‹ Étude sur les convolvulacées purgativesChapitre 6 sur 10 · Matière médicale · texte numérisé non relu

Matière médicale

Les divers moyens que je viens de citer pour l’extraction de la scarnrnonée doivent, on le comprend, donner des produits très-différents. Les deux premiers procédés de Mesué, et celui dans lequel on recueillait le suc dans des coquilles, fournissaient évidemment les meilleurs et les plus recherchés.

La scarnrnonée en coquilles était celle de Dioscorides, qui caractérise sa couleur en la comparant à celle de la colle de taureau. Elle était légère, poreuse, brillante, et blanchissait par le contact de la langue. Elle venait de Mysie, comme je l’ai déjà dit. Malheureusement on en a toujours fait très-peu de cette façon ; elle était consommée en grande partie par les gens riches du pays et il n’en est jamais venu beaucoup en Europe. Du temps de Geoffroy on n’en apportait même plus du tout ; non plus que de celle que l’on marquait d’un cachet, et encore bien moins de celle que Lon récoltait en larmes.

l.es scammonées dont nous faisons usage aujourd’hui se rangent l8Ct. — Andouard, 7

sous deux origines comme aulreFois, et sont appelées : scammonée d’Alep et scammonée de Smyrne. Ce n’est pas, comme le fait remarquer M. Guibourt ((), qu’elles proviennent réellement du lieu indiqué; mais il est passé dans l’usage depuis fort longtemps de désigner sous le nom de scammonée d’Alep celle qui est la plus pure, et sous celui de scammonée de Smyrne celle qui est de qualité inférieure.

Il est remarquable que Dioscorides était d’un sentiment tout opposé, car il donnait la préférence à la scammonée de Mysie, prétendant que celle de Syrie et de Judée était pesante et falsifiée avec le tithymale et la farine d’orobe.

M. Guibourt, dont le nom fait autorité en matière médicale, paraît surpris de cette préférence de Dioscorides, qui est, dit-il, en contradiction avec ce que l’usage nous a appris ; et il admet deux espèces de scammonée : l’une blonde ou jaunâtre et translucide, produite par le liseron à feuilles velues de Dioscorides et de Tournefort; l’autre noirâtre et opaque, produite par le ConvoU’utus scammonia.

J’attendais, sur ce sujet, des renseignement demandés aux lieux mêmes de production, et qui ne me sont pas parvenus au moment où il me faut livrer ces pages à l’impression. Je ne puis donc pas discuter la question comme j’avais espéré le faire; je dirai cependant qu’il me semble permis de douter encore de l’origine des scammonées, tant anciennes qu’actuelles, car la scammonée en coquilles de Geoffroy est bien attribuée par lui au Convoh’uhis folio (jlabro, de même que toute celle qui vient de Smyrne (2) ; et M. Guibourt est le premier à dire qu’il ne faut pas attacher d’importance aux dénominations du commerce. Je réserve donc mon

(1) Hist. nal. des drogues siitifiles, t. H, p. -191 et suiv.

(2) Les deux liserons pourraient donc, d’après cela, produire la scammonée en coquilles et peut-être? par Induction, les memes sortes du commerce, dont il faudrait alors attribuer les variations au mode employé pour leur préparation.

— fît —

opinion sur ce point de matière médicale, qui appelle, je crois, de nouvelles observations.

Éludions maintenant les caractères des scammonées qui nous sont envoyées d’Asie aujourd’hui, en leur conservant les noms sous lesquels on les désigne habituellement.

SCAMMONÉE d’Alep OU DE Syrie.— Cette scammonée, que l’on regarde depuis longtemps comme la meilleure, nous arrive dans de grandes caisses, qui en contiennent de 30 à 48 kil. et quelquefois plus. Lorsqu’elle est de première qualité elle est légère, poreuse et très-friable; ses fragments, peu volumineux et de forme indéterminée, sont recouverts d’une poussière blanchâtre; sa cassure est noire et brillante. Mise au contact de la salive elle blanchit immédiatement : son goût et son odeur rappellent tout à fait la brioche ou le beurre cuit ; elle est dépourvue d’amertume, et l’âcreté qu’elle fait sentir, quand on l’a gardée quelques instants dans la bouche, est due à un principe soluble, dans l’eau. Sa poudre est grise et plus odorante que la scammonée en masse. Enfin, si on l'introduit dans la flamme d’une bougie, elle brûle en se boursouflant, pour s’éteindre sitôt qu’on l’éloigne de la source de chaleur (1). On dit qu’elle vient d’Alep.

