II. — Scammonée de Smyrne. — Scammonium Smyrnceum
Sous ce titre sont comprises les différentes sortes de Scammonée que les auteurs anglais distinguent sous les noms de Scammonées adultérées et Scammonées fausses. Nous adopterons cette subdivision qui a l’avantage de séparer des produits parfois bien différents, en tenant compte
surtout de leur composition élémentaire. Nous donnerons donc la description successive des Scammonées adultérées et des Scammonées faus-
A. Scammonées adultérées.
Les différentes sortes de Scammonées adultérées se présentent le plus souvent en pains à surface arrondie ou plans convexes; de forme variable, de 2 à 5 centimètres d’épaisseur sur 12 centimètres environ de diamètre. Quelques échantillons sont amorphes et irréguliers, d’autres sont en masses cylindriques. Ils varient beaucoup d’aspect, mais ils passent si insensiblement d’une apparence à une autre qu’il est, pour ainsi dire, impossible de classer ces Scammonées d’après leurs caractères physiques. Leurs réactions chimiques ont fourni à Pereira un bon élément de division. Elles sont ainsi rangées par l’auteur anglais :
(A). — Scammonées qui font effervescence par addition d’acide chlorhydrique.
Cette division renferme les Scammonées sophistiquées avec le carbonate de chaux que l’on additionne souvent d’amidon ou de dextrine. Nous avons déjà donné le mode opératoire usité par les paysans ou les marchands pour introduire ces substances étrangères dans notre drogue, il nous reste à décrire leurs produits tels qu’ils le livrent
au commerce et à donner les moyens de rendre la fraude manifeste.
Scammonée calcaire ou crétacée. — Elle se présente enpainsarrondis ou en morceaux irréguliers. Elle est plus pesante que la Scammonée pure. Un échantillon en morceaux irréguliers a accusé une pesanteur spécifique de 1,463. Sa cassure est terne ou terreuse, de couleur gris-cendré. Ses caractères, chimiques peuvent se résumer ainsi : L’acide chlorhydrique versé sur une surface de section produit une vive effervescence. La décoction de la poudre filtrée et refroidie ne change pas de couleur par l’addition de la teinture d’iode. Parfois on trouve éparses dans la masse quelques parcelles de craie que l’on peut isoler et caractériser. Des marchands ont eu l’impudence, raconte Pereira, d’étaler sur le marché de Londres, cette Scammomée sous le nom de larmes de Scammonée.
Scammonée calcaire amylacée. — Cette sorte est, comme la précédente, en morceaux à surface arrondie ou plus ou moins irréguliers. On la rencontre aussi en masses cylindriques, et carrées. Elle contient du carbonate de chaux et de l’amidon ou de la farine de blé ou d’orge. La sorte en morceaux irréguliers a parfois une certaine ressemblance avec la Scammonée pure par sa cassure brillante et résineuse, mais elle est a un aspect cireux et une couleur grisâtre. Les masses cylindroïdes ou carrées sont, importées dans des boîtes ou dans des caisses, où elles paraissent avoir été
renfermées à l'état mou, et dans lesquelles s’est opérée la dessiccation. Leur forme est par suite celle du récipient dans lequel elles ont été expédiées. Un échantillon d’un morceau cylindrique d’environ 25 centimètres de diamètre sur 10 centimètres d’épaisseur a offert une cassure gris-sombre et une pesanteur spécique de 1,359. La variété en pains plats.et orbiculaires n’est autre que la Scammonée plate dite d’Antioche de Guibourt. Elle nous arrive en gâteaux orbiculaires, larges de 10 à 12 centimètres sur 2 centimètres d’épaisseur, ou en fragments qui proviennent de sa division. Elle est assez légère, dense et bien plus difficile à briser que les sortes précédentes. Sa pesanteur spécifique oscille de 1,276 à 1,574. Dans quelques échantillons, la cassure est résineuse et brillante, dans d’autres morceaux elle est terne, d’un gris-foncé à lames presque transparentes. Elle présente des cavités à air et la plupart lenticulaires qui sont parfois assez vastes, suivant Clamor Marquart, et dues alors à des passages d’insectes, on y rencontre aussi de nombreuses petites taches blanchâtres de carbonate de chaux. Elle blanchit peu et devient un peu poisseuse par l’action de l’eau ou de la salive ; elle se ramollit sous la dent et n’a pas de saveur bien marquée. Son odeur est celle de la Scammonée d’Alep, mais plus faible et peu agréable. Elle ne fond pas à Ja flamme d’une bougie, elle y bouillonne seulement par petites places, y brûle difficilement avec flamme et
paraît s’éteindre aussitôt qu’elle en est éloignée. Cependant elle continue de brûler pendant quelque temps sous la cendre blanchâtre qui se forme, en répandant une odeur fort désagréable (Guibourt). Sur cinq échantillons analysés, un importeur du Levant a accusé les proportions respectives de chaux suivantes : 13,07 ; 23,1 ; 25,50; 31, 05; 37,54. Une goutte d’acide chlorhydrique versée sur la cassure donne naissance à une effervescence assez vive, en même temps que la teinture d’iode ajoutée au décocté filtré et refroidi fournit une coloration bleu intense. L’examen des pains orbiculaires et de leurs fragments a porté Guibourt à croire qu’ils étaient le produit de l’expression de la racine et de l’évaporation du suc dans des sortes d’assiettes plates dont ils offrent la forme. La Scammonée plate d’Antioche répond, suivant Pereira, aux Scammonées anglaises préparées de première et de seconde qualité, dont nous avons détaillé la préparation. Elle ne serait pas alors obtenue précisément par le procédé indiqué par Guibourt, mais sortirait simplement des mains des Juifs de Smyrne.
