FAUX JALAPS
Dans les jalaps du commerce, il n’est pas rare
de rencontrer certaines racines étrangères que la fraude y a introduites.
Les unes appartiennent aux convolvulacées comme le faux jalap à odeur de rose, mais la plupart n’ont de commun avec cette famille que leur aspect général ou leurs propriétés purgatives. Ainsi on a emprunté aux myrtacées le faux jalap rouge, aux amaryllidées une partie au moins du faux jalap de la Nouvelle-Orléans, aux nyctaginées la racine du Mirabilis Jalapa et de la Belle de Nuit, aux cucurbitacées la racine de bryone, et aux renonculacées celles de Yaconititm ferox. Nous donnerons ici les principaux caractères de ces différentes drogues, dont la configuration se rapproche plus ou moins de celle des jalaps, mais qui s’en distinguent surtout, suivant l’observation de M. G. Planchon, en ce qu’elles n’offrent, sur la coupe transversale ni des couches concentriques, ni des masses isolées d’une résine semblable à celles que nous avons observées dans les différentes sortes de jalap.
Mirabilis jalapa .—Nous avons vu successivement Boerhaave, Tournefort, Bergius, Spielmann et Linné considérer le mirabilis jalapa et langiflora comme la source du jalap officinal. La racine du mirabilis jalapa se présente en tronçons cylindriques, longs de 5 à 10 centimètres, d’un gris livide extérieurement et blanche au dedans. La coupe transversale offre un grand nombre de cercles concentriques, très serrés et
légèrement proéminents, se remarquant aussi sur la section qui est presque noire. Cette racine est compacte, pesante, dure, d’odeur légèrement nauséeuse et d’une saveur douçâtre mêlée d’un peu d’âcreté. Elle ne contient pas de cellules à résine.
Faux jalap à ocleur de rose. — Le jalap à odeur de rose, signalé pour la première fois par M. Brazil, droguiste à Paris, est généralement en tubercules ovoïdes, allongés et amincis en pointe aux deux extrémités. La surface en est toujours très profondément sillonnée, noirâtre dans le fond des sillons, mais presque blanche sur les parties proéminentes qui ont subi le frottement réciproque des morceaux ; l’intérieur est presque blanc. La cassure présente une surface de section poreuse, blanchâtre, surtout au centre, avec des cercles concentriques colorés en brun. La partie qui avoisine la circonférence est la seule qui offre quelquefois la couleur brune du jalap officinal. Cette racine, respirée en masse ou pulvérisée, exhale une odeur de rose assez marquée. La saveur est douçâtre, un peu sucrée, nullement âcre. Elle ne contient qu’un peu de résine à peine purgative. Guibourt a fait l’analyse de cette racine ; voici les résultats qu’il a obtenus :
Résine..... 3,25
Mélasse obtenue par l’alcool.... 16,47
Extrait sucré obtenu par l’eau. 5,92
A reporter. 25,64
Report,
Cette composition inspire à Guibourt les réflexions suivantes : cette nouvelle racine offre cela de particulier qu’elle sert de lien à trois autres appartenant à la même famille, qui paraissaient jusqu’ici n’avoir rien de commun. Ce sont d’abord la racine du vrai jalap qui est fortement purgative, puis le bois de Rhodes, des Canaries, racine ligneuse du convolvulus scoparius, tout imprégnée d’une huile volatile analogue à celle de rose, et troisièmement la patate, racine purement amylacée et sucrée du batatas edulis. Or voici une nouvelle racine amylacée et sucrée comme la patate, un peu résineuse comme le jalap et pourvue d’une odeur de rose comme le bois de Rhodes. Guibourt n’a pas déterminé la plante qui fournissait ce faux jalap; mais, sur la description qu’il en a donnée, M. Grossourdy l’a reconnue pour être la racine d’une variété de patate jaune cultivée aux Antilles. Aussi M. Guibourt conseille-t-il de la nommer patate à odeur de rose.
Faux jalap rouge ou rayonné, de Guibourt.—- Cette substance rappelle à première vue le jalap digité dont il offre la forme générale allongée, la teinte extérieure noirâtre et les rides profondes
Gomme.
Amidon.
Ligneux.
