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SIXIÈME LETTRE

Mon cher Ongle et très-excellent Maître,

Cette sixième et dernière Lettre sur les « Campagnes dn Comte de Derby eu Guienne, Saintonge et Poitou » se rapporte aux chapitres CCXCI]&à CCCIII inclus du livre I®'' de la première partie des Chroniques de Froissart ; elle aura surtout pour objet l’examen et l’appréciation des arguments invoqués par M. Ribadieu, dans le but de faire valoir la garantie de Froissart au préjudice de celle que nous offrent les documents officiels, au premier rang desquels il convient de placer une lettre fort intéressante du comte de Derby, dont Bucbon, après Robert d’Avesbury, nous a conservé le texte.

Permettez-moi d’entrer en matière sans autre préambule.

Froissart raconte que la garnison d’Aiguillon, étonnée de voir déloger les Français avec précipitation, courut aux armes et attaqua vigoureusement l’arrière-garde du duc de

Normandie, qui ne parvint à se sauver qu'en laissant un g-rand nombre de prisonniers entre les mains des Anglais. Parmi ces prisonniers se trouva « un grand chevalier de Normandie, cousin du Duc, et moult prochain de son conseil, » d’après le Froissart de Buchon, « un chevalier de Normandie, maistre d’ostel dou Duch et de son consel, » d’après le Froissart de Eome. Les deux textes s’accordent à dire que ce prisonnier instruisit Gautier de Manny de l’invasion d’Édouard III en Normandie, et lui fournit des détails sur la bataille de Crécy.

Buchon remarque fort judicieusement que ce prisonnier ne put pas raconter à Gautier de Manny ce qui s’était passé à Crécy, puisque la bataille de Crécy ne fut livrée que le 26 août, et que le siège d’Aiguillon fut levé le 20 août 1346.

Ce fut encore, d’après Froissart, par l’intermédiaire de ce prisonnier, que Gautier de Manny obtint du duc de Normandie un sauf-conduit pour se rendre auprès d’Édouard III. La délivrance du sauf-conduit eut lieu, en elfet ; mais Froissart a accumulé erreur sur erreur dans le récit détaillé des faits dont cette délivrance fut précédée et suivi». Rien ne tient ; rien ne résiste à un examen même superhciel. Ainsi, Froissart fixe la levée du siège d’x4.iguillon à la Saint -Rémy, I®’’ octobre 1346, et il raconte que Gautier de Manny fit alors un prisonnier dont il se servit pour obtenir un sauf-conduit, mais que le prisonnier fut obligé d’aller chercher le sauf-conduit à Paris et de le rapporter à Aiguillon. A quelle date du mois d’octobre ou du mois de novembre 1346 cela nous conduiraitil? Et, cependant, d’un autre coté, nous trouvons que, vers la fin du mois de septembre 1346, Derby s’est emparé de Saint- Jean -d’Angély, qu’il n’attaqua positivement que pour tirer vengeance du mauvais procédé des habitants, qui, sans respect pour le caractère inviolable de Gautier de Manny, voyageant, avec sa suite, sous la protection du pouvoir souverain, l’avaient assailli vigoureusement et forcé à la retraite. Donc, le sauf-conduit avait été délivré à Gautier de Manny avant la fin du mois de septembre 1346 ; et s’il ne l’avait été

qu’au moment de la levée du siège d’Aiguillon, ce momentlà dut précéder le 1®*' octobre 1346. On n’en finirait pas si l’on voulait exposer toutes les raisons qui condamnent ici le témoignage de Froissart. Le chroniqueur n’est exact ni pour les dates ni pour les détails des faits, et c’est presque perdre son temps que de l’employer dans une discussion des textes qui nous sont parvenus sous son nom. Aussi, passerai-je immédiatement à la campagne de Derby en Saintonge et Poitou.

Ce fut à Saint-Jean-d’Angély que Derby rédigea le bulletin de son expédition depuis le 12 août 1346. Dans ce bulletin ou lettre qui nous a été conservé par Robert d’Avesbury, et que Bucbon a reproduit intégralement, on voit que, trois jours avant l’Assomption, Derby partit de La Réole pour aller « devers les parties de Bruggerack, » où il assembla les seigneurs de Gascogne ; qu’il refusa les trêves proposées par les Français qui étaient devant Aiguillon, parce qu’il connaissait déjà le débarquement d’Édouard 111 en Normandie ; que les Français levèrent le siège d’Aiguillon le dimanche avant la Saint-Barthélemy, qui fut le 20 août ; qu’en apprenant cette nouvelle. Derby tira vers l’Agenais, alla à Villeréal, où il mit garnison, à Tonneins et à Aiguillon, qu’il ravitailla ; qu’il rentra ensuite à La Réole, où il demeura huit jours, qu’il consacra à tenir conseil et à prendre des mesures pour conserver et agrandir la situation des Anglais, déjà bien prospère ; qu’il partit de La Réole pour la Saintonge avec 1,000 hommes d’armes, le 12 septembre 1346, après avoir établi, du côté du Bazadais, le sire d’Albret, Berard d'Albret, et Alexandre de Gaumont ; du côté de l’Agenais, le seigneur de Duras et autres seigneurs du pays. Je m’arrête ici, pour le moment, parce que c’est principalement sur ces points que M. Ribadieu

blâme Bucbon d’avoir préféré le témoignage de Derby luimême à celui de Froissart.

« Nous en sommes fâchés pour le comte Derby, dit M. Ribadieu (1) ; mais lui, qui s’est montré jusqu’à présent si habile et si expérimenté capitaine, nous paraît s’engager dans une série de fautes qu’un simple coutillier de son armée n’aurait pas commises. — Puisque le siège d’Aiguillon avait, d’après lui, ou plutôt d’après la lettre qu’on lui attribue, été levé le dimanche avant la Saint-Barthélemy (le 20 août), il ne pouvait avoir connaissance de l’échec subi, le 26 août, par les Français, à la bataille de Crécy. La puissante armée qui assiégeait Aiguillon devait avoir à ses yeux tout son prestige ; et lui qui, en prudent général, était resté toute la belle saison à Bordeaux, tant il se sentait inférieur à cette armée, nous paraît bien téméraire de venir ainsi, vers la fin du siège, parader à La Réole, à quelques lieues à peine des cent mille hommes du duc de Normandie. — Autre inconséquence. Plus tard, à la veille de passer en Poitou, lorsqu’il doit connaître les résultats de Crécy, puisqu’il n’entre en campagne que le 12 septembre, que fait-il ? Il partage son armée en trois corps. Dans l’Agenais, où. le siège d’Aiguillon vient d’être levé, où il sait qu’il n’a plus rien à craindre, puisque le duc de Normandie en est parti, ou va en partir, il laisse deux de ses corps ; et pour la conquête du Poitou, pour un pays occuq)é encore par les Français, où il pouvait rencontrer une résistance sérieuse, formidable même, — car il n’était pas impossible qu’une partie de l’armée d’Aiguillon s’y portât, — il se contente de la troisième troupe, composée de mille hommes d’armes. — Buchon, qui se montre si empressé à corriger ses auteurs, aurait dû, ce semble, relever ce qu’avait d’anormal une pareille tactique... — De la prise d’Aiguillon dépendait la domination des Valois dans une moitié du midi de la France. La prise d’Aiguilloû était donc une affaire capitale, etc., etc. »

fl) Pages 87 et 88.

