‹ Étude sur les corps étrangers articulairesChapitre 6 sur 17 · ANATOMIE PATHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

ANATOMIE PATHOLOGIQUE

Siège. — Les arthrophytes intra-articulaires siègent principalement dans le genou. Sur nos 19 cas nous les voyons 16 fois résider dans cette articulation. On en trouve aussi dans le coude (obs. IX et XII), dans la hanche. Haller en a vu un grand nombre dans l’articulation temporomaxillaire. Bell en a vu dans l’articulation tibioastragalienne, Bichat en a trouvé dans le poignet et Bœckel en a extrait de l’articulation métacarpo-phalangienne du médius (obs. XVII).

Nombre. — Les corps étrangers sont souvent multipes, le plus souvent on n’en trouve qu’un

(1) Dictionnaire de Jaccoud, article Articulation (1861).

seul. Dans l’observation XVI on voit Barwell en retirer deux, mais on peut en trouver beaucoup plus.

Cet auteur nous raconte qu’en 1861 il vit à sa consultation à l’hôpital de Charing Cross de Londres, un marin, âgé de 43 ans, qui portait dans son coude gauche fort distendu par du liquide, 11 corps flottants parfaitement indépendants les uns des autres et faciles à compter. En outre, sur le côté externe où la membrane synoviale distendue formait une poche spéciale était une tumeur de la grosseur d’un œuf de pigeon qui paraissait formée de nombreux corps agglomérés. Le malade ne voulut pas se laisser opérer et fut perdu de vue (1).

M. Berry du Kentucky raconte qu’il a extrait de l’articulation du genou d’un nègre, 48 corps étrangers (2).

Nous voyons M. Bœckel en extraire 11 (observation XVII); Malgaigne en signaler 25 dans le genou d’une vieille femme ; Haller, 20 dans l’articulation temporo-maxillaire ; Robert, 20, et Malgaigne, 60. 11 est à remarquer que le plus souvent on ne découvre pendant la vie que 2 ou 3 arthrophytes alors qu’à l’autopsie on en trouve beaucoup plus (Panas) (3).

Volume. — Le volume est variable. Nous en voyons ayant le volume d’un grain de blé (observation XVII). Celui qui fut extrait par Paré était

(1.) British medical journal. Février 1876. Page 184.

(2) Pirrie. Principes and Practice ofsurgerie. 3e édition, page 343.

(3) Panas, loc. cit.

gros comme une amande et M. Parise, de Lille, notre maître, nous a cité le cas d’un gendarme qui avait dans son genou un corps gros comme une rotule, qui fut extrait sans accident par l’incision directe. Le plus souvent les corps ont le volume d’un haricot.

Forme. — La forme est aussi variable que le volume. Ordinairement les corps sont ronds quand ils sont petits. Barwell divise les arthrophytes en quatre catégories, au point de vue de la forme : 1° les corps plats ou biconvexes, ou concavo-convexes ou biconcaves; 2° les corps ronds, ovales ou maronnés; 3° les corps agglomérés ou muriformes; 4° les corps pyriformes (obs. XVI). Les deux dernières formes sont rares, la forme la plus fréquente est la biconvexe avec une échancrure sur l’un des bords, ce qui donne au corps étranger l’aspect d’un rein.

La couleur est le plus souvent blanc jaunâtre ou blanc bleuâtre, semblable à celle du cartilage articulaire (1). La surface est lisse, polie, ou bien bosselée et rugueuse.

Situation. — Il est des corps intra et extra-articulaires ; d’autres font également saillie en dedans et en dehors de la synoviale.

Parmi les corps intra-articulaires qui seuls nous occupent, les uns sont absolument libres et peuvent occuper successivement plusieurs points. D’autres, tout en étant libres et flottants dans la jointure, sont pourvus d’un pédicule tantôt long

(1) Follin. Traité de Pathologie externe, t. III, page 138.

et grêle, tantôt court et épais. 11 en est de tout à fait sessiles.

