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si rapetissé par la misère, qull n'ose plus compter sur ses propres forces pour sortir du bourbier daus lequel il croupit. Il attend une main qui se tende vers lui. Il n'est plus capable de lutter seul : il faut qu^on l'aide ; et alors, on est le bienvenu lorsqu'on vient lui dire : <c Nous t'agportons un état social où toi qui n'as jamais eu que des privations tu auras le nécessaire; où le superflu n'appartiendra plus à nul, mais sera partagé entre tous; » et séduit par ces belles promesses, plein de reconnaissance pour ceux qui les lui font, croyant d'autant plus facilement au dévouement des autres qu'il n'en envisage pas la réciprocité, il se lève et il marche à la conquête de leur réalisation. Le plus souvent il ne rencontre que souffrances et que déceptions! qu'importe? pour contempler son idéal, son regard passe pardessus les obstacles et les périls qui se dressent devant lui. Au lieu de l'atteindre, il se casse le cou; mais en tombant, il le voit encore, et il dit: je l'ai atteint!
Les martyrs chrétiens avaient plus de foi que d'intelligence, mais leur héroïsme atteste l'enthousiasme qu'avait provoqué en eux l'idée de oe communisme em Dieu, et ils avaient la consolation, s'ils ne le voyaient point se réaliser
complètement snr terre , de le rêver par delà la mort. Ils avaient en même temps à la disposition de leurs désirs, une utopie terrestre et une utopie divine. C'était une révolution sociale dans cette vie et dans Tautre. Il y avait dans ce dualisme une pensée éminemment consolatrice : quand l'idéal fuyait sur cette terre, on espérait le trouver dans le ciel. •
La mort devenait ainsi une complice dont on n^avait à craindre ni Tindiscrétion ni les bavardages. Les déceptions du présent étaient compensées par les illusions de l'avenir. Tous les misérables s'embrassaient dans ce rêve, qui devenait leur seule patrie. Ce christianisme primitif était une Internationale à la fois terrestre et céleste.
Or, on sait que les dieux de Rome n*étaient point des dieux cosmopolites. Ils ne discutaient point, mais leur salut était lié à celui de la cité. Cicéron se moquait des augures, mais avait été augure lui-même. Plus d'un patricien sceptique devait dire : — Il faut de la religion pour le peuple ! d'autant plus que cette religion était nationale, faisait partie des institutions et des traditions de la cité.
A Rome, les juifs attirèrent Tattention du pouvoir civil sur cette larve qui grossissait et
menaçait Tempire d^un monstre, comme ils Payaient attirée à Jérusalem contre Jésus et contre Paul.
Les Romains cependant ne se mêlèrent point des questions de dogmes, de doctrines.
Selon Ter tullien, ils définissaient le chrétien, « un honmie ennemi des dieux, des empereurs, des lois, des mœurs et de la nature entière. »
Un proconsul ordonne que Speratus et Gittinus soient décapités, attendu a qu^ils sont chrétiens et qu'ils refusent de rendre hommage à l'empereur. »
C'est seulement au nom de Tunion, de Tordre politique et de la religion, au nom des traditions de la cité qu'eut lieu la persécution.
Le christianisme, pour les Romains, couve une révolution sociale destructive de l'empire . Il était ennemi au même titre que les barbares. Dans leur instinct, les Romains ne se trompaient pas. M. Ernest Havet a défini le christianisme : Une première invasion des barbares.
Symmaque s'écriait : « Pensez que Rome vous parle et vous dit : Grands princes, pères de la patrie, respectez mes années pendant lesquelles j'ai toujours observé les cérémonies de mes ancêtres : ce culte a soumis l'univers à
mes lois ; c'est par là qu'Annibal a été repoussé de mes murailles, et que les Gaulois l'ont été du Capitole. C'est pour les dieux de la patrie que nous demandons la paix; nous la demandons pour les dieux indigènes. Nous n^entrons point dans des disputes qui ne conviennent qu*à des gens oisifs, et nous voulons offrir des prières et non des combats. »
L'hérésie fut grecque, provenant de la discussion; la résistance romaine, au nom de la tradition politique de la cité, more majorum.
Les chrétiens dans leur ardeur insultaient les dieux. C'était un outrage à la cité, comme le serait, de nos jours, un outrage au drapeau de la nation.
Des faits nous attestent la violence de leurs actes. Leur faiblesse avait déjà l'intolérance du sectaire. Ces persécutés sont les provocateurs.
Ils se plaignent que les images des dieux blessent leurs yeux. Eh bien! nous librespenseurs du dix-neuvième siècle, nous sommes blessés aussi de la vue de vos cathédrales, de vos églises, de vos pompes, chrétiens ! et nous le sommes avec d'autant plus juste raison que ce n'est point une religion que nous venons vous opposer, mais une certitude : vous nous
forcez à les entretenir pour notre part proportionnelle, et cependant votre dieu, votre vierge, vos saints ne représentent point notre patrie, comme les vieux dieux du Capitole. Eh bien!
nous ne demandons point qu on les renverse « parce qu'ils nous blessent les yeux ». Il est vrai que nous avons assez foi dans la vérité pour espérer qu^ils tomberont d^eux-mémesen poussière.
Les chrétiens ne se contentaient pas d'être intolérants envers les dieux de la cité ; ils refusaient encore d'obéir à ses lois : dans cette organisation fondée sur la guerre, ils refusaient le service militaire. Tertullien ordonne de déserter. Est-ce que Mathieu n'a pas dit : a qui se sert de Tépée périra par Tépée »? Il y avait des légions répandues de la Seine à l'Euphrate : la solde était trop faible; elles créaient un César qui l'augmentait; puis, leurs besoins croissant en proportion de leur pouvoir, elles reconmiençaient. Le chrétien avait son César céleste. U laissait le Rhin et le Danube aux barbares et abandonnait son poste en disant:
Je suis chrétien!
La foule n'était pas loin de considérer les chrétiens comme alliés des barbares. Elle établissait une solidarité entre les deux fléaux; et
puis les masses ont besoin de boucs émissaires conmie elles ont besoin de dieux et de héros. Dans les calamités de ces sombres époques, après avoir crié panem et circenses^ elles criaient, à la nouvelle de quelque désastre : christianos ad leonem. Deux incendies éclatent dans le palais deNicomédie, un incendie éclate à Rome, il y a une sédition en Syrie, une autre en Arménie : — C'est la faute aux chrétiens ! disent les poltrons romains comme nos bourgeois aujourd'hui disent : — C'est la faute à l'Internationale !