Dans sa matière médicale, Geoffroy parle de celte scammonée comme de celle qui était la plus estimée de son temps, mais il ajoute qu’elle est amère, âcre et pesante : trois défauts qui ne sont point les siens.

Telle que je viens de la décrire, elle est très-rare dans le commerce de la droguerie. Je n’en ai vu qu’une seule fois, encore était-ce un échantillon que l’on conservait comme type. Celle que l’on vend généralement aujourd’hui sous ce nom, est d’un gris plus

(I) Guibourt, lococit.^ jj. 494.

ou moins foncé, et alors opaque; ou bien rougeâtre, et transparente lorsqu’on en regarde une lame mince. Dans les deux cas elle est en pains pesants, sur la surface extérieure desquels se trouve imprimée la toile qui les enveloppait pendant le voyage. Elle est franche d’odeur et de goiit, mais elle blanchit peu lorsqu’on l’humecte. Elle a dû être évaporée au feu jusqu’à siccité, car elle n’est point caverneuse. Elle continue à brûler lorsqu’on l’éloigne de la bougie qui l’a enflammée.

ScAMMONÉE DE Smyrne. — Nous avons vu précédemment que l’on donne ordinairement ce nom à toutes les scammonées de qualité inférieure; mais à l’époque où écrivait Geoffroy, elle formait une sorte distincte. On l’apportait à Smyrne d’une ville de Galatie appelée Cuté, et d’une ville de Lycaonie ou de Cappadoce nommée Cogni, située près du mont Taurus, où il s’en faisait une récolte abondante. Elle était noire, compacte, plus pesante que celle d’Alep, et enveloppée dans des bourses de cuir.

Les spécimens de cette scammonée que j’ai pu examiner chez les droguistes de Paris, se rapprochaient le plus souvent de la scammonée d’Alep, à la couleur près, qui était plus rouge. Ils étalent aussi beaucoup plus durs, et offraient parfois de grandes ressemblances avec la scammonée qui a été vue par Tournefort à Lesbos et à Samos, et qu’il dit rousse, très-dure, et purgeant avec violence.

Quelle que soit la provenance indiquée de ce produit, et quelque bonne que soit son apparence extérieure, il est toujours important pour le pharmacien de se rendre compte avant de l’acheter de la quantité de résine qu’il renferme, puisque c’est ce principe qui lui donne toutes ses propriétés. Le dosage de celte résine se lâit du reste aussi facilement que celui dont j’ai déjà dit un mot à propos du jalap; il est seulement nécessaire pour que la lixiviation soit prompte, d’ajouter à la poudre que l’on essaye, un corps inerte tel du sable.

Lorsqu’on se dispense de cette vérification, on s’expose à employer de mauvaise scammonée, car il est quelquefois peu aisé de la juger sur son aspect. Je ne dirai pas avec MM. Dublanc et Thorel, qu’il est absolument impossible d’en apprécier la valeur en l’examinant avec soin (1); mais je crois que cela peut être difficile dans plus d’un cas, et qu’alors il est prudent de recourir au dosage de la résine. Au reste, pour donner une idée de la pauvreté de celle qui est fréquemment livrée à la consommation, je citerai les résidtats de douze essais faits sur des scammonées différentes, par M. Réveil, qui a bien voulu me les communiquer. Ces scammonées lui ont donné, en commençant par la plus mauvaise: 7,63 — 13,35 — 19,10 — 27,50 — 39,70 — 47,70 — 48,30 — 55,32 — 60,40 -- 74,75 et 83,45 "/o de résine.