J’ignore si les gens compétents en matière de stratégie et de tactique loueront ou blâmeront les opérations militaires de Derby; mais, quels que soient leur appréciation et leur jugement, lisseront toujours dominés par un fait incontestable, je veux dire le résultat acquis, ce qu’on nomme le fait accompli. En effet, que Derby ait agi comme un simple coutillier ou comme un habile général, il n’en est pas moins resté maître de la situation, et il n’a pas moins tiré de sa conquête tous les avantages immédiats qu’elle était susceptible de produire. Faut-il dire qu’il a eu du bonheur malgré ses fautes, ou qu’il n’a été heureux que par suite de son habileté? Je pense, pour ma part, que, grâce à la diversité de ses talents. Derby sut attirer et retenir la fortune auprès de lui.

C’est une erreur de croire que, vers la fin du siège d’Aiguillon, l'armée du duc de Normandie eût conservé tout le prestige qu’elle avait pu avoir. Depuis longtemps déjà, comme on l’a dit, la désertion s’était mise dans le camp des Français; de graves pertes avaient éclairci leurs rangs, des échecs nombreux attesté l’impuissance de leurs efforts contre Aiguillon' : et , d'an autre côté , les merveilleux succès du roi d’Angleterre en Normandie avaient abattu les courages parmi les Français et relevé l’audace et la confiance des Anglais et de leurs adhérents Les conditions ne pouvaient donc pas être plus favorables pour déterminer Derby à faire une démonstration militaire.

C’est encore une erreur d’avancer qiie Derby, en prudent général, était resté toute la belle saison à Bordeaux, tant il se sentait inférieur à l’armée du duc de Normandie. Libre à M. Ribadieu de prendre, pour de la prudence une inaction qui, à mes yeux, aurait été coupable, pour ne pas dire plus » mais, cette inaction, aucun document ne la constate ; tous.

au contraire, tendent à la démentir, et concourent à donner ainsi aux faits leur entière valeur et leur sig'nification réelle.

En examinant, dans son ensemble, la situation du pays, on découvre que, si le camp du duc de Normandie était à peu près entouré d'ennemis, les Français dominaient encore à Bazas, à Marmande, et sur plusieurs autres points dont la surveillance était un devoir constant, une obligation de premier ordre et permanente, moins pour Bordeaux que pour les garnisons de Libourne, de Bergerac, de La Réole, et pour les partis anglais qui couraient la campagne afin d’entretenir la liberté des communications. En prolongeant son séjour* à Bordeaux, Derby se condamnait volontairement à un rôle sans gloire, sans dignité, sans profit; or, ce rôle. Derby ne pouvait ni le rechercher, ni le subir. Les intérêts de sa patrie, et ceux de sa renommée comme de sa fortune, l’attiraient et le retenaient beaucoup plus près du théâtre des événements ; il avait, en effet, à ravitailler fréquemment Aiguillon, à isoler surtout Marmande, et à tenir constamment sur pied la garnison de cette ville, afin de la détourner de la surveillance de la Garonne et d’éviter ainsi mille entraves, mille embarras aux secours envoyés de Bordeaux à Aiguillon. Voilà pourquoi l’on trouve Derby à La Réole le 3 juillet et le 7 août 1346; voilà pourquoi, le 12 août, on le voit partir de cette place pour aller à Bergerac.

Il n’y a plus aucun doute à émettre sur l’exactitude des faits relatés dans la lettre du comte de Derby. C’est en vain que M. Ribadieu continuerait à la tenir pour suspecte : tous les documents condamnent à l’envi son opinion, que l’autorité de Froissart ne saurait protéger en aucune façon. Derby rapporte qu’il partit de La Réole pour Bergerac « bien trois

jours avant l’Assomption ;» et, de fait, sa présence à Berg-erac est attestée, le 14 août, par des lettres en faveur de la ville de Libourne (1). Derby ajoute qu’après avoir appris la levée du siège d’Aig-uillon, c’est-à-dire après le 20 août, il partit de Bergerac, se dirigea vers l’Agenais, et mit garnison à Villeréal ; en effet, nous avons la preuve que Derby était, le 27 août, à Villeréol, où il concé.lait à Jean Guitard Toffice de greffier ou notaire maritime de Bordeaux (2).

Un des principaux arguments de M. Ribadieu, contre l’authenticité de la lettre de Derby, consiste dans l’énormité de la faute que le capitaine anglais aurait commise en partageant, à la veille de passer en Poitou, sou armée en trois corps, en laissant deux en Ag’enais, et en conduisant un luimême en Poitou.

D’abord, M. Ribadieu suppose gratuitement qu’à ce moment, 12 septembre. Derby connaissait les résultats de Crécy; mais, en admettant cette hypothèse comme un fait avéré, l’on peut se demander s’il est vrai, comme le dit M. Ribadieu, qu’il n’y eût alors plus rien à craindre en Agenais, parce que le duc de Normandie en était parti, et que, par conséquent. Derby n’avait aucun intérêt à laisser deux corps d’armée dans ce pays.

A la vérité, les Français avaient été forcés de lever le siège d’ Aiguillon ; mais les résultats de cette retraite ne se comptèrent pas immédiatement pur des soumissions de villes et de grands seigneurs. Bazas, Marmande, le Port-Sainte-Marie, les côtes du Lot, les rives de l'a Garonne depuis Aiguillon, tout cela tenait encore pour la France : il y avait, dans ces parages, des agressions à redouter, des conquêtes à faire ; et Derby, en habile diplomate, en prudent général, en confia le soin, non pas à des capitaines anglais, mais à des chefs indigènes, dont les relations de famille augmentaient singulièrement l’influence ; il voulait rétablir la domination anglaise bien moins par la force des armes que par la persuasion ; il

.l-‘2) Voir, ci-devani, pages 80 cl ‘2 12.

savait que, tôt ou lard, les besoins locaux, l’intérêt personnel, auraient raison d’une résistance qui, pour être maintenue, exig’eait une main ferme et vigoureuse, dont le poids était subi par timidité, par impuissance, plutôt qu’accepté par affection et par dévouement.