Les conservateurs romains se défendaient contre le chri8\ianisme, comme nos conservateurs actuels se défendent contre le mouvement social de nos jours, tantôt avec violence, tantôt avec faiblesse, persécutant un jour, tremblant le lendemain, et s'en allant vers l'abîme en prenant pour guide une logique faite de peur et de haine combinées.
« Ils passaient sans doute pour des hommes d'ordre, dit Renan, pour des modèles de prudence et de sagesse, les étourdis qui crurent sérieusement, l'an 36, avoir raison du christianisme au moyen de quelques coups de fouet. >*
Les conservateurs de tous temps et de tous
pays ne se sont pas contentés de jouer avec le progrès le rôle de Georges Dandin. Ds y ajoutent la fatuité de croire à leur infaillibiÛté, et, en moutons de Panurge, ils mettent les pas dans les pas de leurs devanciers, sans s^apercevoir que le chemin suivi par ceux-ci les a conduits à l'abîme.
« L'empire romain, dit M. Renan, avait lié sa destinée à la loi sur les cœtus illiciti et les îllicita collegia. Les chrétiens et les barbares, accomplissant en ceci Tœuvre de la conscience humaine, ont brisé la loi : Tempire qui s'y était attaché a sombré avec elle. »
Aujourd'hui l'oligarchie bourgeoise fait la même chose que Foli^archie romaine : elle lie sa destinée à un dieu auquel elle ne croit plus elle-même, et à des lois répressives sur l'association . Elle devrait cependant savoir que les conservateurs de tous les pays, s'ils sont parvenus parfois à transformer le cours du progrès en débordements , n'ont jamais su conserver qu'une seule chose réelle : leur imbécillité.
En général, ceux qui leur portent le coup le plus décisif sont des gens intelligents sortis de leur caste: en 1789, Mirabeau est noble; et aujourd'hui ceux qui attaquent avec le plus de
violence la bourgeoisie sont des fils de bourgeois.
Au deuxième sièclef le cbristianisme quitte le pied du Janicule, les bas-fonds de la société où il s'agitait, pour venir prendre place à la cour impériale même.
n faut, quand on veut juger le christianisme, se rappeler quHl a mis plus de trois siècles à constituer sa doctrine ; que, pendant ces trois siècles, il s'est développé au milieu des civilisations antiques, à Rome, en Grèce, dans des villes peuplées de sophistes, de disputeurs de métier, au milieu d'une atmosphère toute remplie des traditions des philosophes et des luttes des écoles; qu'il s'est imprégné de toutes ces émanations, et que c'est de cette manière que, peu à peu, il s'est formé et constitué. Il n'y a point de générations spontanées politiques et sociales.
Moins que tout autre, le christianisme a le droit de réclamer une philosophie nouvelle. En réalité, il n'en a pas. Il n'a fait que développer, pousser à des conséquences extrêmes, encore pleines de réticences et de contradictions, les doctrines philosophiques que Rome avait empruntées à la Grèce. Le christianisme est un petit-fils de Platon et de Zenon. Pour-
quoi, hélas! à la place, ne triomphèrent pas Epicure et Âristote ?
C'est encore au césarisme que nous sommes redevables de cet égarement de l'humanité, et à tous les crimes dont la responsabilité pèse sur lui, nous devons ajouter celui-là et augmenter d'autant, s'il est possible, notre haine contre lui.
Sous l'écrasement du césarisme, l'homme, au lieu d'agir, se tait et songe. Il se replie sur lui-même, il se consume dans sa propre observation. C'est alors qu'apparaît l'étude raffinée de l'homme intérieur, la psychologie. Elle a été ressuscitée en France, sous Napoléon !•% par Maine de Biran; sous les Césars romains, Sénèque, Dion Chrysostome disent : « Mon ami, tu veux devenir philosophe, exerce-toi d'abord chez toi, et, dans le silence, observe longtemps tes penchants et tes forces. » Horace, dans sa villa, « pense à lui-même. » Au lieu d'agir, ils s'enferment dans le silence, songent en croyant penser, et ils ne savent protester que par une résignation qu'ils prennent pour de la dignité. Quand Néron, pour justifier l'assassinat de sa mère Agrippine, prétendait qu'elle avait voulu le faire tuer, et que le sénat, ratifiant ce mensonge avec Fenthou-
siasme de la servilité« mettait le jour de la naissance d'Agrippine au nombre des jours néfastes, « Thraséas, dit Tacite, qui n avait marqué son mépris pour d'autres adulations que par le silence et la froideur, sortit alors du sénat. » Au lieu de lutter contre cette tyrannie et d'essayer d'y résister, il préférait s'entretenir avec son philosophe Démétrius de rimmortalité de Famé et, se faisant ouvrir les veines, aller chercher le repos et la liberté dans la mort.
C'est cette tendance à la rêverie interne et à la résignation qui favorisa les progrès du christianisme dans les hautes classes de la societe.
Et puis on s'ennuyait dans cette nuit du césarisme, comme Tattestent les splendides orgies dont l'histoire nous a laissé le souvenir. Les rudes matrones romaines avaient fait place à des femmes oisives, curieuses, avides de sensations nouvelles, en quête du chimérique et de l'impossible. Les vieilles pratiques extérieures du culte ne pouvaient leur suffire.
Poussées par l'ennui, par le vide de leur existence, elles se jetèrent dans la religion comme dans la débauche. Dévoyées, hors nature, elles devinrent des saintes ou des Messalines.
Pour les hommes, dans les hautes classes, il n'y avait plus de patrie, pas plus que dans les classes misérables. Et comme les dieux étaient ceux de la patrie, ils étaient bien près de disparaître dans ce cosmopolitisme né de la fusion violente de tant de peuples divers. Alors à quoi se rattacher ? Où trouver ce point d'appui dont tout homme a besoin dans la vie ? Le christianisme s'offrait, on le prit.
Le monde se tait ; ceux qui ont obtenu ce silence se disent : il ne pense pas ; et pendant ce temps la pensée, repliée sur elle-même, se transforme, se tend sous cette compression, se bande d'une force énorme, toute prête à s'élancer pour frapper et écraser les gens superficiels qui croient penser parce qu'ils parlent.
