais (1). Or, dans la période comprise entre le 21 novembre 1345 et le 5 avril 1346, Derby, avant de s’emparer de Monclar, disposa de la baillie de cette ville en faveur de Pierre Blanc de Stella, bourgeois de Londres et de Bordeaux, pour récompenser les services rendus

(1) Arch. Corn. d’Agen., reg. BB 1.

et l’exciter à en rendre de nouveaux (1). C’était comme une prime d’encouragement qui enlevait d’avance à des sacrifices éventuels tout ce qu’ils pourraient offrir de trop compromet- ' tant et de trop lourd.

Quoiqu’il en soit, si l’expédition d’Agenais, proprement dite, a commencé ou a été reprise le 26 novembre 1345 , et ] qu’elle ait duré trois semaines, comme le dit M. Eibadieu (2), ;

elle a dû se terminer le 17 décembre 1345. Mais, s’il faut prendre, ainsi que nous y sommes autorisés par Froissait | lui-même, s’il faut prendre le début de cette expédition au I 26 janvier 1346, c’est-à-dire au moment où Derby, quittant 1 La Réole, y laisse une personne de confiance et d’expérience , afin de surveiller des réparations pour l’exécution desquelles il crée, le même jour, des ressources spéciales, nous n’arri- | verons pas à la clore avant le 16 février 1346.

En sortant de La Réole, Derby « cbevaucba, atout son ost , devers Mont-Pesat. Quand il fut là venu, il le fit assaillir du- '' rement et fortement, et n’avait dedans le châtel que bons I hommes du pays, qui s’y étoient boutés et attrait leurs biens, sur la fiance du fort lieu, et qui trop bien le défendirent, tant

(l) Rex, etc. Sciatis quod cum dilectus consanguineus et fidelis noster !! Henr. cornes Lancastr. nuper locum nostrum tenens et capitaneus in Ducatu nostro Âquitanie, pro grato et ulili servicio nobisper dilectumnobis Petrum Blanc, de Stella London. etBurdeg. burgensem nobisjn presentiguerraVasconie multipliciter impenso et in dies impendendo , dederit et concesserit eidem Petro ad terminum vite sue Ballivam ville Montis Clari et pertinenciarum suarum in Âgenesio cum proficuis et emoiumentis pertinentibus ad eandem, in manibus inimicoriim et rebelllum nostrorum jam existentem, habendam, tenendam, regendametcnstodiendamper ipsum Petrum seii ejus locum tenentem idoneum quam cito ipsam Ballivam ad manus nostras seu ipsius comiüs contigeritdevemre..nos.. donacionem.. ratificamus. In cujus.. Teste custode Anglie (Leonello fllio nostro). Apud Redyng XXVIII die maii (Bibl. lmp., Breq., Moreau, 652, fo 81. Ext. de Rot. Vascon, an 21 Ed. III, Memb. 4.) — 28 mai 1347.

^2) Page 55.

qu’ils purent durer. Toutefois , il fut pris par assaut et par échellement... »

Vous venez d’entendre Froissart dans Buchon, écoutez-le dans le manuscrit de Borne. « Ensi eut li contes Derbi la ville et le chastiel de La Réole , et le pourvei et rafresqui de gens d’armes... et de pourvéances, et i laissa messire Jehan de la Souce à cbapitainne ; et puis s’en partirent les Englois et ceminèrent deviers Mont-Pesas : elle n'estoil fermée que de palis. Si considérèrent chil, qui dedens estoient, la poissance des Englois, et comment ils avoientpris plus fortes villes que la lour ne fust vint fois; si envoyèrent tretier deviers le comte Derbi , avant qu’il parvenist à la ville, et se rendirent , salves lors corps et lors biens. »

A la longue, on se fatigue de revoir le même homme avec deux visages sur un seul et même tronc, et de lui entendre raconter les mêmes événements , non pas d’une manière différente, ce qui pourrait faire passer ses variantes, mais d’une façon tout à fait opposée, c’est-à-dire comme un orateur qui a mangé le mot , se trouve à court de mémoire, et ne veut pas rester coi.... Il est permis d’être embarrassé pour se prononcer sur la conduite des hommes de Montpezat, lorsque Froissart nous souffle , dans l’oreille droite , qu’ils se défendirent, avec courage, tant qu’ils purent, et, dans l’oreille gauche, qu’ils allèrent au devant de Derby, et se soumirent humblement « avant que il parvenist à la ville. » Mais , pas plus d’un coté que de l’autre, Froissart ne fournit de renseiseignements de nature à satisfaire un esprit, dont la curiosité n’excède pas les bornes d’un légitime désir.