Plus j’étudie la situation générale de la Guienne à cette époque, plus je sens augmenter en moi la conviction que les succès des Anglais furent dus aussi à la faculté qu’ils avaient de donner satisfaction aux intérêts et aux besoins des populations de la Guienne, et non pas seulement acquis par leur bravoure et l’excellence de leurs talents militaires. Hors de cette considération supérieure qui, pour moi, plane sur les faits, les domine et les explique, je n’entrevois guère que des vulgarités à peu près dépourvues d’importance pour l’histoire politique et morale du pays.

En toute prévision. Derby, d’ailleurs, trouvait plus avantageux de laisser à des chefs indigènes la responsabilité d’événements fâcheux, s’il venaità s’en produire. Il tenait ces chefs attachés à l’Angleterre par mille liens; mais, s’il arrivait que la conquête nécessitât des actes de rigueur, violents, cruels, il se réservait la faculté de les désavouer, d’en rejeter la peine sur ces lieutenants, détournant ainsi de l’Angleterre des inimitiés et des vengeances dont cette puissance aurait eu à souffrir.

En Saintonge et en Poitou, les mêmes périls étaient moins à redouter. L’arbitraire des mesures devait entraîner ici des conséquences moins fâcheuses. En Agenais, la conquête par la persuasion, par la force du droit ; en Poitou, la conquête violente, par le droit de la force ; ici, de grands seigneurs, des populations à ménager; là, des châteaux à rançonner, des villes à détruire : d’un côté, la question d’humanité, heureusement confondue avec celle de l’intérêt personnel ; de l’autre, une liberté sans frein dans les procédés de la guerre. C’est ainsi qu’en appréciant l’homme par les faits au lieu d’apprécier les faits par l’homme, l’on arrivera plus sûrement à découvrir les mobiles qui dirigèrent le comte de Derby,

et à restituer à ses actes le caractère et la physionomie qui leur conviennent.

Je crois qu’il y a de l’exagération à prétendre que la domination des Valois dans une moitié du midi de la France dépendait uniquement de la prise d’Aigudlon, et que le rappel du duc Jean n’eut, comme le prétendent certains historiens, d’autre résultat que de livrer le Midi sans défense aux Anglais.

La domination des rois de France sur le Midi dépendait, non pas seulement de la prise d’Aiguillon, mais de la soumission de Bordeaux. Tant que la capitale de la Guienne demeurait attachée à l’Angleterre, la majeure partie du pays, enchaînée à sa destinée, devait rester en dehors de l’action française, qui ne lui offrait que des sacrifices sans compensation.

Il faut voir les choses telles qu’elles sont. La question, pour la Guienne, était moins une question de patriotisme et de sentiment qu’une question matérielle, si j’ose m’exprimer ainsi, une question de pain. D’un coté, avec la France, une vie de sacrifices imposés, de misères certaines; de l’autre, avec l’Angleterre, une vie de prospérité, de richesses, une vie dont tout sacrifice n’était certainement pas exclu, mais dans laquelle l’exercice d'une liberté relative avait pour effet de relever le sacrifice en lui imprimant le caractère d’une offrande volontaire. Il y parut bien, lorsque, rompant avec la tradition, le prince de Galles imposa le fouage. Cette mesure attaquait par la base les éléments de la puissance anglaise en Guienne : le dévouement n’allait que jusqu’à la bourse ; les populations fermèrent la leur, se résignant à ne pas y mettre l’écu que leur procurait le commerce de Bor-

deaux, tant qu’elles seraient exposes à l’en retirer ^our payer les diverses folies du Prince Noir.

Je ne veux point soutenir que l’insuccès du duc de Normandie fût sans inconvénient pour les partisans et les intérêts de la France dans le Midi ; les faits seraient contre moi ; mais je veux dire qu’il n’eut pas un résultat immédiat aussi décisif et aussi complètement funeste que l’indiquent les historiens. Je remarque même que cette époque est précisément celle où les villes du Périgord, du Querci, de l’Agenais, commencèrent à se distinguer par un sentiment de solidarité réciproque, qui peut être considéré comme la première lueur de ce patriotisme national dont l’éclat devait, un jour, éblouir le monde entier. Quel cœur vraiment français ne se sentirait ému et ravi à la lecture de ces registres consulaires, fidèles dépositaires des pensées et des actes de nos pères, où nous retrouvons les traces de leurs nobles efforts pour assurer le triomphe et le règne de la justice et de la liberté ? Les bourgs, les villes s’imposent mille sacrifices ; les citoyens d’une localité à l’autre s’avertissent, se protègent, s’entr’aident ; signalé par les postes avancés, l’ennemi voit les obstacles surgir inopinément et se multiplier sous ses pas : tout conspire contre lui, tout, à l’exception, hélas I de ces sentiments despotes, ambitieux et cupides, qui furent de tous les temps, mais dont l’organisation de la société au moyen-âge contribuait plus particulièrement à entretenir le levain empoisonné. Les temps de trouble étaient encore de bons temps pour bien des seigneurs ; et le peuple eut en ceux-ci des ennemis au moins aussi acharnés, aussi redoutables et aussi funestes que les Anglais eux-mêmes. En général, les villes firent leur devoir ; plusieurs seigneurs oublièrent le leur. S’il y eût eu, entre les unes et les autres, communauté de sentiment et d’action, la levée du siège d’Aiguillon n'aurait pas dépassé les proportions d’un événement ordinaire ; mais, au surplus, la gravité des conséquences de cette retraite fut atténuée par le bon esprit et la bonne contenance des villes qui, unissant leurs efforts à ceux des sénéchaux et des braves

capitaines envoyéapar la Couronne, surent se défendre contre les Ang-lais (1).

L’authenticité de la lettre du comte de Derby étant ainsi parfaitement établie, il n’y a plus lieu de rester fidèle à l’itinéraire transmis par Froissart pour la campagne de Saintonge et de Poitou : tout nous invite b le rejeter, pour suivre Derby sur la route que le généralissime lui-même a eu le soin de nous tracer.