Les petites synagogues de l'Asie Mineure projettent autour d'elles des disciples; le ghetto de Rome monte peu à peu vers les hauts quartiers ; les petits groupes prennent çà et là des adhérents ; l'idée se propage dans les causeries de la place publique ', les grandes routes ouvertes par la domination romaine deviennent ses artères, et un beau jour tous ces discoureurs, qui ne s'entendaient même pas entre eux et se disputaient, les descendants du criminel Jésus,
du tapissier Paul, sont assez grands pour mettre la main sur le trône des Césars et s'y asseoir dans la personne de Constantin.
Pendant les trois premiers siècles, les gens avisés considérant les chrétiens devaient se dire : ce sont des idéologues !
Cela prouve que le monde appartient aux idéologues.
Ce mouvement est analogue à celui qui se produit depuis le seizième siècle en France : à cette époque, contre TEglise et la monarchie coalisées, se dresse la libre pensée: elle a eu le malheur de ne point trouver pour véhicule la synagogue juive ; mais il n'en est pas moins vrai que, peu à peu, elle a fait son chemin, et qu'elle est à la veille de prendre possession de notre société comme le christianisme a pris possession de la société antique.
Constantin, en adoptant le christianisme, fut dans son rôle de César.
La vieille aristocratie romaine faisait obstacle au césarisme. Elle protestait contre lui au nom des traditions de la cité. Elle gardait ses dieux. Pour détruire son influence, César avait introduit dans le sénat des Espagnols et des Gaulois. Constantin, mû par la même pensée,
un sénat chrétien.
Depuis l'empire, deux éléments étaient en contradiction : le particularisme romain et le cosmopolitisme césarien. Si avili que fût le premier, il était encore gênant. Ses représentants avaient en vain été ruinés, dépouillés, écrasés : debout auprès des vieux dieux du Gapitole, ils conservaient encore un prestige, une grandeur traditionnelle qui projetaient leur ombre jusque sur le soleil impérial. Constantin, en se faisant chrétien, en appelant autour de lui des chrétiens, brisa violemment cette entrave au libre développement de son despotisme. En reniant les dieux de Rome, il se faisait dieu lui-même.
Cependant, il n'osa accomplir cette révolution dans la patrie du vieux Capitole. Cette terre était tellement imprégnée de souvenirs qu'il lui parut impossible de pouvoir faire germer sur elle les nouveaux éléments de sa puissance. Il fonda Byzance, et Rome, malgré sa ruine, conserva un si formidable prestige que pas un empereur chrétien n'osa rentrer dans ses murs.
Voici les chrétiens au pouvoir. Dès qu'ils sont forts, ils deviennent persécuteurs. Ils attaquent les temples, brisent les statues.
En 313, Constantin établit la liberté des
cultes en laveur des chrétiens, mais commence aussitôt à persécuter les vieilles coutumes romaines.
Sur les six empereurs qui le séparent de Théodose, il n'y en a qu'un d'intelligent : Julien. Celui-ci, avec un patriotisme romain, veut relever le polythéisme; ses efforts sont impuissants. Les empereurs deviennent les chefs de la nouvelle Eglise : Gratien saisit le patrimoine des dieux ; Théodose, par la loi du 9 mai 381, interdit aux chrétiens qui ont apostasie le droit de tester; par une loi du 20 mars 383, il leur défend de rien recevoir par testament, en dehors de leurs père et mère ; par une loi du 27 février 396, il leur interdit enfin l'entrée des temples et les sacrifices. Alors le polythéisme, étant persécuté, va chercher un appui extérieur, comme l'avait fait le christianisme. Il devient à son tour l'allié des barbares. Rome fait nommer par Alaric Attale empereur d'Occident (409), pour l'opposer à Honorius, empereur d'Orient. Attale se montre incapable. Alaric le dégrade devant son armée, et alors livre Rome à sesGoths. Le polythéisme antique disparaît sous ses ruines. L'imbécile Honorius lui donne le coup de pied de l'âne par ses lois de proscription de 412 et de 415.
Ils ne Tivaient plus, du reste, tous les pau-vres dieux du Gapitole depuis la chute de la République. Us voyaient passer devant eux la pourpre des Césars, et s'asseoir au sénat, des étrangers! Toutes les traditions qui faisaient l eur grandeur et leur puissance avaient été successivement brisées et détruites. Ils restaient dans leur isolement, ennemis pour les barbares qui se faisaient Ariens, comme les Vandales, les Goths, les Yisigoths, les Huns; coudoyés par des divinités improvisées, faites de bassesse et de turpitude ; suspects au César, oubliés du peuple ; n'ayant plus pour eux que les souvenirs des vieux Romains et toute cette vermine d'église qui vit de tous les dieux et de tous les autels : ils étaient bien morts. Maintenant à leur place s'étend sur le monde la grande ombre, et malheureusement terriblement lourde et épaisse, du gibet de Jésus (1).
(<) BiBLioGRAPHis : Actes des apôtres, — Épitresde Paul, — Ernest Benan, Les Apôtres. Saint Paul. — De Potter, His^ toire. du christianisme, —- Fleury, Histoire ecclésiastique, •— Bengnot, Histoire de la destruction du paganisme. — Rérille, ffis» toire de la divinité de Jésus. — Consulter avec de grandes réserres : De Pressensé, Histoire de rétablissement du christianisme^ — De Broglie, VÉglise et l'empire romain — Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, — Néander, Histoire de rétablissement du christianisme par les apôtres.
L'ABUS DE CONFUNCE
DU CHRISTIAinSME.
Le christianisme est un mouvement de prolétaires. — L*abus de confiance du christianisme. — La grande duperie du christianisme. — Le millénarisme. — L'antechrist. — La cité terrestre et la cité céleste. — Le monothéisme. — Les fétiches chrétiens. -— Les anges de la génération. — - Le progrès social par le christianisme. — L'égalité à Rome. — Les esclaves sont des hommes. — Sénèque, Dion, Épictète. — Réhahilitation de Vesclave. '—^ Hypocrisie chrétienne. Les esclaves et la Bihle. — Paul. — La liberté dans la tombe. — L'esclavage est un bien. — Augustin : théorie de l'esclayage. — Jésus zootechnicien. — La résignation. — Les pères de Tartuffe. — L'esclave maudit de Dieu.
