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QUATRIÈME LETTRE

Mon cher oncle et très excellent maître,

L’influence fâcheuse des erreurs historiques est en raison directe de l’importance qu’on attribue, dans le public, même lettré, à la source qui les produit et les alimente. Un auteur inconnu, ou justement suspect, peut bien ég'arer des opinions individuelles, particulières; mais l’opinion générale ne consent guère à s’attacher qu’à la suite d’écrivains dont la réputation est faite, le plus souvent surfaite, et dont les paroles, acceptées sans scrupule et sans examen, ne tardent pas à passer à l’état d’oracles. C’est pourquoi il me paraît bon que la critique honnête et courageuse prenne l’habitude d’attaquer de front les erreurs historiques qui se trouvent dans les œuvres les plus considérables. La science ne peut qu’y gagner, et l’écrivain discuté ne saurait y perdre : car, si l’édifice élevé par lui voit disparaître quelques-unes de ses pièces, celles qui résistent et qui restent sont désormais à l’abri des attaques, qt peuvent braver les assauts les plus violents : XExegi monumehtmi cesse dès lors d’être considéré comme l’expression de l’orgueil, pour devenir celle d’une glorieuse vérité.

Celle déclaralioii enlèvera, je l’espère, aux esprils môme les plus chagrins, la lenlalion el le prélexle de chercher dans mes Iravaux aulre chose que ce que j’ai voulu y metlre. Puisse-l-elle, en même lemps, leur faire comprendre que les diverg’ences d’opinion, ayant pour mobile la recherche de la vérité, ne peuvent blesser que ceux chez qui la présomption, la suffisance et l’orgueil finissent par altérer le sens critique el le sens moral !

Froissart, dans les chapitres CCXXXIX, CCXL et CCXLI de la première partie du livre I de ses Chroniques , édition de Buchon, rapporte : 1" Comment messire Gautier de Manny s’avisa que son père avait été jadis occis environ La Réole ; 2° comment le père messire Gautier de Manny fut jadis occis mauvaisement devant la ville de La Réole en revenant de Saint- Jacques; 3" comment messire Gautier de Manny trouva le tomhel de son père et en fit porter les os, et ensevelir chez les frères mineurs de Valenciennes. Voici tout au long le récit du chroniqueur : « Entrementes que on séoit là (devant le château de La Kéole), et que ces mineurs minoient, messire Gautier de Manny s’avisa de son père, qui jadis avoit été occis au voyage de Saint-Jacques ; et avoit ouï recorder de son enfance qu’il devoit être enseveli en La Kéole ou là environ. Si fit à savoir, parmi la ville de La Réole, que s’il étoit nul qui sçut de vérité à dire où il fut mis, et on l’y menât, il donneroit à celui cent écus. Ces nouvelles s’épandirent partout. Adonc se traist avant un ancien homme durement, qui en cuidoit savoir aucune chose; el vint à messire Gautier de Manny, et lui dit : « Certes, Sire, je vous cuide bien mener au lieu, ou assez près, où votre seigneur de père fut jadis enseveli. » De ces nouvelles fut messire Gautier joyeux, et dit, si ces paroles étoient trouvées vraies, qu’il lui tiendroit son convent et encore outre. Or, vous recorderai la matière du père au sire de Manny, et puis

retournerai au fait. — Il y eut jadis un évêque à Cambray. qui fut Gascon, de ceux de Bucli et de Mirepoix, qui furent grand lignage et fort pour le temps de lors en Gascogne. Or, avint que, du temps de celui évêque, un très grand tournoi se fit dehors Cambray, et y eut biçn à ce tournoi cinq cents chevaliers tournoyans. El là eut le dit évêque un sien neveu, jeune chevalier tournoyant, richement armé et monté : cil s’adressa à messire le Borgne de Manny, père audit messire Gautier, et à ses frères, qui étoient durs chevaliers, roides et forts et bien tournoyans. Si fut tellement le jeune chevalier gascon manié et hattu qu’oncques depuis ce tournois n’eut santé et mourut. De sa mort fut encoulpé le sire de Manny et demeura en la haine et mautalent dudit évêque de Camhi’ay et de son lignage. Environ deux ans après, ou trois, bonnes gens s’ensoignèrent, et en fut la paix faite, et en dut aller le sire de Manny, ainsi qu’il fit, à Saint-Jacques en Galice. En ce temps qu’il fut eu ce voyage, séoit, devant la ville de La Réole, messire Charles, comte de Valois, frère du beau roi Philippe, et avoit sis un grand temps ; car elle se tenoit anglaise, avec plusieurs autres villes et cités qui étoient au roi d’Angleterre, père à celui qui assiégea Tournay. Si que ledit sire de Manny, à son retour d’Espoigne, vint voir ledit comte de Valois; car le comte de Hainaut avoit à femme sa fille; et lui montra ses lettres comment il était audit comte, car le comte de Valois était là comme roi de France. Avint que, le soir, le sire de Manny s’en revenoit en son hôtel : si fut espié et attendu du lignage de celui pour qui il avoit fait le voyage; et droit au dehors des logis du comte de Valois, il fut pris, occis et murdri ; et ne put-on oncques savoir de vérité qui occis l’avoit, fors tant que les dessus dits en furent arrêtés. Mais ils étoient adonc là si fox’ts qu'ils s’en passèrent et excusèrent; ni nul n'en fit partie pour le sire de Manny. Si le fit le comte de Valois ensevelir, en ce temps, eix une petite chapelle qui étoit, pour le temps, dehors La Réole; et quand le comte l’eut conquise, cette chapelle fut mise au clos de la ville. Et bien souvenoit au vieil homme de toutes ces choses;

car il avoit été présent audit sire de Manny mettre en terre ; et, pour ce, en parloil-il si avant et si certainement. — Ainsi le sire de IManny, avec le prud’homme, s’en vint au propre lieu où son père avoit été jadis enseveli; et avoit un petit tombel de marbre sur lui que ses varlets y avoient fait mettre. Quand ils furent venus sur le tombel, le vieil homme dit au sire de Manny : « Certes, sire, ci-dessous gît et fut enseveli messire votre père, encore y a écrit, sur le tombel, écriture qui témoignera que je dis vérité. » Adonc s’abaissa messire Gautier, et regarda sur le tombel, et y aperçut voirement lettres écrites en latin, lesquelles il fit lire par un sien clerc : si trouvèrent que le prud’homme disoit voir. De ces nouvelles fut le sire de Manny moult lie ; et fit ôter ledit tombel, et lever dedans deux jours après, et prendre les os de son père et mettre en un sarcueil; et puis les envoya ù Valenciennes, en la comté de Hainaut; et de rechef les fit ensevelir dedans l’église des Frères Mineurs, moult honorablement, assez près du chœur du moûtier; et lui fit faire, depuis, son obsèque très révéremment, et encore lui fait-on tous les ans; car les Frères de laiens en sont bien rentés. »

J’ai tenu à donner ce morceau en entier, parce que Froissart s’y montre sous son véritable jour, c’est-à-dire narrateur habile, attachant le lecteur par le charme d’un style vif et plein d’images qui lui est familier. Mais telle est, sous le rapport de l’histoire, l’insuflBsance du chroniqueur, que, même dans cet épisode, où figure au premier plan l’un de ses héros de prédilection, le trait principal est manqué; et l’on y cherche en vain les détails de mœurs qui auraient répandu sur la narration l’intérêt le plus précieux pour l’histoire.

Au début, il convient de constater, en la rectifiant, une erreur de Froissart. Le chroniqueur assure qu’au moment où eut lieu le tournoi, l’évêque de Cambrai ' était Gascon, de ceux de Buch et de Mirepoix. Ce prélat, troisième fils de Guy de Lévis , seigneur maréchal de Mirepoix , et d’Isabel de Montmorency-Marly, se nommait Pierre de Lévis, et était bien de ceux de Mirepoix ; mais il n’était point de ceux de Buch ;

car, entre les deux familles de Bucli et de Mirepoix, il n’existait, alors, contrairement à ce que disent Dacier et Buchon, aucun lien de parenté. Le neveu (1) de l’évêque qui fut mortellement blessé au tournoi de Cambrai avait, il est vrai, pour mère Constance de Foix; mais, lorsque cette dernière épousa, en 1296, Jean deLévis, premier du nom, seigneur de Mirepoix, les maisons de Grailly-de-Bucb et de Foix n’avaient pas encore d’alliance commune ; le premier mariage qui les unit est de l’année 1343. En s’exprimant comme il le fait, à l’occasion d’un événement antérieur à 1322, Froissart commet donc un anachronisme de vingt et un ans, et parle de la parenté des Buch et des Mirepoix comme il aurait pu en parler à l’époque où il rédigeait cette partie de ses Chroniques. J’ai cru devoir relever son erreur, quoiqu’elle ne soit pas d’une importance de premier ordre, parce qu’il devient toujours plus facile de renouer la chaîne des événements, quand les faits secondaires, qui en sont des anneaux utiles, sont mis exactement en évidence.

Mais Froissart mérite un reproche plus grave. On est certainement touché du sentiment de piété filiale auquel obéit Gautier de Manny, lorsqu’il consacre les premiers moments de son séjour à La Réole, à la recherche du corps de sou père, assassiné, dans celte ville, vingt-deux ans auparavant, c’est-à-dire en 1324 ; on le suit avec émotion à la découverte du tomhel, et l’on apprend, avec une douce satisfaction, qu’il a fait transporter et ensevelir à Valenciennes des restes vénérés. Mais, au fond, il n’y a, dans l’acte de Gautier de Manny, rien qui n’appartienne aux mœurs et aux usages de tous les temps, et, l’on pourrait dire, de tous les peuples; ni un trait, ni un détail de nature à caractériser spécialement une époque ou une classe particulière de la société.

Peintre de sentiment, Froissart trouvait ici l’occasion de se montrer peintre de mœurs ; il s’agissait pour lui de ne pas se

(1) Son prénom était Roger ; son ol)it était marqué le il des calendes de mai (21 avril) dans le nccrologc de l'abljaye de la Roche.

]iomev à raconter l’accident qui occasionne la mort du jeune de Lévis, au tournoi de Cambrai, mais de nous initier à la cause, pour ainsi dire, morale de cet accident. Tâchons de suppléer au silence du chroniqueur sur ce point, et d’ajouter à son récit le trait de mœurs qui en sera le complément.

Au treizième et au quatorzième siècle, un tournoi était une fête militaire où les gentilshommes étaient attirés par le désir de faire briller leur force et leur adresse, sans haine réciproque, sans esprit de vengeance. Pourquoi donc, au tournoi de Cambrai, les frères de Manny abusèrent-ils de leurs efforts réunis contre un jeune et brillant gentilhomme, neveu de l’évêque de la cité et qui peut-être débutait en ce jour dans ces combats de parade? Pourquoi un engagement à armes courtoises fut-il transformé en un combat à outrance ?

On connaît; le rôle important des armoiries au moyen-âge, et surtout depuis le douzième siècle, où elles devinrent héréditaires dans les familles de haut parage. Fixées ou peintes sur la bannière ou le pennon du chevalier, sur la banderolle qui parfois surmontait son casque, sur sa cotte d’armes, sur la housse de son cheval, etc., les armoiries servaient à le distinguer dans les exercices et fêtes militaires, ou à rallier autour de lui les hommes qu’il commandait, soit pendant la marche de l’armée, soit dans la chaleur du combat. 11 ne faut donc pas s’étonner que le gentilhomme du moyen-âge se montrât jaloux de son écusson comme de sa devise, et cherchât à défendre l’usurpation de l’un et de l’autre. Or, ce fut probablement à ce sentiment de susceptibilité chevaleresque qu’obéit le jeune de Lévis, au tournoi de Cambrai.

Il entre dans la lice pour combattre ; il y voit trois écus armoriés exactement pareils à celui qu’il porte lui même : (T or à trois chevrons de sable. Qui sont donc, dût-il se demander, les combattants assez hardis , assez présomptueux pour prendre ainsi les armes pleines de la maison de Lévis ? S’élancer vers ces écus, les frapper de sa lance, fut un mouvement aussi prompt qtie la pensée.

Ces écus étaient ceux des trois frères de Manny, dont la famille , en raison précisément des trois chevrons de sable en champ d’or qu’elle portait pour armes, avait la prétention de descendre des anciens comtes de Hainaut. Les frères de Manny, ayant répondu à l’appel du bouillant chevalier, il dut s’établir, entre les adversaires, un dialog’ue vif, animé, violent, blessant peut-être, à la suite duquel s’engagea ce combat que Froissart, sans nous en révéler le vrai motif, nous apprend avoir été un combat à outrance plutôt qu’un combat de courtoisie. Roger de Lévis dut soutenir successivement la lutte contre les trois frères; la partie n’était pas égale, et le jeune chevalier gascon fut tellement manié et battti qu’oncques depuis ce tournoi n'eut santé, et motirut, comme dit Froissart.

Telle me semble avoir été la cause de ce combat inégal. L’exemple d’un pareil motif ne serait pas unique dans l’histoire du moyen - âge. Écoutez ce dialogue entre Jean de Clermont, maréchal de France, et Jean Cbandos, capitaine anglais, qui portaient l’un et l’autre la même devise : « Cbandos, dit Jean de Clermont, aussi vous désirois-je à voir et à encontrer. Depuis quand avez-vous empris à porter ma devise ? — Et vous la mienne ? ce répondit messire Jean Cbandos, car autant bien est-elle mienne comme vôtre. — Je le vous nie, dit messire Jean de Clermont; et si la souffrance ne fut entre les nôtres, je le vous montrasse tantost que vous n’avez nulle’cause de la porter. — Ha, ce répondit messire Jean Cbandos, demain au matin (le dialogue avait lieu la veille de la bataille de Poitiers) , vous me trouverez tout appareillé du défendre, et de prouver, par fait d’armes, que aussi bien est-elle mienne que vôtre (1). »

Sons rechercher de quel côté fut le plus grand tort au touimoi de Cambrai, on peut dire qu le Borgne de Mann}' s’est condamné lui-même, en acceptant la pénitence d’un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice, pour expier sa conduite

(1) Froissart, Ed. Buchon.

presque féroce envers Rogner de Lévis. Cet aveu public de sa faute était de nature à atténuer la gravité criminelle de l’attentat dont il fut lui-même victime à La Réole, dans un temps où les principes de justice et de droit commençaient à se dég'ager péniblement des ténèbres de la barbarie.