La plus ancienne analyse de la scammonée est due à Bouillon- Lagrange et à Vogel, qui ont trouvé dans celle d’Alep 60 “/^ de résine, et 29 7g seulement, dans celle de Smyrne. Cette analyse a été refaite depuis par M. Guibourt, et par Clamor Marquart qui a publié les résultats qu’il a obtenus sur huit échantillons dont voici le meilleur :

Résine. 81,25

Cire. 0,05

Matière extractive. . 4,50

Gomme avec sels. 3,00

Téguments d’amidon, bassorine et gluten. 1,75

Albumine et fibrine. 1,50

Alumine, oxyde de fer, carbonate de chaux et magnésie. 3,75

Sable. 3,50

M. Thorel prétend à tort, selon la remarque de M. Guibourt, que

(1) Journ. dephann.. t. XIX, p. 185, 1861, et t. XX, p. 106, 1852.

la scammonée ne renferme pas de gomme (1). 11 dit aussi, ce qui n’est pas plus exact, qu’elle contient toujours de l’amidon; et il propose l’emploi de la teinture d’iode pour classer celle du commerce, d’après la teinte plus ou moins foncée que leur communiquerait ce réactif. Ce moyen ne peut pas conduire à un classement exact, mais il peut du moins accuser la présence de l’amidon.

S IV. — Résine de scammonée.

Dans le but d’obvier aux inconvénients que présentent les variations de composition de la scammonée, et peut-être aussi dans l’espoir de fonder une exploitation lucrative, un habile industriel anglais a eu l’idée d’extraire sur place la résine contenue dans les racines de cette plante, pour la livrer au commerce à la place de son suc desséché. Sur les indications de M. Williamson, et dont il a pris conseil, il arrache les racines à maturité, les dessèche, les coupe en morceaux, et leur enlève avec de l’eau pure d’abord, puis avec de l’eau acidulée ensuite, tout ce qu’elles ont de soluble dans ce menstrué. Il les traite alors par l’alcool pour avoir leur résine, il retire la plus grande partie de cet alcool parla distillation, et sèche le produit qu’il a obtenu. Ce procédé fournit une quantité de résine bien plus considérable que n’eh donnent les incisions; aussi peut-on la céder au prix de 120 fr. le kil., tandis que celle que l’on voudrait préparer en Europe reviendrait à près de 200 fr. Néanmoins ce moyen n’est pas aussi économique, paraît-il, qu’on pourrait le croire tout d’abord. M. Leared, dans son séjour en Asie, a appris de ceux qui récoltent la scammonée, qu’ils ont l’habitude de laisser en terre les racines, qui leur ont fourni du suc une première fois, afin de leur en faire produire encore l’année suivante.

(I) Journ. de pkarm., t. XX, p, 106; 1852.

Cette résine nous vient en masses irrégulières, recouvertes d’une poussière blanchâtre qui les rend ternes. Elle est blonde quand on la voit en lames minces et brune lorsqu’elle est en fragments plus épais. Son odeur est très-parfurnée, et nulle âcrelé ne se fait sentir après qu’elle a été gardée longtemps dans la bouche. Je me suis assuré qu’elle purge parfaitement bien comme on pouvait s’y attendre; un certain nombre de malades en ont pris sur les indications de M. Gosselin, et chez tous elle a produit les effets que l’on en attendait. Malgré cela il n’est pas probable qu’elle arrive à détrôner entièrement la scammonée, car celle-ci est d’un usage plus commode. Tout le monde sait avec quelle facilité elle s’émulsionne dans le lait, offrant ainsi un purgatif qui n’a rien de bien désagréable, tandis que sa résine devrait, avant d’être présentée au malade, être dissoute dans l’alcool, divisée dans une potion, ou transformée en masse pilulaire, ce qui ne la rendrait pas plus séduisante. Je sais bien qu’on pourrait encore la donner en poudre en l’enveloppant dans du pain azyme; mais j’écarte à dessein ce mode d’adrninistraiion qui est à mon avis le plus mauvais, lorsqu’il s’agit de purgatifs résineux. Enfin, il faut dire aussi à l’avantage de la scammonée, que lorsqu’elle est de bonne qualité, elle renferme environ 75 "/g de résine, on n’a donc pas besoin d’en prescrire beaucoup plus qu’on ne prescrirait de celte dernière, pour obtenir les mêmes effets; dès lors il est inutile de faire une substitution qui n’offre pas d’avantages. J’ai analysé plusieurs scammonées prises dans le commerce de Paris, et dans celles qui avaient bonne apparence j’ai trouvé 65, 60 — 72,20 et 78,35 “/o résine. Une autre ne m’en a fourni que 40 mais on pouvait le soupçonner rien qu’en la voyant. Je suis donc persuadé que l’on en peut trouver aisément de bonne, qui dispense de recourir à l’emploi de sà résine; la seule condition à remplir pour s’en procurer est de consentir à la payer ce qu’elle vaut; principe que l’on semble malheureusement oublier aujourd’hui.