En Judée, dans le désert, en Asie Mineure, en Grèce, à Rome, au pied du Janicule, partout ce sont des misérables, des vagabonds, des es-
claves fugitifs, les plus malheureux des prolétaires qui se groupent d*abord autour du christianisme.
Maintenant se pose une terrible interrogation: Comment a-t-il tenu ses promesses?
Comment se fait*il que de mouvement de prolétaires, il soit devenu une théocratie semblant n'avoir d'autre but que de maintenir dans leur enfer les damnés de Tordre social ? Il y a une explication banale qui se présente immédiatement à Tesprit et qui, dans une certaine mesure, est vraie ; c*est la trahison continuelle du peuple par ceux qui, à Taide de leurs séductions, de leurs caresses, de leurs flatteries, ont obtenu de lui le pouvoir.
Mais il y en a encore une autre plus profonde et plus grave, celle-là : c^est l'abus de confiance dont le christianisme s'est rendu coupable envers ses disciples plébéiens.
Jésus avait dit : « Je vous assure que quiconque aura pour moi quitté sa maison, sa femme ou ses enfants, recevra dès ce temps-ci le centuple en maisons, en terres, en parenté. Plusieurs qui étaient les derniers seront les premiers, et plusieurs qui étaient les premiers seront les derniers. »
Ceci ne s'était point encore réalisé. De là
quelques doutes pouvaient bien surgir^ sur la réalité de la mission de Jésus. Beaucoup de juifis persistaient à ne point reconnaître dans Jésus le messie annoncé par Isaïe et Ézéchiel. Et puis la résurrection des corps, annoncée, promise, ne s'était pas manifestée ! le mal continuait à régner sur la terre; les opprimés restaient opprimés. Les juifs convertis et convaincus remirent tous ces miracles et ces prodiodes au second avènement de Jésus sur la terre.
Quand aurait lieu cet avènement ? voilà où apparaît l'abus de confiance, la grande équivoque du christianisme.
Est-ce que Jésus n'a pas dit : « Je dis que plusieurs parmi vous ne seront pas morts lorsqu'ils verront le fils de Dieu venant dans sa gloire. Je vous dis que cette génération n'aura pas disparu, lorsque toutes ces choses arriveront. »
Quelles choses ? La fin du monde actuel, le règne de Dieu.
Paul déclare que les vivants sont réservés pour aller au-devant du Christ sur les nuages.
Jean dit dans Y Apocalypse : « L'ange saisit le dragon, le serpent antique qui n'était que Satan, et il l'enchatne pour mille ans ; et alors
ressuscitent, pour yîyre et régner pendant les mille ans avec Jésus, les âmes des saints -martyrs qui ont confessé son nom. »
Et Jean répète que la dernière heure est arrivée, que le moment est proche, que le règne de Dieu arrive, et avec lui, celui de tous les chrétiens. N'ayant pu avoir la curée terrestre que Jésus leur avait promise dans le désert, ils flairent maintenant la curée céleste. Les opprimés espèrent leur revanche : ce seront eux qui seront les maîtres de la terre, et qui opprimeront les autres !
Cette croyance prit diverses formes, mais sous ces formes diverses se montre toujours la haine des oppresseurs, la haine des maîtres et le triomphe des petits. Ce sont d^abord dix rois qui ravagent d'une manière effi:oyable le monde en le gouvernant : les terres sont abandonnées et sans culture ; les armées sont multipliées. Alors s'élèverait un César formidable, un despote tout puissant, mêlant les choses humaines aux divines, commettant d'effroyables forfaits qu^il n'est pas permis de dévoiler : il souillerait tout, il tuerait tout....
Mais au milieu de ces efi&oyables ruines, sur cette terre désolée, au moment où le désespoir courberait l'humanité tout entière,
alors« en face de cet odieux tyran, apparaîtrait le bon tyran, en face de ce Néron, quelque chose comme unMarc-Aurèle, en face de F Antéchrist enfin, le Christ !
L'Antéchrist et les rois ses alliés le savent : c'est pour cela qu'ils ne cessent de persécuter ceux qui confessent le nom du Christ et qui espèrent en lui : mais malheur à eux ! car ils seront traînés devant le Christ, juge implacable, qui les condamnera et les livrera au supplice qu'ils auront mérité, tandis qu'il établira l'égalité et le bonheur sur toute la terre.
Irénée nous a laissé une description complète de ce bonheur : « Viendra le temps, ditil, où naîtront des vignes dont chacune aura dix mille sarments, qui auront chacun dix mille grosses branches, lesquelles en pousseront chacune dix mille petites, qui donneront chacune dix mille grappes, dont chacune aura dix mille grains qui fourniront chacun vingt-cinq mesures de vin. Et lorsqu^un des fidèles saisira une de ces grappes, celle d'à côté s'écriera : — Je suis ime meilleure grappe, prends-moi, bénis par moi le Seigneur. De la même manière, chaque grain de froment produira dix mille épis, et chaque épi contiendra dix mille grains, et chaque grain dix livres
fraternité, oui, mais en Dieu, après la nouvelle résurrection ! Egalité ? mais ne t'avise pas de la vouloir, on te répondra : égalité, oui, mais en Dieu ! Communauté ? oui, mais en Dieu ! Bonheur promis ? ah i naïf, que vienstu de dire ? ce monde n'est qu'une vallée de larmes : tu n'auras de bonheur que par delà la tombe, s'il plaît à Dieu.
Ce christianisme primitif fut une grande aspiration vers une utopie céleste et terrestre, divine et humaine ; en réalité, comme toutes les utopies, il fut une immense duperie.
Au bout de dix -huit siècles, non-seulement elle dure encore par elle-même, mais elle s'est tellement infiltrée dans notre organisme, dans notre vie, elle a acquis une telle force d'accumulation, elle nous a donné de telles habitudes de crédulité, que nous sommes prédisposés à un enthousiasme, qui peut aller jusqu'à la mort, pour tous les charlatanismes.
C'est dans ce quiproquo, dans ce jeu de mots entre le ciel et la terre, dans ce tour de passe-passe qu'il faut chercher l'explication de tous les succès du christianisme et de toutes ses fluctuations apparentes. Aujourd'hui encore, dans notre époque de critique, de large publi-
cité, de science, il ose réclamer les bénéfices de cette situation et continuer ce double jeu.