Le Borgne de Manny ne fut pas la seule victime de la vengeance des Lévis. Matthieu, ditde Monnier, chevalier du Hainout, et compagnon de pèlerinage de Manny, périt dans le même guet-apens, où plusieurs personnes de leur suite furent blessées. *

Ces curieux détails, ignorés ou négligés par Froissart, nous ont été en partie conservés dans des lettres d’absolution, que Cbarles-le-Bel accorda, le 14 novembre 1325, environ un an après le meurtre du Borgne de Manny, à Jean de Lévis, chevalier, seigneur de Mirepoix, frère de Roger de Lévis, et qu’on avait d’abord accusé d’être l’auteur du drame sanglant de La Réole [1].

(1) Ka’rolus etc. Notum facimus... quod, cum Joliannes de Levis, miles, domines Mirapiscensis, super facto mortis Joliannis dicti le Borgne de Manni et Mathei dicti Le Monnier, quondam militum, qui in exercitu nostro Vasconie novissime preterito, vel prope dictum exercitum, interfecti fuisse dicuntur, et nonnulli alii vulnerati , suspectes liaberetur, et se, propter hoc, a dicto e-tercitu, non petita vel concessa a carissimo et fideli patruo nostro, comité Valesii, capitaneo pro nobis in dicto exercitu, licentia, et regno nostro Francie... absentasse dicerctur : idemque... patruus noster per suas senescallo Carcassonensi, propter premissa, mandasset litteras ut ipsum extra sacra loca repertum caperet, et ipsius bonaadmanum nostramponeret universa : dictes Johannes de Levis, postmodum, ad nostram accedens presentiam, nobis humiliter supplicavit quod ipse de predictis esset innocens, ut dicebat, ut super ipsius innocentia nos informare vellemus; cujus supplication! in bac parte benigniter annuentes, cum dicto patruo nostro et quibusdam nobilibus qui in predicto tune erant exercitu, nos informavimus de predictis; et quia nobis, per dicti patrui nostri relationem, quod dictum Johannem premissis non interfuisse, ac dictorum nobilium depositionem, eundem Johannem non culpabilem esse vel fuisse de predictis apparuit, nos, premissis attends, considerato et attente quod ipsius Jobannis de Levis predecessores predecessoribus nostris regibus Francorum bactenus tam in guerris eorum quam aliter, ferventer, devoteetfideliter servierunt, eidemque, propter hoc, neenon et consideratione nonnullorum amicorum ipsius Jobannis, qui pro eo nobis humiliter cum instantia supplicarunt... eundem...

Si Froissarl avait eu connaissance du sort de Matthieu, dit le Monnier, dont le corps devait reposer à côté de celui de son compag'non de pèlerinage, il aurait peut-être ajouté que Gautier de Manny avait considéré comme un devoir sacré de ne pas séparer des restes |de son père, qu’il envoyait à Valenciennes, ceux du chevalier qui était mort en le défendant. Ce trait de pieuse reconnaissance, en honorant un des héros de prédilection de Froissart, aurait dignement couronné ce drarnatique épisode, qu’on lira toujours avec plaisir, malgré les imperfections et les inexactitudes qui le déparent.

Or, comme dit Froissart, reviendrai-je à mon premier propos, c’est-à-dire à l’examen des faits qui, selon le chroniqueur, suivirent l’expédition de Derby en Agenais.

(( Le comte Derby, dit M. Ribadieu (1), maître du cours de la Garonne jusqu’au delà du Lot, changea brusquement le théâtre de ses opérations. Il se porta de l’Agenais dans l’Angoumois et la Saintonge. Les calculs de probabilité le font partir de Damazan du 24 au 26 septembre (1345). »

Sur ce passage, remarquons, avant tout, que ces calculs de probabilité manquent d’une base essentielle, en ce qu’on ne saurait les appuyer sur l’accord unanime des divers textes de Froissart : car, si les uns permettent d’avancer que Derby partit de Damazan, le manuscrit de Rome (2) en particulier ne fait aucune mention de Damazan, se bornant à dire qu’aussitôt après la reddition deMiramont, les Anglais «s’en vinrent devant la ville de Slaves. »

totaliter absolvimus... Datum apud Cristoforum in Hallata, die .lovis post octabas festi omnium sanctonim, anno Domini M® CCC" vicesimo quinto... (Arch. de l’Emp. Tr. des Cb. Reg. 62, pièce 605.)

Quant à, la date du 24 au 26 septembre 1345, je ne crois pas « qu’elle puisse donner lieu à une longue discussion, après

l’exposé des nombreux témoignages qui nous représentent Derby opérant, précisément à cette époque, en Périgord, n’ayant pas encore gagné la bataille d’Auberocbe , et, par conséquent, n’étant en mesure de partir, pour son expédition en Angoumois, ni de Damazan, ni même de Miramont, puisque ces deux localités, au dire même de Froissart, ne revinrent en la possession des Anglais que postérieurement à la bataille d’Auberocbe, 21 octobre 1345, postérieurement à l’entrée de Derby dans La Eéole, c’est-à-dire après le 13 novembre 1345. Donc, la date du 24 au 26 septembre, fournie par M. Ribadieu, est moins que probable, elle est impossible.

Derby, ajoute-t-on, se dirigeait sur Angoulême. L’unanimité des textes de Froissart fait encore ici défaut à M. Ribadieu. Au lieu du trajet direct de Damazan à Angoulême, indiqué par plusieurs textes, celui de Rome porte (1) que, de Miramont, les Anglais « s’en vinrent devant la ville de Slaves, laquelle pour lors estoit françoise, et sciet priés de l’aigue de la Gironde, à sept lieues de la cité de Bordeaus; il n’i a que la rivière entre deus. » La ville de Slaves est évidemment la ville de Blaye. Or, quel est le Froissart qui a raison? Grave problème et d’une solution à peu près impossible : néanmoins, cbercbons-la.

Et d’abord, le comte de Derby assiégea-t-il Angoulême?

Le texte de Rome, qui fait aller Derby directement de Miramont à Blaye, ne parle ni du siège d’ Angoulême, ni de la soumission de cette ville aux Anglais, soit en 1344, soit en 1345, soit en 1346 : en sorte que, s’il était prouvé que ce texte représente fidèlement la rédaction originale de Froissart, on

pourrait avancer que ce chroniqueur, compilant Jean-le-Bel avec intellig'ence, avec discernement et en connaissance de cause, a eu d’excellents motifs pour exclure de son oeuvre tout ce que raconte le chroniqueur liégeois relativement au siège et à la soumission d'Angoulême, qu’il appelle « Agolem. » Mais, d’un autre côté, l’on est forcé de constater, dans ce même texte de Rome, le penchant de Froissart à grossir ses chroniques du récit d’aventures singulières, dont l’originalité, je dirai presque l’excentricité, lui permettait de donner carrière à son imagination extraordinaire, qui s’accommodait moins bien des sévères et prosaïques réalités de l’histoire que des capricieuses fantaisies du roman. Car, s’il passe sous silence la soumission d’Angoulême aux Anglais, qui n’offre rien en dehors des habitudes ordinaires de la guerre, il se garde bien de se taire lorsqu’il s’agit de nous apprendre «comment, pendant une trieuve, les Englois se départirent de la chité d’Angoulême (1). » C’est qu’ici la matière fournie par .lean-le-Bel est parfaitement dans les goûts de Froissart; il s’agit, en effet, d'une « trop grand’ subtilité » au moyen de laquelle Jean de Norwich se serait sauvé d’Aiigoulême, avec ses troupes, en traversant le camp du duc de Normandie. Froissart n’était pas d’un tempérament à résister, et à se montrer inférieur à son modèle dans l’art de faire des contes.

Entre la narration de Jean-le-Bel et celle de Froissart, il existe, pourtant, des différences notables, qui permettent d’attribuer au second sa |part de responsabilité personnelle dans la propagation d’un fait que presque tous les historiens ont pris quelque plaisir à reproduire, comme tableau de mœurs, sans s’inquiéter d’en vérifier l’authenticité.

Ainsi, Jean-le-Bel raconte (2) qu’après avoir pris « le chastel nommé Thonis et de Damasein, » Derby « s’en ala par devant la cité d’Agolem et l’assiéga; maiz elle se rendit

assez lost : si y misl garnisons et gardes. Quant le gentil conte, qui n’i avoit cure de séjourner, eut fait sa volenté de la cité d’Agolem, il se trayt par devant une des plus fortes villes et chasteaulx du monde, qu’on nomme Blayves. » Maintenant, écoutons Froissart (1) : « Quand il (Derby) fut venu devant (Angoulême), il l’assiégea de tout point, et dit qu’il ne s’en partiroit si l’auroit à sa volonté. Ceux de la cité d’Angoulême ne furent mie bien assurs, quand il se virent assiégés du comte Derby, et n’eurent mie conseil d’eux tenir trop longuement; car ils ne véoient.nul secours apparent de nul côté. Si se composèrent parmi tant qu’ils envoyèrent à Bordeaux vingt-quatre des plus riches de leur cité en otage, sur certain traité qu’ils demeureroient en souffrance de paix un mois; et si, dedens ce mois, le roi de France envoyait au pays homme si fort qui put tenir les champs contre le comte Derby, ils r’auroient leurs otages, et seraient quittes et absous de leur traité ; et, si ce n’avoient, ils se mettroient en l’obéissance du roi d’Angleterre. Ainsi demeura la cité d’Angoulême en paix, et passa le comte Derby outre... Le terme du mois vint que ceux d’Angoulême se dévoient rendre s’ils * n’étoient secourus. Si y envoya le comte Derby ses deux maréchaux, le seigneur de Manny et le baron de Stanford, pour remontrer les ordonnances où ils étaient obligés. Ceux d’Angoulême ne sçurent, ni ne voulurent rien opposer à l’encontre : si vinrent et descendirent en l’obéissance du roi d’Angleterre, et jurèrent féauté et hommage aux dessusdits maréchaux du comte, qui représentait le corps du roi, par vertu de la procuration qu’il avoit; et ainsi eurent eux paix, et remirent leurs otages. Si envoya ledit comte, à leur requête, un capitaine, sage homme et vaillant écuyer durement, qui s’appeloit Jean de Norvich. »

Si, dans le texte de Borne, Froissart ne parle pas de la prise ou soumission d’Angoulême, convenons que, lorsqu’il a rédigé les divers textes qui ont servi à la publication de

(1) Buch,, p. 202, 203.

Buchon, il s’est amplement dédommag’é de ce mutisme surprenant chez un écrivain si verbeux. Ici, il a épuisé, jusqu’à l’abus , les ressources de ramplificalion , puisqu’il a été jusqu’à défigurer, à rendre méconnaissable le récit primitif de Jean-le-Bel. Il avait à dire que la cité d’Angoulôme se rendit purement et simplement « assez tost, » à Derby; au lieu de ce modeste récit, il se complaît à nous détailler tous les incidents d’une capitulation conditionnelle, dont aucun document, digne d’être pris en considération, n’a jusqu’ici révélé l’existence. Aussi, je n’hésite pas à dégager la responsabilité de Jean-le-Bel; et, si des erreurs ont été mises en circulation, l’on a, je pense, le droit de prendre individuellement Froissart à partie, comme coupable d’avoir dénaturé les faits sous prétexte de les compléter.

Il n’en va pas tout à fait ainsi des détails relatifs au stratagème dont aurait usé Jean de Norwich pour sortir d’Angoulême avec ses gens, traverser le camp du duc de Normandie, et se sauver enfin dans Aiguillon. Là, Froissart a copié fidèlement Jean-le-Bel, et les différences de rédaction ne sont guère accusées que dans les divers textes de Froissart luimême. Le seul tort de ce dernier, c’est d’avoir accepté sans contrôle une relation dont la singularité ne peut qu’éveiller des doutes dans un esprit habitué à rechercher et à transmettre la vérité.

Avec plus de prudence et une pénétration peu commune, D. Vaissete a, si j’ose m’exprimer ainsi, flairé une erreur dans tout ce que raconte Froissart relativement à Angoulême : il s’est abstenu d’en répéter un mot. Cette réserve remarquable aurait dû engager nos historiens, et j’entends des meilleurs, à passer au creuset d’une critique sévère une assertion méprisée par le judicieux et consciencieux auteur de

V Histoire de Languedoc. Pas un, à ma connaissance, n’a tenté cette enti'einise. Quelque difficile qu’elle paraisse, quelque périlleuse qu’elle soit, je m’y engage résolument, persuadé que, si je n’en viens pas à bout, je conserverai, du moins, le mérite d’avoir ouvert la voie, laissant à mes successeurs, plus heureux et mieux instruits, un terrain moins inégal, moins dangereux et plus propre à être fécondé.

Les appréciations de M. Eibadieu se fondant sur les assertions de Froissart, il est clair que j’aurai démontré l’erreur du chroniqueur, lorsque j’aurai prouvé que M. Eibadieu s’est trompé.

