JALAP FUSIFORME
Outre le jalap tubéreux, M. Ledanois avait envoyé du Mexique une autre espèce connue dans le pays sous le nom de jalap mâle. Les indigènes ont ainsi appelé cette drogue du nom de la plante qui la fournit et qui représente pour eux l’espèce mâle toujours voisine, suivant l’observation de Mendez, de l’espèce femelle à laquelle ils attribuent le jalap officinal. M. Ledanois ne possédait pas un échantillon complet de la plante; il fit parvenir seulement des feuilles, quelques fleurs isolées et une seule graine. La note suivante complétait son envoi :
« Pour me procurer le convolvulus que les ce indigènes nomment jalap mâle et que je pro- « poserai de nommer ipomœa orizabensis, parce cc que, ainsi que le vrai jalap, il est très aboncc dant dans les environs de la ville d’Orizaba, « j’éprouvais les mêmes difficultés que j’ai indice quées dans la première note. La racine de cette « plante est grosse, cylindrique et fusiforme, très « fibreuse, pouvant avoir jusqu’à 20 pouces de
a long, jaune extérieurement, d’un blanc sale in- « térieurement. La plante, qui est velue, est plus « forte que celle du vrai jalap. Point flétrie par « la grande chaleur, elle vient au pied de la Cor- « dillière, où le thermomètre ne descend jamais « au-dessous de zéro. »
A la fin de son mémoire sur les jalaps, le docteur Smith décrit le jalap fusiforme, mais sans connaître la plante qui le fournit. Cette plante répond aux caractères botaniques suivants :
La tige de cette plante herbacée est cylindrique, verte, assez ferme, volubile. Les feuilles sont brièvement acuminées, profondément cordées, alternes, entières, presque rondes ovales, présentant des poils plus apparents à la face inférieure et surtout sur les nervures. Les pédoncules grêles, axillaires, solitaires, portent une fleur, rarement deux, accompagnées de deux bractées à la naissance des pédicelles, et de deux autres ne formant pour ainsi dire que des écailles situées à leur tiers inférieur. Le calice persistant est à cinq divisions profondes, inégales, à préfloraison quinconciale. La corolle est campaniforme, d’un rouge pourpre, tubuleuse, à cinq divisions longues et lancéolées; le tube, moins coloré que le reste de la corolle, est presque blanc à sa partie inférieure. L’androcée se compose de cinq étamines incluses, à anthères dressées et supportées par un filet filiforme à la partie supérieure, dilaté et hispide à la partie inférieure. Le
pistil se compose de deux carpelles surmontés par un style filiforme. Le fruit est une capsule biloculaire, à loges monospermes ; souvent, par avortement, la capsule devient uniloculaire et monosperme. Les graines sont presque sphériques, d’un brun noirâtre et un peu rugueuses.
Il ne faut pas confondre, fait remarquer G. Pelletan, Vlpomœa orizabensis avec le Convolvulus superbus de Kunth ou le Convolvulus sanguineus de Wild, plantes qui croissent aussi à la Cordillière d’Orizaba et auxquelles on a quelquefois attribué l’origine de notre drogue.
Description. — Le jalap mâle ou léger.( radix Orizabensis, radix jalapœ fibrosœ seu lœvis seu fusiformis. — Stipites Jalapœ) que Guibourt préfère appeler fusiforme, est le jalap blanc ou ligneux ou jalap-bois (Jalap wood) des Anglais, le purgo-macho des Mexicains et les tiges de jalap des Allemands.
11 se présente dans le commerce sous des formes moins variées que celles du jalap tubéreux, mais qui s’éloignent parfois de beaucoup de l’aspect fusiforme. La grosseur des racines rend ici leur division presque indispensable pour assurer une bonne dessiccation; aussi est-il rare de les rencontrer entières. Les plus petits échantillons présentent dans ce cas une certaine ressemblance avec les variétés fusiformes du jalap officinal. Mais la comparaison n’est plus guère sensible si la drogue revêt ses formes habituelles. Ce sont des
rouelles représentant une section transversale large de 5 à 10 centimètres, ou des tronçons de diamètre inférieur, mais plus longs, résultant d’une racine volumineuse divisée transversalement et longitudinalement. Les premiers morceaux sont blanchâtres à l’intérieur et d’un gris noirâtre à leur surface externe, par suite de leur exposition à l’air. Les seconds, d’une couleur plus foncée intérieurement, se montrent aussi gris-noirâtres, comme les précédents, sur la surface de section, tandis que les couches épidermiques accusent une teinte d’un gris-brun assez uniforme, mais plus claire que celle du jalap tubéreux.