D^abord, entre ses prétentions et ses doctrines, il y a incompatibilité absolue : mais au lieu de renoncer aux unes ou aux autres, il a gardé les deux, pensant qu en matière de foi un peu plus o\i un peu moias de logique importait peu.
Une des grandes prétentions du christianisme est d'avoir réalisé un grand progrès social dans les faits et dans les idées/
Examinons.
Le christianisme prétend avoir remplacé le polythéisme par le monothéisme. Le monothéisme est un progrès fatal de Tesprit humain. A mesure que sa puissance d'abstraction se développe, il passe du fétichisme au polythéisme, du polythéisme au monothéisme, et du monothéisme à l'athéisme. Démocrite, Épicure, Lucrèce étaient arrivés à ce dernier terme, « avaient regardé d'un œil fixe le fantôme qui menaçait les honunes du haut des cieux. » Le christianisme a donc été un recul, non un progrès.
Bien plus, les chrétiens n'en sont même pas à la dwinitas doût parle le recueil de Sénèque le père : la croyance en Thomme-dieu n^eiige pas un effort d'abstraction comme la conception du monde-dieu d'Apollonius par exemple; mais Thomme-dieu ne sufEt pas aux chrétiens : il leur faut encore des fétiches. Chaque fonction de la vie a son dieu déterminé : Augustin le constate : « Les dieux que nous, nous appelons des anges, d'un nom moins haut. » TertuUien ajoute : « La fonction de faire tomber dans le ventre de la mère le germe de Thomme, de le façonner, de l'élaborer est accomplie certainement par une puissance ministre de la volonté divine.... Les Romains avaient imaginé une déesse nourrice : nous, nous chargeons les anges de ces offices divins. »
Ai-je besoin d'ajouter que toutes les superstitions fétichiques restaient en vigueur; qu'on se frottait avec Fhuile des lampes sacrées; qu'on croyait à toutes sortes de sortilèges?
Aujourd'hui nous voyons encore les mêmes pratiques ; les pèlerinages de Lourdes et de la Salette l'attestent. Il serait curieux que les chrétiens de cette époque eussent été moins superstitieux que les chrétiens de nos jours. Gela ne prouverait pas positivement en faveur
du progrès par le christianisme, et condamnerait la thèse même que soutiennent ses partisans.
Mais au point de vue social, le christianisme a-t-il accompli un progrès? est-ce à lui que rhumanité est redevable de Taffranchissement de Tesclavage ? Voyons les faits*
L'écrasement du césarisme, en abattant Torgueil patricien, avait fait de Tégalité. Tandis que les affranchis venaient s^asseoir au sénat, de vieux patriciens ruinés venaient les solliciter, implorer leur faveur, et les femmes, portant les plus grands noms de Rome, se faisaient inscrire dans des lupanars pour gagner leur vie. De là résultait une assez grande indifférence pour la race. On ne rougissait plus de n^être pas de haute extraction. Horace dit, en parlant de son père : « Je ne crains point qu'on me reproche un jour que je fus comme lui crieur public ou receveur, et moi je ne m'en serais pas plaint. Il n'a que plus de mérite de m'avoir fait élever comme il l'a fait, et moi je ne lui dois que plus de reconnaissance. Jamais je ne rougirai d'un tel père.... Content de mes parents, je n'en voudrais point prendre à leur place qui fussent anoblis par des consulats et des chaises curules. »
Séuèque le rhéteur rabaissait Forgueil de la naissance en disant : « Remontez à Torigine d'un noble quelconque, vous arrivez à un homme de néant. »
Juvénal venait , disant plus durement :
« Qu étaient les pères des premières familles de Rome? des esclaves fugitifs ou pis encore, que je ne veux pas nommer ! »
Alors les philosophes, engagés dans cette voie, en arrivaient à reconnaître que les esclaves étaient des hommes. C'était d'autant plus facile que les esclaves et les maîtres étaient de même race, et que les chances de la guerre auraient pu intervertir les rôles. Dion s'écrie : (c Amis, et les esclaves aussi sont des hommes: ils ont bu le même lait que nous, quoique un mauvais destin les ait opprimés; mais si je vis, ils goûteront bientôt l'eau de la liberté. »
Sénèque et Musonius faisaient de la sujétion de l'esclave un argument justificatif de la tyrannie des Césars : — Quoi, disaient-ils, vous vous plaignez des tyrans, et vous, n'êtes-vous pas, dans vos maisons, les plus superbes et les plus cruels des tyrans ?
Sous Auguste, un rhéteur pouvait dire sans provoquer de protestations : « La nature a fait les esclaves égaux aux maîtres, et les inégalités.
introduites par les lois, n^ont aucun fondement réel et légitime. »
Un autre rhéteur dit en s'indignant contre les caprices des maîtres : « Quel crime ont donc commis ces esclaves? celui de naître. »
Hermogène disait de son côté : « Des guerres s'élevèrent. Il s'ensuivit des captivités et la servitude qui est contraire au droit de la nature : car originairement et par le droit naturel, tous les hommes naissaient libres. »
Dans Plante, un captif dit à son maître:
« Songe que la fortune dispose des hommes et les afflige à son gré : j'étais libre, je suis esclave, déchu du premier rang à la dernière bassesse; je commandais, j'obéis aux ordres d'un autre. Mais si je trouve un maître tel que je fus à l'égard de mes gens, je n'aurai pas à craindre d'injustice, ni de commandement trop dur.
— Parle sans crainte.