Nous avons déjà vu qu’il est logique et nécessaire de rejeter les calculs de probabilité de M. Eibadieu, en ce qui concerne la date du jour attribuée au prétendu départ de Derby de Damazan pour Ang'oulême : cette date ne saurait être, en aucune façon, du 24 au 26 septembre 1345. Mais il faut me permettre de l’adopter un moment, afin d’arriver à ce qu’on appelle, avec autant de brutalité que de justesse, une démonstration par l’absurde. Je reprends donc le texte de M, Eibadieu :

« Le comte de Derby, maître du cours de la Garonne jusqu’au-delà du Lot, changea brusquement le théâtre de ses opérations. Il se porta de l’Agenais dans l’Angoumois et la Saintonge. Les calculs de probabilité le font partir de Damazan, du 24 au 26 septembre. Il se dirigeait sur Angoulôme; en lui donnant cinq jours pour son trajet, il dut y arriver vers le dernier du mois, après avoir fait étape, selon toute vraisemblance, à La Eéole d’abord, à Libourne ensuite. Derby investit la place. Angoulême, entourée de tous côtés par les Anglais, ne voulut pas attendre que la famine l’obligeât à ouvrir ses portes. Elle se rendit, mais à l’exemple de

Monség-ur, sous condition qu’elle ne serait point secourue avant un mois par le roi de France. Le comte Derby reçut en otages vingt-quatre bourgeois les plus riches, les envoya à Bordeaux, et leva le siège. Le campement devant Angoulême, le blocus et les pourparlers de la capitulation ne demandèrent guère moins d’une semaine. On peut donc fixer, sans s’écar ter beaucoup de la vérité, au 6 octobre, le jour de son départ (1). »

Faisons ici une première pause; elle sera très-courte. Comme l’intérêt principal réside dans une question de dates, nous n’avons, pour être autorisés à répudier les dates avancées par M. Ribadieu, qu’à rappeler que les faits auxquels elles s’appliquent sont postérieurs à la bataille d’Auberocbe, 21 octobre 1345, à la présence du comte de Derby dans La Réole, 13 novembre 1345, et que, par conséquent, ces faits ne peuvent figurer dans le récit des campagnes du comte de Derby qu’avec des dates postérieures au moins au 13 novembre 1345. Poursuivons :

«Il (Derby) se porta sur Blaye, qu'il assiégea de tous

points, mais inutilement . On resta plus d’un mois devant

cette forteresse, et quand vint l’époque de la reddition d’ Angoulême, c’est-à-dire le 5 ou le 6 novembre (?), les Anglais y étaient encore (2). »

Ainsi, d’après M. Ribadieu, dont les appréciations et les calculs sont établis sur les données de Froissart, il est à présumer que les Anglais entrèrent dans Angoulême le 5 ou le G novembre 1345.

Pour ne pas abuser de l’argument fondé sur les dates de la bataille d’Auberoche et de la présence de Derby dans La Réole, je vous prie, mon cher Oncle et très-excellent Maître, de vous rappeler que, déjà, dès le 30 octobre 1345, le duc de Normandie faisait, dans Angoulême, un don à Hélie de Bourdeille, ainsi que je l’ai rapporté dans ma première Lettre.

(1) Pages 58-59.

(2) Page 59.

]\Iais il y a mieux que cela ; car le duc de Normandie était à Aug'oulème avant et après cette date. Le Trésor des Chartes conserve, en effet, des lettres d’aholition que ce prince donna dans Ang’oulème, le 24 octobre 1345, en faveur d’Étienne du Petit-Cellier (1) : nous le trouvons encore dans Ang’oulême, le 3 et le 7 novembre 1345, donnant, sous la première de ces dates, des lettres eu faveur de Tabbaye de Charroux (2), et ordonnant, le 7 novembre 1345, aux trésoriers des g’uerres de payer certains g'ag’es à Gaston, comte de Foix (3). 11 devient donc impossible d’admettre, avec M. Ribadieu, que la reddition d’Ang-oulême aux Anglais s’effectua le 5 ou le 6 novembre 1345; et, par voie de conséquence, il faut rejeter la date du 6 octobre 1345, assignée au début du siège d’Angoulême par Derby, s’il est vrai, surtout, comme le dit formellement Froissart, que la cité d’Angoulême prit l’engagement d’ouvrir ses portes aux Anglais, au cas où elle ne serait pas secourue par les Français dans un mois, à partir du 6 octobre 1345. Or, ce secours était arrivé déjà dès le 24 octobre 1345, dans la personne du duc de Normandie; donc, la reddition n’avait plus de raison d’être au 5 ou 6 novembre 1345.

Les faits ne pouvant plus être régulièrement encadrés dans la chronologie de Froissart, il faut nécessairement se résoudre à convenir, ou que cette chronologie est erronée , ou que les faits qu’elle encadre manquent d’exactitude et de précision.

Les erreurs chronologiques sont évidentes; elles frappent tous les yeux. Quant aux faits, le contrôle qu’il est possible

(1) Arcli. de l'Emp. Trésor des Chart. Reg. 75.

(2) Arch. de l’Emp. Trésor des Chart, Reg. 68.

{3} Bibl, lmp. Recueil de DoAT, Vol. 189, fol. 181,

de leur faire subir, au moyen de documents dignes de foi, permettra, je l’espère, dans la majorité des cas, de déterminer rigoureusement leur authenticité, de les maintenir dans le domaine de l’histoire ou de ne plus en tolérer, à l’avenir, le récit qu’à titre de production littéraire, offrant quelque intérêt aux amateurs d’études sur la langue française. Leur certitude résulterait, ce me semble, de leur concordance avec des dates historiques irrécusables : mais l’impossibilité d’établir cette concordance devrait devenir, aussi, un motif suffisant pour autoriser, sinoir la négation absolue des faits, au moins une suspicion, une défiance profondes.

Puisque nous tombons dans l’absurde en opérant sur la chronologie de Froissart , puisqu’il est de toute éviderrce que cette chroirologie est fausse, voyons où nous conduira le raisonnement en prenant pour point de départ des dates certaines, authentiques, dont il faudra établir la concordance avec les événements.

L’investissement d’Angoulême par Derby et la soumission de cette ville aux Anglais ayant eu lieu, d’après Froissart, postérieurement à l’entrée de Derby dans La Eéole, nous choisirons , pour la première des dates extrêmes entre lesquelles il convient d’encadrer les faits qui nous occupent, le 13 novembre 1345, date précise à laquelle nous savons pertinemment que Derby venait de faire son entrée dans La Réole. Mais, entre ce moment et la reddition du château de La Réole, il s’écoula positivement un intervalle, que Froissart estime avoir été de neuf semaines, dans Buchon, de cinq semaines seulement, dans le manuscrit d’Amiens. Dans le premier cas, nous sommes autorisés à placer la soumission du château de La Réole vers le 14 janvier 1346, et, dans le second, vers le 17 décembre 1346.

Mais ce n’esl pas tout. Dans Froissart, Derby ne part pas (le La Réole pour Aug’oulôme immédiatement après s’être rendu maître du cliâleau; s’il quitte La Réole, c’est pour exécuter une courte expédition, qui remet au pouvoir des Ang’lais Montj/ezat, Villefranclie, Miremont, Tonneins

et Damazan : de telle sorte que l’emploi légitime du calcul des probabilités nous conduirait h placer le début de l’expédition en Ang’oumois à une époque postérieure, soit au 17 décembre 1345 , soit au 14 janvier 1346. Enfin , ces deux dernières dates devraient encore se modifier singulièrement, si l’on tenait compte, et l’on ne saurait s’y refuser, de l’estimation de M. Ribadieu touchant la durée du trajet, qui, d’un point quelconque de l’Agenais, aurait conduit Derby sous les murs d’Angoulême.

Négligeons ces détails, et bornons-nous à examiner s’il est possible que Derby, parti de La Réole le 17 décembre 1345 ou le 14 janvier 1346, ait pu exécuter l’expédition d’Angouniois de la façon dont parle Froissart.

Si, vers le 17 décembre 1345, Derby paraît sous les murs d’Angoulême; si les habitants, dans l’espoir d’être secourus, ajournent leur soumission à un mois, ainsi que le rapporte Froissart , et si cette soumission s’effectue dans le délai convenu, les Anglais ont dû entrer dans Angoulême vers le 17 janvier 1346.

En faisant un raisonnement analogue avec la date initiale du 14 janvier 1346, nous arrivons à placer l’entrée des Anglais dans Angoulême vers le 14 février 1346.

Or, cette dernière date doit être rigoureusement repoussée, attendu qu’elle est inconciliable avec ce que raconte Froissart, que, le 2 février 1346, Jean de Norwicli, prcdtani et même abusant d’une trêve convenue entre lui et le duc de Normandie assiégeant la ville, aurait évacué Angoulême et se serait sauvé avec ses troupes dans Aiguillon en traversant le camp des Français sans être nullement inquiété. Nous savons, en effet, par Froissart lui-même, que ce Jean de Norwicb n’était autre que le capitaine installé par Derby dans

Ang’oulême après la soumission de cette ville ; donc, si cette installation n’est pas antérieure au 14 février 1346, Froissart est dans l’erreur en assignant la date du 2 février 1346 à la subtilité de Jean de Norwich, qui n’avait pas encore pris possession de son commandement dans Angoulême au 14 février 1346.

Si l’on fixe vers le 17 décembre 1345 la date de l’investissement d’Angoulême par Derby, l’on évite l’inconvénient que je viens de signaler, mais on se heurte à des obstacles qui ne me semblent pas moins insurmontables. Vous en jugerez après avoir lu le récit de Froissart relatif à la subtilité de Jean de Norwich, constituant un des tableaux les plus intéressant des Chroniques : « Quand Jean de Norwich, dit Froissart (p. 211), capitaine et souverain d’Angoulême, vit et considéra que le duc de Normandie n’avoit talent de déloger, s’il n’avoit la cité à sa volonté, et sentoit que les pourvéances de laiens amenrissoient et que le comte Derby ne faisoit nul apparent de lever le siège, et aussi que ceux de la ville s’inclinoient plus aux Français que autre part, et volontiers se fussent pièça tournés, s’ils eussent osé, si se douta de trahison et que mal ne l’en prit, il et ses compagnons. Si se avisa que à toutes ces choses il pourverroit de remède et se pourpensa d'une grand’subtilité. Droitement la nuit de la Purification Notre-Dame, à l’entrée de février, il vint aux créneaux de la cité, tout seul, sans soi découvrir, de chose qu’il vouloit faire ni dire, à nul homme, et fit signe de son chaperon qu'il vouloit parler à qui que ce fut. Ceux qui perçurent ce signe vinrent celle part et lui demandèrent qu’il vouloit. 11 répondit ; « Je parlerois volontiers à monseigneur le duc de Normandie ou à l’un de ses maréchaux. » Ceux qui là étoient répondirent : « Demeurez-là un petit, et nous irons devers lui et le vous ferons venir sans faute. » Adonc se partirent-ils de Jean de Norwich et vinrent au logis dudit duc, et lui recordèrent que le capitaine d’Angoulême parleroit volontiers à lui ou à un de ses maréchaux. — « Savez-vous de quoi, dit le duc? » Cils répondirent ; « Monseigneur, nennin. » Lors s’a-

visa le duc et dit que lui-même iroit. Si monta à cheval, et aucuns chevaliers de son hôtel, et chevaucha jusques aux murs de la cité, et trouva Jean 'de Norwich qui s’appuyoit aux créneaux. Sitôt qu’il vit le duc, il ota son chaperon et le salua. Adonc lui demanda le duc : «Jean, comment va? Vous voulez vous rendre?» Il répondit : « Je ne suis mie de ce conseillé à faire; mais je vous voudrois prier que, pour révérence du jour Notre-Dame, qui sera demain, vous nous accordissiez un répit à durer le jour de demain tant seulement; por quoi les nôtres ni les vôtres ne pussent gréver l’un l’autre, mais demeurassent en paix. » Le duc, qui n’y pensoit que tout bien, lui accorda liement, et dit : « Je le veuil. » Ainsi demeura la cité d’Angoulème en paix. Quand vint le jour de la Chandeleur, au matin, Jean de Norwich s’arma et fit armer tous ses compagnons uns et autres, et enseller leurs chevaux et trousser tous leurs harnais; et puis fit ouvrir la porte et se mit hors de la cité. Quand ceux de l’ost virent ces gens d’armes issir si furent tous émerveillés et effrayés; et se commença l’ost à émouvoir, car ils cuidoient que les Anglais leur vinssent courir sus. Adonc s’avança Jean de Norwich qui chevauchoit tout devant et dit : « Seigneurs, seigneurs, souffrez-vous. Ne faites nul mal aux nôtres, car nous avons trêves cejourd’hui tout entier, ainsi que vous savez, accordées par monseigneur le duc de Normandie et de nous aussi: si vous ne le savez, si l’allez savoir; et pouvons bien sur cette trêve aller et chevaucher quelle part que nous voulons. » Les nouvelles vinrent au duc, pour savoir qu’il en vouloit faire. Il répondit : « Laissez-les aller, de par Dieu, quel part qu’ils voudront, nous ne les pouvons par raison contraindre à demeurer; je leur tiendrai ce que je leur ai promis. Ainsi s’en alla Jean de Norwich et sa route et passèrent parmi l’ost du duc de Normandie, sans nul dommage, et vinrent dedans

.Aiguillon, où ils furent reçus à grand joie, etc . »

Certainement, il serait difficile de mieux dire, plus difficile encore d’imaginer un épisode qui, dans un petit cadre, renfermât autant d’éléments de nature à intéresser à la fois.

mais d’une façon différente, l’esprit et le cœur. Je reg'rette, pour ma part, que l’histoire ne puisse s’accommoder d’un tableau de si naïve apparence ; mais , toujours inflexible dans ses exig-ences, parce qu’elle n’aime que la vérité, elle repousse tout ce qui est*faux et mensonger. C’est pourquoi elle ne saurait admettre le récit de Froissart. Ce récit pèche, si j’ose m’exprimer ainsi, par la base. 11 paraît, en effet, peu vraisemblable que le duc de Normandie se soit trouvé sous les murs d’Angoulême, le 1®'', le 2 et même le 3 février 1346, dans les conditions où nous le montre Froissart; car, le 1®'' février 1346, nous le voyons à Châtillon-sur-Indre faisant un don de 200 livres à Bernard de Grésinac, chevalier (1), et, dans le courant du même mois, ainsi que je l’expliquerai plus au long, en établissant son itinéraire , à Loches, d’où il se prépare à partir pour aller se mettre à la tête de l’armée qui fit le siège d’ Aiguillon.

Ainsi, des explications qui précèdent, on a, ce me semble, le droit d’induire que les détails des Chroniques, relatifs à la soumission d’Angoulême aux Anglais, et à la reddition de cette ville au duc de Normandie, par suite de l’expédient pratiqué par Jean de Norwicb, ne conviennent ni aux fausses dates que Froissart met en avant, ni aux dates authentiques fixées par un ensemble de documents dignes de foi.