Le recueil de Bréquigny est ici plus précieux que les Chroniqms de Froissart. On y trouve des lettres d’Édouard III, qui nous apprennent que le comte de Derby donna à Raimfroid, seigneur de Montpezat, tous les biens des ennemis et rebelles, tant meubles qu’immeubles, situés dans la seigneurie de Montpezat. 11 n’est pas besoin d’un grand effort d’imagination pour convenir que ce don n’était pas gratuit, c’està-dire qu’il avait été mérité par quelque important service :

et si Raimfroid était seigneur de Montpezat, au moment où Derby arriva sous les murs de cette place, j’ose supposer que ce châtelain ne s’appliqua pas à les défendre avec cette vigueur dont témoigne le récit de Froissart. Au reste, la conduite ultérieure de ce seigneur de Montpezat fut signalée par des actes de dévoûment ù l’Angleterre : Raimfroid se distingua plusieurs fois, au siège d’Aiguillon et ailleurs, et c’est à cette considération que le roi d’Angleterre, voulant le récompenser d’une manière digne de lui, confirma, le 4 septembre 1347, le don fait en sa faveur par le comte de Derby (1).

Dans le Froissart de Buchon, nous voyons Derby chevaucher, de Montpezat « vers la ville de Mauron. »

Ici, le manuscrit de Rome nous met un peu à l’aise; il ne parle pas plus de Mauron que si Mauron n’avait jamais existé.

Et, de fait, y avait -il, dans l’Agenais, en l’année 1345, une localité du simple nom de Mauron ? Ce n’est guère probable : en tout cas, elle a disparu aujourd’hui; car le Dictionnaire des Postes, pas plus que les cartes, ne mentionne aucun lieu de Mauron dans les territoires qui composaient autrefois ’Agenais, ou dans les territoires adjacents.

Le Mauron de Froissart est vraisemblablement, d’après Buchon, « Castelmoron, bourg de l’Agenais, peu éloigné de

(1) Rex.... ÂUendentes grata etutilia obsequia que dilectus et fldelis noster Ramfridus, dominus de Monte Pesato, nobis, inobsidione ville nostre de Âculeo et alibi in ducatu nostro Âquitaniç multiplicité!’ impendit, ac pro iude volentes ipsum munere respicere gratioso, dedimus et concessimus omnia bona inimicorum et rebellium nostrorum tam mobilia quam immobilia infra lionorem et jurisdictionem loci de Monte Pesato et aliarum terrarum eidem Ramfrido per dilectum et fidelem nostrum Henricum comitem Lancastrie nuper locum nostrum tenentem in ducatu predicto concessarum habenda.... In cujus.... quarto die septembri (4 septembre 1347.) Bibl. lmp., Breq., Moreau, 652. p. 123. Ext. de Rot. Vascon, an 22, Ed. 111, membr. 5.)

Montpezat, de l’autre côté du Lot. » — Non pas, vraiment i repart M. Ribadieu ; et il motive son opinion sur ce que la localité, que Froissart appelle ici Mauron, fut prise par la ruse; que celte ruse, moyen stratégique assez vulgaire, mais qui n’en réussit pas moins à l’occasion, fut inspirée à Derby par Alexandre de Gaumont, qui en présagea le succès, par sa connaissance parfaite des habitudes locales ; que, par conséquent, celle connaissance implique l’existence de relations de voisinage entre ledit lieu de Mauron et celui de Gaumont ; et, comme Gastelmoron, indiqué par Buchon, ne touche pas précisément à Gaumont, M. Ribadieu conclut que celte indication est erronée (1].

11 existe un argument plus péremptoire : c’est que Gastelraoron ne futsoumis à l’Angleterre que le8 janvier 1347, s’il faut s’en rapporter au passage d’un registre des délibérations communales d’Agen, ainsi conçu: « Le primer dimecres de jener, Bazatz fo anglés, el dilus d’avant Saint-Ylari, Gastel- Mauro (2). » Or, en 1347, année sous laquelle sont mentionnées, au registre, la soumission de Bazas et celle de Gastelmoron, le premier mercredi de janvier fut le 3 janvier, et le lundi avant Saint- Hilaire, dont la fêle se célèbre le 13 janvier, fut le 8 de ce même mois.