— Je ftis libre aussi bien que ton fils. L'ennemi m'a ravi, comme à lui, la liberté. Il sert chez nous, comme je sers aujourd'hui chez toi. Il y a un Dieu qui entend et qui voit toutes nos actions : selon que tu me traiteras ici, ce Dieu veillera sur lui dans l'Ëlide.... Autant tu regrettes ton fils, autant mon père me regrette. »
Zenon, le fondateur du stoïcisme, avait dit:
« Tous les hommes sont égaux, la vertu seule établit entre eux des distinctions. Tous les méchants sont esclaves, le sage est seul libre, car il est seul maître de ses inspirations et le méchant ne Test pas. Il y a, en outre, tel esclavage qui vient de la conquête, tel autre qui vient d'un achat : à Tun et à Tautre correspond le pouvoir du maître qui est un mal. »
« Esclave, crie Epictète au maître, tu ne supporteras pas ton frère? il tire comme toi son origine de Jupiter même! il est son fils comme toi, il est né des mêmes semences divines.... Tu ne te rappelles plus qui tu es ni qui tu commandes : tu commandes à des êtres qui sont tes frères par nature, à des enfants de Dieu! Mais je les ai achetés, et eux, ils ne m'ont pas acheté. Mais tu ne fais pas attention aux lois de Dieu. » Et il conclut que tout être raisonnable est libre. « Esclave ou non, dit une comédie, il est de la même chair. — Qui est né pour le bien est bien né, fiHt-il un nègre. C'est un Scythe, c'est un misérable ! Est-ce qu' Anacharsis n'était pas un Scythe ? »
Sous l'impulsion de ces idées, au contact des étrangers qui abondaient dans Rome, sous l'influence des voyages continuels, en Europe
et en Asie, des riches Romains, se produisait un sentiment de charité, de pitié, de fraternité cosmopolites : « C'est un homme ; je ne donnerais pas de pain à un homme ! » s'écrie Sénèque le père. Et il s'indigne contre Fusage des euiitiques et des gladiateurs.
Il a, à propos de ceux-ci, un mot profondément humain : — Qu'as- tu fait, malheureux, pour être condamné à assister à un pareil spec* tacle?
C'est Sénèque le fils, Juvénal qui nous ont laissé le tableau de l'existence horrible de Tesclave à Rome : « Leur multitude grandissait immensément tous les jours, dit Tacite, tandis que les hommes libres diminuaient dans la même proportion. » Sénèque disait tristement : « Nous avons autant d'ennemis que d'esclaves. »
Et comment n'eussent-ils pas été ennemis ?
Q. Flaminius faisait mettre à mort un de ses esclaves pour montrer à un de ses amis comment on tuait un homme. Dans les festins, dans les gigantesques orgies de l'empire, où, couchés sur les lits, hommes et femmes passaient les nuits à manger et à boire, et, quand ils étaieat repus, se gorgeaient de Falerne pour se faire vomir, et, dans l'abrutissement et le
vertige de Pivresse, se livraient à tous les excès, à toutes les insanités, à toutes les violences, il y avait des tas d'esclaves condamnés à Timmobilité et au silence. Un mouvement, une toux, un mot, et le fouet sillonnait les chairs .et les déchirait, et accompagnait les éclata de rire des convives. A terre, rampant, ils essuyaient les crachats, ramassaient les vomissements de leurs maîtres ivres, des affranchis de la veille encore plus exigeants que leurs compagnons de débauches, de femmes qui, pour tromper leur insatiabilité hystérique, trouvaient un appoint à leurs jouissances dans les souffrances des autres.
Dans Juvénal, une femme dit à son mari :
« Fais dresser une croix pour cet esclave.
— Mais pour quel crime a-t-il mérité son supplice? où est le témoin? qui l'accuse? Il s'agit de la mort d'un homme.
— Imbécile ! un esclave est-il un homme !
Soit ! il n'a rien fait, mais qu'il soit mis en croix, je le veux, je l'ordonne ; ma volonté, voilà ma raison. »
Hoc Tolo, sic jubeo : sit pro ratione yoluntas.
« Je hais, dit Ovide, la femme qui déchire
avec ses ongles le visage de ses servantes et qui leur enfonce des aiguilles dans les bras. »
Une esclave était séduite {)ar son maître : la femme du maître en était jalouse, et alors elle s'en vengeait.
a Que de fois, dit Properce, la maîtresse a arraché les cheveux de sa malheureuse esclave et a porté la main sur son tendre visage ! Que de fois elle Fa chargée de tâches injustes et trop lourdes! Souvent elle l'a jetée dans les ténèbres d'iin cachot immonde et a refusé du pain à sa faim, de l'eau à sa soif... »
Enfin, tels de ces esclaves mâles servaient aux plaisirs du maître. Epilés, afin qu'ils conservassent un aspect d'enfant, alors même qu'ils étaient devenus hommes, ils étaient livrés à tous les appétits biiitaux.
« Si je te bats quelquefois, dit Martial à un esclave, c'est pour avoir le plaisir de prendre sur un visage tout en larmes les plaisirs que tu me refuses. r>
Dion fait la description suivante des esclaves prostitués :
« On rassemble comme de vils corps des femmes (1) et des enfants^ prisonniers ou qu'on
(1) Da reste, en France, la prostitution est encore nn esdava^çe; et c'est la police qui est la pourvoyeuse
s*e8t procaré de toute autre manière à prix d'argent, afin de les livrer à la luxure. Les maîtres des haras accouplent avec violence la béte à la bête : ici des hommes furieux asservissent violemment des hommes à la brutalité de leurs appétits... je pourrais me contenter de dire que les esclaves sont des hommes. »
Le peuple commençait à s'en apercevoir^ Tacite (1) raconte que le préfet de Rome Pédanius Secundusfut assassiné par un esclave.
D'après une loi ancienne, on devait exécuter les quatre cents esclaves qui habitaient sous le même toit. « Il y eut en faveur de ces innocents, dit Tacite, un concours de peuple qui alla jusqu'à la sédition, et dans le sénat même plusieurs blâmaient hautement cette sévérité. » Gains Gassius, un conservateur, parla en faveur de la vieille loi ; les esclaves furent condamnés, « mais on ne pouvait exécuter l'arrêt: la multitude s'était attroupée ; elle s'armait de pierres et de flambeaux ; » on fut obligé d'avoir recours à la force.
On voit que la pitié pour l'esclave pénétrait un peu dans les mœurs.