M. Martius mentionne une autre Scammonée d’Antioche d’un brun grisâtre, couverte d’une poussière blanche à l’extérieur, avec beaucoup de passages d’insectes. Sa poudre est d’un gris de cendre ; sa pesanteur spécifique est égale à 1,12.
Scammonée calcaire dextrinée. — Cette sorte diffère de la précédente en ce que le décocté de sa
poudre filtré et refroidi donne une coloration rouge pourpre par addition de la teinture d’iode. Elle contient beaucoup de carbonate de chaux et de la dextrine.
(B). — Scammonées qui ne font pas effervescence par addition d’acide chlorhydrique.
1° Scammonées amylacées .—Cette sorte de Scammonée est adultérée avec de l’amidon de blé où d’orge, surtout avec le premier. Elle est moins fréquente que les Scammonées calcaires amylacées. Elle se présente en morceaux irréguliers ou en pains aplatis qui ont parfois la cassure résineuse et la couleur noirâtre de la Scammonée pure ; mais elle offre plus souvent un aspect cireux et une couleur grisâtre. Elle contient des matières ligneuses, de l’amidon, mais point de craie; aussi l’acide chlorhydrique ne donne-t-il lieu à aucune effervescence; mais la teinture d’iode colore en bleu le décocté de sa poudre filtré et refroidi. On ajoute à l’amidon un grand nombre d’autres substances, comme de l’amidon de qualité inférieure, d’autres résines et toutes les substances autres que nous avons précédemment énumérées. Nous avons déjà fait remarquer que la Scammonée récoltée aux environs de Smyrne est rarement falsifiée avec de l’amidon. Il n’en est pas de même à Angora qui nous envoie la Scammonée Skilip qui est un mélange de 30 à 40 0/0 de Scammonée pure d’Angora et de 70 à
80 0/0 d’amidon. La Scammonée amylacée est expédiée en caisses.
2° Scammonée gypseuse. — Cette sorte a été décrite par Clamor Marquart. Elle est en morceaux irréguliers très-pesants , d’une densité égale à 1,731. Elle a accusé une proportion de 52 0/0 de gypse (sulfate de chaux).
3° Scammonée Bassorine. — Clamor Marquart a rencontré une Scammonée d’un consistance cornée, dont la densité était inférieure à celle de la Scammonée pure. Elle se présente en morceaux d’un gris de cendre clair, plats, ayant à peine un centimètre d’épaisseur, farineuse des deux côtés. Elle est difficile à pulvériser et sa poudre est d’un brun-clair. Une fois privée de sa résine et de sa partie extractive, elle a donné un résidu se gonflant dans l’eau bouillante et soluble dans la potasse caustique. De ces réactions Marquart a conclu que cette Scammonée avait été additionnée de gomme Bassora. Thorel accuse une proportion de 92 0/0 de gomme de Bassora dans quelques échantillons; cette sorte, d’après ce dernier auteur, serait fabriquée en Europe.
4° Scammonée indienne. — Royle mentionne .une Scammonée qu’il a vue dans un bazar indien. Elle est pesante, poreuse, d’une couleur grisâtre, d’une odeur balsamique se rapprochant de celle de l’encens. Elle croque sous la dent, comme si elle contenait une forte proportion de sable qui est probablement l’élément de falsification additionné de résines étrangères.
B. Scammonées fausses.
A cette subdivision appartiennent les Scammonées qui n’ont parfois guère de la Scammonée que le nom et représentent soit une Scammonée trèsimpure soit le produit résineux ou gommo-résineux d’une plante étrangère aux convolvulacées, comme la Scammonée dite de Montpellier,
1° Scammonée commune de Smyrne de Gray.
