CHAPITRE II
Acainiuoiiéc.
S 1. — Historique.
Syn. : Ar., Duk.. Sachmunia, Sukmunia ; Grec, ox.a[A|ji,M'na ; Allem., Scammonien; Angl., Scammonx ; Dan, , Suéd., Sicammonium , Port., Escamonea; Holl., Scammoneum: Ital., Scamonea ; Ind., Pers., Mchmudet ; Rus., Skamonia.
La scammonée est un suc gommo-résineux fourni par les racines de deux liserons qui sont : le Convolvulus scamrnoiiia, de Linné, et le C. Iiirsutus Stev. Elle a été connue et employée par les Grecs et les Arabes qui la citent fréquemment dans leurs ouvrages, et qui lui ont donné les noms de (j)ca[;,[<.wvia et de Sachmunia, d’où dérive celui qu’elle porte aujourd’hui.
Théophraste et Dioscorides appellent Scammonia une plante herbacée, à racine épai.sse, dont on retirait un suc particulier employé comme purgatif. Dioscorides décrit très-bien cette plante qui a, dit-il, les feuilles molles, velues et triangulaires; puis il donne le moyen employé ponr faire la scammonée, et ceux qui permettent de reconnaître ses falsifications.
Pline s’accorde complètement avec Dioscorides au sujet de cette scammonée; mais il en a une seconde espèce qu’il place parmi ses Clematis, et qu’il fait croître dans les vignes et les terres labourées. Cette espèce, ajoute-t-il, se mange en soupe avec de l’huile et du sel, et est fort propre à lâcher l’estomac. Matthiole (1) peilse que c’est le liseron des champs.
(1) Comment.
Les médecins de la plus haute antiquité ont fait usage de la scammonée. Hippocrate, Galien, Mesué, Oribaze, Aétius, Vedelius, etc., la regardent tous comme un excellent purgatif.
Pomet (1) lui donne encore plus de louanges, et croit qu’on pourrait avec juste raison l’appeler un des pilliers de la médecine.
Toutefois, malgré l’éloge qu’ils font de ses qualités, les anciens ne l’employaient qu’avec une réserve souvent mélée de crainte. Ils lui attribuaient une énergie redoutable, car Hoffman l’appelle le poison des coliqUes; et selon Hecquet (2), «il n’y a sorte de remède qui demande plus de prudence de la part du médecin, un temps plus convenable par rapport au malade, et plus de mesures et de préparatifs de la part de l’un et de l’autre. »
Geoffroy dit (3) que les médecins lui reprochent surtout cinq ou six défauts : ; « 1® C’est un remède fort infidèle, et dont l’opération est très-incertaine, puisque quelquefois une petite dose excite une superpurgation, et au contraire une dose convenable et proportionnée est souvent sans effet et inutile; 2“ elle produit des vents si piquants, qu’ils irritent l’estomac et causent des nausées; .3“ sa grande âcreté cause l’inflammation, ce qui fait qu’elle excite une soif insatiable et la fièvre, surtout à ceux qui sont sujets à l’obstruction des viscères et à la pourriture des humeurs; 4" cette même âcreté ouvre les veines, de sorte qu’il en survient de trop grandes évacuations, ce que l’on appelle superpugations; 5“ par son acrimonie, elle ratisse les intestins, et ulcère les autres viscères, et elle excite le ténesme ou la dysentérie; 6° par une certaine malignité spéciale, elle porte la guerre dans les parties principales, et elle blesse considérablement le cœur, l’estomac, le foie, etc. »
Fallope n’est pas d’avis de l’employer seule ni à forte dose; mais
,'l) IJi.il, des drogues , p. 293.
(2) ï'ra/lé des jmrgatijs.
(3) Traité de mal. mid., t. IV, |). 282 ; 1757.
îl conseille d’en donner toujours une petite quantité, plutôt pour servir d’aiguillon que pour autre chose (I).
Je pourrais citer bien d’autres exemples de ce genre ; mais ceux-ci suffisent pour établir que les médecins des siècles derniers usaient de la scammonée avec beaucoup de ménagements.