(1) Jean... duc de Normandie... savoir faisons... que, pour considération des bons et aggréables services que nostre amé chevalier Bcrnarl de Grésinac a fait... en nos présentes guerres... nous, audit chevalier, à ses hoirs et successeurs... donnons... 11 c. livres tournois de rente annuelle et perpétuelle à i)rendre de et sur les biens des rebelles des sénéchaussées de l’ierregort et de Caercin, et li donnons... que jusques ladite assiéte li soit faite de ladite rente, que yccllc rente ou ce qui faudroit... li, scs hoirs... aiant (aient) et preingnant (prennent) sur la recepte de Caours.., Ce fu fait à Cliasteillon-sur-Âindrcle premier jour de février l’an de grâce mil CGC XLV. Confirmées par le roi en avril 1347. (Arch. de l’Emp. Tr. des Ch., Keg. 76, pièce 398, fo “JAG, recto.)

Serait-il bienséant de pousser jusqu’à la négation absolue de tous les faits relatifs à Angoulême? Je pose la question, mais je n’ose la résoudre. Tout porte à croire qu’en 1345 l’Angoumois et la Saintonge furent le théâtre de plusieurs engagements sérieux entre les Français et les Anglais. Déjà au 5 juin 1345, les commissaires du roi de France, « députez suzlapourvéance et ourdenance des chateaus et fortilèces» en Saintonge , avaient entendu dire que les Anglais se préparaient à rompre les trêves, et que « grant nombre de genz d’armes et de sergenz desdiz anemis » étaient passés en Saintonge (1). Aux mois d’août et septembre 1345, il est question des « présentes guerres de Xanctonge, » dans plusieurs quittances, entre autres dans celles que donne Jean Poilevoisin ou Pilevoisin, chevalier, à Pons, le 16 août et le 8 septembre 1345 (2). Au mois d’octobre 1345, le duc de Normandie, étant à Cliauny-les-Busançais, donne à Savary de Vivonne, seigneur deThouars, une rente de 400 livres de terre à asseoir en la châtellenie de Chateaumur, en la sénéchaussée de Poitou , en la terre de Belleville , près du lieu appelé les Deffens, pour les services rendus ès guerres présentes, en Gascogne et Saintonge (3). Une quittance de Taillefer de Montosier, chevalier, donnée à Pons, le 24 novembre 1345, constate ses services militaires, « ès guerres de Xanctonge, » du 9 septembre au 5 octobre 1345 (4). Le 20 décembre 1345, c’est Jean de Nanteuil, prieur d’Aquitaine, (.(.souverain capitaine ès parties de Xanctonge et liens voisins, » qui mande à Jean Chauvel, trésorier des guerres, de payer à Guillaume de Mainemares, dit Maubué « le restor d’un cheval affollé en ces présentes guerres de Xanctbnge, sous un

(1) Voir, ci-devant, page 23.

(2) Bibl. lmp. Mss. Tü. scellés, vol. 87.

(3) Arch.de l’Emp. Très, des Gliart., reg. JJ, 76, 1® 166.

(4) Bibl. lmp. Til. orig., vol. 78.

de ses escuiers (1). » Le même jour, « Adaignen Poillevoisin, capitaine des Genevoys, confesse avoir heu et recehu de lionorahle homme et sage maistre Guillaume Germenat, receveur duroy... par la main de Jehan Gemel^ son lieutenant, » la somme de 75 livres, pour ses gages et ceux de ses compagnons, « serviz et à servir, sous le gouvernement de noble et puissant seignour Mons'^ Savari de Vyvonne, sire de Thors , chevalier et conseiller du roy nostre sire et de Monsieur le duc de Normandie et d'Aquitène, cappitaine souverain par et avant touz autres ès parties de la Rochelle et ès lietix voisins (2). »

D’un autre côté, l’agitation belliqueuse se manifeste en Angoumois et en Limousin. On s’occupe activement de fortifier Limoges, dès le mois d’octobre 1345 (3). Enfin, le 11 novembre 1345, Payen de Mailly, clievalier, étant à Poitiers, reçoit de Jean Cliauvel, trésorier des guerres du roi et du duc de Normandie, la somme de 117 livres 13 sous tournois,

(1) Bibl. lmp. Mss. Clair. Mél. 281, f'' 157.

(2) Bibl. lmp., Titr. orig., vol. 87.

(3) Jehan, ainsné filz...du roi de France... savoir faisons... que, comme le chastel de Limoges soit assis ès marches des anemis... par qnoy il est convenable chose et nécessaire, pour la snrté et tnicion dudit royaume et pour obvier à la puissance et malice des anemis... que ledit chastel soit fermez de bons mnrs, de tours et de forteresses, delfensable : et les consonlz et habitans dudit chastel... nous aient humblement supplié, comme les diz murs, tours et forterecces dudit chastel decheuz soient en plusieurs lieux, par négligence ou delTaut de bon gouvernement de ceulx que, ou temps passé, l’ont gouverné, et en tel estât à présent que les anemis... pourroient ligièrement et sanz grant effort entrer par plusieurs lieux ondit chastel, lequel est moult convoitiez de noz diz anemis, et pourroient grandement nuire au Royaume, se par eulx estoit pris pour deffaut de réfection, se brief et convenable remède n’y estoit mis, que... leur voussisions donner et ottroier congié et licence de refaire, enfeurcier et mettre en estât lesdiz murs, tours et fortercces... Nous... avons ottroic et ottroions par ces lettres ausdiz consoulz et habitans de Limoges congié et licence de redificr, refaire, mettre en estât et enfeurcier lesdiz murs, tours et fortereces dudit chastel, par toutes les meilleures voies et manières que il sauront ne pourront, ceste foiz et toutes autres quand (ou que; besoing en sera ou temps à venir, et que la réfection qu’il y eut cncommencée et jà faite demeure en son estât... Ce fn fait à Limoges l’an de grâce mil CGC XLV ou mois d’octobre... (Arch. de l'Emp, Reg. du Trésor des Cliartcs JJ, G8, f- 89). Avec la formule : Par Mons. le duc en son grant conseil. (Signé) Mellou.

pour avoir servi « ez derraines guerres de Lymosin et d'Enyoulème sous leditM. le duc,jusques au 3 de cemois de novembre (1).»

Il serait aisé de g’rossir encore le nombre des preuves établissant que rAugoumois et les pays voisins furent le théâtre de la g-uerre pendant les derniers mois de l’année 1345, Mais aucun document ne vient à l’appui de l’assertion de Froissart; tous, au contraire, tendent à la détruire complètement, parce que tous concourent à constater la présence de Derby, soit en Périg-ord, soit à La Réole, précisément pendant la période fixée par Froissart pour les hostilités en Angoumois. Donc, s’il est impossible d’admettre que Derby ait alors opéré en Angoumois, il n’est pas ipoins rationnel de rejeter les dates et les faits relatifs à Angoulême, tels qu’on les trouve dans Froissart.

En résumé, si la ville d’ Angoulême est tombée au pouvoir des Anglais, ce succès ne saurait être mis sur le comte de Derby; si, plus tard, les Français sont rentrés dans Angoulême, ce n’a pas été par suite des circonstances spécifiées avec tant d’appareil par Froissart.

Le stratagème de Jean de Norwich pour se sauver d’Angoulême, exécuté dans les conditions rappelées par Froissart, n’a pas été, ce semble, sans causer quelque embarras à Dacier et à Buchon, qui lui ont consacré la note suivante : « On a vu ci-dessus que l’armée s’assembla à Toulouse le 3 février; ainsi, il n’est pas possible qu’elle fût, le 1®'^ de ce mois, devant Angoulême. De deux choses l’une : ou ce ne fut point l’armée assemblée à Toulouse qui assiégea Angoulême, comme le dit Froissart, dans le chapitre qu’on vient de citer ; ou bien la date qu’il assigne au siège de cette place est

(1) Bibl. lmp. Tilr. scellés, tom. I", f“ 239.

fausse. Si, au lieu de la Purification, il disait V Annonciation, l’intervalle serait suffisant; peut-être son erreur vient-elle de, ce qu’il a confondu ces deux fêtes (1). M. Henri Martin, qui, dans le tome V de sa remarquable Histoire de France, a, selon moi, beaucoup trop emprunté à Froissart, M. Henri Martin n’hésite pas à garantir la véracité du chroniqueur au moyen de l’hypothèse de Buchon, qu’il admet comme un fait positif : pour cet écrivain , Froissart a dû. dire V Annonciation et non point Purification , ainsi que cela ressort de la note suivante ; « Jean de Norwich, qui commandait la garnison anglaise d’Angoulême, se voyant sur le point d’être pris, demanda une trêve pour fêter V Annonciation : la trêve accordée, il sortit de la ville avec ses gens , et s’en alla- tranquillement à travers l’armée du duc Jean ; celui-ci, tout surpris qu’il fût de cette grande subtilité, ne voulut point qu’on l’arrêtât, de peur de manquer à sa foi de chevalier, et laissa l’Anglais profiter tout à son aise de la trêve octroyée. »

Le duc de Normandie, qui fut plus tard le roi Jean, est un des princes les plus défigurés de notre histoire. Nul ou compromettant comme politique, vaillant mais inhabile comme général, cruel sans motif, généreux par un faux point d’honneur, prodigue sans mesure et sans souci des situations financières les plus critiques, tel nous apparaît, sous la plume des chroniqueurs et des historiens , le vaincu de Poitiers. Ce portrait n’est pas tout à fait ressemblant. La mémoire de ce prince demande justice; il faut, enfin, la lui rendre, comme le réclame et corûme l’a fait déjà , d’une façon très-habile, l’écrivain érudit à qui nous devons X Histoire de la réunion du Dauphiné à la France. Qui oserait ne pas prodiguer un blâme sévère à la conduite d’un prince qui , tenant dans ses mains le sort d’une armée ennemie, dans un moment où le joug de l’étranger menace la patrie, aurait sacrifié une victoire certaine à des scrupules sans motif, alors que le respect de la foi jurée favorisait un subterfuge contraire aux

(1) Froissart. Édition in-8“ 18‘t4, tom, II, p. 274.

lois el aux devoirs de la chevalerie? Le patriotisme étroit de Jean-le-Bel et de Froissart, encore amoindri par les habitudes d’une servilité mercenaire, pouvait s’accommoder de mille petits moyens vulgaires, pour ne pas dire plus : mais le duc de Normandie voyait les choses d’un autre œil, et il ne commit pas la sottise dont Jean-le-Bel et Froissart ont chargé sa mémoire. L’étude et la comparaison des documents les plus authentiques nous mènent à cette conclusion.

Avec Dacier, Buchon et M. Henri Martin, je pense que le stratagème de Jean de Norwich n’a pas pu avoir lieu le 2 février 1346, fête de la Purification : j’ai donné des motifs suffisants à l’appui de mon sentiment. Je consentirais volontiers à lire l’Annonciation au lieu de la Purification, et à corriger, dans l’intérêt de la vérité historique, une erreur de Froissart ; mais cette correction serait sans effet pour la conclusion que l’on poursuit, c’est-à-dire, pour mettre hors de doute le stratagème de Jean de Norwich.

Sous Philippe de Valois, comme longtemps avant et après le règne de ce prince, la chancellerie française commençait l’année à Pâques. Or, en 1345, la fête de Pâques tomba le 27 mars, et, en 1346, le 16 avril; par conséquent, l’année 1345 fut comprise entre le 27 mars 1345 et le 16 avril 1346. Cela posé, nous trouvons dans V Histoire de Languedoc, deD. Vaissete (1), que le duc de Normandie, passant à Montauban, y accorda le 22 de mars (1346) des lettres de rémission, en vertu de l’autorité royale qui lui était attribuée, en faveur des consuls de cette ville, pour avoir fait décapiter un de leurs concitoyens, malgré son appel au sénéchal et au roi. Ces lettres appartiennent bien certainement à l’année 1346 et non pas à l’année 1345, quoiqu’elles offrent ce dernier millésime ; il y est, en effet, question du pillage de Eéalville et de Mirabel par les Anglais, et elles sont accordées en considération des graves dommages que la présente guerre fait endurer aux Mon-

(1) Tom. IV, page 259.

talbaiiais (1). Cette méntion et cette considération n’auraient pas eu de raison d’être en mars 1345, puisqu’à cette époque les trêves entre la France et l’Angleterre n’étaient pas encore rompues, et que les hostilités n’étant pas encore commencées ne pouvaient avoir eu déjà, pour les habitants de Montauban, les conséquences désastreuses auxquelles fait allusion le duc de Normandie.