Les tronçons volumineux offrent souvent des incisions plus ou moins profondes, pratiquées avec le couteau ou la hache. Quoique moins pesante que le jalap officinal, la drogue d’Orizaba a quelquefois une structure compacte et cornée. Des rides creusées assez profondément la parcourent dans le sens de la longueur et émettent çà et là des radicelles fort petites insérées plusieurs ensemble au même point. Mais la surface de section est la partie la plus caractéristique des morceaux de jalap fusiforme et constitue peut-être le meilleur indice qui permette de distinguer à première vue cette sorte. Elle présente en effet de nombreux cercles concentriques formés d’une couche alternative de fibres ligneuses et de tissu cellulaire. Unie dans la racine fraîche, cette surface, sous l’influence de la dessiccation, subit une
dépression dans les couches cellulaires qui s’affaissent suffisamment pour rendre saillants les cercles de fibres ligneuses, dont les extrémités plus résistantes n’ont pas suivi le mouvement dépressif. On dirait, sur les petits morceaux surtout, l’impression d’un cachet fixé sur cette face comme une cire molle et durcie par le temps.
L’odeur et la saveur du jalap fusiforme sont celles de l’espèce officinale ; ces deux caractères sont toutefois ici moins accentués. Telle est la configuration générale de notre drogue assez distincte, comme on le voit, du jalap tubéreux. La structure anatomique, jointe aux données précédentes, rendra la différence encore plus manifeste. Ainsi que nous l’avons annoncé, nous ne donnerons ici que les traits de distinction que présente la coupe transversale du jalap mâle, comparée à celle du jalap vrai prise pour type.
Structure anatomique. — Le parenchyme cortical ne rappelle guère celui du jalap officinal. Au dessous du suber, s’étendent plusieurs rangées de cellules légèrement collenchymateuses dans lesquelles apparaissent isolées, ou le plus souvent réunies, au nombre de 3 à 15 des cellules sclérenchymateuses à parois très-épaisses. On pourrait ici rapprocher les éléments de ce parenchyme cortical de ceux que nous a présentés la coupe transversale de la racine de scammonée, dont le bois aussi a beaucoup d’analogie avec celui du tubercule qui nous occupe. Les cellules résineuses
sont localisées dans les mêmes régions dans les deux jalaps ; leur nombre nous a même paru supérieur dans quelques échantillons de jalap d’Orizaba. Mais c’est dans la zone ligneuse qu’il faut chercher les meilleurs traits de distinction. On y rencontre des amas fibro-vasculaires très-développés, formés de gros vaisseaux à ponctuations aréolées, vaisseaux qu’entourent des cellules ligneuses à parois épaisses et fortement liées entre elles.
Composition chimique. — La racine d’Orizaba possède, comme le jalap officinal, un principe résineux auquel elle doit ses propriétés médicinales. Analysée pour la première fois par Ledanois, cette sorte lui a donné sur 1000 parties :
Résine. 80
Extrait gommeux. 256
Fécule. 32
Albumine. 24
Ligneux. 580
Eau et perte. 28
Comparant ces résultats à ceux que le jalap tubéreux avait fournis à Cadet de Gassicourt, Ledanois fait remarquer que, dans cette dernière espèce, la quantité de résine est supérieure d’un cinquème à celle du jalap fusiforme qui contient au contraire un poids double de ligneux.
Henry, examinant la différence qui existe entre les principes immédiats des jalaps : sain, léger et
piqué, a obtenu les rapports suivants qui accusent pour la première espèce de jalap une quantité de résine presque double de celle recueillie par Ledanois. En effet, 500 grammes de chaque ont donné :
Jalap léger. 60 gr. de résine.