— Cette sorte existe dans le commerce sous forme de pains arrondis, de cinq centimètres environ d’épaisseur. Elle est noirâtre et offre extérieurement une apparence d’ardoise. Elle se brise avec difficulté; sa cassure est terne et noire et sa densité égale 1,412. Humectée puis frottée elle développe une odeur de gayac. La décoction de sa poudre filtrée donne par refroidissement une liqueur trouble que l’iode ne colore pas en bleu, et il se dépose une poudre noirâtre. Celle-ci dissoute dans l’alcool bouillant et additionnée d’acide azotique fournit un liquide vert-bleuâtre ; réaction caractéristique du gayac. Elle est préparée, d’après Gray avec le mélange suivant : Scammonée d’Alep, une partie, extrait de jalap, cinq parties, résine de gayac, dix parties, noir d’ivoire quatre parties.
2° Sous le nom de Scammonium smyrnense médicinale venale, M. Batka mentionne une Scammonée fausse qui serait composée de gomme, de
pain, de Scammonée, de gayac, de benjoin, de cire, de sable et de bois.
3° On fabrique aussi une Scammonée avec le résidu de l’expression de la racine, de la gomme arabique et de la colophane.
4° Scammonée de Montpellier ou Scammonée en galettes. — Scammonium gallicum. —Scammonée des Alleman ds.
L’origine de cette drogue a soulevé de nombreuses discussions, avant que M. Laval ait publié son excellent travail sur ce sujet. Ses recherches et ses expériences ont confirmé en partie les observations de Thorel sur cette substance, cc Je « ne crois pas, dit Thorel, que cette sorte soit «faite, ainsi que l’affirme Guibourt, avec le « Cynanchum Monspeliacum ; le résidu du traite- « ment par l’alcool est trop poisseux et trop dur, « étant désséché, pour qu’il puisse venir de cette « plante. Ce résidu a tous les caractères des com- « posés ammoniacaux et azotés. Du reste un « voyageur des environs de Montpellier m’a « affirmé que le cynanchum y était complètement « étranger et que la fabrication du suc était in- « connue dans le pays. » Guibourt attaque ces conclusions, en s’appuyant sur le témoignage de divers auteurs. Ainsi Lobel et Pena ont décrit et figuré sous le nom de Scammonium Monspeliense la plante dont Linné a lait plus tard son Cynanchum Monspeliacum. Ces deux botanistes nous apprennent aussi que cette
asclépiadée est très-abondante sur toute la plage sablonneuse de la Méditerranée et que son suc laiteux est employé comme purgatif, mais à une dose plus forte que la Scammonée de Syrie. Jean Baubin ajoute aux détails précédents qu’avec le suc de cette plante et de la Colophane, les Marseillais adultèrent la Scammonée avec tant d’adresse qu’on a peine a reconnaître la falsifica ■ tion. Guibourt cite encore Clusius, Magnol et Gonan puis il ajoute : « Cela prouve assez que le « Cynanchum Monspeliacum est très-abondant « sur ces côtes de la Méditerranée et que son suc « laiteux sert à préparer une sorte de Scammonée <c qui ne peut être que celle connue sous le nom de « Scammonée de Montpellier qu’on additionne « de différentes résines ou autres substances pur- « gatives. » M. Laval admet avec Guibourt que le Cynanchum Monspeliacum sert à préparer un suc purgatif, mais bien différent de la Scammonée de Montpellier. En effet, celui-ci est très hygroscopique, d’un rouge brunâtre ; son odeur est un peu nauséeuse et sa saveur légèrement amère ; il se dissout en partie dans l’eau et à moitié dans l’alcool. L’iode ne colore pas en bleu son décocté. La Scammonée de Montpellier, étant un produit artificiel, ne présente pas des caractères aussi constants. On la trouve ordinairement dans le commerce en galettes aplaties, noires, dures, compactes, de dix centimètres de diamètre sur deux et demi d’épaisseur. Lorsqu’on la frotte
avec le doigt mouillé, elle forme un liquide d’un gris foncé, gras, onctueux et tenace, d’une odeur faible de baume du Pérou. D’après les informations de M. Laval, cette Scammonée ne serait préparée ni à Montpellier ni dans aucune localité • du Midi de la France. Elle vient d’Allemagne, surtout de Stuttgard et passe à Marseille pour être expédiée à ‘Gênes et de là en Amérique.
Comme on le voit, le Cynanchum Monspeliacum croît bien loin de la région qui nous envoie cette fausse Scammonée ; on ne saurait donc y reconnaître la plante mère de la Scammonée de Montpellier. La dénomination de Scammonium galli cum n’est donc pas moins erronée que le classement de cette drogue parmi les produits des convolvulacées.