(1) Johannes, primogenitus et locumtenens Pegis Francie, Dux Normanie et Aquitanie, Pictavensis, Andegavensis , Cenomanensisqne cornes, notum facimus, universis tam presentibus qnam fuluris, quodcum nuper Jacobus Carbonelli, de Monte-Albano quondam, et quod cum Anglicis et regni inimicis in depredatione villarum Regalis-Ville et Mirabelli de cammasiorum de prope, conspiratione prehabita cum eisdem, sua confessione propria convictus cxtiterat, rebellionem et proditionem committendo et in crimen lese-majestatis nequiter incidendo, per dilectos et üdeles nostros consules Montis-Albani, cum pluribus bonis depredatis captus fuerat et depreliensus, processoque contra dictum Jacobum per eosdem consules, judices criminum dicti loci, vocato procuratore regio seu ejus substituto, idem Jacobus fuerit sententialiter ad computendum capnt, et ejus corpus in patibulariis furchis Montis-Albani suspendendum, bonaqne sua flsco applicanda condemnatus ; et suam excqui sententiam fecerint non obstante appellatione ad senescallum et dictum Dominum progenitorem nostrum per. ipsum Jacobum interjecta : quorum prctextu et processuum, sententiarum et executionum factarum per dictos consules contra Petrum Raymundi de Caslario et Guillelmum de Maisiaco, complices Jacobi memorati, nonnulli dictorum consulum emuli prenominatos consules, post et contra dictam appellationem et in mortcm dicti Jacobi appcllantis, acceptasse dicentes necnon de criminibus lese-majestatis, extra ipsorum cons'nlum jurisdictionem commissis, de qnibus ad eos cognitio minimepertinebat tcmere cogno'ivisse, sibi jurisdictionem regiam usurpando, et penas ab boc gravissimas incurrissc, nituntur eosdem Consules, Universitatem et singulares dicti loci per Curiam regiam facere prosequi et trahi ad emendam, ac laboribus et expensis fatigare : super quibns dicti consules nobis humiliter supplicarunt ut eisdem de gracioso remedio providere dignaremur ; Nos igitur ipsorum Consulum, Universitatis ac singularium personarum Montis - Albani fldelitate , gravaminibus ac dampnis per eosdem passis pro guerra presenti, et que de die in diem sustinent, diligenter consideratis et attentis, quodque facte fuerunt predicte executiones per eosdem Consules, ut majora vitarentur pericula que in dicta villa Montis- Albani et locis circumvicinis tune temporis per nonnulos fieri sperabantur, prefatis Consulibus, Universitati et singularibus ville Montis-Albani personis, et eorum cuilibet, omnimodam penam criminalem et civilem qnam ipsi, vel eorum alter, pro premissis incurrernut, seu incurrissc quomodolibet potuernnt erga dictum Dominum progenitorem nostrum et nos, degratia speciali, aucthoritate regia nobis attributa, remittimus perpetuo et quittamus per pre sentes, procuratori regio, in et super predictis, perpetuum silentium im^j

De plus, le duc de Normandie est encore à Monlauban le 30 mars 1346, ainsi que le prouve un mandement de ce prince, ordonnant à Bernard Fremant de payer à Jean des Essars, chevalier, sire d’Ambleville, la somme de 50 livres tournois, « pour récompensation de certain barnaiz qu’il a perdu en la rivière Doht (du Lot) en venant de son pays en nostre présent ost (1). » Ces dernières expressions, sans aucune signification logique, dans un acte du mois de mars 1345, nous reportent naturellement au mois de mars 1346, c’est-à-dire au moment où le duc de Normandie complète rorganisatioh de Farmée, à la tête de laquelle, quelques semaines plus tard, il entreprendra le siège d’Aiguillon.

Or, il paraît peu vraisemblable que le duc de Normandie, qui était à Montauban le 22 mars 1346, en soit parti précipitamment pour aller à Angoulême fournir tout exprès à Jean de Norwich l’occasion de le duper, le 25 mars, fête de l’Annonciation, au moyen du stratagème que vous savez, et, une fois le tour joué, soit rentré à Montauban, où il se trouvait dès le 30 mars 1346.

ponendo, omnesque processus super hujusmodi factos contra prenominatos Consules , Universitatem et singulares dicte ville Montis-Albani, si qui facti fuerunt, cassando et penitus annullando. Quod ut flrmum et stabile perseveret, sigillum nostrum secreti presentibus litteris fecimus apponi. Datum in Monte - Âlbano anno Domini M® CGC® XLV®, mense Martii (Archives de l’Empire. Tr. des .Ch., reg. JJ 76, f® 158. — Bibliothèque Impériale, Mss. Collection Doat, t. 87, f® 151.)

(1) De par le duc de Normandie et de Guienne. Bernard Fremant, nous vous mandons et commandons que la somme de cinquante livres tournois, que nous avons donnée et donnons ceste foiz, de grâce espécial, à nostre amé Jehan des Essars, chevalier, sire d’Ambleville, pour récompensation de certain barnaiz qu’il a perdu en la rivière Doht, en venant de son pays en nostre présent ost, vous bailliez et délivrés, tantost et senz délay, audit chevalier, non obstant qu’il ne vous apperre pas de ladite perte ; et nous voulons et mandons que, par ces présentes rapportant, avec lettres de quittance dudit chevalier, ladite somme vous soit allouée en voz comptes et déduite de vostrc recette senz contredit par noz amez et féaulx gens dez comptes de nostre très chier seigneur et père et des nostres à Paris. Donné à Montaulban, le pénultième jour de mars, l’an de grâce miltroiz centz quarante et cinq. Par Monsieur le duc. Dubois. (Bibliothèque Impériale, Mss. Cab. des Titres, au mot des Essars.)

Je persiste donc à penser que, sur ce sujet, Froissart nous a transmis un conte, et non pas des détails historiques dig'nes. à ce titre, d’être pris en grande considération.

Le 6 octobre 1345, d’après M. Ribadieu, le comte de Derby s’éloigna d’Angoulême et « se porta sur Blaye, qu’il assiégea de tous points^ mais inutilement. — Guichard d’Angle et Guillaume de Rocbechouart défendaient la ville; ils résistèrent aux propositions et aux menaces aussi bien qu’aux assauts. — On resta plus d’un mois devant cette forteresse (1). »

Suivant toujours Froissart pas à pas, M. Ribadieu répète ici ce qu’on lit dans les Chroniques , édition de Bucbon : « Ainsi demeura la cité d’Angoulême en paix, et passa le comte Derby outre, et vint devant Blayes, et l’assiégea de tous points. Dedans étaient gardiens et capitaines deux chevaliers de Poitou, dont on appelait l’un messire Guichard d’Angle, jeune chevalier pour le temps, et l’autre Guillaume de Rocbechouart. »

Je ne sais si la qualification de chevaliers de Poitou convient également à Guillaume de Rocbechouart et b Guichard d’Angle : la maison de Rocbechouart paraît appartenir au Limousin; mais, sans accorder à ce point plus d'importance qu’il n’en mérite, il y a lieu de faire remarquer que si, dans un de ses manuscrits, Froissart nomme Guillaume de Rocbecbouart comme un des deux gardiens et capitaines de Blaye dans celui d’Amiens, il dit que « Monseigneur Bouchicau » en était capitaine avec Guichard d’Angle, et il arrive alors que cette dernière assertion contrarie catégoriquement ce que rapporte en même temps Froissart (2) , que « pour le temps de lors (c’est-à-dire, pendant que Derby assiégeait Blaye),

(1) Page 59.

(2) Buchon, page 203.

messii’e Boucicaut étoit capitaine de Mortag'ne, en Poitou. » Je réitère mon éternelle question : Où est la vérité? où est l’erreur ? Ni d’un côté ni de l’autre, peut-être.

Sur cette affaire de Blaye, Froissart est tombé dans les contradictions les plus sing’ulières , et a créé à la science historique de véritables, embarras. Ainsi, dans les manuscrits utilisés par Bucbon, nous apprenons que tous les efforts des Anglais échouèrent devant Blaye : « Et toujours se tenoit le siège devant Blayes ; et tant s’y tint que les Anglais en étoient tous hodés et lassés ; car l’hiver approchoit durement, et si ne conquéroient rien sur ceux de Blayes. Si eurent conseil, tout considéré, l’un par l’autre, qu’il se retraieroient en la cité de Bordeaux, et se tiendraient là jusques au printemps, qu’ils regarderaient où ils pourraient chevaucher et employer leur saison. Si se délogèrent toutes manières de gens, et passèrent la rivière de Gironde, et firent passer tous leurs harnois et vinrent à Bordeaux, où ils furent reçus à grand’joie et moult honorés des bourgeois et bourgeoises de la ville. »

Au contraire, dans le manuscrit de Borne, Froissart nous fournit le récit qui suit : « Tant furent les Englois devant Blaves (Blaye), que chil qui dedans estoient se tanèrent, car ils estoient assiégés par terre et par la rivière de la Gironde, laquelle bat et fiert as murs de la ville. Si se tourna englésce, et se missent en l’obéissance dou roi d’Engleterre. Ensi eurent les Englois Blaves dont ils ifurent moult resjoy, car elle leur avoit porté moult de contraire et portait encores tous les jours jusques à tant qu’elle fu pour euls. »

Ainsi, Froissart affirme, avec une assurance imperturbable, d’un côté, que Blaye résista aux Anglais, et, de l’autre, que Blaye fut prise par les Anglais. Que croire ? A quelle opinion s’arrêter? Un silence complet ne serait-il pas, pour le moins, aussi avantageux que ce langage incertain?

Le manuscrit de Rome, dont les renseignements ont parfois le mérite de s’adapter un [peu plus exactement aux vérités incontestables de Thistoire, ne me semble pas avoir rencontré

juste en ce qui concerne la ville de Blaye. J’ai un motif tout particulier de croire que Blaye ne tomba pas entre les mains des Anglais, soit vers la fin de l’année 1345, soit au commencement de l’année 1346. Le 3 août 1348, le roi d’Angleterre, sollicité par Guillaume Sance de Pomiers, qui, après avoir réduit à l’obéissance anglaise le lieu de Montancés, l’avait gardé à ses frais et dépens, récompensa les services de ce seigneur par le don du lieu de Montancés, avec ses appartenances et tous les biens des rebelles situés dans son district ; cette concession, purement temporaire, devait durer tant que le lieu de Blaye persisterait dans la rébellion, « quamdm locus de Slaves inrebellionenostra persteterit (1). » Ce texte donne raison au Froissart de Buchon rapportant que Blaye ne fut pas alors pris par les Anglais; mais il ne le confirme pas en ce qui concerne le siège de cette ville par Derby, en attendant la soumission d’Angoulême. Pour moi, je conclus, contrairement à Froissart, que la ville de Blaye ne fut ni attaquée ni prise par Derby.

« Entrementes que on séoit devant Blayes, chevauchèrent les Anglois devant Mortaingne, en Poitou, dont messire

(1) Rex omnibus . salutem. Supplicavit nobis dilectus et tidelis iioster

GuillelmusSancii de Pomeriis, per peticionem suam coram nobis et consilio nostro nuper exhibitam, ut cum ipse locum de Mountasetz ad obedienciam nostramnuper rcduxerit.etlocum illumàtempore reductionisejusdeni citra suraptibus suis propriis custodierit, velimus ei locum prcdictum uiia cum bonis rebellium ibidem existentibus ac aliis pertinenciis suisconcedere gratiose ; nos ad grata et laudabilia obsequiaipsiusGuillelmi nobis multipliciter impensa consideracionem liabcntes, acproinde volontés ipsius supplication! in bac parte favorabiliter inclinari, concessimus ei locum predictum una cum pertinenciis suis ac omnibus bonis rebellium infra districtum et jurisdictionem loci illius situatis babendum, quamdiu locus de Blavia in rebellione nostra persteterit ; ita quod idem Guillelmus locum ilium sumptibus suis propriis custodiri, et cum eumdem locum ad obedientiam redire contigerit, locum ilium cum suis pertinenciis predictis nobis restituere teneatiir. In cujus..., Apud Westm. tercio die augusti (3 août 1348). Bibl. lmp. Mss. Breouignv.)

Boussicaul étoit capitaine, pour le temps de lors; et y eut là un très grand assaut. Mais ils n’y firent rien : ainçois y laissèrent-ils foison des leurs, morts et blessés. » Entre autres manuscrits, celui de Rome ne dit pas un mot de cette tentative sur Mortag’ne, rappelée dans le Froissart de Buchon. Je ne m’y arrête que pour signaler le changement probable du capitaine de Mortagne, qui aurait eu lieu dans l’intervalle compris entre le 23 septembre 1345 et l’époque implicitement désignée par Froissart et appréciée par M. Ribadieupour^ la tentative sur Mortagne, c’est-à-dire une date quelconque entre le 6 octobre et le 6 novembre 1345 : en effet, le 23 septembre 1345, Pierre Clari, écuyer, donna quittance pour 123 livres tournois, avec la qualification de « capitaine de Mortaigne » (1) ; et, d’autre part, le Froissart de Buchon nous apprend que, du 6 octobre au 6 novembre 1345, Mortagne eut pour capitaine « messire Boussicaut ».

Malheureux devant Mortagne, les Anglais de Derby « s’en retournèrent et furent devant Mirabel et devant Ausnay, et puis revinrent au siège de Blayes. » Le manuscrit de Rome continue à garder le silence sur cette double expédition contre Mirahel et Ausnay^ indiquée par le Froissart de Buchon. Moins prudent, M. Ribadieu commente en ces termes l’assertion de Froissart : « Froissart ne dit pas explicitement si Mirambeau et Aulnay [furent pris; mais je crois qu’on ne peut guère en douter, surtout pour Aulnay, que nous allons voir plus loin (campagne de 1346), sous le nom à! Athénis , par l’armée française. »

Je ne partage pas l’opinion de M. Ribadieu à ce sujet, et je crois qu’il est permis de douter qu’ Aulnay ait été pris alors par les Anglais. Mon sentiment s’appuie sur des lettres d’État

(1) Voir, ci-devant, page 101, note. 1.

accordées le 16 février 1347 (1348), par le roi de France, en faveur de Pons de Morlag’ne, vicomte d’Aiilnay, qui paraissait consacrer tous ses soins et ses efforts à la g-arde et défense « de son chastel d’Aunay.... assis à trois lieues près de Sainct Jehan d’Angély.... lequel, ajoute Philippe de Valois, nos ennemis prendroient et assaudroient volontiers, et plusieurs fois se sont efforciez de prendre et assaillir (1). » Que de 1345 à 1348, Aulnay ait été attaqué par les Anglais, d’accord; mais qu’il ait été pris par eux, c’est autre chose, et le document que j’invoque m’encourag’e à dire non.

Victorieux encore à Blaye) , d’après le Froissart de Rome ; obligés, au contraire, de renoncer à s’emparer de cette ville, et dégoûtés de leurs échecs successifs devant Mortagne, Mirahel et Aulnay, d’après le Froissart de Buchon, les Anglais, sous la conduite de Derhy, rentrent à Bordeaux, et.... Mais voici le Froissart d’Amiens qui nous apprend qu’en quittant Blaye, les Anglais « vinrent devant un castiel que on clamme Bourch, dessous Blaves, et l’asségièrent et y fissent plusieurs assaux. En la fin, tant l’assaillirent que il le prissent, et le rappareillèrent bien et fors, et y missent CC archiers pour le garder, et en fissent Castiel {sic) 1 bon escuier que on appeloit Jean Dancastre. »

Je ne crois pas qu’à l’époque qui nous occupe Bourg fut entre les mains des partisans de la France, et, conséquemment, je ne crois pas que les Anglais, Derhy en tête, aient eu besoin d’en déloger violemment l’ennemi pour s’y installer à sa place. Dans tous les cas, obligés de subir le joug de la France, les habitants de Bourg auraient positivement affiché des dispositions sympathiques pour l’Angleterre; c’est, au moins, ce qui ressort, à mes yeux, d’une lettre de félicitation

(t) Bibl. lmp. Mas. H. 116.