La résine de .scammonée a été dédoublée, par M. Keller, en

glucose et en deux acides qu’il a nommés acides scammotiique, et scammonolique (1). Ces acides se trouvaient accompagnés, après l’opération, par une petite quantité d’acide valérique, que M. Relier avait d’abord pris pour de l’acide butyrique.

Elle est Irès-soluble dans l’éther et l’alcool; elle se dissout également dans les alcalis minéraux, et la dissolution précipite lorsqu’on la sature par un acide. L’ammoniaque la dissout lentement en prenant une teinte verdâtre. L’acide sulfurique la dédouble promptement à chaud en se colorant en rouge cramoisi ; à froid la dissolution est beaucoup plus lente. L’acide azotique la décompose très-facilement à l’ébullition; il se colore un peu grâce aux vapeurs rutilantes qui se dégagent. Quant à l’acide chlorhydrique il ne la dissout pas même à chaud.

Cette résine, n’étant pas très-employée, ne doit pas être exposée aux falsifications; celle que j’ai vu, du moins, était très-pure; mais, si elle était mêlée de colophane ou de résine de gayac, il serait aisé de le reconnaître à l’aide des mêmes réactions qui servent à s’assurer de la pureté de la résine du jalap.

§ V. — Falsifications.

La scammonée a été falsifiée de tout temps, et cela n’a rien d’étonnant; un produit d’un prix aussi élevé et dont l’usage est si fréquent, devait inévitablement exciter la cupidité de ceux qui le préparent ou qui le vendent.

Au temps de Dioscorides on l’additionnait de farine d’orobe ou de suc de lithymale (2). Dans ce dernier cas elle avait une saveur brûlante qui ne laissait pas longtemps de doute sur sa valeur.

(1) Jout . dephann.,t. XXllI, p. 479; 1855.

(2) Matth , in Dioscorid.

Pomet dit y avoir trouvé du charbon de bois. D’autres fois il lui est arrivé de casser des pains offrant au centre un produit brûlé, recouvert avec soin d’une couche assez mince de belle scammonée. Il parle aussi d’une scammonée grise, légère et friable, qui était fabriquée avec de la poix-résine et des poudres violentes, et vendue sous le nom de scammonée des Indes ou de la Compagnie, pour mieux cacher sa mauvaise qualité.

Tous les auteurs indiquent, comme très-communes, les fraudes commises avec du sable, de la terre, des sels de chaux, de l’amidon, des coquilles brisées, etc.

Une adultération bien plus importante, en raison de la vaste échelle sur laquelle elle s’exerçait, a été longtemps en usage dans le midi de la France. La prétendue scammonée, appelée scammonée de Montpellier, était faite avec le suc desséché du Cynanchum Monspeliaciim de Linné (Scammonium Monspeliense de Lobel et Péna}. Ce suc, qui est de couleur noire ou brune par lui-même, était mélangé à Marseille, d’après Jean Dauhin, avec de la colophane et de la scammonée ordinaire, et cela avec tant d’habileté qu’on avait peine à s’en apercevoir au premier coup d’œil. La forme qu’on lui donnait était celle de galettes aplaties, de peu d’épaisseur, dont l’odeur et la couleur variaient suivant leur composition. On ne la rencontre plus aujourd’hui dans le commerce, probablement parce que sa forme caractéristique la trahit trop aisément.

Comme pendant à la scammonée de Montpellier, M. Peschier a signalé un produit vendu comme venant d’Alep, mais en réalité tiré de la Suisse. Son odeur était nauséeuse, et sa dureté assez grande pour résister au marteau; il était insoluble dans l’alcool, et se ramollissait dans l’eau bouillante. Ce n’était qu’un mélange de fécule, de gélatine et d’une matière colorante inerte.

S’il faut en croire Poiret, le Periploca maritima fournirait une fausse scammonée à l’île Bourbon. Le Periploca emetica, qui est assez commun en Egypte et en Arabie, donne également une

186j. - Andouard. 8

gomme-résine purgative, qui se trouvait jadis dans le commerce européen.

Maintenant ces fausses scammonées ont disparu ou à peu près; celles qui nous restent sont les scammonées dites de Smyrne, dans lesquelles on trouve parfois du sable, de là terre ou de petits cailloux, et presque toujours de l’amidon.

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