‹ Étude sur les convolvulacées purgativesChapitre 3 sur 10 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Jalap.

§ I. — HISTORIOÜE.

Syti. : \&i., jalapium; Si\\&xa.,ho\\., jalappe, jalapp mirzel; aiigl., jalap ; ital., Scialappa; esp., port., jalappa ; polon,, jalapf ; méà.^jalapparot ; vus., Jalap~ nihoren, bionok.

Le jalap est une plante originaire des montagnes du Mexique, et son nom est évidemment une corruption de celui de la ville de Xalapa, aux environs de laquelle il a été rencontré pour la première fois.

Ce nom a souvent varié du reste, sans doute, comme on l’a feit remarquer, à cause de la difficulté de rendre, dans les autres langues, la prononciation espagnole du mot Xalapa. C’est ainsi que, dans les auteurs anciens, on le trouve remplacé par les mots : Gclapo, Chelapa, Clielepa, Celapa, Celopa, Selapa, Zatopa, Zakip,

ISeA. — Andouard. 2

Jalapa, Jalappa, Jalapium, Gictlapium, Galapa, Gialapa, etc. (1). Paullini dit même (2) qu’on lui substitua le nom à'Apaiagi, qui n’est qu’un des précédents dont les lettres ont été transposées.

Le jalap ne fut connu ni des Grecs ni des Arabes, et il n’y a pas beaucoup plus de deux siècles et demi qu’il l’est de nous, car ce n’est qu’en lObO qu’il fut apporté pour la première fois en Europe.

Au dire de quelques auteurs, Monardès l’aurait décrit le premier dans son Histoire des médicaments du Nouveau-Monde, mais cela est fort douteux, et ce n’est que dans la traduction de cet ouvrage, faite par Ant. Colin en 1619, qu’on le trouve réellement cité.

Après lui, Gaspard Bauhiu (3) écrivit, en 1620, une assez bonne description de sa racine, mais il se trompa sur le genre de la plante qui la produit, car il en fil une bryone à laquelle il donna le nom de Brijonia mechiocania nigricans.

Celte erreur fut répétée, en 1634, par la Faculté de Leipsik; tandis que d’autres auteurs allemands (4) commirent celle de prendre le jalap pour une rhubarbe, qu’ils nommèrent rhubarbe noire.

Les premiers botanistes qui s’occupèrent de l’étude de celle plante (Plukenet, Ray (5), Sloane (6),) n’hésitèrent pas à y reconnaître un liseron. Malgré cela, Tournefort, s’en rapportant à Lignon et à Plumier, qui avaient fait plusieurs voyages en Amérique, la regarda comme une belle de nuit, et l’appela Jalapa officinartim fructu rugoso (7).

Linné lui-même, l’attribuant également à une nyctaginée, en fit

(1) Plso, 1. I, de Med. brasil., c. I, p. 18-, et Lémery, Dicl. unie, des drog., 3® édit., 1733, p. 445.

(2) Liber singuL, p. 2.

(3) Pinax lheat. bolan., p. 2!)8; Prod. theat. bol., p. 135.

(4) Ciuver., Introd. geogr., l. vi, c. 13, p. 496.

5^ IJistor., p. 724, aiin. 1688.

(G) IJist. Jam., CXXV, CXDI, 1715.

(7) Jnstit. rei herbarice.

son Mirabilis Jalapa. l\ abandonna ensuite cette opinion lorsqu’il crut trouver plus de ressemblance entre la racine du M. longiflora et celle du jalap officinal; et ce ne fut que plus tard encore, que revenant de cette seconde erreur, il désigna le jalap sous le nom de Convolvuliis Jalapa, que l’on rencontre seul dans ses derniers ouvrages.

Une troisième espèce de Mirabilis, le M. dichotoma, fut mise en avant par Bergius fl), et adoptée par la pharmacopée suédoise (2). Il est remarquable, du reste, que, de toutes les plantes auxquelles on rapporta d’abord le jalap, le Mirabilis fut celle dont le règne se soutint le plus longtemps; et au moment où il paraissait prêt à s’éteindre, Spielman, son dernier défenseur, s’efforça encore de le faire revivre (3).

Pendant un voyage qu’il fit au Mexique, Houston chercha la plante qui produit le jalap, et trouva un liseron qu’il nomma Convolvulus radice tiiberosa çàtharlica. 11 en envoya des racines sèches à Miller, et en transporta de fraîches à la Jamaïque où elles périrent promptement faute de soins (4). De retour à Londres, il fit voir la plante desséchée à Bernard de Jussieu, qui confirma que c’était un liseron; puis il donna de ses graines à Miller, qui les sema dans le jardin royal de Chelsey, où elles produisirent de grosses racines et des tiges sarmenteuses de 9 à 10 pieds, dont aucune ne porta de fleurs.

En 1777, Thierry de Menonville alla dérober la Cochenille au Mexique, et vit près de Vera-Cruz une plante qu’il crut être celle qui produit le jalap, mais qui, d’après la description qu’il en fit (5),

(1) Mat. med.. t. I, p. 104.

(2) Pliarm. suecica, eclit. 2 et 3.

(3) Mat, mca., edit. 1, p. 26.

(4) Alston, Mat. méd., t. I, p. 464.

(5) Relation du voyage de Guaxaca.

n’étail autre que le Convolvulus de Houston et de Linné. Celte plante lui Cournitune racine du poids de 25 livres; elle croissait au niveau de la mer dans un terrain aride et sablonneux, au milieu duquel elle était, par conséquent, exposée à une température élevée; toutes conditions qui, nous le verrons bientôt, ne sont point celles qui permettent le développement du véritable jalap.

Onze ans plus tard, (\ndré Michaux retrouva la même plante dans la Floride, la Géorgie et la Caroline. 11 l’étudia avec soin, lui donna le nom d'ipomœa Macrorhiza (1), et quelque temps après son fils en envoya des semences au Jardin des Plantes de Paris, en même temps qu’une racine pesant plus de 50 livres.

La plante de Michaux fut longtemps cultivée dans les serres du Jardin des Plantes. Elle y devint l’objet d’une étude de Desfontaines, qui en donna une description détaillée en 1803 (2), sous le nom de ConvoU’ulus Jalapa; quoique dit-il son stigmate bilobé doive peutêtre la faire ranger parmi les Ipomæa. Cette description était ®n tout semblable à celle de Th. de Menonville, et Desfonlaines fut convaincu qu’il avait sous les yeux la plante qui fournit le vrai jalap. 11 se li'ornpait cependant. Son Convolvulus Jalapa^ qui était VIpomæa Macrorhiza de Michaux, était aussi le liseron .cueilli par Houston et Th. de Menonville, le Convolvulus Jalapa de Linné, nommé depuis halatas jalapa par Choisy (3). Toutefois, après le témoignage de ce savant, personne n’osa douter que le jalap officinal ne fût la racine du Convolvulus Jalapa ; grâce à lui, cette vieille erreur dura encore , vingt-sept ans, car c’est seulement en 1829 que l’on put la dissiper; M. Redman Coxe, en Pensylvanie, et M. Ledanois, à Orizaba, ayant eu, par une coïncidence singulière, occasion de cultiver simultanément le jalap.