M. Ribadieu propose de lire Monimrt au lieu de Mauron. Getle leçon n’est pas inacceptable : mais il faut prévenir qu’elle n’a jusqu’ici d’autre raison d’être qu’une certaine similitude calligraphique ou typographique avec le Mauron dont parle Froissart.

Après s’être emparé de Mauron, Derby, selon le Froissart de Buchon, « passa outre, et vint à Villefranche, en Agenois, qui fut prise par assaut et le châlel aussi (3). » Le manuscrit

(1) Page 55, note 1.

(.2) Arch. com. d'Agen, BB I.

(3) Page 202.

(le Rome porte qu’après avoir reçu la soumission très volontaire, très spontanée des habitants de Montpezat, les Anglais «passèrent oultre, et vinrent devant Ville-France, en A génois : elle se rendi tantos. »

Ici, Froissart, vous le voyez, ne s’occupe point d’assaut et n’établit aucune différence entre la reddition de la ville et celle du château.

Dans le Villefranche en Agenais, mentionné par Froissart, M. Ribadieu (1) voit Villefranche situé à l’ouest d’ Aiguillon, et il le préfère à Villefranche de Belvès , « à cause du voisinage de la Garonne, et de l’intérêt que le comte de Derby avait à s’emparer de ces places (Villefranche et Miramont], pour enlever complètement aux Français les rives du fleuve.»

Le motif est très plausible; mais il en est un autre qui devrait, à priori, faire repousser, parM. Ribadieu, Villefranche de Belvès : c’est que Villefranche de Belvès , situé en Périgord, n’a sans doute jamais fait partie de l’Agenais, et que , si nous nous attachons à la lettre de Froissart, le Villefranche dont il parle se trouvait, en 1345 , et doit se retrouver aujourd’hui, en Agenais, et non pas en Périgord.

Je réserve, au surplus, la question de Villefranche pour une prochaine lettre.

« Quand le comte Derby eut à sa volonté Villefranche, il chevaucha vers Miramont, en approchant Bordeaux; car oncques ses coureurs, pour cette fois, ne passèrent point outre le Port-Sainte-Marie : si fu trois jours devant Miremont. Au quatrième, il se rendit. »

Moins explicite dans le manuscrit d’Amiens , Froissart se borne à dire qu’après la reddition de Villefranche, les Anglais

(1) Page 57, note 1.

« cevauchièrent oulire , et vinrent devant Miramont : elle se rendi aussi. »

M. Eibadieu (1) trouve le Miremont de Froissart dans Miramont, localité située à TEst et à une lieue d’Aig-uillon. La vérité peut très-bien être là ; mais je vous prie de remarquer que M. Ribadieu n’j arrive qu’en se mettant en contradiction avec Froissart. « Le choix de Miramont, le petit, nous met toutefois en contradiction avec le texte de Froissart : « Qîiand le comte Derby, dit-il (Chap. CXIV), etit à sa roulonté Yillefr anche, il chevaucha devers Miremont, en approchant Bordeaux; car oncques ses coureurs, à cette fois, n'approchèrent le Port- Sainte- Marie. » Or, Miramont étant à l’est de Villefranche , c’est précisément le contraire qui dut avoir lieu : Derby s’éloigna de Bordeaux et se rapprocha de Port-Sainte-Marie. Il peut y avoir eu confusion dans l’esprit de Froissart , ou dans celui de ses traducteurs. Pour des hommes qui ne connaissent pas au juste la position des lieux, rien n’était plus facile à commettre que celte erreur. Ce qui tendrait à le prouver, c’est que, dans le récit de la campagne suivante (1346), où furent reprises, par le duc de Normandie, plusieurs villes de l’Agenais, Froissart se met en opposition avec lui-même. Les Français, partis de Toulouse, arrivent en Aquitaine. La première ville qu’ils prennent est Miramont, Villefranche vient après. Il fallait donc que Miramont fût plus rapproché de Toulouse, plus loin, par conséquent, de Bordeaux (2). »

Ilabemus confitentem. Froissart réfuté par lui-même ! C’est merveilleux. Plût au ciel que M. Rihadieu se fût résolûment engagé dans cette voie, au lieu de se mouvoir péniblement dans le cercle fatal qu’il a eu le tort de se tracer, en s’imposant l’obligation de ne pas en franchir les étroites limites, pour peu que cet acte audacieux contrariât le chapelain de la « bonne royne Philippe. »

Toutefois, je ne saurais dire si cette licence a porté bon-

(1) Buchon, p. 202.