Le corps expéditionnaire, sous la conduite de Derby, partit de La Eéole le 12 septembre 1346 : « et remuasmes, dit Derby, le douzième jour de septembre, et geusmesen une boue ville, qe nous fust mesme le jour reuduz, la ville de Salveterre. » Ainsi, Sauveterre, non loin de La Réole, fut la première ville qui se rendit à Derby. Les Anglais y couchèrent le 12 septembre ; le lendemain, 13, Derby prit le serment des habitants et se remit en chemin: « Etlendemayn, quaunt nous avoms pris serment de ceaux de la ville, nous lenismes avaunt notre chemyn bien sept jours samz assaillir une ville ou chastiel, tan qe nous venismes au chastiel de Nau, qu’est sour la rivière de Charente. »

Parti le 13 de Sauveterre, Derby arriva donc,le20 septembre, au château de Naxi, qui est peut-être, comme l’avance Buchon, Château-Neuf, sur la Charente. Le pont était brisé; la rivière n’était point guéable ; on ne la passa que le lendemain, 21 septembre, sur le pont rétabli par les Anglais en vingt-quatre heures : « Et illeosqes feismes reparailler le pount q’estoit débrusé, qar l’eawe estoit si perfounde qe homme ne poet passer par ailleurs, et passâmes illeosqes lendemain. »

C’est dans cette journée du 21 septembre 1346 que Derby

(1) Ardu comra. de Périgueux, Gourdou, Cahots, Martel, Cajarc,Agen, etc.

fut instruit de Tespèce de guet-apens dont Gautier de Manny avait failli devenir victime à Saint-Jean-d’Angély : « Et avons, cèle jour, novels qe les gents démons'' Wautier de Manny, q’avoient conduyt des Fraunceis d’aler au Roy par terre, furent pris et emprisonés deinz la ville de Seint-John- Aung’elyn : et ensi fustrent, et monseigneur Wautier estoit eschapé soy tierce à grant payne. » A cette nouvelle. Derby n’hésile pas : la bonne foi d’un des meilleurs hommes d’armes anglais a été indignement trompée ; il faut tirer de cet affront une vengeance éclatante. Derby n’a pas de mesure à garder : il court sur la ville de Saint-Jean-d’Angély, l’attaque vivement, y pénètre par force, délivre les prisonniers, renouvelle la garnison, reçoit le serment des habitants, leurimpose, en temps de guerre, un contingent de 200 hommes d’armes el de 6C0 hommes de pied, et, en temps de paix, une contribution pécuniaire excédant de 3,000 écus celle que la ville payait au roi de France. Tout est terminé,au bout d’une huitaine de jours, le 29 septembre. « Si qe nous tenismes avaunt notre chemyn devers ladite ville, et Fassaillames, et fust gayné par force. Dieu mercy, et les gentz getlés hors du prisone ; et demurrasmes huit jours, et establioms la ville. Et ceulx de la ville nous fisrent serment, et deviendrent engleis, et deivent de lour costage demene duraunt la guerre trover CC hommes d’armes et DC à pié en garnisoun de ladite ville, et, en temps du pées, accrestrent lour rentes au roy pluis par an q’ils ne soleient paier à roy de Fraunce chescun an de III mil escutz. »

Ce trait me paraît un des plus honorables pour la mémoire de Derby, comme pour celle de Gautier de Manny ; je n’en distingue pas de plus beaux dans la guerre de Guienne. L’efficacité de la protection de l’Angleterre ne pouvait pas s’affirmer d’une façon plus éclatante, plus juste et plus heureuse ; l’acte de Derby fut, à la fois, l’acte d’un honnête homme, d’un soldat courageux, d’un politique habile. Je plains Froissart d’en avoir ignoré ou méconnu le mobile et la portée.

Sainl-Jeaii-d’Ang’ély ne tint qu’un jour; mais les habitants payèrent cher leur conduite déloyale. Outre les chargées nouvelles communes à l’ensemble de la population, il y eut des dispositions spéciales onéreuses et cruelles pour quelques particuliers. Les terres, revenus, biens et châteaux de Jean de Veroun et de sa femme Lucie, de Jean Chardoun et de Bernard Petit, furent donnés à Gaillard de Guarsac, Guazac ou Guassac, chevalier, créé capitaine et maréchal de Saint- Jean-d’Angély (1). Des Lombards, attachés à la cause française, y éprouvèrent, dans leurs personnes et dans leurs biens, des pertes considérables (2). Plusieurs commerçants, entre autres Bernard Aflfre, marchand de Figeac, furent emprisonnés et définitivement forcés à prêter serment à l’Angleterre (3). Enfin, tout ce que tenait, dans riaint-Jean-d’Angély et aux environs, Bernard Barrant, bourgeois de cette ville, fut attribué à Derby, qui en devait jouir moyennant la rente d’une rose d’or, oflferle tous les ans, le jour de la Nativité de Saint- Jean-Bapliste, à Édouard III et à ses successeurs (4).

(1) Lillera Reg. de contirmatioue concessionis facte Gaillardo, domino de Guarsac (?), miliü, capitaneo et marescallo ville Sancti Johaniiis d’Aungelyn, terrarum, reddiluum, boiiorum, castellorum, etc., que fuerant Johannis de Veroun cl Lucie, uxoris ejus, Johannis Chardoun et Bcrnardi Petit, in dicta villa Sancti Johannis, tempore conquestusejusdem. Apud Westm., 20 februarii, anno22, Ed. 111. (Bibl. lmp. Mss. BheqijIg.ny, 40, folio 127.)

(2) Voir, ci-après, page 380.

(3) Le Roi, au bois de Vincennes, eu novembre 1347, donna des lettres de rémission à « Beruart Aft're, marchand de Figac », qui était demeuré dans la ville de Saint-Jcan-d’Angély, après sa prise par les Anglais. Affre exposait « que, comme ou temps que nostre ville de Saint-Jehan-d’Angeli fut prise par noz auemis, il eust esté prins en icelle et emprisonnés par noz diz anemis, et par contrainte et manaces d’iceulz à euls fait serment de féaulté, et conversa avecques culs, et combien ([ue il eust touzjours le cuer et bonne volenté de revenir par devers nous et de soi mettre hors de la main de noz diz anemis, si avoit touzjours paour de perdre la leste ou de morir d’autre mort, et si tost comme il pot eschaper et délivrer d'culs et revenir à nostre obéissance, en laquelle il et les siens ont touz jours esté, il se recoura. * (Arch. de l’Emp. Tr. des Ch., reg. 76, pièce 175, f*' 1 16, verso.)

(Ji) Rex omnibu.c, etc., salutem. Sciatis quod... dedimus... llcnrico, comiti Lancastric, omnia tenemenla... que Bernardus Barrant, nuperiburgensis ville nostre Sancti Johannis Angeliaci, inimicus et rebellis noster, habuit in villa

Le 30 septembre, lendemain de la Saint-Michel, Derby partit de Saint-Jean-d’Angély et marcha sur Poitiers. Chemin faisant, il donna l’assaut à la ville de Lusignan et s’en empara. Le château se rendit ; Dei’by y établit une garnison composée de 100 hommes d’armes et autres gens de pied : « Et lendemayn de Seint-Michel, nous chivachasmes vers la cité de Peiters, et geusmes une nuyt devauut la ville de Lysingham, q’est une forte ville, si qe homme la aloit assailler, et fust g*agné par assaut, et le chasliel nous fust rendu, q’est un de pluis nobles chastiels et de pluis fort qe sount garres en Fraunce ou en Gascoigne ; et nous establisms le chastiel et la ville et y lessames bien C hommes d’armes -et aultres gentz à pié ovesqe eux. »

C’est probablement à Lusignan que Derby, pour récompenser les services rendus, dans la guerre de Gascogne, par le damoiseau Guillaume Michol ou Michel, lui donna les biens ayant appartenu à maître André Mairussan (1).