Les philosophes, du reste, protestaient, non-
(1) Tacite, Annales, Ub. XIV, 42, 43, 44, 45.
seulement par des ciis d'indignation dont leurs ouvrages nous apportent Técho, mais encore par leur propre exemple. Plutarque nous a dit avec quelle bonhomie il traitait ses escla- 'ves. Sénèque/ mangeant avec les siens, malgré ses soixante millions de fortune, écrivait à son ami Lucilius :
« J*ai appris volontiers par ceux qui me viennent de toi la familiarité dans laquelle tu vis avec tes esclaves. Cela est digne de ta sagesse et de ton instruction. Sont-ce des esclaves ? non, mais des hommes. Des esclaves ?
des compagnons de vie. Des esclaves? d'humbles amis. Des esclaves? dis plutôt des frères en servitude, si tu réfléchis que la fortune a le même empire sur eux et sur toi. »
Obéissant à cette impulsion, les empereurs, même les plus cruels, firent des lois pour sauvegarder Tesclave. Néron chargea un magistrat de recevoir leurs plaintes. LÀ loi Petronia, rendue vers ce temps, défendait de les livrer aux bêtes. Sous Adrien et sous Antonin, le droit de vie et de mort est enlevé au maître, réservé aux magistrats, sinon en cas de légitime défense, ou s'il trouve Tesclave couché avec sa femme ou sa fille. Le préfet de la ville est chargé de limiter la cruauté des chà-
timents. Domitien défend de châtrer les esclaves.
Non-seulement les philosophes obtiennent ces résultats d^empereurs qui essayaient de compenser leur despotisme par quelques faveurs accordées à des esclaves qui subissaient toutes les tyrannies, mais encore ils relèvent la dignité de Tesclave.
Ils osent soutenir que Tesclave est un être moral, capable de vertu. Le quatrième livre d'Appien ne semble écrit que pour apporter des faits àTappui de cette démonstration. Nonseulement on s'eflForce de protéger l'esclave, mais encore on le réhabilite.
Dans Plante, dans Térence, l'esclave se redresse devant Tinjure et dit à son maître : — > Je suis homme comme toi !
Silius Italicus raconte Thistoire de Tagus, noble Espagnol qu^Asdrubal avait fait mettre en croix. Un de ses esclaves vengea son maître en tuant Asdrubal. Il est pris et soumis aux plus atroces supplices.
« Ni les feux et les lances ardentes, ni les coups de verges qui déchirent le corps, ni les mains industrieuses des bourreaux qui enfoncent la douleur jusque dans la moelle des os, ni les flammes allumées sur les blessures toutes
vives ne se donnaient de relâche: spectacle horrible à voir, horrible à raconter ! L'art de* la cruauté distendait les membres du malheureux autant que le voulait la science de la torture ;... pour lui, son âme demeurait inébranlable ; il surmontait les souffrances et s'en riait comme s'il n'eût été que simple spectateur ; il tourmentait et excitait les bourreaux fatigués, et demandait à grands cris la croix où son maître avait été attaché. »
Il est vrai que s'ils osent conclure à l'égalité morale, les philosophes n'osent conclure à l'égalité civile. C'est à cette égalité que se borne Sénèque. Lucien établit l'égalité dans la mort.
Que font les apôtres, les docteurs chrétiens ? rien de plus! Est-ce que Paul connaît une autre égalité et une autre fraternité qu'en Dieu?
Entre les philosophes et les apôtres chrétiens, il y a cependant une différence: les apôtres chrétiens ont, de plus que les philosophes, l'hypocrisie : ils ont, de moins qu'eux, le sentiment profond et désintéressé de l'humanité.
La Bible n'est pas tendre pour les esclaves.
Elle fait dire à Noé : « que Ghanaan soit maudit, qu'il soit l'esclave des esclaves! »
L'Ecclésiaste porte cette malédiction contre ^^esclave : « A Tesclave le pain, la correction et le travail. Il travaille quand on le châtie. Le joug et la courroie font courber le cou le plus dur et le travail continuel assouplit Tesclave. La torture et les fers à l'esclave malicieux... y>
L'Evangile se tait sur les esclaves. Les apôtres ne veulent pas appeler les esclaves à la liberté. Paul dit expressément: « Esclaves, obéissez aux maîtres selon la chair avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre cœur, comme au Christ. Que les esclaves soient soumis à leurs maîtres, leur complaisant en toutes choses, ne les contredisant point, ne les trompant point, mais faisant preuve de toute bonne fidélité, afin qu'ils ornent en tout la doctrine du sauveur, botre Dieu... »
Les chrétiens conservaient des esclaves et étaient restés moins bienveillants envers eux que des philosophes comme Sénèque.
Jean Ghrysostome raconte qu'une riche matrone chrétienne faisait attacher de jeunes filles esclaves à sa litière et les faisait battre sous ses yeux.
Il est vrai que Paul dit aux maîtres :
« Maîtres, donnez aux esclaves la justice et
l'égalité, sachant que vous aussi vous avez un maître au ciel ; persévérez dans la prière, veil-. lez pour prier et rendre grâces... »
Mais est-ce d'après Jésus, d'après la Bible que Paul parle ainsi ? non, mais d'après Épictète, Horace, Sénèque, tous les déclamateurs de l'époque. Le christianisme n'apporte rien : il reste dans les données de la philosophie du temps.
Il y a même un recul : Ignace écrit à Polycarpe: « Ne méprisez pas les esclaves, mais aussi qu'ils ne désirent pas d'être affranchis par la commuaauté de l'Eglise, de peur de devenir esclaves de leurs passions. »
Au moins les philosophesn*interdisaient pas aux esclaves de relever la tète et d'aspirer à rentrer en possession de leur individualité. Le chrétien, abusant de l'équivoque que nous avons signalée, le maintient pendant cette vie dans son état d'abjection et de servitude. C'est la liberté au delà de la tombe comme dans Lucien ; mais Lucien n'eût point trouvé ce mer^ veilleux moyen de duper l'esclave, en lui faisant craindre, s'il devenait libre, de devenir l'esclave de ses passions.
Ghrysostome ajoute à la même thèse un autre argument : « L'esclavage est un bien parce
qu'il est une occasion de mérite pour le chrétien.... L'autorité apostolique ordonne de rester soumis à son maître. »
Pour préserver les esclaves du dangereux esclavage de leurs passions et pour leur donner des occasions de mérite, les Épiscopes possèdent des esclaves.
Au commencement du cinquième siècle, il y en a qui appartiennent à l'église de Rome, comme aux églises d'Afrique et d'Orient.
Le V^ concile d'Arles, leS* concile d'Orange frappent d'excommunication ceux qui oseraient s'emparer des esclaves des clercs.