(() Flora boreali atneric., t. I, p. 141.

(2) Ann. du muséum, t. Il, p. 126.

(3) Ue Candolle, Prodromus.

Le 8 juin 1827, M. Redman Coxe en avait reçu plusieurs individus, de Xalapa même, et les avait plantés dans son jardin. Depuis cette époque jusqu’au mois de décembre 1829, ils fleurirent trois fois vers l’arrière-saison, ce qui lui permit de les décrire avec soin, moins cependant le fruit, que la gelée empêcha chaque fois de se développer (1). Malgré cette lacune, cette plante différait notablement de celle de Michaux par l’ensemble de ses caractères botaniques ; M. Coxe ne s’en aperçut Ipourtant point, car il la nomma : Ipomœa Jalapa vel Macrorliiza. Ce fut M. Daniel Smith qui remarqua cette confusion au sujet de laquelle il écrivit en 1831 (2): « Si des recherches plus profondes établissent que la plante du D"" Coxe est la vraie plante du jalap, elle aura droit au nom d'Ipomœa Jalapa; mais dans tous les cas elle ne devra jamais être confondue avec Vipomœa Macrorliiza de Michaux. »

Comme on le voit, la question n’était pas encore complètement élucidée, bien que M. Coxe eût entre les mains tout ce qu’il fallait pour cela. C’est à M. Ledanois que revient l’honneur de l’avoir résolue, et voici en quels termes il raconte lui-même sa découverte:

«Dans les premiers mois de l’année 1827, aussitôt après mon arrivée à Orizaba, ville du Mexique, je m’occupai, sur la recommandation qui m’en avaitété faite par M.le baron deHumboldt, de la recherche de la plante qui fournit le jalap du commerce. Les indigènes, dans la crainte de se voir enlever une des sources de leur fortune, ayant refusé toutes les offres faites pour les engager à m’apporter cette plante, je craignais d’échouer dans mon entreprise ; lorsque, pressé par le besoin d’argent, un Indien qui avait l’habitude de me vendre de ces racines sèches, m’en apporta une assez grande quantité dans un état imparfait de dessication. En les examinant avec soin, je fus assez heureux pour en trouver quelques-unes

(1) Amer. Journ. of ihc meil, sciences, feb. 1830.

(2) Journ, of ihe phi/ad, pharm., jaiiv. 1831.

encore susceptibles de donner des rejets. Je ne laissai point échapper l’occasion de nae procurer ce que je désirais si ardemment : je les plantai, et au bout d’un mois j’eus plusieurs plantes qui me donnèrent un grand nombre de Heurs et quelques graines.»

Ce résultat était à peine obtenu que M. Ledanois s’empressa d’envoyer à M. Chevallier une lettre qui fut lue à l’Académie de médecine le 8 août 1829, et dans laquelle se trouve une courte description des feuilles et des racines de cette plante, et d’une autre nommée Jatap mâle (1). Il adressa aussi à M. de Hurnbolt, qui les remit à Desfontaines, des échantillons de ces deux jalaps. Malheureusement ces échantillons arrivèrent en très-mauvais état, et la lettre qui les accompagnait fut égarée; on y fit conséquemment fort peu d’attention, et ce ne fut qu’après le retour de M. Ledanois en France que justice fut rendue à sa découverte.

§ II. — Botanique,

On ne connaît pas encore toutes les plantes qui produisent les différentes racines de jalap du commerce. M. Ledanois n’en rapporta que trois espèces du Mexique, encore la troisième est-elle si mal définie que je n’en parle que pour mémoire. M. G. Pelletan qui les décrivit toutes trois (2), donne à cette dernière le nom provisoire de Coneoleulus Microcalyx, en raison de la petitesse remarquable de son calice ; mais, n’ayant vu que ses fleurs sans feuilles ni tige, il n’attache aucune importante à cette dénomination basée sur une observation aussi incomplète.

Les deux autres, au contraire, ont été analysées avec beaucoup

(1) Journ. de p/iarin., t. XV. p. 478; 1826. Jour, de chim. méd., t. V, p. 508 1820, et t.VII, p. 85; 1831,,

(2) Journ. de cfiiin. méd,, t. X, p. 1.

de soin, et répondent aux deux meilleurs espèces de jalap cjue nous possédons. L’une est VExogoniiim piirga, qui produit le jalap officinal ou tubéreux deM. Guibourt, l’autre Vîpomœa Orizabensis, qui fournit le jalap fusiforme du même auteur, ou jalap mâlede M. Ledanois. Je vais emprunter leur description à M. Pelletan.

Exogonium püiîga (Bentham).

Convolvulus officinalis (Pelletan) (t); Ipomœa purga (Choisy) (2).

Racine vivace, tubérifère ; tubercules charnus, irréj^ulièrenient sphériques, bruns à l’extérieur, jaunâtres à l’intérieur, lactescents

Heube entièrement glabre, très-rameuse, pouvant acquérir une grande longueur.

Tiges cylindriques, grêles, faibles, volubles, rubcscentes ainsi que les pétioles et les pédoncules.

Feuilles alternes, entières, assez profondément cordées (lobes arrondis, ordinairement divergents), longuement acuminées, apiculées, lisses, d’un vert peu foncé en dessus et légèrement glauque en dessous, d’une longueur moyenne de 8 centimètres; le limbe est deux fois plus long que le pétiole.

PÉDONCULES axillaires, solitaires, un peu plus longs que les pétioles, unîflores, très-rarement biflores, à deux bractées opposées placées à leur tiers supérieur.

Galice vert, persistant, long de 6 à 7 millimètres, à cinq divisions inégales, profondes, oblongues, lancéolées; deux divisions externes plus courtes, deux internes légèrement membraneuses sur les bords, la cinquième en partie extériéure et en partie intérieure.

CouOLLE lifpocratérforme, rose dans toute son étendue, présentant, par la dis- ])Osition de ses libres, l’apparence d’un calice tubuleux, à cinq divisions longuement lancéolées, et se terminant au bord du limbe auquel.elles paraissent donner naissance ; tube de la corolle long de 5 centimètres, étroit, légèrement dilaté à sa partie supérieure où il a 4 à 5 millimètres; orificeun peu resserré; limbe demitransparent, d’un rose plus clair, presque plane, légèrement recourbé sur les bords, du diamètre de 66 millimètres, à cinq lobes peu profonds légèrement bilobés.

(1) Loco citato.

(2) De Cand., Prodrom., t. IX, p, 374.

Éi’AMiNES saillantes, inégales, les plus longues ayant, à partir de la base de la corolle, 72 millimètres; anthères verticales, étroites, sagiltées, longues de A millimètres, supportées par des filets filiformes glabres.