La frayeur qu’ils en avaient était cause qu’ils l’employaient rarement en nature. Ils lui faisaient subir diverses préparations dans le but de corriger sa qualité maligne, et lui donnaient alors le nom de Diagrède, pour la distinguer de la scammonée pure ou scammonée crue. C’est donc à tort que l’on se sert souvent de ce mot aujourd’hui pour désigner notre scammonée, qui n’a été soumise à aucune manipulation'
La première manière de faire le diagrède consistait à enlever la plus grande partie de la pulpe d’un coing, à la remplacer par de la scammonée, à recouvrir le tout de pâte de farine et à le faire cuirej On faisait ensuite avaler au malade, soit la scammonée, soit le coing, ou même les deux à la fois (2). C’était là ce qu’on appelait le diagrède cydonié. Mesué faisait cuire la scammonée sous des charbons ou dans un four, avec des graines de carotte sauvage et de fenouil, et du galanga. Valérius Cordus l’arrosait d’huile de violette avant do la mettre dans un coing, et après la cuisson il versait dessus du suc de coings dans lequel il avait fait infuser des myrobalans. Enfin il y avait encore : le diagrède glycyrrhizé, dans lequel on ajoutait de l’extrait de réglisse; le diagrède soufré, obtenu en exposant la scammonée à la vapeur du soufreen combustion ; etc. On corrigeait aussi la scammonée en l’arrosant avec du suc de citrons et des huiles provenant de. graines aromatiques; ou en la mêlant à des extraits
(1) I! donne le nom d’aiguillon h cette petite dose de scammonée que l’on ajoute aux purgatifs des paysans et des gens robustes, ou même des moines (Geoffroy, p. 285).
(2) Galien, liv. l, -Des jacuiiés des aliincnCs,
ou à des pulpes de fruits. Du temps de Pomet (<), on la dissolvait dans de l’eau-de-vie, on y ajoutait du sucre et on enflammait le li* quide. Lorsqu’il avait cessé de brûler on le passait à travers un linge fin et on s’en servait comme purgatif, à la dose d’une ou deux cuillerées le malin à jeun ; c’était ce qu’on appelait le syrop de scam~ monce. Mais je ne veux pas m’étendre davantage sur ces vieilles préparations justement abandonnées aujourd’hui; il y a déjà longtemps que l’on a reconnu leur inutilité et qu’on n’emploie plus la scammonée qu’en nature.
g IL — Botanique.
Les liserons qui fournissent la scammouée croissent dans la Syrie et l’Asie mineure. On en connaît avec certitude deux espèces, qui sont \e Cowohiilus scammonia de Liané elle Convotuulus liirsutusde Slev. ; mais on est fort embarrassé lorsqu’il s’agit de décider à laquelle des deux il faut rapporter telle ou telle scammonée du commerce. On se demande également si d’autres liserons ne concourent pas à la production de cette gomme résine, et si enfin les différentes méthodes employées pour la recueillir ne peuvent pas modifier assez sa qualité, pour qu’une même plante donne des produits d’aspect suffisamment différent pour faire croire qu’ils n’ont pas même origine.
Lorsqu’on lit Dioscorides, on y trouve la description d’un liseron à feuilles molles, velues et triangulaires qui vient très-bien dans la Mysie, d’où l’on relirait de son temps la meilleure scammonée. Gaspard Bauhin répète exactement la même chose (2).
Morrisson a décrit comme fréquente aux environs d’Alep, une
(1) Hisloire des drogues, 2!)3 ; 1694.
(2) IfisSt. plantariini.
plante qu’il nofnme Convotvulus sijriacus et Scammonia syriaca, très - difl'érente de la précédente par ses feuilles complètement glabres (1).
Tournefort, qui a voyagé en Asie, dit avoir vu à Smyrne ainsi que dans les îles de Lesbos et de Samos, un convolvulus hérissé de poils, semblable à celui de Dioscorides. Il suppose, sans oser l’affirmer, que lascammonée est due à deux plantes différentes quant à l’espèce, sinon quant au genre; que celle d’Âlep ou de Syrie, vient du Scammonia folio glabro, et celle de Smyrne ou de Dioscorides, du Scammonia folio hirsuto.