Perte ...
séparées par de longs cordons proéminents, gris, ondulés, dont les parties les plus saillantes sont usées et blanchies par le frottement. Ce faux jalap se présente en morceaux tubériformes, la plupart très allongés et presque linéaires, mesurant jusqu’à 20 centimètres de long sur 3 centimètres de diamètre, parfois fusiformes ou bien ressemblant à une bourse fermée, rétrécie par le haut et renflée par le bas. La forme peut donc varier beaucoup, mais l’aspect général , semblable à celui du jalap digité, différentie complètement cette racine du jalap officinal. A ces caractères distinctifs on peut d’ailleurs ajouter ceux que fournit la structure anatomique. D’après Guibourt, si l’on fait une coupe transversale passant par le centre et qu’on polisse cette coupe, on trouve au centre un certain espace plein et uniformément compact, entouré d’un cercle de gros points blanchâtres. A partir de ces points on observe des nuances de couleur indiquant des cercles concentriques qui deviennent d’autant plus apparents et nombreux qu’on approche plus de la circonférence. En outre, tout l’espace, compris entre le cercle de points blancs et l’épiderme, est traversé par des lignes radiaires, blanchâtres; enfin toutes ces parties sont comme à demi fondues dans la masse qui est partout très compacte et très tenace. Quant à l’épiderme, il est presque noir.
Cette substance est complètement dépourvue
de l’odeur et de l’âcreté qui caractérisent le jalap; on peut la piler et la tamiser à découvert, sans en être aucunement incommodé. La poudre est presque blanche ; épuisée psr de l’alcool à 83°, elle fournit une teinture d’un fauve assez foncé qui, parla distillation et la concentration à l’air, devient d’un rouge de sang. L’eau y forme un précipité rouge qui ressemble à du sangdragon. Ce produit de nature résineuse ne forme que 16 0/0 du poids de la racine. L’extrait aqueux évaporé est d’un rouge de sang, astringent, et se colore en vert noirâtre par les sels de fer. M. Jourdanet a reconnu dans ce faux jalap, des excroissances qui se développent sur l’écorce du goyavier ( psy dium pyriferum), (myrtacées), par suite de la piqûre d’un insecte (Journal de ph. et de ch., 4 e série, XLIV, pag. 475).
Faux jalap de la Nouvelle-Orléans.
On a lancé dans le commerce, en 1862, sous le nom de racine de jalap, des tubercules radicaux que l’on disait avoir été avariés dans un récent incendie à Londres ; mais en réalité, ils avaient été trempés dans une teinture noire, afin de leur donner quelque ressemblance extérieure avec le jalap. Ces tubercules provenaient de la Nouvelle- Orléans ; d’où la dénomination de faux jalap de la Nouvelle-Orléans, donnée par Guibourt. Ces tubercules sont d’une couleur noirâtre, due à une sorte de teinture noire, dans laquelle ils ont été
plongés. Il suffit de les laver à l’eau froide pour leur enlever la plus grande partie de cette matière colorante. L’eau pénètre d’ailleurs facilement ces tubercules et les gonfle comme des éponges en devenant très-mucilagineuse. Il faut donc les laver très-promptement, si l’on veut leur conserver leur forme et leurs autres caractères. Les tubercules séchés de nouveaux sont très-durs, pesants, d’une forme arrondie, ovoïde ou oblongue, plus ou moins modifiée parla dessiccation. L’épiderme est rougeâtre, mais les parties proéminentes dénudées par le frottement sont presque blanches, tandis que le fond des rides conserve la couleur noire due à la teinte. Indépendamment des rides dues à la dessiccation, tous les tubercules ont été incisés et partagés en un certain nombre de lobes presque jusqu’au centre. Quelquefois les lobes sont isolés et ressemblent tellement à des quartiers de fruit sec, qu’on les a d’abord pris pour tels. Les tubercules qui sont entièrement pénétrés par la teinture, ne sont pas décolorés par le lavage, mais ceux qui ne sont atteints que superficiellement sont à l’intérieur d’un blanc d’ivoire, et ressemblent tout à fait à de l’ivoire végétal, si ce n’était une infinité de points jaunâtres dus à des fibres ligneuses dispersées dans toute la masse. Une solution d’iode n’y fait découvrir aucune trace d’amidon, Guibourt croit reconnaître dans cette drogue, les tubercules de Vagave americana, ou tout au moins d’une plante de la môme famille.