De Lusignan, Derby alla sur Poitiers. Arrivé devant la ville, il la somma de se rendre ; sur son refus, les Anglais en entreprirent le siège, le 4 octobre ; leurs efforts ne tardèrent pas à être couronnés d’un plein succès : Poitiers succomba ; il y eut un grand nombre de morts ; les Anglais firent beaucoup de prisonniers. « Et chivachasmes devaunt la citée de Peiters, et ils requeresmes ; mais ils ne voleint rien faire, qar il lour sembla lour ville assetz forte, et si estoient assetz des gentz, si qe homme l’assailla, qe fust le proschein mersqerdy après la Saint-Michel ; et fust par force gayné, et toutz ceaux de la ville fusrent pris ou mortz. Et les seigneurs q’estoient dedeinz, un évesque et bien IIII barons, quaunt ils virent la prise de la ville, s’en alèrent d’autre part. »

predicta, tempore quo capta fuit iu manum nostram, nec non in suburbiis et juridiscione (.vtf)ejusdem ac alibi. ...per servicium unius rose,nobiset heredibus nostris, annuatim, ad festum Nativitatis sancti Johannis Baptiste, reddende in perpetuum... Apud Calesium octavo die octobris. (Bibl. lmp. Mss. Brequigny, 28, p. 127.)

(1) Bibl. lmp. Mss. Brequigny, loco cit.

Pour contrôler et compléter les renseig’nements transmis par le comte de Derby, il existe quelques documents dont je vais parler.

On voit, à la Bibliothèque Impériale, sur un feuillet de garde des chroniques manuscrites de Saint-Maixent et de Maiüezais, des fragments historiques, reproduits par M. P. Marchegay, dans la Bibliothèque de l’École des Chartes. Rapprochés des indications fournies par la lettre du comte de Derby, ces fragments acquièrent une haute valeur. Ils nous apprennent que la ville de Poitiers fut prise le 4 des nones d’octobre, c'est-à-dire le 4 octobre 1346. Derby avait été moins explicite en nous informant que l’assaut avait été donné à Poitiers « le proschein mersqerdy après la Seint-Michel, » mercredi qui fut, en effet, le 4 octobre ; mais, en ajoutant que la ville' de Poitiers « fust par force gayné, » il nous laissait la liberté de penser que l’attaque avait duré un ou plusieurs jours. Il résulte des fragments historiques en question que la ville de Poitiers fut attaquée et prise en un seul et même jour, 4 octobre 1346.

Ces mêmes fragments nous apprennent encore que Derby entra, le 3 octobre, dans Lusignan, où il laissa, pour capitaine, le chevalier Bertrand de Montferrand, qui, en compagnie de ses deux frères et de plusieurs autres Anglais, occupa Lusignan pendant quatre années, et ne cessa, dans cet intervalle, de semer la désolation et la mort en Poitou, principalement dans le voisinage de Lusignan: cinquante-deux paroisses et dix monastères furent ruinés, parce que nul n'osait affronter les terribles Anglais de Lusignan.

J’ajoute que 1p roi d’Angleterre ne négligea rien pour entretenir chez les Montferrand des dispositions si ardemment agressives, dont les populations du Poitou eurent alors à

souffrir. Le 12 mars 1348, Édouard 111, pour récompenser les services rendus par Tyro ou Tyso de Montferrand, et l’exciter à persévérer dans sa conduite, lui donna la garde du château et de la châtellenie de Saintes, encore entre les mains des Français (1). Le même jour, et pour indemniser Bertrand de Montferrand d’une perte de 1,000 florins à l’écu de revenu annuel compromis ou perdu au service de l’Angleterre, Édouard III donna à Bertrand le château et la châtellenie de Talmont, encore au pouvoir des Français (2). Ces audacieux seigneurs, qui travaillaient si énergiquement pour le roi d’Angleterre, devaient être plus que terribles quand ils étaient appelés à travailler pour leur propre compte.

L’on se tromperait en prenant à la lettre l’expression de M. H. Martin, relative au sort des défenseurs de Poitiers, qui ne purent se sauver par la fuite : « Tout ce qui ne se put sauver, dit cet éminent historien (3), fut mis à l’épée...» Pour être complètement dans le vrai, il fallait ajouter : « et à rançon. » Parmi ceux qui furent rançonnés à cette occasion, il y eut d’abord plusieurs membres d’une compagnie de Lombards, déjà cruellement éprouvée par la prise de Saint-Jean-d’Angély(4). Il y eut ensuite Aymeiâc de Rochechouart et Herbert Berlant.

( 1 ) Rex omnibus. .. salutem. .. attendentes grata et utilia obsequia que dilectus et fldelis noster Tyso de Montefïerandi nobis, in guerra Vasconie, à jamdiu est exorta, et alibi, mullipliciter impendit et in dies impendere non desistit, ac volontés ipsum Tysonem, pretexiu dicti servicii sui nobis sic impensi et imposterum impendendi, munere respicere gratioso, concessimus ei... custodiam castri et castellanie Xancton. in manibus quorumdam inimicorum nostrorum adhuc existencium... Apud Westm., XII die marcii(12 mars 1348). (Bibl. lmp. Mss. Brequigny, 28, p. 153.)

(2) Rex, etc... attendentes... ad dampna etjacturas que idem Rertrandus (de Montefferandi) in dicto obsequio nostro, l'etroactis temporibus, sustinuit, que ad valorem mille florenorum de scuto per annum, ut asserit, se extendunt, dedimus ei... castrum et castellaniam de Talaniont cum pertinenciis, in manibus quorumdam inimicorum nostrorum adhuc existencia... Apud Westm., XII die marcii (12 mars 1348, iil supra).

(3) Histoire de France, tome V, p. 98.