Pistil jaiV/aret, long de 74 millimètres; ovaire petit, conique, biloculaire, entouré à sa base d’un nectaire.

Style filiforme, stigmate petit, capitf, à deux lobes hémisphériques horizontaux parsemés à leur face supérieure et convexe de petits tubercules.

Capsule biloculaire, loges monospermes. Très-souvent, par avortement, la capsule est monolooulaire et monosperme.

Gkaine irrégulièrement sphérique, d’un brun noirâtre; vue à la loupe, trèslégèrement rugueuse, mais non velue, présentant à sa base la cicatrice du podosperme. ^

Ipomæa Orizabensis (Ledan).

Convolvulus Orizabensis (Pelletan),

Racine virace, fusiforme, cylindrique, traçante, charnue, pouvant acquérir un assez gros volume; jaune à l’extérieur, d’un blanc sale à l’intérieur, lactescente.

Herbe légèrement velue de toute part.

Tige cylindrique, verte, voluble. assez ferme.

Feuilles brièvement acuminées, apiculées, profondément cordées, dont la longueur varie de 12 à 25 centimètres; alternes, entières, presque rondes-ovales, à lobes ronds, rapprochés; des poils peu roides, couchés, plus apparents à la face inférieure et surtout sur les veines, sont d’autant |)lus rares que les feuilles sont plus grandes; nervures principales un peu saillantes, pétioles aussi velus, de la meme longueur que le limbe.

PÉDONCULES grêles, axillaires, solitaires, longs de G à 7| centimètres, rarement biflores ; jiédicelles un peu plus velus et ayant la moitié de la longueur du pédoncule, à deux bractées à leur naissance, deux autres ne formant, pour ainsi dire, que des écailles situées à leur tiers inférieur.

Calice persistant, long de 11 à 12 millimètres, à cinq divisions profondes, inégales, oblongues, légèrement lancéolées ; les deux extérieures, plus courtes, sont couvertes de poils plus longs à leur base ; les deux internes, plus longues, membraneuses à leur bord; sont glabres, sauf à leur base où se rencontrent quelques poils; la cinquième, en partie interne et en partie externe, présente aussi quelfjues poils.

Corolle campaniforme dont la partie extérieure, surtout dans les nervures, parait à un fort grossissement, avoir été recouverte de poils détachés par le frotte-

ment ; celte corolle présente aussi l’apparence d’un calice tuberculeux, à 5 divisions longues et lancéolées ; le tube, moins coloré que le reste de la corolle, est presque blanc à sa partie inférieure, long de 28 à 30 mrn., il a un diamètre de 12 à 14 mm.; limbe demi-transparent, d’un rouge pourpre, ouvert, un peu réllécbi sur son bord, de 50 à 60 mm. de diamètre, divisé en 5 lobes assez marqués, légèrement bilobés.

Étamines incluses , inégales, les plus longues ayant 25 mm. ; anthères étroites , verticales, sagiltées, longues de 4 mm., supportées par un filet filiforme à la partie supérieure, dilaté et hispideà la partie inférieure.

Pistil inclus, long de 27 mm.

Style filiforme.

Stigmate petit, capité, a deux lobes hémisphériques, horizonlaux , parsemés de petits tubercules à leur partie supérieure et convexe.

CArsüLE biloculaire, à loges monospermes, souvent par avortement la capsule est monoculaire, monosperme.

presque sphériques, wies à la loupe elles paraissent très-légèrement rugueuses et recouvertes de poils rares et très-courts ; elles sont d’un brun noirâtre, marquées à leur base d’un hile circulaire.

Ces deux piaules, très-différentes au point de vue botanique, sont toutes deux communes au Mexique, où leurs racines sont l’objet d’un commerce important. Leur exportation n’est peut-être pas cependant aussi considérable que le dit Rayual (1), qui avance que l’Europe consomme annuellement 75,000 quintaux de jalap; mais serait-elle en réalité moitié moindre, elle suffirait encore à témoigner de l’emploi fréquent de ce médicament, et à motiver l’intérêt qui s’attache à son histoire.

Je dois à l’obligeance de M. Byasson, interne en pharmacie à rhôpiial des Enfants, la communication d’une lettre intéressante, adressée sur sa demande à M. Jourdanet, par M. Louis Mendez, ingénieur civil actuellement à Vera-Cruz, et ayant pour objet le jalap officinal. J’ai puisé également sur le même sujet, dans plusieurs conversations avec M. Boucard, jeune naturaliste qui vient de pas-

(1) JJist. philos., t. Il, p. 68.

1864, — Audouard.

ser douze années consécutives au Mexique, des renseignements qui complètent les précédents, et qui vont nous aider à pénétrer plus avant qu’on ne l’avait fait jusqu’ici, je crois, dans les mœurs de celte plante.

Il y a peut-être lieu de douter que M. Mendez ait réellement vu le liseron qui produit le vrai jalap, car il lui prêle une corolle campanulée d’une couleur de cochenille. Toutefois les caractères qu’il donne de sa racine s’accordent assez avec ceux que nous lui attribuons pour que je croie qu’ils ont été pris sur des échantillons de cette espèce.

Nous avons déjà vu qu’il a pour première patrie la ville de Xalapa, ou plutôt ses environs. H est originaire de la Sierra principale sur les deux versants de laquelle il croît, dans une longue zone qui s’étend de 1,500 à 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer (1).

D’après M. Mendez, il rampe sur la terre et fournit plusieurs tiges minces, dont les plus rapprochées du sol s’entrelacent, et concourent à la formation de tubercules qu’il faudrait alors regarder comme autant de racines adventives. De son côté la racine mère produit trois ou quatre tubercules qui sont toujours plus développés que les précédents.

Il ne paraît pas qu’il soit cultivé d’une manière régulière dans les montagnes du Mexique; néanmoins il est certain que l’on a fait plusieurs essais pour y arriver. M. Mendez a su en effet, qu’un fermier intelligent en avait planté à l’ombre de grands arbres, et que là, forçant les tiges à rester couchées sur le sol, il les avait recouvertes d’un mélange de fumier et de détritus végétal. Il obtint ainsi des racines de fort belle dimension, puisqu’il y en eut du poids de 3 livres, et qu’il put en récolter plusieurs quintaux dans une petite étendue de son enclos.

(1) Suivant de Humboldt et Bonpiaiid {Essai pol. sur le codage de la i¥ouvelle-~ Espagne), cette zôue ne serait qu’à 13 ou 1400 mètres au-dessus de la mer.

On a cherché aussi à racclimater à des hauteurs inférieures à celle du plateau de Xalapa; on en a planté particulièrement à Huatusco, mais ces tentatives n’ont pas donne de résultats satisfaisants ; ce qui autoriserait déjà à penser que le jalap trouvé par Th. de Menonville près de Vera-Cruz, au niveau de la mer, ne pouvait être le véritable, si nous n’avions pas de meilleures raisons pour en être certain.