(2) Page 57, note 1.

lieur à M. Ribadieu, en ce qui touche Miramont. Froissart se contredit; c’est évident; mais cette contradiction ne me paraît pas suffisante pour établir qu’il s’ag'it ici du Miramont appelé par M. Ribadieu U 'petit, plutôt que du Miramont qu’il surnomme le grmid.

Quand Miramont fit sa soumission à Derby, le lieutenant d’Édouard III accorda aux consuls et à la communauté de cette ville (ville.... de Miramonte, m Aginesio) , la perception, pendant six ans , d’un louage local , dont le produit devait être employé à clore et fortifier le lieu, situé sur les frontières de l’ennemi. Le 12 mars 1352 , les six années , fixées pour cette perception, étaient écoulées, et le défaut de clôture, le mauvais état des fortifications avaient, durant cette période, facilité les agressions hostiles, qui continuaient à s’exercer, au préjudice des habitants de Miramont. Dans cette malheureuse situation, ces derniers demandèrent au roi d’Angleterre la prolongation du fouage qu’ils avaient obtenu de Derby. Cette requête était trop d’accord avec les intérêts de l’Angleterre pour n’être pas favorablement accueillie. Donc, le 12 mars 1352, Édouard III accorda des lettres, en vertu desquelles les consuls et communauté de la ville de Miramont étaient autorisés à percevoir, pendant six nouvelles années, le fouage en question, à la condition expresse que le produit en serait uniquement affecté aux travaux de clôture et de fortification (1).

(1) Rex omnibus.... salutem. Ex parte dilectorum et üdelium nostrorum consulum et communitatis ville nostre de Miromonte, in Aginesio, per peticionem suam... est supplicatum ut, cùm... Henricus, dux Lancastrie, nuper capitaneus et locum nostrum tenons inVasconia, tempore quo villa predicta ad obedientiam nostram devenit.... concessisset prefatis consulibus et comniunitati, in auxilium clausture et fortiûcationis ville predicte, que in fronteris (sif) inimicorum et rebellium nostrorum situata existit, focagium ville predicte, percipiendum et habendum usque adfmem sex annorum proximo tune sequentium, plenariè completorum, dictique sex anni jam sint elapsi, et villa predicta, pro defectu reparationis clausture predicte, per hostiles aggressus dictorum inimicorum nostrorum, multum dampnificata et deleriorata existât, velimuseisdem... concedere quod ipsi focagium hujusmodi, n eadem villa, usque certum terminum, infra quem claustura predicta

Or, le Miramonl choisi par M. Ribadieu n’est qu'un petit village de 80 habitants, dépendant de la commune de Lagarrigue; et rien n’indique, en ce lieu, l'existence et le fonctionnement des institutions municipales, au quatorzième siècle.

Miramont, dit le grand, est, au contraire, une commune de 1,830 habitants, et tout porte à croire que les pouvoirs municipaux n’y sont pas installés d'hier.

En comparant les deux situations, on ne saurait hésiter sur le choix à faire ; et c’est bien cerlainement à Miramont, le grand, que s’applique le document émané d’Édouard III, le 12 mars 1352. Que les deux Miramont soient tombés au pouvoir de Derby, cela ne me paraît pas douteux; mais, de ce fait, il est permis d’induire que, très incomplet dans son récit de l'expédition de Derby en Guienne, Froissart, comme j’espère l'établir un peu plus tard, ne nous a donné, si j’ose m’exprimer ainsi, que le dessus du x)anier. Les vrais amis de l’Histoire ne doivent pas regretter outre mesure ce qui est resté au fond, si la qualité n’en était pas meilleure.

Si nous mentionnons, enfin, Tonneins et Damazan, nous aurons épuisé la liste des localités qui, d’après Froissart. tombèrent au pouvoir de Derby, dans son expédition en A gênais.