Résine de Scammonée anglaise.
Nous avons constaté, dans la description des différentes Scammonées du commerce, qu’il existait de très grandes variations dans la composition de cette drogue et que même les sortes, qui présentent les caractères les plus satisfaisants ne contenaient souvent que des proportions faibles de gomme-résine pure. C’est en raison de cette circonstance que MM. Thorel et Dublanc, Soubeiran et quelques pharmacologistes anglais ont proposé de remplacer désormais la Scammonée du commerce par la résine pure de Scammonée, comme on remplace les quinquinas de composi-
lion variable par le sulfate de quinine dont l’action médicale est plus sûre et plus facile à graduer. Partant de ces données, un industriel anglais, M. Clark de Sochia, pensa qu’on pourrait fournir à la médecine une résine plus abondante et surtout plus uniforme en l’extrayant de la racinesèche, à l’aide d’un traitement approprié. Au lieu donc de pratiquer des incisions-au collet des racines, comme on le fait habituellement, il eut l’idée de les arracher à l’époque de la maturité et de les soumettre à la dessiccation. Puis il en expédia une certaine quantité à M. Williamson, professeur eu collège de l’Université de Londres, en le priant de la soumettre à divers essais de traitement, pour en extraire la résine par le moyen le plus simple. Le procédé auquel s’arrêta M. Williamson est le suivant : on fait bouillir la racine de Scammonée d’abord dans de l’eau pure, puis dans l’eau acidulée, de manière à la débarrasser complètement de tout ce qu’elle renferme de soluble dans ces deux véhicules. La partie qui reste est ensuite épuisée par l’alcool qui dissout la résine et la laisse par distillation. Le résidu est séché et donne une résine en masses irrégulières, recouvertes d’une poussière blanchâtre. Elle est blonde, lorsqu’elle est vue en lames minces et possède une saveur moins forte que la Scammonée. La pharmacopée anglaise de 1864 a inscrit cette résine au nombre des préparations officinales, et la racine de Scammonée, qui sert à l’obtenir, parmi
ses drogues simples ; la pharmacopée allemande a suivi cet exemple. Aussi croyons-nous devoir ajouter à l’histoire des Scammonées la description de la racine qui la fournit.
La résine ainsi obtenue est plus abondante que celle que l’on peut récolter par exsudation spontanée d’un poids correspondant de racines. La différence est même assez grande pour que, au point de vue économique, Le procédé paraisse offrir un avantage réel. On peut aussi ajouter qu’elle est plus uniforme dans ses caractères, puisqu’elle fait partie de la catégorie des préparations que le pharmacien peut obtenir lui-même. Toutes ces raisons ne convainquent pas Guibourt de la nécessité de substituer à la drogue commerciale la résine de Scammonée retirée soit des racines, soit de la gomme-résine, comme le recommandaient les auteurs français précités. D’après le savant pharmacologiste , la bonne Scammonée d’Alep possède des caractères physiques assez certains pour qu’on puisse la distinguer des sortes inférieures ou falsifiées et continuer de l’appliquer directement à la préparation des médicaments. 11 ajoute même qu’il est beaucoup plus facile de discerner une bonne Scammonée d’une mauvaise qu’il ne serait aisé de reconnaître une résine de Scammonée pure de celle qui serait sophistiquée. De plus, s’il peut être avantageux quelquefois de remplacer une matière première par le principe auquel elle doit ses propriétés, c’est à la condition
que cette matière première soit d’abord choisie de bonne qualité ; or l’on sait que si les Scammonées nous arrivent plus ou moins pures, les racines peuvent aussi nous parvenir plus ou moins riches en résine, dont une torsion préalable peut diminuer la quantité. On ne saurait donc admettre l’usage exclusif de la résine de Scammonée en considération de quelques avantages qu’elle offre. Renonce-t-on au jalap, à l’opium, au quinquina, parce que l’élément actif n’est pas constant dans sa proportion ?
Composition chimique de la Scammonée.
La première analyse de la Scammonée a été effectuée par Bouillon Lagrange et Vogel, 100 parties de Scammonée d’Alep leur ont donné les résultats suivants :
Résine. 60
Gomme. 3
Matière extractive. 2
Débris de végétaux, matières terreuses et sels., 35
La même quantité de Scammonée de Smyrne a
fourni :
Résine. 29
Gomme.. 8
Matière extractive. 5
Débris, etc. 58
Nous devons à MM. Thorel, Clamor Marquart et au docteur Christison l’analyse comparative des principales sortes, de Scammonée. Nous emprunterons à ces auteurs le résultat de leurs expériences réunies dans les tableaux suivants :