Ce dernier affectionne dans les montagnes les endroits frais et humides. Suivant M. Mendez, les plus beaux individus se rencontrent dans les bois épais de pins et de chênes, sur une terre légère et poreuse. M. Boucard, qui a maintes fois parcouru les environs de Xalapa et d’Oaxaca, ne partage pas complètement cette opinion. Pour lui le jalap ne recherche pas autant les bois touffus que les lieux très-humides lorsqu’ils sont ombragés; et toutes les fois dit-il, que se trouvant placé à une altitude convenable, on aperçoit un torrent descendre la montagne en la contournant, on peut être certain d’en cueillir sur ses bords s’ils sont à l’abri des rayons du soleil,

11 suit de là que cette plante s’accommoderait mal d’un terrain aride et pierreux; elle y périrait étalement, car elle n’aime ni la sécheresse ni la chaleur. Elle supporte aisément au contraire, selon la remarque de M. Ledanois (1), une température qui peut s’abaisser jusqu’à trois ou quatre degrés au-dessous de zéro; et lorsque M. Boucard l’a rencontrée dans la province d’Oaxaca sur le versant des montagnes qui regardent l’Océan Pacifique, il a noté que c’était toujours dans des endroits plus froids que ne sont les alentours de Xalapa.

Ici encore nous trouvons une divergence complète entre ces faits et ceux qu’avait avancés Th. de Menonville, tandis qu’ils s’accordent parfaitement avec les relations de Humboldt et Bonpiand qui font croître leJalap sur la pente des montagnes, sous un climat tem-

(1) Journ. (Je cltiin. méd., t. X, p. 6.

péré, presque froid (1); et avec celles de Sloahe qui l’a vu dans les gorges des montagnes de la Jamaïque, où les pluies sont assez fréquentes (2).

Au dire de M. Mendez les plantes qui le produisent croissent toujours deux ensemble. Les cultivateurs les nomment mâle et femelle (3) et c’est celle-ci qui, disent-ils, fournit seule les racines que nous employons.

La récolte de ces racines commence aussitôt après la saison des pluies, c’est-à-dire au mois de mai. Les Indiens qui s’y livrent reconnaissent parfaitement la plante, qui n’a encore que quelques feuilles; ils arrachent tout ce qu’ils en voient sans exception j aussi n’est-il pas très-facile d’en trouver à l’époque de la floraison. On ne rencontre alors que les rares individus qui ont échappé à l’œil exercé des chercheurs.

Les racines sont mondées sur place de la petite tige qui les accompagne, puis transportées dans les habitations. A ce moment elles sont brunes à l’extérieur, jaunâtres en dedans, et gorgées d’un suc lactescent. Elles ne tarderaient pas à s’altérer si on les gardait ainsi pendant quelques jours ; on se hâte donc de les dessécher, et pour cela on emploie la chaleur du soleil, ou plus ordinairement celle du feu; mais cette opération ne se fait jamais à l’ombre,* comme le dit Cadet de Gassicourt (4).

Pour les sécher au soleil, on les étale sur des claies et on les retourne fréquemment. La dessication dure de quinze à trente jours suivant que le temps est plus ou moins favorable, et les racines conservent alors à l’intérieur une teinte très-peu foncée. Malheureuse-

(1) Huraboldt et Bonpland, loco cil., t. III, p. 211.

(2) Catal. plant, qitœ ins. Jain., etc. ; 1685.

(3) Ces déiiomiaations singulières se rapportent sans doute au jalap mâle de M. Ledanois et au jalap officinal.

(4) Dissertation sur le jalap., p. 24.

ment ce mode de séchage, qui est sans contredit le meilleur, est trop lent au gré des Indiens qui préfèrent se servir du feu. A cet effet ils disposent les racines sur des claies qu’ils élèvent à deux ou trois pieds au-dessus du sol, et sous lesquelles ils allument un feu de bois vert composé de quelques morceaux seulement, de telle sorte qu’il soit aussi doux que possible. Far ce moyen les racines sont donc fumées autant que séchées; mais, quelques précautions que l’on prenne pour modérer l’action du feu, il n’est pas rare d’en trouver offrant à leur surface des traînées ou des plaques noires formées par la résine qui a exsudé à travers leurs tissus, sous l’influence de la chaleur. En général celles qui ont été séchées ainsi ont à l’extérieur une couleur noire ou au moins brun foncé, qui ne se retrouve pas chez celles qui n’ont subi que Faction du soleil.

§ 111. — Matière médicale.

Les racines de jalap que nous fournit le commerce seraient trèsnombreuses, s’il fallait regarder comme telles toutes les espèces qui se trouvent mélangées dans les balles qui nous arrivent d’Amérique. 11 se peut, à la vérité, que plusieurs d’entre elles proviennent de plantes qui ne soient que des espèces voisines, ou même de simples variétés de celles qui produisent nos bons jalaps. Mais les unes ont le grand tort de manquer de généalogie, et les autres le tort plus grand encore de n’être pas résineuses, ce qui donne à penser qu’elles ont été ajoutées par fraude aux premières. Je croîs donc inutile de les passer toutes en revue ici ; j’étudierai seulement les sortes commerciales bien définies, et je me bornerai ensuite à nommer celles qui se sont fait le plus remarquer par leur fréquence ou leur mauvaise qualité.

11 nous vient du Mexique actuellement trois espèces de jalaps bien caractérisées qui sont : 1° le jalap tubéreux, appelé aussi jalap lourd ou jalap de Vera-Cruz , et produit par l'Exogonîitm jmrga ;

T le jalap fusiforme, dit jalap mâle, jalap léger, et dû à Ylpomœa orizabensis ; 3“ile jalap de Tampico dont l’origme est encore à découvrir. Examinons successivement les trois espèces.

I. Jalap ïubéreux. — Racines arrondies, ou ovoïdes un peu allongées; très-souvent entières, d’autres fois coupées par quart ou par moitié, ou simplement marquées d’incisions profondes pratiquées dans le but d’en hâter la dessication. La partie supérieure est toujours amincie vers l’endroit d’où émergeait la tige, tandis que l’inférieure qui portait les radicules, a généralement une forme arrondie. Leur volume est extrêmement variable, et cela n’a rien de surprenant, puisque nous avons vu les Indiens arrachant indistinctement tout ce qu’ils rencontrent. Les plus grosses ne dépassent guère le poids de COO grammes. Celles dont le diamètre n’atteint que 3 ou 4 centimètres, sont appelées limoncillos (petits citrons) par les négociants de Vera-Cruz; ce sont les plus estimées, parce qu’on les croit plus riches en résine que les autres. Enfin les moins grosses ont souvent un volume et surtout un poids fort peu considérables. M. Boucard en a vu quelquefois de si petites qu’il estime à 4 ou ÙOOO le nombre qu’il pouvait y en avoir dans une livre.