à eux adressée par Édouard III, le 2 juin 1347 (I). Leur mesurant son affection et sa reconnaissance au même degré qu’aux habitants de Bordeaux, Bayonne, Dax, Saint-Sever, Mezin, Laverdac, LaRéole, Saint-Macaire, Libourne, Saint-Émilion, Édouard les loue de leur constance à défendre ses droits, \ constance dont le comte de Derby lui a rendu témoignage : il sait toutes les pertes qu’ils ont subies, tous les périls qu’ils ont affrontés pour son service ; aussi, loin de les oublier dans la prospérité, il prend l’engagement de les traiter de façon à ne pas leur faire regretter leur fidélité, leur dévouement; enfin, il les prie de persister dans une conduite qui ne peut que leur attirer désormais de glorieux éloges et leur mériter de belles récompenses.

Le récit de la prise de Bourg par les Anglais, à la fin d’une campagne des plus problématiques, ne me paraît pas destiné à procurer au manuscrit d’Amiens, qui le fournit, une valeur exceptionnelle à, côté des autres textes de Froissart ; car ce récit ne repose encore que sur un fondement bien fragile , le témoignage suspect de Jean-le-Bel, reproduit par Froissart dans un manuscrit de ses Chroniques.

Il est positif qu’aux environs de l’année 1344, Bourg eut beaucoup à souffrir des agressions des partisans de la France. Ceux-ci, excluant la ville de Bourg des bénéfices de la trêve conclue entre le roi de France et celui d’Angleterre, ne cessaient de la menacer; et, pour comble de maux, cette ville était dépourvue de capitaine, d’hommes d’armes, de vivres ; tous les moyens de défense lui manquaient à la fois. Ému de cette situation périlleuse, Édouard III manda, le 28 janvier 1344, au sénéchal de Gascogne et au connétable de' Bordeaux d’y mettre un terme au plus vite, en faisant choix d’un capitaine habile, en confiant la défense à une garnison suffisante, en concentrant dans la place les vivres et toutes les choses nécessaires à la résistance (2). A la date du

(1) Rymer.

(2) Rex seaescallo suo Vasconie, et constabulario suo Burdegale, salutem Quia, ut intelleximus, vilfa nostra de Burgo, que in frontera inimicorum e*

11 mars 1344, nouvelle lettre d’Édouard III, qui, touché des justes plaintes des habitants de Bourg- à la suite d’attaques ayant entraîné la destruction et la ruine de leurs maisons et des édifices publics, ordonne une enquête pour apprécier l’étendue des dommages et acquérir ainsi les éléments d’une légitime indemnité (1).

Il ne serait pas impossible que les détails de ces faits fus- 'sent parvenus à la connaissance de Jean-le-Bel, et que ce dernier les eut consignés à une date et au milieu de circonstances qui ne sauraient leur convenir. Le chanoine de Liège aurait alors mis sur le compte de Derby des événements auxquels l’illustre anglais ne prit aucune part, soit en 1345, soit en 1346.

En résumé. Bourg, en 1344, était entre les mains des Anglais, et rien ne prouve que, malgré les attaques plus ou moins violentes dont cette ville fut l’objet vers cette époque, elle ait été prise par les Français. Dès lors, le comte de Derby

rebellium nostrorum situatur, capitaneo, hominibus ad arma, victualibus et altilio et aliis pro municione et defensione magnanimiter indiget liiis diebus, eo quod prefati inimici et rebelles nostri, asserentes villam predictam in treugis, inter nos et adversarios nostros nuper initis, nullatenus comprehendi, eidem ville insidiari et eam hostiliter invadere in dies se nituiitur, unde ville prcdictc dampnum non modicum et amissionis periculum, quod absit, nisi in bac parte celerius remedium apponatur, verisimiliter evenire formidantur; Nos... vobis mandamus... quod, dilatione et excusacione quibuscumque cessantibus, quendara capitaiieum sutOcientem, pro villa predicta, ac homines ad arma et alios secum in eadem villa pro salvacione et tuicione ejusdem moraturos, nec non victualia et alia neccssaria pro municione ville predicte provideri et ad eandem mitti faciatis... Apud Westm. XXVIII die januarii (iS janvier 1344). (Bibliothèque Impér., Mss. Brequigxy, 28, fol. 1.)

(1) Rex senescallo suo Vasconie et constabulario suo Burdegale, salutem. Supplicarunt nobis... Burgenses et probi homines ville de Burgo ut cum domus et ediflcia sua, in villa predicta, ratione fidelitatis sue constancie penes nos totis temporibus habite, per inimicos et rebelles nostros sint destructa penitus et consumpta, velimus el inde remuneracionem üeri jubere competentem: Nos... vobis mandamus quod... inf'ormetis quantum videlicet valebant (les maisons et édifices) ante destructionem et consumpcionem bujusmodi, et quorum fuerint vel cujus defectum destructa seu consumpta fuerint, qua de causa, qualiter et quo modo... Apud W’estm. XI die marcii. (11 mars 1344). — (Bibliothèque Impériale. Mss. Brequigny, 28, fol. 5.

n’a pas eu besoin d’en chasser l’ennemi, et il n’est plus surprenant qu’au lieu de trouver des textes venant corroborer l’assertion de Froissart, nous ne saisissions que des éléments de contradiction et de non sens.

Les grandes chroniques de Saint-Denis ne parlent pas de l’expédition de Derby en Angoumois ; on n’y découvre pas la moindre trace de la soumission d’Angoulême aux Anglais, pas une allusion au stratagème de Jean de Norwich, pas un mot des succès relatifs du duc de Normandie enAngoumois. Villani garde un pareil silence, Robert d’Avesbury est muet sur ce point. Jean-le-Bel et Froissart sont les seuls chroniqueurs contemporains qui mentionnent l’expédition de Derby en Angoumois , et ils le font de manière à rendre impossible l’accord de leurs assertions respectives, soit avec les dates, soit avec les circonstances rappelées dans les titres les moins suspects, les plus dignes de foi. Ce silence absolu d’un côté, de l’autre cette diversité de ^détails souvent inconciliables, non seulement dans la comparaison du récit de Jean-le-Bel avec celui de Froissart, mais, ce qui est plus singulier, dans la comparaison des nombreux textes de Froissart entre eux, doivent nécessairement inspirer des doutes au sujet d’une expédition de Derby en Angoumois, soit à la fin de l’année 1345, soit au commencement de l’année 1346. Pour moi, je ne connais aucun document officiel et d’une incontestable authenticité qui vienne à l’appui du double témoignage de Jean-le- Bel et de Froissart, et, par conséquent, autorisé à tenir ce témoignage pour suspect, je serais d’avis de condamner, même dans la meilleure de nos Histoires de France, tout ce qui se rapporte à la prétendue expédition de Derby en Angoumois.

La faculté que je crois avoir de révoquer en doute l’expédition de Derby en Angoumois racontée par Froissart me crée, ce me semble, le devoir de rechercher et de trouver l’emploi du temps du capitaine anglais, depuis la soumission de La Réole jusqu'au moment où, sous les ordres du duc de Normandie, l’armée française prit l’oflfensive en Agenais.

« Mon intention, ai-je dit dans ma troisième Lettre, est d’établir, d’une manière générale, que le seul fait de guerre de quelque importance qui ait occupé Derby, après la bataille d’Auberoche et avant l’entrée des Anglais dans La Réole, consiste dans le siège et la prise de Monségur, et que, par conséquent, tout ce que raconte Froissart touchant Sainte- Bazeille, La Roche-Millon, Aiguillon et Segrat ou Segart, appartient à une époque postérieure à l’entrée de Derby dans La Réole. » Je ne reviendrai pas sur les nombreux et divers motifs invoqués à l’appui de ma thèse, me bornant à rappeler ici l’intérêt qui, après la bataille d’Auberoche, attirait Derby à La Réole, et ne lui permettait pas de dissiper son temps à l’attaque de quelques lieux moins importants, et dont la chute de La Réole devait, d’ailleurs, faciliter la conquête.

Il n’y a pas le moindre doute à émettre sur les succès des Anglais au cœur même de l’Agenais et jusque dans le Quercy, soit à la fin de l’année 1345, soit au commencement de l’année 1346. Or, on ne pouvait, dans le principe, donner une hase plus solide que La Réole à cette série d’opérations qui, dans un court espace de temps, étendirent considérablement la conquête anglaise.

Il ne faut pas se dissimuler combien il est difficile de préciser le moment où Derby quitta La Réole pour reprendre la campagne du côté de l’Agenais. Nous savons qu’il était dans La Réole le 13 novembre 1345; mais on ne doit point perdre de vue que, si la ville ouvrit ses portes. Je château résista, et,

suivant les appréciations que nous avons émises à ce sujet, ne fut pris que vers la fin de décembre 1345 ou le commencement de janvier 1346.

Tout porte à croire que Derby, comptant avec raison sur le dévouement éprouvé des habitants de La Réole, sur l’intérêt même qui les engageait à seconder ses efforts pour amener la prise du château; prévoyant, du reste, l’inutilité du concours général de ses troupes pour arriver à ce but; voulant, enfin, profiter des avantages que ses récents succès garantissaient à des entreprises immédiates, poussées énergiquement au milieu des populations surprises; tout, dis-je, porte à croire que Derby s’installa dans la ville de La Réole, et confia d’abord à ses lieutenants le soin d’étendre la conquête le long de la Garonne en amont de La Réole.

Nous remarquerons, en effet, que Raoul de Stafford, séné chai de Guienne, se trouve dans Aiguillon, le 10 décembre 1345, et qu’il y fait acte de pouvoir souverain, ainsi qu’il résulte d’un titre rapporté dans la troisième Lettre. Or, il paraît positif que Stafford n’aurait pas usé de cette prérogative si Derby eût été présent sur les lieux : d’où je conclus que. Derby étant demeuré à La Réole, c’est à Raoul de Stafford qu’il convient d’attribuer l’honneur d’avoir soumis, dans un espace de temps compris entre le 13 novembre et le 10 décembre 1345, un certain nombre de localités le long de la Garonne, depuis La Réole jusqu’à Aiguillon. Meilhan, Sainte Bazeille, Tonneins, Aiguillon, tel serait, d’après Froissart, et si j’ose m’exprimer ainsi, le bilan de la < enquête de Stafford. Si l’on s’en tient à ce compte, on arrive aisément à supposer que le corps expéditionnaire sous les ordres de Stafford, trop faible pour attaquer toutes les places fortes, courait de préférence sur celles d’entre elles qui, par leur situation, le défaut de garde, ou la disposition d’esprit de ceux qui devaient les défendre, lui offraient une conquête plus facile.

La possession d’ Aiguillon était bien de nature à provoquer chez Derby ces élans de joie auxquels nous fait assister le récit naïvement pittoresque de Froissart. Cette position redou-

table, « en la pointe de deux grosses rivières portant navires, » valait, en effet, pour l’Angleterre, selon l’estimation intelligente de Derby, au moins un gain de cent mille florins : e l’on comprend sans effort que Derby se soit empressé de rafraîchir et de réparer la place « si comme pour y avoir son retour et en faire son garde corps. » Il serait donc puéril de supposer que Derby se soit oublié dans La Réole après avoir pris possession du château. Or, comme d’après des appréciations basées sur des éléments parfaitement admissibles, cette prise de possession a pu s’effectuer vers la fin de l’année 1345 ou le commencement de l’année 1346, l’on peut conjecturer, avec quelque apparence de raison, que c’est aussi vers ces époques que Derby quitta La Réole pour se rendre à Aiguillon.

C’est probablement d’Aiguillon que partit Derby pour porter les armes victorieuses de l’Angleterre , d’un côté, sur la rive droite du Lot, dans la partie orientale de l’Agenais contiguë au Périgord et au Quercy ; de l’autre, dans la portion de territoire comprise entre la rive gauche du Lot et la rive droite de la Garonne, en tirant encore vers le Quercy. L’exécution de ce projet s’affirme, à mes yeux, non-seulement par des considérations spéculatives dont l’exposé ne saurait trouver ici sa place, mais encore par des faits incontestables, qui sont, pour ainsi dire, le commentaire explicatif et clair des occupations de Derby pendant cette période de temps, dans laquelle Froissart a compris mal à propos l’expédition problématique de Derby en Angoumois et ses retours successifs à Bordeaux. Nous allons donc retrouver ici, mais dans des conditions différentes, quelques noms de lieux figurant dans les Chroniques; nous en augmenterons le nombre au moyen de documents non suspects.

Malgré toutes mes recherches, malgré toutes mes combinaisons, je n’ai pu parvenir à déterminer d’une manière satisfaisante l’ilinéraire de cette expédition, Derby dirigea-

t-il ses premiers pas sur la rive droite ou sur la rive gauche du Lot, en amont d’Aiguillon? Je n’en sais rien. Les Anglais parurent, d’un côté, à Monclar, Miramont, Ségalas, Villeréal, Montpazier,Villefranche deBelvez, Degagnac, Concorés, aux portes de Gourdon ; de l’autre, à Montpezat, Bajamont, Beauville, Castelsagrat, Kéalville, Mirabel : on les voit même, durant cette même période, dominer à Montagnac, sur la route d’Agen à Nérac.

Autre embarras : ces nouvelles conquêtes furent-elles toutes accomplies personnellement par Derby, ou bien la fortune, divisant ses faveurs, les prodigua-t-elle simultanément à Derby et à ses lieutenants, agissant loin de lui et pour leur propre compte ? Je ne sais.