Racine de Bryone. — Ses rouelles avec leurs stries concentriques lui donnent un aspect de jalap mâle divisé en fragments de même forme, mais elles n’ont rien de commun avec le jalap officinal. Les surfaces de section d’un jaune pâle, que parcourent à la fois, des stries concentriques et de nombreuses lignes saillantes rayonnant du centre à la périphérie, l’épiderme facilement séparable et la saveur amère, âcre et même un peu caustique de sa racine de bryone, fournissent autant d’éléments de distinction qui ne permettent pas de la confondre avec le jalap fusiforme en rouelles.
Racine d'aconitumferox .—Des accidents graves arrivèrent en 1854 à Constantinople, par suite d’une erreur qui avait lait prendre des racines d’aconit pour des tubercules de jalap. Un droguiste de cette ville reçut de Calcutta, un ballot de racines d'aconit qu’il vendit aux droguistes et pharmaciens sous le nom de jalap. On ne tarda pas à constater un cas d’empoisonnement qui, après de minutieuses recherches, fut rapporté au prétendu jalap, qui n’était antre chose que la racine d’une variété d’aconit particulièrement toxique et connue dans les Indes sous le nom de Bikh (aconilum ferox). La confusion de deux drogues si dissemblables, comme le sont le jalap et l’aconit, semble accuser une ignorance impardonnable de la p^art de l’acquéreur. On a remarqué toutefois, que quelques unes des grosses racines de l’a-
conit des Indes ont une légère ressemblance avec certains petits tubercules de jalap digité. Un examen attentif aurait néanmoins évité une erreur aussi grossière.
L’irrégularité des sillons extérieurs, les cicatrices des radicelles, l’absence d’étui médullaire à l’intérieur et la disposition remarquable des faisceaux vasculaires isolés les uns des autres et disséminés dans une écorce volumineuse, enfin la saveur brûlante de cette racine sont des traits assez caractéristiques pour différencier cette substance qui d’ailleurs provenait plutôt d’une erreur que d’une véritable falsification.
Jalap épuisé. —Enfin on trouve dans le commerce, du Jalap qui a été déjà épuisé par une digestion prolongée dans l’alcool, et qui, par conséquent, donne une proportion moindre de résine. Mais il arrive souvent que les fraudeurs remplacent cette résine par une matière résineuse commune, en l’imprégnant au moyen d’une solution alcoolique de colophane, par exemple, et en faisant dessécher le jalap une dernière fois, après un séjour assez prolongé dans cette solution. Pour reconnaître cette fraude il faut couper en tranches minces un poids donné de la racine, la faire macérer quelque temps dans l’eau, pour éliminer, les matières gommeuses et extractives, puis épuiser par l’alcool bouillant. Une partie de la solution alcoolique évaporée donne la proportion de résine; le reste est traité par l’eau qui précipite la
résine, dont on constatera les caractères. Si c’est de la résine de jalap elle se dissoudra en totalité dans la potasse caustique et ne sera plus précipitée par l’addition d’un excès d’alcali, ni par celle d’un acide même en excès. La coloration soluble dans la potasse donne un précipité abondant par un excès d’alcali.
Nous avons vu comment on restaurait le jalap piqué par les vers; artifice que mettait à découvert la cassure de la drogue suspecte.
Il faut chercher dans des écrits arabes la première mention du turbith. Pour Sérapion, le tur bith arabum n’est autre chose que le Tripolium de Dioscoride, à feuille d’isatide. Ce mot de Tripolium fait allusion à une curiosité remarquable que présenteraient les fleurs de cette plante. Trois fois par jour elles changent de couleur, s’il faut en croire Dioscoride; blanches le matin, roses à midi, elles étalent le soir une robe rouge-vermeil. Mais cette particularité n’est nullement caractéristique du végétal auquel nous devons le turbith, et à ce sujet Monardès fait remarquer que Sérapion pousse un peu loin son enthousiasme pour les Grecs en rapportant toutes les drogues aux plantes décrites dans leurs ouvrages. L’usage du turbith chez les Arabes lui semble plutôt d’origine