La surface de ces racines, grosses ou petites, est ridée en tous sens; ces rides sont quelquefois profondes, mais le plus ordinairement elles sont assez fines pour que l’épiderme paraisse seulement chagriné. C’est même là un caractère assez constant dans le jalap tubéreux. Leur pesanteur et leur dureté varie avec leur richesse en résine. Lorsque celle-ci y est très-abondante, il suffit d’un coup sec donné avec un instrument tranchant pour déterminer une section lisse et brillante, sur laquelle on aperçoit des couches concentriques alternativement ligneuses et résineuses. Ces couches se voient bien mieux encore sur une coupe faite à la scie et polie ensuite ; mais dans les petites racines il arrivé fréquemment que l’on ne distingue rien, qu’une masse brillante qui fait croire à une abondance de résine plus grande que la réalité.

Le jalap lubéreux est d’un gris veiné de noir à l’extérieur, d’un brun plus ou moins foncé au dedans. Son odeur est très-prononcée, surtout quand on le sent en masse ; elle est nauséeuse et difficile à définir par comparaison; elle s’exalte par la clialeur et la pulvérisation. Notons en passant que cette dernière opération ne laisse pas que d’être très-désagréable, en raison des propriétés irritantes de la poudre que l’on obtient. Lorsqu'on le mâche on le trouve d’abord fade; mais bientôt se développe une âcreté vive et persistante dont on a peine à se débarrasser. Cette âcreté est due à la résine qu’il renferme en proportion assez variable. Bien que l’analyse seule puisse justifier de la quantité de cette résine, on peut sans y recourir préjuger de la bonne qualité d’un jalap à son aspect extérieur; et on sera peu exposé à se tromper, si aux caractères de forme que j’ai déjà indiqués, se joignent une grande pesanteur et une cassure résineuse.

Le jalap tubéreux renferme ordinairement de 6à 12 p. 100d’eau; j’ai vu une seule fois cette proportion s’élever jusqu’à 17 p. 100. Lorsqu’on le dessèche à l’étuve et qu’on l’expose ensuite à l’air, il reprend très-promptement l’eau qu’il avait perdue.

Les racines du commerce sont très-souvent la proie des insectes. Cadet a trouvé deux fois l’un d’eux, et l’a fait examiner par Duméril, qui le reconnut pour un petit coléoptère de la famille des percebois etdu genre des Boscriclies (1). Je tiens deM'. Signoret que le rongeur spécial du jalap est un insecte bien plus petit que le précédent et qui a reçu le nom de Cryplialus Jalapœ; il est d’ailleurs presque toujours accompagné du Trogosita maiiritanicael de plusieurs autres perce-bois universels. Quel que soit l’animal qui dévore le jalap, celui-ci est tantôt creusé de petites galeries, qui ont fait dire que les insectes laissaient de côté la résine pour s’attaquer seulement à la partie amylacée de la racine; et d’autres fois offre une vaste cavité

(I) Cadet, Bis sériation sur le jalap, p. 26.

parfaitement propre, qui semble bien indiquer que la résine n’a pas été plus épargnée que le reste. Ce dernier fait me remet en mémoire une opinion plusieurs fois émise à son sujet, et qui veut que le jalap soit déjà habité et mangé de son vivant. Je ne sache pas que la chose ait été vérifiée, et je crois que des cavités de la dimension de celles que j’ai vues souvent, et fermées par des parois aussi minces, ne sauraient avoir été creusées dans la racine en pleine végétation, sans que celle-ci ne se Fût singulièrement déformée par la dessication. Or ces cavités se rencontrent précisément dans des racines de forme très-régulière, et absolument dépourvues de rides profondes. 11 est donc plus naturel, à mon avis, d’admettre qu’elles n’ont été rongées qu’après leur dessication.

Je rappellerai h propos de ces racines piquées par les insectes, qu’il serait dangereux de les employer à la préparation de la poudre de jalap; elles ne peuvent servir qn’à celle de la résine, comme Henry l’a fait remarquer il y a déjà longtemps (1).

L’analyse du jalap tubéreux a été faite en 1817 par Cadet de Gassicourt. Il opéra sur 500 gr.de cette racine qui lui donnèrent (2) :

Eku. 24,00

Résine. uO, 00

Extrait gommeux. 220, 00

Fticule. 12, tiO

Albumine végétale. 12, 50

Principe ligneux. 145,00

Phosphate de chaux. 4, 02

Muriate de potasse. 8,118

— de chaux. 0, 20

Sous-carbonate de potasse. 1,882

Carbonate de chaux. 2, 00

— de Ier. 0,105

(1) Joiirn. pliarm,, t. 11, p. 87 ; 1810.

(2) Dissertalion sur le jalap, p. 62.

Silice. 2, 70

Des traces de sulfate de chaux. », OO

— carl)ouate de magnésie. », 00

— acide acétique. », 00

matière sucrée. », 00

matière colorante. », 00

Perle attribuée au principe ligneux.. 16,975

Total. 500,000

Dans cette analyse, Cadet ne marque que des traces de matière sucrée; le juîap tubéreux en renferme pourtant beaucoup plus. M. Guibourt rapporte en effet (1) une analyse de cette racine faite à propos d’un faux jalap, et dans laquelle il a trouvé 19 p. tOO de mélasse obtenue par l’alcool, et 9,05 p. 100 d’extrait sucré retiré au moyen de l’eau. Depuis longtemps, du reste, on savait que, mise à macérer dans l’eau, elle entre promptement en fermentation. Miller nous apprend (2) que les distillateurs et les brasseurs anglais savent fort bien tirer parti de cette propriété, mais il ne pense pas que le sucre y soit préexistant, il le regarde comme un produit secondaire formé aux dépens de l’amidon.

Miller se trompait, car le sucre compte réellement au nombre des principes que renferme le jalap. Voulant savoir en quelle proportion il s’y trouve, j’ai épuisé 100 gr, de cette racine par l’eau bouillante. Les liqueurs très-claires évaporées au bain-marie m’ont donné 50 gr. d’un extrait mou, entièrement soluble dans l’eau froide. J’ai pris 0 gr. 50 de cet extrait que j’ai dissous dans 10 c. d’eau, j’y ai ajouté de la levùre de bière, et ce mélange a été introduit dans une éprouvette graduée, renversée sur le mercure, et exposée à une température de 20 à 25“. Dix minutes après la mise en expérience, un dégagement gazeux rapide annnoncait le com-

(1) Journ, de cliiin. méd., t. VIIl, 2® série, p. 760; 18-12.

(2) Dtcl. d’fJist. nalur. de Déterville; 1819.