D’autres sont logés et comme enchatonnés dans des espèces de culs-de-sac de la synoviale dont les uns ont l’orifice plus large que le fond, les autres ont l’orifice plus étroit de façon à emprisonner le corps étranger (Panas).

Enfin, il est des corps qui se creusent une loge aux dépens d’un des os et, grâce à cette disposition, peuvent rester longtemps inaperçus.

M. Parise, dans un cas où la mort suivit l’extraction d’un corps étranger du genou, vit, à l’autopsie, dans l’autre genou un corps mobile qui avait son pédicule, et qui était logé dans une cavité de la surface articulaire du tibia. Jamais il n’avait manifesté sa présence pendant la vie (1). Il faudrait se garder, en voyant cette disposition, de regarder un tel corps comme une esquille détachée de la surface articulaire par un traumatisme.

Le point d’implantation du pédicule existe sur la synoviale, le périoste et même le cartilage. Dans un cas cité par Broca, le pédicule s’implantait sur le cartilage d’encroûtement. Mais c’est là un cas tout à fait exceptionnel.

Structure. — La plupart des corps étrangers articulaires sont formés de tissu fibreux, fibro-cartilagineux ou osseux. Il n’est pas rare de trouver ces éléments réunis dans une même tumeur. La substance osseuse peut former une sorte de

(1) 11 nous a été donné d’observer cette disposition dans une autopsie d’un individu mort de maladie de poitrine.

croûte ou coque extérieure à une masse cartilagineuse et réciproquement. De plus, les tissus osseux et cartilagineux peuvent, dans des cas rares, être disposés par couches alternant l’une avec l’autre fobs. IV).

La substance cartilagineuse est dans les arthrophytes une substance fondamentale fibroïde parsemée d’une plus ou moins grande quantité de cellules cartilagineuses (Panas) ou bien du cartilage hyalin (Bœckel, obs. XVII). Quant à la partie osseuse, elle est tantôt compacte, tantôt spongieuse. Quelquefois même elle n’est autre qu’une concrétion de phosphate calcaire dépourvue de toute organisation, ce qui a fait nommer quelquefois les corps étrangers des arthrolithes.

■ Suivant Rainey, la substance osseuse contient des ostéophytes, mais pas de canaux de Havers. M. Guyon nous a montré un corps étranger, qu’il avait enlevé du genou d’un de ses malades ; il était ovalaire biconvexe, de la grosseur d’une fève ; il paraissait formé moitié de tissu compacte, .moitié de tissu spongieux, les deux tissus étant disposés sur deux couches, on eût dit une esquille superficielle d’un os. Dans un cas pareil, l’examen histologique est de première nécessité pour distinguer un corps étranger, né spontanément ou un corps étranger traumatique. Dans ce dernier cas, les canaux de Havers existent.

Outre les corps cartilagineux, fibro-cartilagineux et osseux', nous avons encore à signaler des corps lipomateux dont Barwell nous donne un exemple (obs. XVI), en mentionnant leur

extrême rareté. Bell dit qu’il existe des corps de nature molle, membraneuse, qui croissent sur la surface corrodée des os ou sur la face interne de la capsule articulaire (1) ; il semble donc reconnaître des cas analogues à celui de Barwell.

Les corps étrangers dits traumatiques sont constitués par des portions détachées des surfaces articulaires à la suite d’un traumatisme. Us sont formés de tissu cartilagineux et osseux. Généralement ils sont accompagnés de lésions graves de l’article.

La nécrose des cartilages bien étudiée par Broca et Deville, admise par M. Paget (2) et Teale, s’observe avec ou sans arthrite sèche. Elle peut donner lieu à des corps articulaires qui n’offrent de l’intérêt qu’au point de vue anatomopathologique et ne doivent, pas plus que les corps étrangers traumatiques, entrer en ligne de compte au point de vue clinique et opératoire (Panas) (3).

Lésions articulaires. — Il est peu fréquent que la présence des corps étrangers ne soit accompagnée d’aucune altération du côté de l’articulation. Le plus souvent la synoviale est hyperémiée en totalité ou en partie, principalement au niveau de son union avec le cartilage diarthrodial. Sa surface est dépolie, souvent ses franges sont hypertrophiées. L’articulatiôn peut être sèche ou bien est le siège d’un épanchement sé-

(1) Breschet. Dictionnaire en 60. Article Corps étrangers articul.