(4) Philippe... savoir faisons... que, comme par vertu de noz ordenances faites naguères par la délibération de nostre grant conseil contre les Lom-

Savary de Vivonne avait pris à sa solde Aymeric de Rochechouart et sa compagnie. Fait prisonnier à Poitiers, Aymeric fut rançonné à 4,000 écus d’or ; il dépensa 2,000 écus pendant sa prison ou pendant le temps qu’il employa à se procurer le prix de sa rançon : en conséquence, il réclama à Savary de Vivonne le remboursement de 6,000 écus. Savary refusa de payer; on finit par s’en remettre à l’arbitrage du roi de France, qui, au mois d’avril 1347, décida que Savary serait obligé de payer à Aymeric de Rocbecbouart une somme de 2,000 écus (1).

bars, Ytaliens et oultreraontains, prestanz en nostre royaume, pour raison des abus et excès qu’il avoieiit faitz et faisoient en la maniéré du prester et autrement contre noz ordenances faites sur ce, l’on eust pris et saisis les biens... de noz amés Philippon Hector (?) Paonnet et François Andrieu, frères, et les corps d’aucuns d’iceuls, et avec ce de Piendin, Andrieu, Gautier et Bertholomin Vinteguerres, frères et oncles desdits autres frères, tous communs en biens, et les diz Philippon, Hector, Paonnet et Françoys, nous aient fait monstrer, que, comme dèz le commencement de noz guerres et tousjours continuelment, il nous aient servi etloyaument en armes et en chevaux, sc Ion leur estât, et font encore présentement, là où nous sommes, aucuud’iceuls, où il ont moult froyé, mis et despendu de leurs biens, comme de ceulx de leurs diz oncles, et avec ce que en ceste présente année deux de leurs diz frères, c'est assavoir Philippon et Françoys, ont esté pris par noz ennemis, et les détiennent encore prisonniers, pour les granz et importables raançons qu'il leur demandent ; et plus, que les diz frères et Vinteguerres, pour le faict de noz dites guerres, on perdu touz leurs biens qu’il avoieiit et tant en la ville de Sanct Jehan d’Angeli comme en la ville de Poitiers, où il avoient la grigneur partie de leur vaillue ; et pour ce, nous aient supplié... que nous... leur voississons... exempter... de ladite... ordenance... nous... à la contemplation de noz... chambellanz les seigneurs de Lugde et de Mathefelon... les diz frères et Vinteguerres... exemptons... de... l'ordenance... Ce fu fait à Hedin, en Artoys, l’an de grâce mil CGC quarante et sept, au mois de juillet. Par le Boy, à la relation de l’arcevesque de Rouen et de vous ; Lorriz. (Arch. de l’Emp. Tr. des Ch., reg. 68, p. 451.)

(1) Philippes, par la grâce de Dieu, roy de France; scavoir faisons à tous présens et à venir que, comme nostre araé et féal Aimery de Rochechouart. chevalier, eust fait appeler n’aguères par devant nous nostre amé et féal chevalier Savary de 'Vivonne, seigneur de Tours, et li eust, en nostre présence, ouvert et fait plusieurs demandes à toutes fins pour la cause et occasion de certaines convenances que ledit Savary traitia et promit audit Aymery avant que la ville de Poictiers fust prise par nos ennemis, quand il retint ledit Aymery et les gens de sa compagnie pour estre et servir en armes et chevaux avec li ; entre lesqueUes demandes étoit contenu que, pour ce

Le chevalier Herbert Sériant fut pris également à Poitiers, où il perdit tous ses meubles, valant bien 6,000 livres. Mis « à grant et excessive rempçon, » il profita de la circonstance pour demander au roi de France le changement de liéu et de durée de la foire appelée « la foire de la Pierre-Levée. » Philippe de Valois donna des ordres h ce sujet, le 16 décembre 1347 (1).

Le comte de Derby termine sa lettre en disant que les Ân-

que ledit Aimery était demeurant avec ledit Savary parmy lesd. convenances, qui étoient telles que led. Savary devoit faire aud. Aymery et à ses gens tous cous et frais et tout ce que métier leur seroit, et lediz Aimery et ses gens avoient été pris par nosd. ennemis en lad. ville de Poictiers, pour laquelle prise iceluy Aimery avoit été rançonné de quatre mil écus d’or, et aussi avoit mis et frayé, tant pour ses dépens, frais en sa prison comme en pourchassant saditte rançon, deux mil écus d’or, icelui Savary étoit tenu de rendre et payer audit Aimery lesd. six mil écus... led. Savary rendra et payera audit Aimery « 2,000 écus d’or, dont 500 » présentement avant que ledit Savary parte de la ville de Paris... Ce fut fait à Paris l’an de grâce mil trois cent quarante sept au mois d’avril. (Bibl. lmp. Mss. Decamps, ibbis, P 317.)

(1) Philippe... roys de France. Au sénéchal de Poitou et de Lymosin... salut Oye, la supplication de nostre amé Harbert Sellant (ou Bellaut), chevalier, disant que, quant la ville de Poitiers fut occupée par nos ennemiz, où il estoit li sizime hommes d’armez pour contrester à noz diz ennemiz, il fut pris et perdit touz ses meubles qui bien valoient six mile livres, et avec ce a esté mis à grant et excessive rempçon... Si nous. a... supplié que... pour soutenir son dit estât nous li veuillens octroier que une foire appelée la foire de la Pierre-Levée, qui a accoutumée estre tenue par deux jours sept jours entre deux, c’est assavoir le lundi emprès la feste Saint-Denis et le lundi ensuivant après, en lieu forain, près de ladite ville, où les gens qui y viennent marchander ne treuvent où habiter ne recuillir leurs denrées ou temps de pluie, soit dores en avant tenue chascun an par trois jours continuels et commaiiciez le lundi après la Saint-Denis, en son herbergement de Poitiers appellé les Haies, ou quel herbergement la foire de mie quaresme est et a acoustumé estre tenue, et qu’il en puisse pranre et avoir tels proflz et emoîumenz qu’il prant en ladite foire de mie quaresme, c’est assavoir, etc... Pourquoy nous vous mandons que ce... il vous appert soufflsance de nostre proufit... vous ladite foire... faites crier... Donné à Paris, le XV1« jour de décembre, l’an de grâce mil CGC quarante et sept... (Arch. de i’Emp. Reg. du Tr. des Ch. JJ., 77, fo" 101, verso, et 102, recto.)

gelais sont restés huit jours dans Poitiers, et qu’ils ont reçu la soumission ■< de hones villes et chastiels... entour; » il remercie Dieu de lui avoir accordé « un heal chivaché ; » et il annonce qu’il va rentrer à Bordeaux; «Quelle chose sera forte à faire à ceo qe les enemys sount quillés en païs ; mais espoiroms de faire bien od l’ayde de Dieux. »

Je ne serai certainement pas seul à reg-retter que Derby ne nous ait pas transmis les noms des bonnes villes et châteaux du Poitou qui se soumirent à lui dans ce temps-là. Les fragments indiqués ci-devant viennent combler un peu celte lacune, en nous apprenant que Derby passa par la ville de Saint-Maixent, avec l’intention et surtout le désir d’entrer dans le château ; ce qu’il ne put exécuter, grâce à la surveillance et à la bonne contenance du chevalier Guillaume Picber, qui y commandait. — Les Anglais brûlèrent une rue de Saint. Maixent. De là. Derby marcha sur Niort; mais il n’entra point dans la ville. Enfin, les fragments portent qu’à son retour de Poitiers, Derby passa à Montreuil-Bonin et incendia le château dudit lieu.