1864.— Andouard.

mencemenl de la fermentation. Au bout de quaranle-liuit heures, le volume du gaz n’augmentant plus, l’opération a été considérée comme terminée. J’ai mesuré alors l’acide carbonique produit; son volume, à la température de 9“ et sous la pression de O™,758, était de 33 cc. 5; il a été réduit, par la correction relative à cette température et à cette pression, à 32 cc. 34. Je me suis assuré de la pureté du gaz en le mettant en contact avec la potasse, qui l’a complètement absorbé; puis j’ai déterminé par le calcul la quantité de sucre à laquelle il correspond. Or 32 cc. 34 d’acide carbonique représentent 0 gr. 1237 desacre de canne ou 0 gr. 1296 de glucose: le jalap sur lequel j’ai opéré contient donc 12,37 p. 100 du premier sucre, ou 12,96 p. 100 du second. Je donne ces deux chiffres, parce que j’ignore la nature du sucre qui se trouvait dans l’extrait, l’impossibilité de décolorer les dissolutions m’ayant privé de l’usage du polarimètre. J’ai supposé un instant, eu égard à la rapidité avec laquelle s’établissait la fermentation, que j’avais affaire à du glucose; mais je me souviens avoir obtenu, il y a quelques mois, dans un dosage de résine de jalap fait au moyen d’alcool faible, deux cristaux de sucre de canne très-bien définis: je suis donc porté à croire que c’est ce dernier sucre qui existe dans le jalap, au moins pour une partie.

On a agité plus d’une fois la question de savoir si les grosses racines doivent être préférées aux petites pour l’usage médical, ou réciproquement. Tout en admettant que l’âge n’a pas une influence considérable sur la proportion de résine que contient le jalap tubéreux, M. Guibourt pense cependant que les grosses racines en renferment plus que les autres. Il cite à l’appui de celte opinion deux analyses qui lui ont donné : pour le jalap de moyenne dimension, 17,50 p. 100, et pour le plus petit, 14,68 p. 100, résultat qui est en harmonie avec ce que l’observation a montré dans toutes les racines chargées de principes actifs.

Nous avons vu cependant que, d’après M. Mendez, les commerçants du Mexique estiment surtout les tubercules de petite dimen-

sion qu’ils nomment (imoncillos, et j’ai entendu partager cette préférence par M. Réveil, ps-r M. Signoret et par plusieurs praticiens. J’ai dès lors voulu chercher à me faire une opinion sur cette question. Dans ce but, j’ai pris cinq échantillons de jalap tubéreux dans cinq maisons de commerce différentes, et, après avoir séparé les grosses racines des petites, j’en ai dosé la résine. Voici les résultats de ces dosages rapportés à 100 gr. de racines :

Grosses RACINES. 14,20 10,70 11,25 13,00 12,50

Petites racines .. 12,00 11,20 15,50 14,30 7,65

Trois fois sur cinq dans ces analyses, les petites racines ont eu l’avantage sur les grosses; toutefois ou peut remarquer que la différence qui existe entre les quantités de résine fournies de part et d’autre n’est pas bien considérable, si ce n’est pour le n° 3 ; je crois donc difficile d’admettre que les premières sont toujours beaucoup plus riches que les secondes : il faudrait un très-grand nombre de recherches comparatives pour pouvoir établir ce fait. Notons d’ailleurs qu’aujourd’hui le jalap tubéreux du commerce est de moins en moins volumineux. Telles qu’elles nous arrivent du Mexique, les balles qui n’ont pas encore été triées offrent environ la moitié de leur poids de racines de moyenne dimension, dont les plus belles pèsent généralement 100 gr., et qui sont noyées dans une masse de racines du volume d’une amande ou même d’une noi'ett e .

Le jalap tubéreux est le jalap par excellence; c’est celui que l’on entend toujours désigner lorsqu’on dit r jalap officinal. C’est un purgatif énergique, et qui manque rarement son effet. Il entrait autrefois dans la composition de plusieurs médicaments dont les nms seuls sont restés jusqu’à nous. On en fait une poudre, une teinture simple et une teinture composée, dite eau-de-vie allemande, et très-employée. On administre aussi sa résine, qui a des propriétés bien plus énergiques que la poudre.

Les anciens ihérapeulistes, qui cherchaient toujours à corriger les médicaments un peu actifs, avaient l’habitude de mêler à celuici des sels de tartre, d’absinthe et autres, du suc de limons, de l’esprit de vitriol, de la cannelle, du girofle, du gingembre, du macis, etc. Geoffroy s’élève avec raison contre ces correctifs plus ou moins ridicules, et affirme que la meilleure manière de donner le jalap est de le donner en nature. Ce purgatif, en effet, ne peut pas être une selle à tous chevaux, selon l’expression de Pomet, et, au lieu de chercher à diminuer son action avec des matières étrangères pour pouvoir l’administrer à tout le monde, il vaut bien mieux en approprier la dose à la maladie, et à l’âge comme au tempérament du malade.

II. Jalap fusiforme. — Sous le nom tout à fait impropre de tiges de jalap, on désigne dans le commerce les racines du jalap fusiforme, ou jalap mâle de M. Ledanois. Ces racines, parmi lesquelles il n’y a jamais de véritables tiges, doivent être très-volumineuses à l’état frais. Sèches, elles sont toujours coupées en morceaux plus ou moins allongés, ou en rouelles marquées, à leurs faces supérieure et inférieure, de sillons circulaires concentriques, et laissant dépasser de nombreuses fibres ligneuses devenues proéminantes en raison du retrait éprouvé par la masse de la racine pendant la dessiccation. Je n’en ai jamais vu d’entières.

Elles sont recouvertes d’un épiderme brun, marqué de sillons bien plus accentués que ceux du jalap lubéreux, et offrant une direction longitudinale qui ne donne pas à ces racines l’aspect chagriné de ce dernier. Des radicelles fort petites sortent parfois de ces sillons, où elles sont insérées plusieurs ensemble au même point.

L’extérieur de ces racines, avec ses nombreuses fibres ligneuses qui se voient sur toutes les faces, n’a rien de flatteur, et fait craindre tout d’abord de n’y pas rencontrer autre chose que du bois. Mais, si on en fait une coupe transversale qu’on polisse ensuite, on augure singulièrement mieux de leur qualité. On y voit en effet

des couches résineuses concentriques épaisses, alternant avec des couches moins foncées, et tachées çà et là de points blancs qui représentent autant de faisceaux fibreux.

C’est sans doute à ses dehors peu brillants que le jalap fusiforme doit le peu de cas que l’on fait de lui. Il ne mérite pourtant point la dépréciation dont il est l’objet. J’en ai analysé trois échantillons pris à des sources différentes,qui m’ont donné : 10,4.5— 14,50 — et 20,10 p. 100 de résine. Il est donc aussi riche que le jalap tubéreux.

11 renferme également une quantité de sucre plus considérable que ce dernier; 0 gr. 50 d’extrait aqueux, mis à fermenter dans les conditions que j’ai détaillées plus haut, ont fourni 44 cc. d’acide carbonique complètement absorbable par la potasse. Ce gaz, ayant été mesuré à la température de 10“ sous la pression de 0 mètre 756, ne représentait après la correction, qu’un volume égal à 42 cc. 20, correspondant à 0 gr. 1615 de sucre de canne ou 0 gr. 1692 de glucose. En rapportant ces nombres au poids de l’extrait retiré du jalap fusiforme, j’ai trouvé qu’il contient 14,79 p. 100 de sucre de canne, ou 15,59 p. 100 dé glucose, proportion plus forte que celle du jalap tubéreux.