Le seul point lumineux que mes études aient encore dégagé de ces épaisses et lointaines ténèbres, c’est le développement incontestable de la conquête anglaise en Agenais, à la fin de l’année 1345 et au commencement de l’année 1346.

C’est également en étudiant avec soin les documents que j’ensuis arrivé à, me convaincre que, dans l’expédition en Agenais, comme dans l’expédition en Périgord, la trahison joua un très-grand rôle. On compte, au moins, autant de soumissions que de résistances, et, dès lors, on pourrait presque poser en principe que, sans tenir toujours une direction stratégique rigoureusement déterminée, les Anglais allaient parfois vers les points où ils étaient assurés d’être moins mal accueillis.

D’un autre côté. Derby, libre souvent dans le choix de l’attaque, ne devait engager ses hommes qu’avec prudence et mesure, et ne pas risquer la perte d’un temps précieux devant chaque tour dont la chute eût nécessité de longs et dangereux assauts : on s’explique par là que quelques places soient restées à la France, alors que tout le pays environnant obéissait à l’Angleterre et se couvrait de ses soldats.

Quoi qu’il en soit, je vais m’occuper des localités conquises dans cette expédition, en commençant par Monclar et finis-

sant par Monlagnac, suivant l’ordre dans lequel j’en ai fait plus haut l’énumération.

Monclar. — La possession de Monclar par les Ang-Iais est certaine au commencement d’avril 1346; car le duc de Normandie étant venu à Agen le 5 avril 1346 , et ayant demandé aux consuls 1,000 hommes pour l’armée d’Aquitaine, les consuls ne furent point d’avis de dégarnir la ville, parce qu’elle était cernée par les Anglais, qui, entre autres lieux, occupaient celui de Monclar (1). D’un autre côté, Monclar appartenait encore à la France le 21 novembre 1345, puisque cette localité figure parmi celles qui, à cette dernière date, souscrivirent une lettre collective adressée à Philippe de Valois par un certain nombre de villes de l’Agenais (1). La prise ou la soumission de Monclar a donc eu lieu dans l’espace de temps compris entre le 21 novembre 1345 et le 5 avril 1346. Il ne serait peut-être pas absurde de reconnaître, dans Monclar, le Mmiron du Froissart de Bucbon, le Manlvoxf, de l’édition de Sauvage, le Monlmrt de M. Eibadieu.

Miramont. — J’ai produit, dans ma troisième Lettre, un document officiel et authentique établissant la soumission de Miramont à Derby, soit vers la fin de 1345, soit au commencement de 1346.

SÉGALAS. — C’est à M. Eibadieu qu’appartient le mérite d’avoir fait à Ségalas l’attribution du îSégart ou Segrat de Froissart. Toutefois, le nouvel interprète ou commentateur des campagnes du comte de Derby a mieux aimé, pour son propre compte, retrouver Ségart ou Segrat dans Castelsagrat que dans Ségalas; et cela par des considérations absolument dénuées de valeur, du moment qu’on a démontré, d’une part,

(1) Arch. comm. d’Agcu, BB., 1.

O Voir 3' Lettre, page 157.

l’inipossibililé de mainlenir la succession des faits telle qu’on la voit dans Froissart, d’autre part, la nécessité de renoncer à Castelsagrat au cas où la campagne en Agenais aurait eu lieu avant le 21 novembre 1345, puisqu’il a été prouvé qu’à cette date Castelsagrat appartenait encore à la France. Pour admettre dans notre nomenclature la localité de Ségalas, nous n’avons d’autres motifs que ceux qui résultent d’une certaine consonnance entre Ségalas et Ségart et du voisinage de Ségalas par rapport à Miramont. J’avoue qu’à mes yeux cela ne suffit pas, et je ne maintiens ici Ségalas que sous toutes réserves.

ViLLERÉAL. — Les Français étaient encore maîtres de Villeréal quelques jours avant la bataillé d’Auberoche; mais, en ce moment , cette localité était menacée par les Anglais, comme il ressort des renseignements fournis par le sénéchal de Beaucaire (1). Les Anglais occupaient Villeréal, au plus tard le 27 août 1346; car, ce jour-là même, le comte de Derby y délivra des lettres par lesquelles il concédait à maître Jean Guitard l’office de greffier ou notaire maritime, si je puis m’exprimer ainsi : les fonctions de Jean Guitard consistaient à recevoir et à rédiger en forme publique tous actes ou instruments relatifs au fret des navires et autres vaisseaux dans le port de Bordeaux (2) .

(1) Voir 1" Lettre, p. 42.

(2) Henricus, cornes Lancastrie, Derbeye, etc... universis... Salutem. Cum ex nostri débite officii, et viam fraudibus et iniquis actibus precludere tcneamur, ac rei puldice et subjectorum indempnitatibus obviare et ad bec solicita meditacione pensaie, et specialiter quod scripture et aefus publici, in quibus fraudes posse cepissime committi non ambigitur, fiant, et personas sutficientes et idoneas juxta ipsorum contractuum materiam inquirantur ac etiam conscribantur ; ea propter cum per pluies ac incertos et ad bec minus sutficientes et idoneos tabelliones seu notariés, in villa Burdegala et alibi in ducatu, instrumenta fretorum navium et aliorum vasorum que, in Castro Burdegale etalibi in ducatu predicto,custumantur seu affretantur, minus sufficienter conscribentes seu inquirentes, et tam , propter eorum inefrenatam multitudinem, cui juxta ipsius contractus materiam et naturam obviare et remediare tenemur, quam eorum insufficientiam et incertitbdinem, fraudes et falcitates quamplurime specialiter propter eorum impericiam et insutficientiam posset committi in multis, in... Regis prejudicium ac juris sui et

Montpazier, Villefranche de Belvez, Dégagnac, Congo- ■ RÉS. — Je ne trouve pas trace de l’occupation de ces lieux par les Ang’lais avant le 22 juillet 1348; mais, à cette époque, les Anglais devaient en être maîtres depuis quelque temps, puisque, le 22 juillet 1348, ces lieux font l’objet d’une donation d’Édouard III en faveur de Raymond de Durfort, seigneur de Fenolhet et de Gayac (1).

Il ne serait pas impossible que Villeréal, Montpazier, Villefranche de Belvez, Dégagnac et Concorès se fussent rendus aux Anglais seulement vers le mois d’août 1346. Une précieuse lettre, dans laquelle Derby raconte les curieux incidents de son expédition en Saintonge et Poitou, et dont j’apprécierai plus tard la haute valeur, justifie même jusqu'à un certain point l’attrihution au mois d’août 1346. Aussi, je confesse que je me serais abstenu d’émettre même l’hypothèse que les localités sus-mentionnées ont pu être soumises par les Anglais, soit vers la fin de 1345, soit au commencement de 1346, si je n’avais trouvé, dans les manuscrits de Lespine, à la Bibliothèque Impériale, la note suivante : « 1346. Jusqu’à pré-

parcium uon modicam Icsionem : Nos... de Icgalitate et pericia ac probitatc e.xpcrta dilecti et fldclis nostri magistri Joliaiiiiis Guitardi, clcrici jurisperiti procuratoris et consiliarüregii, confidentes... ipsi... dictum ofTicium, scilicet instrumenta f'retorum iiavium et aliorum vasorum que, in villa Burdegalavel alibi in ducatu prediclo, affretantur et afi'retare eontingerit in futurum, inquirendi, recipiendi, protocollandi, et in formam publicam redigendi... ad terminum vite sue, concediinus... Datum in loco ville Regualis, siib sigillo nostro, vicesiina septima die Auguki, anno Domini millesimo CCC° XL” sexto. (Bibl. lmp. Mss. BREQCioxy, 75, fol. 155.)

(1) Rex... Sincere dilectionis aflectum quo noster Reymundus Bernardi de Diirofforti, miles, domiiuis de Fenolhelo et de Gaynhaco, nuper ad obe dienciam nostram veiiit, et miiltiplicia grata scrvicia (jne idem Raymundus Bernardi et sui nobis impenderunt et continue impendere non desistunt.. \ttendcntes quod, occasione obediencie et servicii predictorum, idem Raymundus Bernardi et ejus conjunx redditus plurimos terrasque et alia multiplicia bonaperdiderunt, et ([uamplurima aliadampnagravia incurrerunt... bine est quod nos... eidem Raymundo Bernardi et suis beredibus et successoribus... bastidas nostras et loca de Monte Paserioetde Villafranca, diocesis Sarlatcnsis, et de Deganhaco etdeCoutoreto (Concoreto), diocesis Gatiirensis... conferimus et donamus... Apiid Westm. XXll die julli (22 juillet 1348). — (Bibliotliùque Impériale. Mss. Breqvig.vv, 28, fol. 201.)

sent les Anglais ne s’étoieni approchés de Sarlal plus près qu'à Miremont et Villefranche. Mais, cette année 1346, par le moyen de quelques traîtres, ils surprennent la ville de Domme et s’en rendent maîtres, et fatiguent tout le pays, en même temps que les armes de l’im et l’autre parti étaient en Normendie et Picardie, et que la bataille de Créci fut donnée. » Au surplus, en l’absence de tout élément de nature à circonscrire les faits d’une manière plus précise, chacun reste libre de prendre les choses suivant son goût; mais, en aucun cas, l’exactitude rigoureuse de la date qui convient au développement de la conquête anglaise par Villeréal, Montpazier, Villefranche, Dégagnac, Concorès, n’est indispensable pour atteindre mon but, qui est de rechercher et de trouver, dans une certaine période, des occupations à Derby ailleurs qu’en Angoumois. Certes, la soumission de Villeréal, Montpazier, Villefranche, Dégagnac, Concorès, a pu s’effectuer à toute autre époque qu’à la fin de 1345 ou au commencement de 1346 ; mais il en est différemment de Miramont, Montpezat, Monclar, Bajamont, Réalville, Castelsagrat, Mirabel, Eéalville ; et, dès lors, je ne saurais me résoudre à croire que Derby se soit tenu coi dans La Réole pendant que ses troupes, volant de succès en succès, arrivaient ainsi jusqu’aux portes de Montauban.

Montpeza-t. — Pour Montpezat, je me réfère à ce qui en a été dit dans ma troisième Lettre.

Bajamont. — Froissart ne mentionne pas Bajamont parmi les localités qui subirent le joug anglais dans le cours de l’expédition de Derby en Agenais. Il est hors de doute que les Anglais occupaient Bajamont au commencement d’avril 1346 (]). Très-incommodés et très-inquiets de ce voisinage, les habitants d’Agen firent leurs efforts pour s’en débarrasser au plus vite; mais ils n’y parvinrent que tajrdivement, malgré le concours empressé qu’ils trouvèrent tout d’abord dans le duc de Normandie. Dès le 14 juin 1346, les consuls d’Agen prennent la résolution d’envoyer au sénéchal, devant Bajamont,

(1) Arcli.'comm. d’Agen, BB., 1.

* 200 sergents couverts de fer et 100 arbalétriers (1). Le 18 juillet 1346, le duc de Normandie, voulant adjoindre au sénéchal, devant Bajamont, le châtelain de Penne, Othon de Montant, chevalier, mande à ce dernier de se transporter sans aucun délai et toute affaire cessante auprès du sénéchal, avec le plus de monde possible ; de prendre part aux opérations du siège ou blocus de Bajamont, afin de protéger la récolte et les travaux des champs, et de venir finalement à bout de la localité rebelle (3). Le 26 juillet 1346, le consulat d’Agen arrête ffue chaque maison enverra, si elle ne Ta déjà fait, un homme bien armé à Bajamont, où les consuls sont

(1) Arch. comni. d'Agen, BB., 1.

(2) Johannes, primogenitus etlocnm fenens regis Francie, dux Normandie et Acqiiitanie, cornes Pictavensis, Andegavensis et Cenomanensis , dilecto fideli nostro, Othoni de Monte-alto, militi, Castellano Penne, salutem. Cum habita deliberacione nostri consilii, ordinaverimns lociim de Bajolimonte rebellem, per scneseallum Agenncnseinet vos, una cum certo numéro gencium armorum, equitiim et peditiim, obsedi, vel bastidam scii bastidas ante et propc dictiim lociim fieri etstabilitas teneri, adeo nt subditi regii et nostri illariim parcium fructiis bonoriim suorum tiite colligere possint, et alias pro honore regio et nostro et dictorum subditorum nostrorum ntilitate servandis,ea propter mandanuis vobis, districte injungentes quatinus , visis presentibus et ccssantibus aliis ncgociis etlexcusacionibus quibuscumque, ad dictiim senescallum, cum gentibus vestris armorum, equitilms et peditibus nsqiie ad numerum de quo ipse ordinabit, accedatis, et dictum locum, una cum ipso et aliis de quibus cxtitit ordinatum, obsedatis, et in obsedione, vol bastida seu bastidis il)idem construhendis, tamdiu cum vestris dictis gentibus ad vadia regia consueta remanoatis, donec dictus Itjcus captus fuerit, vel aliud de bastidis ipsis per nos fuerit ordinatum, mandatis in contrarium factis vel faciendis non obstantibus quibuscumque; nam vos et gentes vestras, équités et pedites, usque ad numerum predictum, ad vadia consueta, nisi existant, recipimus per présentes. Et mandamus tlicsaurario guerrarum vel cjus locumtenenti ut monstra vestra et gencium vestrarum prius per senescallum recepta marescallisquc nostris sub sigillé suo rcmissa de vadiis vestris et gencium vestrarum vobis satisfaciat absque dilFicultate quacumque, quo dilecti et tideles nostre camere compotorum dicti domini genitoris nostri et nostrorum Parisius in suis compotis collocabunt et de sua recepta deducent, cum harum testimonis et rccognicionis litteris de eisdem Datum in tentis nostris ante Aciileum, die XVIll julii, anno Domini millesimo CCCXL sexto, sub nostri secreti sigillé. Per dominum ducem in suo consilio — G. DE Bosco. {Arch. comm. d'Agen.)

tenus d’aller aux dépens de la ville (1). Deux jours après, un eng’agement a lieu sous les murs de Bajamonl; les consuls d’Ag-en, Guillaume de Mechval et Guillaume Delmoli, y éprouvent des pertes dont la communauté doit les indemniser (2). Guillaume Delprat perd un cheval et ses harnais devant Bajamont : la ville d’Ag-en lui attribue une indemnité de 10 livres tournois, le 2 janvier 1347 (3). J’ig-nore à quelle époque les Français rentrèrent dans Bajamont.