Entré dans Poitiers le 4 octobre 1346, Derby en repartit le 12 ou le 13 du même mois. Le 30 octobre 1346, il était arrivé àPlassac, en Sainlonge, ayant eu, dès lors, probablement raison des ennemis qui, « quillés en païs, » comme il le dit dans sa lettre, devaient être pour son retour un obstacle sérieux. Entre le 13 et le 30 octobre 1346, Derby séjourna de nouveau à Saint-Jean-d’Angély ; peut-être était-il encore dans celte ville le 19 octobre 1346, jour où il concéda au clerc Jean du Bois (de Bosco) le greffe de la prévôté de Saint-Jean-d’Angély (1). Je pense que c’est dans la seconde quinzaine d’octobre 1346 que Rochefort-sur-Charente, Soubise, Taillebourg, Tonnay-Charente et Connat, reçurent les Anglais de Derby.

Le 26 septembre 1347, Édouard 111, devant Calais, confirma

(1) .... De confirmatione concessionis scribanie prepositi Sti-Joh.-Aiigeleum facte Johanni de Bosco, clerico, per Henricum comitem Lancastrie. — 19 octobre 13i6... (Bibl. lmp. M.ss. Brkquigxy, 40, f*’ 127.)

la donation du château de Rochefort-sur-Charente faite par Derby à Franc de Haie , et accorda, en outre, à ce dernier, six deniers sterling sur chaque tonneau de vin transitant sur la Charente, dans le district dudit château (1).

Le château et la châtellenie de Souhise, ainsi que la châtellenie de Taillebourg, étaient entre les mains des Anglais, dès le mois de décembre 1346 ; car, à cette époque, le roi de France fit un don de 500 livrées de terre à Guy l’Archevêque, seigneur de Toillebourg, pour raison précisément de la perte récente de Taillebourg et de Souhise (2).

Souhise se soumit volontairement. En récompense de cette soumission, Édouard III accorda aux habitants le droit de percevoir, pendant dix ans, cinq deniers tournois sur chaque tonneau de vin, deux deniers et une obole de la même monnaie sur chaque pipe de vin, et, pour les autres denrées, un impôt au prorata du tonneau et de la pipe, en plus des droits de perception accordés par les anciennes coutumes, et en tant que ces denrées circuleraient sur la Charente, et proviendraient de pays ou d’individus non soumis à l’Angleterre. Le produit devait être affecté aux fortifications de la ville (3).

(1) Rex omnibus, etc., salutem. Sciatis quod, cum Henricus cornes Lancastrie... nuper locum nostrum tenens in ducatu Aquitanie, dederit... dilectoet fideli nostro Francisco de Haie castrum de Rochefort super ripam de Sarente... in perpetuum... nos donacionem... concedimus et conflrmamus... Preterea concessimus quod idem Franciscus sex denarios sterling, de singulis doliis vini per ripam predictam infra districtus dicti castri adducendis percipiat... unam videlicet medietatem ad opus suum proprium... Àpud Cales., XXVI die septembris (26 septembre 1347). (Bibl. lmp. Mss. Brequigny, 28, p. 125.)

(2) Ârcb. de l’Emp. Tr. desCb., reg. 77, f'* 22.

(3) Rex... liabitatoribus ville de Soubize juxta Rupellam, salutem. Grata et utilia obsequia per vos, in villa predicta et alibi in partibus veslris, multipliciter impensa, et, ut speramus, de cetero impendenda, villam predictam ad nostram obedienciam nuper reddendo, et illam postmodum sumptibus vestris propriis de victualibus et aliis necessariis muniendo, et circa nostrorum defensionem jurium contra nobis adversantes vos et vestra benivole exponendo, nos excitant et inducunt ut vobis, in hiis que commodum et utilitatem vestra ac status vestri relevacionem, necnon ville predicte conservacionem

Le 8 février 1348, Édouard III donna à Pierre Béguer de la Russelle,de Bordeaux, le château et la châtellenie de Soubise, avec les appartenances, sa vie durant, à condition que ledit Pierre pourvoierait h leur défense ; il l’autorisa, de plus, à prendre, tous les ans, 500 florins d’or à Técu sur les biens temporels des rebelles étant dans les marches, c’est-à-dire dans le ressort territorial desdits château et châtellenie (1).

Comme ceux de Soubise, les habitants de Tonnay-Charente se soumirent volontairement à l’Angleterre. En récompense de leur conduite, Édouard III déclara, par lettres datées à Westminster le 24 juillet 1348, que, sauf en faveur de l’héritier présomptif, la couronne ne se dessaisirait jamais de la ville de Tonnay-Charente, ni des lieux, châteaux, maisons ou paroisses de sa juridiction (2). Antérieurement, Derby avait

cernere poterunt, favorem et gratiam impendamus ; nos... volumus... quod, a festo Sancti Michaelis proxime future usque ad tinein decem annorum proxime sequencium plenarie completorum, de vinis et aliis mercimoniis hominum et mercatorum extra obedienciam nostram existencium, per aquam de la Charante prope loca vestra transeuncium, capiatis, Icvetis... de quolr bet dolio vini quinque denarios turoneiisium, et de qualibet pipa vini duos denarios et unum obolum ejusdem monete, ac de aliis mercimoniis juxta ratum dolii et pipe predictorum ultra antiquas consuetudines seu pedagia ibidem hactenus solvi et levari consucta; ita quod omnes denarii... circa reparacionem clausture ville predictc et status vestri relevacionem üdeliter apponantur... Apud Westm., xxvii die julii (27 juillet 1348). (Bibl. lmp. Mss. Brequigny, 28, f“ 221.)

(1) Rex omnibus... salutem.. Sciatis quod... pro bono servitio quod... Pctrus Beguer de la Russelle de Burdegala nobis hactenus impendit et impendet in futurum... concessimus eidem Petro castellum et castellaniam de Soubize juxta la Rochelle, cum pertinenciis, liabenda et custodienda ad terminum vite sue, itatamen quoddictusPetrus castrum illud muniri ac eadem castrum et castellaniam contra inimicos nostros, temporo guerre, suis sumptibus, faciat custodiri : concessimus etiam eidem Petro... quingentos florenos auri de scuto percipiendos, singulis annis, super bonis temporalibus rebellium residencium infra marcliias dictorum castelli et castellanie, durante termine supra dicto... Apud Westm., vin die februarii (8 février 1348). (Bibl. lmp. Mss. Brequigny , 28, f® 141.)