En somme, il y a analogie évidente entre la composition et les propriétés de ces deux jalaps, et je les regarde comme susceptibles de se remplacer partout. Le jalap fusiforme offre même parfois plus de résine que l’autre, et il a l’avantage de n’êlre jamais mêlé à des racines étrangères.

111. Jalap de Tampico. — Dans le courant de l’année 1862, M. Guibourt reçut du Hâvre une certaine quantité de racines trèsdifférentes des jalaps que nous venons d’étudier, et pourtant vendues comme telles. Peu de temps après, il vit dans les magasins de droguerie de M. Garnier plusieurs balles de jalap beaucoup plus gros que le précédent, mais appartenant évidemment à la môme espèce. Il fut alors certain qu’il avait entre les mains une nouvelle

racine, dont il résuma les caractères et les propriétés dans le Journal de pharmacie (1).

Le jalap de M. Garnier, nommé par M. Guibourt jalap digité majeur, a la forme d’un navet arrondi ou quelquefois allongé, et d’un volume variable ; il est terminé en pointe à ses deux extrémités. Sa surfece est ridée à peu près comme celle du jalap fusiforme, et de couleur brune également. Lorsqu’on le coupe transversalement on n’aperçoit point les couches résineuses que nous avons été habitués à trouver jusqu’ici; on ne voit qu’une masse jaunâtre ou à peu près blanche dans laquelle on ne peut distinguer de libres ligneuses. Son odeur rappelle celle des bons jalaps, mais elle est beaucoup moins forte. M. Guibourt a retiré de cette espèce 7,38 p. 100 de résine et 24,40 d’un miel brun, très-sucré, au moyen de l’alcool.

Les racines envoyées du Hâvre étaient plus petites et rarement formées d’un seul tubercule; le plus souvent ces tubercules étaient au nombre de deux ou trois, plus ou moins écartés les uns des autres, et toujours terminés par une pointe qui se relevait vers la partie supérieure. Les gros tubercules n’avaient pas plus de 8 cent, de longueur; le plus grand nombre offrait des dimensions beaucoup moindres. Leursurface, d’un gris noirâtre, à l’exception des parties usées par le frottement, était sillonnée profondément et d’une manière très-irrégulière par la dessiccation. La coupe transversale était blanche au centre et grise à la circonférence, avec un indice d’un ou deux cercles peu marqués; M. Guibourt la compare à celle du jalap tubéreux. Il a aussi analysé cette racine, qui lui a donné 3,91 p. 100 seulement de résine, et 28,07 p. 100 de mélasse trèssucrée, et il conclut de ses expériences que le jalap digité ne doit être employé qu’à la préparation de la résine, si tant est que celte résine purge aussi bien que celle du jalap officinal.

M) T. XLIV, p. -177.

Oa trouve actuellement dans le commerce, et mêlés ensemble, les deux jalaps digités de M. Guibourt, avec tous les caractères qu’il leur a assignés. On les vend sous le nom de jalap de Tampico. J’en ai vu une grande quantité chez M. Garnier, et ayant dosé la résine contenue dans deux échantillons, j’en ai trouvé, pour l’un 4,15 p. îOO, et l’autre 5 p. 100. U est évident d’après cela qu’on ne peut avoir bonne opinion de ce jalap ; je dois néanmoins à la vérité de dire que pendant quelque temps je l’ai cru de bonne qualité. Au mois de juillet dernier, M. Signoret avait eu l’obligeance de me permettre de puiser dans sa collection, et j’y avais pris deux jalaps dits de Tampico que j’avais soumis à l’analyse. L’un d’eux me fournit 10,60. p. 100 et l’autre 14,10 p. 100 de résine; je me croyais donc fondé à les juger favorablement. Mais, outre la part qu’il faut accorder au hasard quand on prélève les matières d’un dosage, j’ai su depuis que ces racines avaient, avant d’être remises à M. Signoret, été choisies avec un soin particulier dans un but tout commercial. Il n’est donc pas étonnant qu’elles se soient trouvées plus riches que celles qui n’ont pas été triées. Du reste, si je pense, avec M. Guibourt, que le jalap de Tampico ne doit pas être appliqué à la préparation des médicaments dans le.sque's il entrerait en nature, je ne crois pas qu’on doive le ranger parmi les faux jalaps. Sa résine est purgative ; j’ai constaté ce fait dans le service de M. Gosselin, sur un petit nombre de malades il est vrai, parce que je ne possédais pas beaucoup de cette résine; cependant je crois que des expériences plus nombreuses confirmeraient celles-ci. Je considère donc ce jalap simplement comme une sorte inférieure.

Le sucre y est encore à l’état libre, comme dans les précédents; la fermentation de 0 gr. 50 d’extrait m’a donné 38 cc. d’acide carbonique dans les conditions normales de température et de pression, soit 13,12 p. 100 de sucre de canne, ou 14,63 0[0 de glucose. Le jalap de Tampico est donc intermédiaire aux deux autres relativement au sucre qu’ilcontient.

Quel est maintenant le végétal qui le produit? Ici les lumières

manquent à peu près complètement. Après avoir passé en revue les convolvulacées auxquelles on attribuait autrefois des vertus purgatives, M. Guibourt se demande si celle-ci ne serait pas ïipomœa mestitlanica, qui, suivant Choisy, produit le jalap au Mexique, où elle por te le nom de piirga (1). Mais c’est là une simple hypothèse.

M. Boucard, qui m’a dit connaître très-bien ce liseron, n’a pas pu m’en donner une description détaillée. Voici ce que ses souvenii’s lui ont permis de se rappeler: celle plante a un port tout différent de Xexogonium pûrga; sa tige est plus forte, et ses feuilles sont grandes et charnues. Elle ne se plaît que dans les terrains argileux et très-humides-, on la trouve à une hauteur de 800 et 1,000 m. audessus du niveau de la mer. Chaque tige fournit une ou deux racines qui, à l’état frais, sont de couleur beaucoup moins foncée que le jalap officinal; la dessiccation les rend plus noires, et comme elles sont gorgées d’eau, surtout dans le jeune âge, cette opération laisse à leur surface extérieure l’apparence souvent fongueuse et houillonnée que nous leur avons vue.

En résumé, les jalaps que l’on peut employer en pharmacie se réduisent à deux espèces, à savoir : le jalap tuhércux, et le jalap fusiforme, qui mériterait tout aussi bien que le premier le nom de jalap officinal. Le jalap de Tampico est de beaucoup inférieur à ceux-ci et doit être utilisé dans sa résine seulement; il est donc important pour le pharmacien de savoir le distinguer, pour ne pas l’appliquer aux mêmes usages que les autres.

5 IV. — Résines de jalap.

La résine est le principe actif des jalaps et devait à ce litre seul fixer l’attention des ihérapetilisles. Elle portait autrefois le nom

(1) De Cand., ProJrom ., t. IX, p. 38S.

de magistère de jalap, et passait pour un purgatif peu sûr et don* nant presque toujours des coliques. On lui préférait, à cause de cela, la poudre de la racine elle-même.