Beauville. — La prise de Beauville ne dut pas coûter de g-rands efforts aux Anglais. Froissart n’en dit rien ; mais le registre consulaire d’Agen, si souvent cité, nous apprend que ce lieu tenait pour les Anglais au commencement d’avril 1346 (4). Gaushert de Beauville, à qui Édouard 111, dans des lettres du 24 avril 1349 (5), donne la qualification de mlletns oioster, reçut de Derby le lieu de Montjoye, avec ses appartenances, et du sénéchal de Gascogne, la moitié du lieu de la Sauvetat : cette double concession, récompense de bons et louables services, ainsi que s’exprime le roi d’Angleterre, représentait un revenu annuel de 40 livres sterling. Dès la rupture des trêves, Gaushert de Beauville se déclara contre la France ; il persista longtemps dans sa funeste hostilité. En compagnie de Pons de Beaiiville et d’autres, il enlève, vers le commencement de l’année 1351, tout le bétail des environs d’Agen : cette razzia jette l’épouvante dans la communauté d’Agen, (jui, dépourvue de capitaine et de gens d’armes, implore instamment les secours de G. de La Barte et du séné-

(1,2, 3, 4) Reg. cons. d’Agen, Arch. comm., BB., 1.

(5) Rex omnibus... Salutem. Sciatis quod... pro bono et laudabili servicio quod dilectus valletus nosterGosbertusdeBovisvillanobis,inguerris nostris, in ducatu nostro Vasconie, impendit, dedimusetconcessimus.. eidem Gosberto locum de Montjoye cumpertinenciis in ducatu nostro predicto,quem... Henricus, cornes Lancastrie... nec non medietatem loci de Salvetat de Gaber!is,ln eodem ducatu quam...senescallus noster Vasconie, eidem Gosberto... eoncesserant, et qui quidem locus de Montjoye et medielas valorem quadragintalibrarum sterlingorum per annum, ut dicifur, non excedunt... Âpud Wyndsore XXIV die aprilis (20 avril 1349). — (Bibliothèque Impériale. Mss. Brequigny, 28, fol. 309.)

chai de Toulouse (1). En 1352, P. R. de La Sale, lieutenant du sénéchal de Toulouse, est devant Beauville; le 28 mai, la communauté d’Agen arrête qu’on lui enverra 100 pionniers aux frais de la ville, et que les consuls d’Agen iront, avec 10 ou 12 hommes à cheval, plus s'il le faut, sommer ceux de Beauville de se rendre (2). Enfin, c’est seulement en 1354 que le lieu de Beauville est soumis par le comte d’Armagnac : à cette occasion, la ville d’Agen, s'excusant sur sa grande pauvreté de ne pouvoir se montrer plus généreuse, fait pré sent de deux pipes de vin au comte d’Armagnac (3).

Castelsagrat. — J’ai parlé longuement de Castelsagrat dans ma troisième Lettre. J’ignore à quelle époque les Français rentrèrent en possession de cette ville, qui tomba entre les mains des Anglais dans l’espace de temps compris entre le 21 novembre 1345 et le 5 avril 1346 (4).

Les Anglais possédaient encore Castelsagrat au mois de juin 1346. A cette époque, le duc de Normandie, voulant récompenser les services rendus par le comte de L’Isle et par Jean de L’isle, son fils, donna à ce dernier « le chastel, ville et chastellenie de Chastiausacrat, et toutes les appartenances et appendances, avecques tout le droit, action et seigneurie » qui appartenaient et pouvaient appartenir au roi de France et au prince lui-même « avant que icelle ville feust faite rebelle. » Les lettres de don délivrées aux tentes devant Aiguillon, en juin 1346, furent confirmées par Philippe de Valois au mois d’octobre 1347 (1). Castelsagrat appartenait

(1) Arch. comni. d’Agen, BB., 1.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Ibid.

(5) Jehan, ainsnez llls... du roy de France, duc de Normandie... savoir faisons... que nous, en considération aux bons et aggréables services que notre amé et féal chevalier conte de Lille a faiz... en noz guerres ou temiis passé, et espérons que il et nostre bien amé Jehan de Lille, son fils, fassent au temps à venir, à icellui Jehan, ses hoirs 'et successeurs.... donnons.... le chastel, ville et chastellenie de Chastiau-Sacrat, et toutes leurs appartenances et appendances, avecques tout le droit, action et seigneurie que nostre di*

probablement encore aux Anglais au mois [de juillet 1348; car, à cette date, Édouard III, ainsi que je l’ai dit dans la troisième Lettre, donna à Gaillard de Durfort les bastides de Miramont, de Castelsagrat, de Molières et de Beaumont (1).

Réalyille et Mirabel. — « Les Anglois, dit D. Vaissete (2), se rendirent maîtres de Réalville et de Mirabel, favorisés par plusieurs gentilshommes du Querci et de l’Albigeois, qui étoient d'intelligence avec eux, entr’autres par Arnaud, vicomte de Montclar, chevalier, Pilfort de Montdragon, Bertrand de La Mote et Hugues de Burbason, damoiseaux. Le sénéchal de Toulouse leur fit faire leur procès, comme à des criminels de lèze-majesté. » Les complices des Anglais n’étaient pas tous gentilshommes : au nombre des traîtres et des pillards de Réalville et de Mirabel, il faut encore compter Jacques Carbonuelli, de Montauban, Pierre Raymondi, de Caslario, et Guillaume, de Moissac (?]. Le premier paya de sa tête la trahison dont il s’était rendu coupable. La juridiction consulaire de Montauban se saisit de l’affaire, prononça une condamnation capitale, la suspension du corps aux fourches patibulaires, la confiscation des biens de Carbonuelli au profit du fisc. Jacques Carbonnelli eut beau en appeler au sénéchal et au roi, la sentence fut rigoureusement exécutée, nonobstant appel. L’irritation qui s’était emparée de la communauté tout entière aveugla les consuls de Montauban sur l’étendue de leurs droits ; les partisans de Carbonnelli les accu-

seigneur et nous y avions et avoir povyons... avant que icelle ville fcust faite rebelle à nostre dit seigneur et à nous ; retenuz toutevoiez à nostre dit seigneur, à nous et à noz successeurs, hommages et souveraineté... Et pour ce que ce soit ferme chose et estable à toujours, nous avons fait mettre le scel de notre secret, en l’absence du grant, à ces présentes lettres. Ce fut fait et donné en noz tentes devant Aguillon, l’an de grâce mil CCCXLVI ou mois de juing. Confirmées par le roi en octobre 1347. — (Arch. de l’Emp. Tr. des Ch. Reg. 76, pièce 213, fol. 132, recto.)

(1) C’est par erreur que Castelsagrat est indiqué comme faisant partie du diocèse d’Agen; Castelsagrat, au quatorzième siècle, appartenait au diocèse de Caliors. '

3; (2) Hisl. de Lang., tom. IV, page 263.

sèrent d’avoir empiété sur la juridiction royale, et encouru par là des peines très g'raves : ils réclamaient sans cesse et par toutes voies une réparation convenable. Poussée à bout par une poursuite sans trêve et sans mesure, la communauté de Montauban implora la pitié du duc de Normandie ; elle énuméra les grands maux qu’elle endurait par suite de la guerre, elle exposa que la sentence des consuls et son exécution avaient pour but de préserver de périls plus grands Montauban et les lieux circonvoisins. Ces motifs déterminèrent le duc de Normandie à user de Tautorité souveraine dont il était investi, en faveur de la communauté de Montauban, qui reçut, à cet effet, des lettres de rémission, le 22 mars 1346 (1).

Montagnac. — Au mois d’avril 1346, les consuls d’Agen déclarent que leur ville est cernée par les Anglais, établis à Castelsagrat, Beauville, Bajamont, Montclar et Montagnac (2).

Comme on le voit, les documents autlientiques ne manquent pas pour établir le développement de la conquête anglaise en Agenais, soit à la fin de 1345, soit au commencement de 1346. 11 est donc superflu d’aller, pendant cette période, chercher en Angoumois des occupations à Derby, et je suis persuadé que la logique des choses, le hon sens et l’histoire trouvent également leur compte à la répudiation de la partie des Chroniques de Froissart dont l’examen fait l’objet de cette quatrième Lettre.

Si Froissart eût pu disposer des documents dont je me suis servi pour étudier et constater les progrès des Anglais en Périgord et en Agenais, il est sûr, pour moi, que cet habile écrivain nous aurait laissé une admirable histoire de cette

(1) Voir ci-devant.

(2) Arch. comm. d’Agen, BB., 1.

époque ; mais, dans l’état actuel des choses, on ne tarde pas à s’apercevoir que l’on s’adresse mal si l’on va, dans ses Chroniques, à la découverte de renseignements historiques de quelque valeur. La physionomie des faits, comme le caractère des individus, y est presque toujours faussée. N’est-ce pas avec raison, par exemple, qu’on s’étonne des retours perpétuels de Derby à Bordeaux, que Froissart semble avoir inventés pour se créer l’occasion de parler de p'and’ procession, du clergé, des bourgeois, des dames, des ébattements, des jeux, des fêtes, en un mot d’exalter le mérite de Derby, par l’affirmation trop multipliée des sentiments enthousiastes dont ce brillant et heureux capitaine était l’objet de la part des habitants de Bordeaux ? Mais, d’un autre côté, ne faudrait-il pas applaudir si, bannissant de son œuvre tout ce remplissage, à la longue indigeste, Froissart nous eût représenté Derby faisant dans Bordeaux une seule entrée triomphale, dans les premiers mois de l’année 1346 , après avoir soumis le Périgord et une partie de l’Agenais, pris Bergerac, La Eéole, Aiguillon, une quantité considérable de villes et châteaux-forts, battu complètement un corps d’armée, fait des prisonniers par centaines, détaché du parti de la France un grand nombre de puissants seigneurs, et pourvu, dans une certaine mesure, à la défense générale du pays ? Ab ! je comprends qu’après avoir exécuté tous ces pénibles et glorieux travaux. Derby ait pris le chemin de Bordeaux, et que la capitale de la Guienne l’ait accueilli avec des transports d’allégresse. Aucun document officiel n’est encore venu nous éclairer parfaitement sur ce point; mais le retour de Derby à Bordeaux était tellement naturel, tellement commandé par les circonstances, que toute conjecture à cet égard revêt, à mes yeux', l’apparence d’une vérité démontrée. C’est, en effet, le moment où. il s’agit de prendre, d’appliquer des mesures de plus en plus énergiques et promptes pour résister à une espèce d’invasion. L’armée du duc de Normandie s’organise, elle est prête , elle marche sur Aiguillon. Des secours en vivres et en argent arrivent d’Angleterre : il est urgent de les distribuer en toute bâte

et avec intelligence. La moindre faute, le moindre retard peuvent compromettre les magnifiques résultats diine campagne poussée avec énergie dans les conditions les plus propices. Sans doute, les fêtes et les jeux, si cordialement, si généreusement offerts à Derby par la cité de Bordeaux, flattent beaucoup le chef de l’armée anglaise ; mais le soin de sa réputation, les intérêts de sa patrie lui interdisent un enivrement prolongé dans ces délices de Capoue. Si Derby, comme nous le dit complaisamment Froissart, s’amuse à Bordeaux , il y passe surtout son temps à travailler, k créer, à mûrir des combinaisons à la fois audacieuses et savantes, qui permettront bientôt à une poignée d’hommes de braver, à Aiguillon, les efforts combinés d’une grande armée tout entière. Les circonstances sont graves, terribles; l'homme reste toujours à leur niveau : il le dépasse même et le domine, au profit de son illustration personnelle et de la gloire de sa patrie.

Je ne terminerai pas cette Lettre sans mentionner un fait intéressant pour la biographie de Raoul de Stafford. Nommé sénéchal de Gascogne ou Guienne au mois de février 1345, Stafford, après environ un an d’exercice, pria le roi d’Angleterre de vouloir bien le remplacer dans ce poste important. Édouard 111, qui se connaissait en hommes et appréciait toute la valeur de Stafford, se garda bien d’accepter purement et simplement une démission dont les motifs me .sont inconnus. Le 15 mars 1346 (1], il écrivit à Derby, l’invitant à faire reve-

(1) Rex... llenrico comiti Lancastrie... et Derbie... Sciatis quoi! cum... Radulfus (le Stafford, senescallus noster ducatus predicti (Aquitanie), desideret ab officio senescalcie predicte omnimodo exonerari, et nobis supplicaverit ut aliuin, addictum officium regendiimetexercendum, veliiims celeriter subrogare, considérantes inoram ipsius Raldulti in officio predicto nobis admodum fore oportuiiam, ad tractandnm et concordandum cum prefato Radull'o super inora sua in dicto officio, si ad hoc concordare volucrit, et si ipsnni ad hoc, nullo modo, allicerc poteritis, ad ipsum deeodem officio exo-

iiiv Stafford sur une détermination fâcheuse et inopportune. Cependant, le roi d’Angdeterre n’entendait pas imposer de force sa volonté, et il donna à Derby le pouvoir de remplacer Stafford, au cas où celui-ci persisterait dans sa résolution. Stafford resta quelque temps encore sénéchal, et trouva, dans l’exercice de ses hautes fonctions, l’occasion d’acquérir une juste et grande célébrité, en concourant à la défense d’ Aiguillon contre l’innombrable armée du duc de Normandie.

nerandum, et alium, quem ad idem officium regendum et exercendum idoneum noveritis, in eodem oflicio substituendum... concedimus... facultatem... Apud AYestm. XV die marcii (15 mars 1346). — (Bibliothèque Impériale. Mss. Brequignv, 75, fol. 149.)

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