Jalap sain. 48 — —
Jalap piqué. 72 — —
Cette analyse établit que la drogue d’Orizaba est plus riche en principe résineux que la sorte officinale.
En 1863, Guibourt étudiait l’influence de l’âge des racines sur la quantité de résine qu’elles fournissent. Ses recherches nous valurent de.nouvelles analyses comparatives qui confirmèrent les données de Ledanois sur la richesse en résine de notre drogue.
M. Andouard émettait en 1864 une opinion toute différente. Il s’étonne de la défaveur attachée à cette sorte de jalap qui, selon lui, n’est pas inférieur au jalap tubéreux. Trois échantillons, pris à des sources diverses, lui ont fourni : 10,45, 14,50 et 20,10 0/0 de résidu. De là il conclut qu’il y a analogie évidente entre les deux propriétés de ces deux jalaps, et qu’ils sont susceptibles de se remplacer partout. Le jalap mâle aurait de plus l’avantage de n’être jamais mêlé à des racines étrangères. Ces conclusions sont peut-être exagérées, d'autant plus qu’à poids égal la résine du ja-
lap officinal est plus active que celle de l’espèce fusiforme.
Hanbury semble donner raison à Guibourt, quand il accuse une proportion de 11,8 0/0 de résine séchée à 100°.
Faut-il rapporter l’explication de ces résultats contradictoires aux mêmes influences que nous avons signalées au sujet du jalap tubéreux? L’éloignement de la mère-patrie, la culture, l’âge des racines, la présence des insectes et le mode de dessiccation ne sont pas peut-être complètement étrangers à l’émission d’opinions si divergentes. Quoi qu’il en soit, ilest un fait acquis à la science; c’est que la résine de jalap fusiforme ne possède pas de propriétés purgatives aussi énergiques que celles du jalap tubéreux. En effet, la résine de la drogue d’Orizaba est uniquement composée de jalapine, dont l’action médicamenteuse est inférieure à celle de la convolvuline qui n’existe que dans le jalap vrai.
Pour extraire le principe résineux du jalap léger, on répète la série d’opérations décrites pour la préparation de la résine de Yipomœa Purga. Cette résine se présente dans le commerce sous une forme qui rappelle complètement celle de la résine officinale. Ce sont aussi des masses cylindroïdes, tordues en forme de corde (M. Planchon). Leur solubilité dans l’alcool etdansl’acide azotique froid, sans dégagement de gaz nitreux, les rapproche encore du produit résineux fourni par le
jalap vrai. Mais la résine d’Orizaba a une couleur plus claire; elle est rouge-foncé et non brune; sa saveur douceâtre et presque fade est bien distincte de la saveur âcre, strangulante et très-persistante qu’offre la matière résineuse du jalap tubéreux. De plus cette dernière possède une odeur nauséeuse qui n’est pas précisément celle de fruits cuits, caractéristique de la résine de Vipomœa Orizabensis,et sensible sur tout par la pulvérisation. La divisibilité de celle-ci dans le lait s’opère sans intermède, tandis qu’on remarque une agglutination dans le même liquide, même à froid, quand l’émulsion a pour base la résine officinale. Enfin nous avons vu l’éther partager cette dernière en deux parties ; l’une soluble dans ce véhicule et analogue sinon identique à lajalapine, l’autre insoluble constituée par la convolvuline. La résine d’Orizaba ne laisse au contraire aucun résidu dans l’éther qui la dissout entièrement. Elle peut être considérée comme un intermédiaire des résines de Vipomœa purga et du convolvulus Scammonia qui fournit la scammonine soluble aussi dans l’éther et presque uniquement composée comme la jalapine.
La résine de jalap fusiforme est sujette aux mêmes falsifications qui frappent la résine officinale. Nous n’insisterons pas de nouveau sur la recherche des matières étrangères. Comme les essais ont porté sur des réactions plutôt caractéristiques de ces dernières substances que de la matière
résineuse du jalap, ils trouvent donc leur application quand ils ont pour objet la résine d’Orizaba aussi bien que la résine du jalap tubéreux.