J’ai déjà laissé pressentir que la résine du jalap fusiforme, identique avec celle du jalap tubéreux au point de vue thérapeutique, no l’était peut-être pas sous tous les autres rapports. Mais, avant d’aborder l’examen de cette question, disons deux mots de leur préparation, qui est entièrement la même.

Cette préparation, fort simple dans ses détails, repose sur la solubilité de la résine dans l’alcool et son insolubilité dans l’eau. Elle consiste donc sommairement à enlever ce principe au jalap à l’aide de l’alcool, et à le précipiter ensuite au moyen de l’eau. A cet effet, on prend du jalap convenablement divisé, on le fait macérer dans de l’alcool à 85 degrés pendant quelques heures, à froid ou à une température peu élevée, puis on le soumet à la lixiviation. Lorsqu’il est épuisé, on distille pour retirer la plus grande partie de l’alcool employé: puis, quand les liqueurs sont suffisamment rapprochées, on les étend avec de l’eau qui précipite immédiatement la résine. Si l’on a employé de l’eau chaude à cette précipitation, la résine se réunit Irès-prornptement, au fond du vase dans lequel on a opéré, en une masse molle est visqueuse qui, par l’agitation, paraît blanche, lisse et nacrée. Avec l’eau froide, on arrive au même résultat, mais plus lentement, la liqueur reste plus longtemps trouble. Une fois retirée de l'eau, la résine est mise à sécher; on en fait des cylindres allongés que l’on enroule autour de baguettes recouvertes d’un papier mouillé, avant que la dessiccation soit complète; puis on l’achève à l’étuve. Que l’on remplace, dans cette opération, une grande quantité de jalap par 10 ou 20 gr. seulement, et qu’au lieu de la dernière manipulation on mette la résine à dessécher dans une capsule préalablement tarée, et l’on aura la méthode à employer pour titrer les jalaps.

,\ulrefois on épuisait ces racines en les faisant simplement digérer, à plusieurs reprises, dans de l’alcool tiède; mais ce procédé de-

18ÜÎ.-AnJouard. ii

mandait au moins quinze jours pour son exécution. On lui a substitué le traitement à l’alcool bo!?illant, qui n’a pas encore tous les avantafîes de la lixiviation.

Par tous ces moyens, on obtient un produit fortement coloré. Lorsqu’on veut avoir de la résine blanche, on se sert du procédé de M. Planche ou de celui de M. Nativelle.

M. Planche a trouvé le premier le moyen de la décolorer (1). Pour y arriver, il traite le jalap par l’eau froide Jusqu’à ce qu’il ne cède plus rien à ce véhicule; il l’écrase alors dans un mortier avec un pilon de bois, et en y ajoutant à la fin dix à douze fois son poids d’eau froide. Le tout est jeté sur une toile peu serrée, et exprimé; le liquide qui passe, ne contenant pour ainsi dire pas de résine, est abandonné; on retrouve la plus grande partie de cette dernière adhérente au mortier et au pilon ; le marc repris par l’eau n’en fournit presque plus. On la détache avec une spatule d’ivoire, on la dissout dans l’alcool, et, après l’avoir précipitée par l’eau, on la dessèche avec les précautions ordinaires.

Le procédé de M. Nativelle, qui dans le fond ressemble beaucoup à celui-ci, est plus commode et doit donner de la résine plus blanche. Il consiste à traiter les racines coupées par l’eau bouillante, à les soumettre à la presse, et à répéter ce double traitement jusqu’à ce que les eaux de lavage soient incolores. On les reprend alors par par l’alcool à 65 degrés bouillant, on ajoute du noir animal à la dissolution, on filtre, et on fait évaporer au bain-marie. Cette addition de noir animal est bien utile, car même avec son aide on a souvent de la peine à décolorer complètement la résine de jalap.

Ceci posé, passons à l’élude des résines elles-mêmes.

Résine du jalap tubéueux. —On ne se sert pas toujours en pharmacie de résine de jalap blanche; on emploie plus généralement la

(i) Bull, de phann ., 1. V, |). 26.

réfîine brune, qui d’ailleurs a la même valeur thérapeutique, car la matière colorante qui la souille ne change rien à son action. C’est au reste la résine prescrite par le Codex.

Le commerce la donne en cylindres tordus en Forme de corde. Elle est brune, très-fragile, et à cassure brillante. Sa poudre est légèrernentjaunâtre. Son odeur, faible quand elle est en masse, devient plus accusée sous l’influence de la chaleur et de la pulvérisation. Sa saveur, d’abord nulle, est âcre et désagréable au bout de quelques instants. Elle est très-irritante, et, s’il arrive qu’un fragment vienne à s’insinuer sous les paupières, on sent une cuisson bien plus vive que celle que cause l’introduction d’un corps étranger inerte dans cet endroit. Enfin elle a la propriété^/de se ramollir dans l’eau froide, selon la remarque de Cadet de Gassicourt (1).

Elle s’émulsionne très-dilfieilemenl avec la gomme. M. Righini a proposé le sirop de chicorée pour la diviser, mais ce moyen ne me paraît pas beaucoup meilleur que le précédent. On réussit bien mieux avec des amandes et du sucre.

Quelque pure qu’elle soit, elle semble être un mélange de deux résines, dont l’une, soluble dansl’éther, a été nommée pnrarliodéorét,ine par M. Kaysor(2), et l’autre, insoluble dans ce liquide, est la rhodéorêtine du môme auteur.

La pararhodéorétine rougit le tournesol ; elle ne cristallise pas dans l’alcool, mais au contact de l’eau elle se remplit d’aiguilles. Elle est insoluble dans les acides, à part l’acide sulfurique, qui lui communique d’abord une teinte purpurine. La potasse et la soude la dissolvent, et l’acide chlorhydrique précipite cette dissolution.

La rhodéorétine, que j’appellerai convobuUne avec M. Mayer (3), a besoin, pour être pure, d’être plusieurs fois dissoute dans l’alcool

(1) Dissertation , p. 41.

(2) Ann. lier ckern. uiul. pharin., t. Ll, p. 81,

(3) Ann, (1er chem. und. pharin., t. LXXXIll, p. 122.

et précipitée par l'éllier. Elle a l’aspect de la gomme arabique, et n’a ni odeur ni saveur. Elle est insoluble dans l’eau et l’élher; soluble, à chaud surtout, dans l’ammoniaque, la potasse, la soude et la baryte, qui la transl'orment en acide convolvulique. Les acides acétique, nitrique et sulfurique, la dissolvent aisément; ce dernier en prenant une teinte rouge Foncé. Par l’ébullilioii avec les acides sulfurique ou chlorhydrique étendus, l’acide convolvulique se dédouble en acide convolvulinolique et en glucose. Voici l’équation qui représente ce dédoublement, d’après M. Mayer :

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