(2) Saint Bartholomew's Hospital reports, vol. VI.

(3) Panas, loc . cit.

reux. Desault considérait cette dernière complication comme tellement rare qu’il s’est demandé jusqu’à quel point les deux affections dépendaient l’une de l’autre. Cependant la clinique nous montre que, le plus souvent, il y a un épanchement plus ou moins notable dont la cause véritable peut même être méconnue : ce qui peut donner lieu à un traitement inopportun. Les cartilages peuvent offrir des rayures, des sillons que Morgagni a décrits le premier, il les attribue à l’action mécanique du corps mobile. Panas les regarde plutôt comme le résultat de modifications vitales du cartilage, comme le démontrent l’existence de ces mêmes sillons dans l’arthrite sèche sans corps étranger articulaire et les modifications de texture éprouvées par le cartilage au niveau de ces lésions.

PATHOGENIE ET ETIOLOGIE

Plusieurs théories ont été émises pour expliquer la formation des corps étrangers articulaires.

Théorie de Paré. — Ambr. Paré croyait les corps formés de la même manière que les calculs vésicaux.

Cette idée a été reprise par Larrey et Chelius avec des variantes.

Théorie de Hunter. — J. Hunter pensait que le caillot d’un épanchement sanguin, que la fibrine d’un épanchement inflammatoire pouvait s’organiser, se transformer en cartilage ou fibro-cartilage, puis s’incruster de matière osseuse.

Velpeau admet cette théorie. « Si, dit-il, pour une cause quelconque le sang s’épanche dans la cavité synoviale et qu’il puisse y être sans cesse agité, remué, broyé par les mouvements de la partie, l’exhalation synoviale empêchera les caillots fibrineux de se confondre avec les tissus voisins, le magma de la coagulation se morcellera en fragments. » Personne ne croit plus aujourd’hui à l’organisation de la fibrine (1).

Théorie de Kolliker , Rainey (2), Rokitansky . — A la face interne de la séreuse articulaire se trouvent des saillies pédiculées appelées franges vasculaires synoviales, qu’il ne faut pas confondre avec les grosses franges graisseuses appelées improprement « glandes de Clopton Havers » (Panas).

Ces franges d’autant plus nombreuses et développées qu’on se rapproche du cartilage diarthrodial sont normalement pourvues de cellules de cartilage (Kolliker).

Par un travail d’excitation le tissu cellulaire et les cellules cartilagineuses peuvent se développer en même temps que les ramifications vasculaires étouffées disparaissent. — Le pédicule peut se rompre spontanément ou à l’occasion d’une violence. — C’est ainsi que l’on peut expliquer la formation des nombreux corps étrangers que l’on peut trouver dans une articulation peu altérée. — Nous en avons un exemple chez le malade de M. Bœckel qui, un mois après un traumatisme, vit se développer dans l’articulation métacarpo-pha-

(1) Ch. Robin, Cours de 1874.

(2) Rainey, Pathological transaction, ..vol. If, page 110.

langienne du médius plusieurs corps étrangers qui furent extraits par une incision directe, avec succès, grâceà la méthode antiseptique (Ob. XVII).

Cette pathogénie appartient aux nombreux corps mobiles de l’arthrite sèche.

Théorie de Laennec. Sous l’influence d’un trouble nutritif, il se forme dans la capsule fibreuse et le périoste des extrémités osseuses, des masses fibrocartilagineuses ou cartilagineuses qui repoussent peu à peu la séreuse dont ils se coiffent comme d’une sorte de capuchon. — Puis, sous l’influence du développement de ce corps, des tiraillements qu’il subit dans le mouvement de l’articulation, la synoviale s’allonge sous forme de pédicule qui finit par se rompre laissant le corps étranger libre. De même, les surfaces articulaires peuvent produire des ecchondroses ou des ostéochondrophytes (Virchow).