(2) Rex omnibus. . salutem. . volcntcs... homines et babitatorcs ville de Thonny Charante, in ducatu nostro Aquitanic, prelextu boni gestus sui erga nos in rcddicione ville predicte inmanus nostras, regiis attolli favoribus, conces.

donné au chevalier Élie de Saint-Symphorien, alias de Landiranes ou Landiras, 500 livres de petits tournois à prendre tous les ans, pendant sa vie, sur les biens des rebelles de la ville et de la châtellenie de Tonnay-Cbarente. Ce don fut ratifié, le 1®' septembre 1348, par Édouard III, qui, se montrant plus généreux que son lieutenant, accorda audit Élie, pour la garde de Tonnay-Cbarente, tous les revenus des biens des rebelles au-dessus des 500 livres données par Derby (1). Enfin, Derby avait accordé aux habitants de Tonnay-Cbarente des libertés, à la conservation desquelles Édouard III, par lettres datées à Westminster, le 20 juillet 1348, ordonna au sénéchal de Gascogne et au connétable de Bordeaux de porter attention (2).

simus eisdem... quod villam predictam ac loca, castra, domos seu parochias de urisdictione ejusdem ville existencia authomagia dictorumhominuin, per vendicionem, donacionem, mutacionem, seu quovis alio titulo extra manum nostram non ponemus, nisi future heredi Anglie... Apud Westm., xxmi die julii (24 juillet 1348). (Bibl. lmp. Mss. Brequïgny, 28, f“ 198.)

(1) Rex omnibus... salutem. Sciatis quod cum... Henricus, cornes Lancastrie, tempore quo locum nostrum tenens erat in partibus Vasconie... concessisset... Elie de Landiras (appelé dans d’autres letti'es du même jour ; Elie de Sancto Simplioriano, alias dicto de Landiranes), militi, quingentas libras parvorum turonensium percipiendas per annum ad terminum vite suc... super bonis rebellium ville de Tannay super Charante et castellanie ejusdem, nosque ratificaverimus... Nos, volentes eidem Elie uberiorem graciam facere in bac parte, concessimus ei, pro custodia castri et ville loci predicti , residuum omnium bonorum rebellium et alios redditus et exitus dictis Castro et ville ac castellanie ibidem pertinentes, si que ultra summam dictarum quingentarum librarum... ibidem fuerint, babendum ad terminum vite sue, absque aliquo compoto nobis inde reddendo seu vadiis à nobis de cetera petendis, pro custodia predicta... Apud Westm. Primo die septembris (premier septembre 1349). Bibl. lmp. Mss. Brequïgny, 28, f® 323.)

(2) Rex Senescallo suo Vasconie et constabulario suo Burdegale... salutem. Volentes dilectos nobis bomines et babitatores ville de Tbonny Cbarante, qui nuper ad obedienciam nostram gratantervenerunt,faYoreprosequigratioso, Yobis et alteri vestrum... committimus et mandamus quatinu^ omnes libertates eis per dilectum consanguinum et fidelem nostrum Henricum comitem Lancastrie, nuper nostrum locum tenentem in ducatu nostro predicto et tota lingua occitana, super reddicione ville predicle rationabiliter concessas... conservari faciatis... Apud Westm., xx die julü (20 juillet 1348). (Bibl. lmp. Mss. Brequïgny, 28, 1° 197.)

La ville de Tonnay-Cbarente ne tomba entre les mains des Anglais qu’a-

Il y a lieu de penser que, vers la même époque, les Anglais s’emparèrent de Cannac; car on trouve que, le 4 juillet 1347, Édouard III, pour récompenser les services de Raoul de Bardenis, qui avait particulièrement contribué à la prise de Cannac, lui donna l’ofiice de viguier'de cette ville; le roi voulait que ledit Raoul perçût, tous les ans, sur les revenus et émoluments de cet office, et pour son propre usage, une somme de 100 livres tournois.

Le 30 octobre 1346, Derby était à Plassac, en Saintonge, non loin de Bordeaux, ainsi qu’on le voit par la donation de Maurens, faite à Bertrand de Pommiers. Cette donation est le dernier document authentique et officiel que je trouve émanant'de Derby pendant la guerre de Guieune. De Plassac, Derby se rendit probablement à Bordeaux et puis à Londres, où, d’après Robert d’Avesbury, il arriva le jour de Saint- Hilaire, 14 janvier 1347.

Ici s’arrête mon travail. Mais je ne saurais terminer ce long examen des campagnes du comte de Derby en Guienne

vant le mois de mars 1347, ainsi qu'il résulte de lettres d'absolution données à Pierre Crousade par le duc de Bourbon, et qui sont aux Ârch. de l'Emp., reg. duTr. des Ch. JJ, 76, f» 195. D’un autre côté, l’expression nuper des lettres d’Édouard indique une soumission récente, mais en tout cas antérieure à la cessation du pouvoir de Derby, puisque ce dernier concède des libertés aux habitants à l’occasion de leur reddition ; cette reddition eut probablement lieu lorsque Derby rentra de Saint-Jean-d’Angély à Bordeaux.

(1) Rex omnibus... salutem... Sciatis quod, probono servicio quoddilectus nobis Radulfus de Bardenis, tam in captione ville et castri de Cannac quam alibi, nobis fecit, concessimus ei offlcium vicarii de Cannac... volentes quod idem Radulfus, de exitibus et emolumentis inde provenientibus, habeat et percipiat, singulis annis, ad opus suum proprium, in remuneracionem sui servicii antedicti , centum libras turonensium.... Juxta Calesium quarto die julii (4 juillet 1347). (Bibl. lmp. Mss. Brequigny, 28, f“ 113.)

Il ne saurait être ici question de Cognac, qui, encore au mois de décembre 1347, était au pouvoir des Français, comme il paraît par des lettres d’absolution données par le roi de France, en faveur de Pierre de Chérimont(V. aux Ach. de l’Emp., reg. du Tr. des Ch. JJ., 76, f“ 227.)

Sainlong'e et Poitou, sans déclarer que ces campagnes ont imprimé à la mémoire de Derby une gloire indélébile. Cet illustre Anglais y déploya toutes les qualités dont la réunion est l’apanage des vrais grands hommes. Froissart l’a défiguré en cherchant à l’emhellir. Puisse un habile pinceau retrouver dans mon travail les couleurs qui conviennent aux traits de cette remarquable physionomie.

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