Enfin Geoffroy (2) rapporte qu’il tient de Shérard, botaniste anglais, qui a passé treize ans à Smyrne en qualité de consul, que les deux liserons de Dioscorides et de Morrisson se rencontrent auprès de cette ville, mais que le liseron à feuilles glabres y est si abondant qu’il est seul employé à la préparation de la scammonée. Il y ajoute même qu’en raison de cette prodigieuse abondance, on choisit surtout les individus qui croissent sur le penchant de la montagne située au-dessous de la forteresse de Smyrne,
11 semble donc bien établi par toutes ces observations, que deux convolvulus contribuent à la production de la scammonée, dans une mesure qui n’a pas été appréciée pour chacun d’eux. Voici les descriptions de ces deux plantes telles qu’elles ont été données par Choisy (3).
CoNVoi.vui.üS SCAMMONIA (Liiiu. sp. 218 non Lour.). — Gaule {glabro, foliis sagittatis postice truncatis, auriculis integris aut elongatis laciniatis, pedunculis longissirnis inultiHoris, sepalis coloratis omnibus ovatis obtuse truncatis mucronulatis exterioribus paulo minoribus 2-3 lineas longis, corolla alba campanulata pollicari. — In tota regione Mediterranea, Asia minore. — Sibth. fl. gr., t. 192. Nees pl. off. Lief IX ic, G. elongatus Sal. non Wild.
(t) Fïist, exon. part. , 2, 12.
(2) Traité de mat. mcd ., t. IV, p. 277.
(3) De Gandolle, Prodrom,, t, IV, p. 408.
CoNVOivuLUS HinsuTUS (Stev.). — Gaule striato elongato oranî parte albo liirsuto, foliis cordato-liasiatis acutiusculis 12-15 lineas longis niargiae sinuatoaugubatis, petiolo breviore, auriculls rotundatis, pedunculis lorigissimis 1-3 floris, pedicellis Iaxis angulosis, bracteis linearibus birsulis, sepalis lanceolatis aculissiniis i-6 lineas longis, corolla extus hirsuta 15 lineas longa, capsula liir-' sutissima. — In Tau ri ca (Stev.! Beaupré!), in Syria (Auch! n. 1392), circa Constanlinopoiirn (Castagne!), ins. Samos (d’ürville!), Lero (Oliv.! et Bruguière).— Bieb., cent. rar. I, t. 6. G. betonicifolius Mill! Dict., n. 20. G. sagittiroiius, Sibth. H. gr., t. 193. G. Sibthorpii, Rœra. et Scli. G. pubescens, Russ, beschr. Alep., p. 152?
On peut voir dans ces deux descriptions, que les liserons qui en font l’objet diffèrent par plusieurs caractères, dont le plus saillant consiste dans la présence ou l’absence de poils sur la tige, les feuilles, les fleurs et môme le fruit. La racine, dont il n’est pas question dans de Candolle, est longue et charnue dans les deux cas, et remplie d’un suc laiteux qui une fois rapproché constitue la scammonée.
Pour obtenir ce suc on opère de quatre manières différentes selon Mesué (1).
1" Aussitôt que la racine s’élève au-dessus de la terre, on en coupe tout ce qui dépasse le niveau du sol; il suinte alors un suc laiteux que l’on conserve après l’avoir desséché.
2° On arrache ensuite toute la racine, on la coupe par tranches, on recueille le suc qui s’écoule, et on le dessèche au soleil ou à un feu très-doux. On en fait alors des pastilles plus ou moins blanches sur lesquelles on imprime un cachet.
3“ On pile les morceaux de racines qui ne donnent plus de suc, on les exprime, et, après avoir desséché le produit de l’expression, ou le marque encore d’un cachet.
4“ On pile les feuilles et les tiges, on exprime, et avec le suc desséché ou fait de petites masses de forme irrégulière.
Un autre mode consiste à creuser la racine à son sommet avec
(1) Ilisl. des drog ., p. 293.
un couteau, et à puiser, à l’aide de coquilles, le suc qui s’y est accumulé.
On fait encore, en terre, des trous que l’on garnit de feuilles de noyer, sur lesquelles tombe le suc que l’on enlève lorsqu’il est sec.
Relativement à ta manière dont on dessèche ce suc, les auteurs ne sont pas toujours d’accord. Les uns emploient le soleil et les au> très le feu. Pomet, qui se range parmi ces derniers, appuie son jugement sur ce qu’il a trouvé souvent de la scarnrnonée brûlée, et que, de plus, un chirurgien de ses amis qui a fait un long séjour à Alep, lui a assuré que la chose s’y pratiquait ainsi. Il n’est pas douteux, du reste, que ce mode ne soit le plus usité.