Cette théorie est admise par S. Cooper, Béclard, Robert, Deville et Broca.

Des recherches ultérieures ont prouvé qu’elle est bonne surtout pour expliquer la formation des corps étrangers développés aux dépens des os des cartilages et du périoste. La théorie n’est pas satisfaisante quand on veut l’appliquer aux corps qui ont la synoviale pour origine.

D’après M. Panas, pour qu’elle fût inattaquable il faudrait qu’on pût suivre un corps étranger dans ses diverses phases d’évolution depuis l’état de corps extra-articulaire jusqu’au moment où il devient libre et tombe dans la jointure. — La clinique nous montre des corps indolents extra-arti-

culaires et d’un autre côté des corps douloureux, intra- articulaires dès le début, sans que rien ne nous autorise à penser que les derniers dérivent des premiers. Leur coexistence dans une même articulation prouve la possibilité de la formation simultanée de ces corps en dedans et en dehors de la synoviale et rien de plus.

Quant aux fragments détachés des surfaces articulaires, nous avons quelques remarques à faire. Monro le premier en a donné une observation : un fragment de cartilage de l’extrémité supérieure du tibia avait été détaché par une violence extérieure. Vidai, Gendrin, Tarnier citent des cas semblables; M. Square de Plymouth dont Barwell respecte beaucoup l’autorité, admet cette pathogénie. Cependant dans aucun cas il n’a été fait d’examen histologique des corps. D’un autre côté M. Parise pense que, quand un traumatisme a pu détacher un fragment cartilagineux ou ostéo-cartilagineux, il existe presque toujours des lésions plus graves de l’article qui dominent la scène.

Nous savons que certains corps étrangers développés spontanément peuvent se creuser des loges dans les parties dures de l’articulation. Les médecins, qui, sans être prévenus de ce fait, ont trouvé de telles lésions dans une articulation, n’ont-ils pas pu admettre qu’il y avait eu là détachement d’une parcelle osseuse? En résumé la pathogénie des corps étrangers traumatiques sans lésions graves de l’articulation n’est pas encore bien élucidée.

Etiologie. L’apparition des arthrophytes est

souvent précédée d’un traumatisme. Celui-ci agit de différentes façons.

L’altération de nutrition donc nous parle Laennec et qui préside à la formation de la grande partie des corps articulaires peut être d’origine traumatique.

M. Sefrme (1) nous donne un exemple très-instructif de corps étranger dans Le centre duquel se trouva une aiguille; celle-ci s’était probablement logée dans le tissu cellulaire sous-synovial. Sa présence avait été la cause de la néoformation. Sirus Pirondi (2) mentionne 5 cas d’arthrophytes nés d’une façon analogue.

Dans ces cas, le corps se montre au bout d’un temps plus ou moins long après le traumatisme. Nous avons trois observations où le traumatisme peut être considéré comme la cause occasionnelle de la formation d’arthrophytes.

Une des malades (obs. Y) est tombée sur son genou un an avant d’y voir apparaître un corps mobile. Un autre a eu un intervalle de 6 ans entre un traumatisme et l’apparition des symptômes de l’affection qui nous occupe (obs. XV). Le troisième n’a eu qu’un mois d’intervalle, mais il est vrai que les corps étaient de petit. volume (obs. XVII).

D’un autre côté, il peut exister dans une articulation un corps étranger formé spontanément, par un des processus décrits plus haut, et resté inaperçu grâce à des adhérences. Un coup peut déterminer la rupture de ces adhérences et l’on voit

(1) rathological transaction , vol. VI, p. 328.

(2) Revue médicale, page 587, 1861.

ainsi un corps étranger apparaître peu de temps après un traumatisme, même léger. Les arthrophytes se montrent presque exclusivement chez l’adulte ; ils sont beaucoup plus fréquents chez l’homme que chez la femme. On sait peu de chose relativement aux causes éloignées qui favorisent leur développement. L’influence de la goutte et du rhumatisme a été admise par quelques auteurs notamment parBreschet(l),sans preuves suffisantes.

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