La rédaction du texte de Buchon ne permet pas d’affirmer que Derby ait assisté en personne à la prise de Tonneins et à celle de Damazan : on en tirerait plutôt la conséquence

perfini potcrit et fortificari, percipere valeant et levarc, in auxilium ville illius claudande et fortincaiule ; Nos... concessimiis.... quod ipsi percipiant et habeant focagiura predictum ultra dictos sex annos.... per alios sex annos a tempore confectionis presentium proximù sequentes, plenariè completos, ita quod denarii inde provenientes circa clausturam et fortilicationeni ville illius apponantur et non in alios usus convertanlur... Âpud Westm. XII die marcii (12 mars 1352). (Bibl. lmp., Mss., Breqcigny, 29, fol. 63.)

contraire, c’est-à-dire que ses g’ens opérèrent sans lui, et que le chef ang-lais ne parut qu’après coup pour installer luimême la g'arnison dans une de ces deux places conquises par ses troupes. Au surplus, voici le texte : chacun jugera selon ses goûts, jusqu’à ce que les documents officiels finissent par prononcer en dernier ressort : « En après, ses gens (de Derhy) prirent une petite ville fermée, sur Garonne, qu’on appelle' Thonneins ; et après le fort château de Damassen : si le garnit et rafraichit bien de gens d’armes et d’archers (!]. ))

A l’époque où nous sommes parvenus, Édouard 111, heureux des résultats obtenus, et prêt à tous les sacrifices pour ne pas compromettre le succès d’une expédition si favorable, faisait délivrer, le 10 décembre 1345, à Pierre Grethered, 51,000 florins, dont il réglait la distribution de la manière suivante :

10,000 florins au comte de Derby;

1,666 florins au comte de Peinbroke;

1,333 florins à Gautier de Manny.

Le restant devait servir à l’expédition des affaires du roi , en Gascogne, selon l’avis du comte de Derby, du sénéchal de Guienne et du connétable de Bordeaux.

Dans son mandement, Édouard III prend soin d’indiquer spécialement que les sommes allouées à Derby, à Pembroke et à Gautier de Manny, sont de pures gratifications, et ne doivent pas tenir lieu des gages ou prêts acquis à ces personnages par leurs services pendant le second quartier de l’année qu’ils passent en Guienne (2). Cette indication concorde exactement avec l’opinion qui fixe, au deuxième se-

(1) Buch., p. 202.

(2) Rymer.

mestre de l’année 1345, le début de l'expédition de Derby en Guienne.

Le même jour, 10 décembre 1315, Édouard III donnait l’ordre de mettre à la disposition de Pierre Gretliered 270 tonneaux de fleur de farine, 188 quartiers et 4 boisseaux de froment, et 1,015 quartiers d’avoine. Ces approvisionnements devaient être conduits en Guienne. et distribués par les soins de Derby, du sénéchal de Guienne et du connétable de Bordeaux (1). On croirait démêler, dans ce mandement, une prévision salutaire du siège d’Aiguillon.

La portion des Chroniques de Froissart que j’ai examinée, dans cette troisième Lettre, est-elle de Fliistoire, ou du roman dit historique ? Vous connaisséz mon opinion à cet égard , et j’ose espérer qu’elle ne restera pas isolée, bien que Froissart compte parmi nos gloires littéraires.

Mon examen a porté sur douze chapitres des Chroniques : Froissart y raconte, entre autres choses, que Derby, après la bataille d’Auberoche, prit ses quartiers d’hiver à Bordeaux : erreur;

Qu’il ne se remit en campagne que vers la mi-mai 1345 : erreur;

Qu’il alla d’abord de Bordeaux à Sainte-Bazeille : erreur probable ;

Qu’il s’empara de Segrat (Castel-Sagral) : erreur ;

Que la ville de La Réole lui résista pendant cinq semaines : erreur ;

Qu’Agout de Baux défendit le château de La Réole contre Derby : erreur.

(l) Rymeh.

Et tout cela, sans compter les nombreuses contradictions résultant de la comparaison des divers textes de Froissart entre eux, c.onlradictions qui laissent l’esprit en suspens, et ne permettent pas au jugement de trouver une base solide pour appuyer la moindre considération historique.

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