Quant aux traitements qu'ils peuvent supporter de la part de leurs maîtres, l'Eglise se montre bien plus tolérante que les philogophes.
D'après le 11® concile d'Arles, si un esclave est poussé au suicide par les rigueurs de son maître, c'est l'esclave qui est coupable.
Le concile d'Elvire décrète dans son cinquième canon « que si une femme dans la fu*' reur de la colère a frappé à coups d'étrivières une de ses esclaves, de manière qu'elle rende l'âme au milieu des souffrances dans les trois jours, si c'est volontairement, après sept années, si c'est par accident, après cinq années
de légitime pénitence, elle sera admise à la communion des fidèles. »
Avouons que cette pénitence, pour une vie humaine, est bon marché.
Non-seulement l'Eglise est plus dure pour les esclaves que les philosophes, mais encore elle est loin de les réhabiliter comme eux, d'admettre leur égalité morale.
Le concile d'Elvire (305) défend de promouvoir à la cléricature des affranchis.
Dans le cinquième siècle, Léon I^ « s'indigne qu'on admette pêle-mêle aux ordres sacrés des gens qui ne se recommandent pas par la dignité de leur origine » ; de ce qu'il y ait des esclaves élevés au sacerdoce, « comme si la vileté servile avait le droit d'atteindre à cet honneur. Le sacré mystère est pollué par leur contact. »
Comment donc l'esclave ainsi avili pourraitil être traité en homme ?
S'il n'est pas obéissant, tant pis pour lui : l'insulte, d'abondance, sans limites, et puis les Coup, les étrivières, la bastonnade. Il faut de Tordre et de la paix dans l'ergastule, car de la paix domestique se composent la paix et l'ordre dans la cité. {Cité de Dieu^ lib. XIX, c. XIV.) Cet ordre s'appelle la force ; et s'il
n'y a que les sanglots et les gémissements de Tesclave à le troubler, il n'en existe pas moins.
Augustin est encore allé plus loin : au lieu de réhabiliter Tesclave, comme l'avaient fait les philosophes, il a fait la théorie de l'esclavage pour le justifier.
c( La condition servile, dit-il, est imposée à bon droit aux pécheurs. La coulpe, non la nature, a mérité aux esclaves leur nom. Le droit de la guerre autorisait à tuer les vaincus ; mais conservés par les vainqueurs, ils furent appelés esclaves, ce qui est encore la peine du péché; car quand on fait une juste guerre, on combat pour le péché et contre le péché ; et toute victoire, quand elle est remportée, même par les méchants, par une décision delà divine justice, humilie les vaincus et corrige ou punit des péchés. Donc la cause première de la servitude, c'est le péché. » [Cité de DieUy lib. 19.)
Et ailleurs :
« Dieu a ordonné son Église de telle sorte que toute puissance ordonnée dans le siècle soit honorée, et quelquefois même par dés hommes meilleurs qu'elle. La première et quotidienne puissance de l'homme sur l'homme, c'est celle du maître sur l'esclave. Presque tuo-
tes les maisons ont cette sorte de puissance. Il y a des maîtres, il y a des esclaves ; ce sont des noms différents. Et que dit Tapôtre enseignant aux esclaves à être soumis aux maîtres? Esclaves, obéissez à vos maîtres selon la chair, parce qu'il est un maître selon l'esprit. Celui-là est le vrai maître, le Maître éternel. Ceux-ci sont les maîtres temporels, selon le temps.... Lorsque tu marches dans la voie, lorsque tu vis dans la vie. Christ ne veut pas te faire superbe. Tu as eu le bonheur de devenir chrétien, et cependant tu as un homme pour maître ; tu n'es pas son esclave, mais l'esclave de celui qui t'a ordonné de l'être. Christ n'a pas fait des esclaves des hommes libres, mais des mauvais esclaves de bons esclaves. Combien les riches sont-ils redevables à Christ, qui met le bon ordre dans leurs maisons ? »
Jésus n'est pas venu pour affranchir les esclaves, il est venu pour les améliorer. C^est un zootechnicien du bétail humain. Il ne les délivre point de la servitude, mais il les rend meilleurs pour l'usage du maître. Jésus est un dresseur d'esclaves qui emploie les promesses du ciel au lieu d'employer les coups pour les rendre plus dociles et plus soumis. C'est un au-
tre moyen d'éducation» mais le résultat est le même : et les riches auraient dû évidemment favoriser une religion qui, en donnant à Tesclave un mirage pour but, l'apaisait, le rendait humble, presque content de son sort. Le christianisme, d'après cette doctrine d' Augustin, détournait Tesclave de sa revendication incessante, de son ambition de liberté, en lui montrant au delà de la mort nne compensation. Qu'il souffre dans cette vie en patience et qu'il ne songe point au droit, il n'en a pas ! Sa soumission est donc une vertu. II doitobéir, c'est là son rôle, et Jésus lui ordonne de le remplir en conscience. S'il est bon esclave, s'il reçoit les coups et les rebuffades de son maître sans se plaindre, peut-être sera-t-il récompensé dans le ciel. Le ciel devient ainsi un prix de la servilité, un encouragement à l'obéissance passive.
Et puis se représente l'équivoque continuelle, l'hypocrisie constante, la tartufferie du christianisme dès le premier jour : il laisse une om-îbre d'espoir. « L'apôtre avertit l'esclave d'être soumis à son maître jusqu'à ce que l'iniquité passe et que toute domination humaine soit anéantie... »
— Mais quand ? peut dire l'esclave impatient.
— « Jusqu*au jour où Dieu sera tout en tous. »
Attends jusque-là» naïf, le front dans la poussière et Tespoir au fond du cœur. De pareilles réponses ne compromettent pas le Père de rÉglise. Elles ne le brouillent point avec les puissants du jour, car il peut dire :
« Ne voyez-vous donc pas ce qu'il y a au fond de ces vagues protestations? C'est Tobéissance immédiate et la résignation ! »
Nous vous faisons des esclaves prêts à aimer leur esclavage. Y eut-il jamais service plus grand?
Nous vous faisons des esclaves, et avec une telle habileté que ces esclaves se figurent trouver en nous des libérateurs. — Rions ! vos augures riaient entre eux. C'étaient des naïfs. Nous, on nous appelle Pères de l'Église : nous sommes les pères de Tartuffe !
Ecoutez :
a L'iniquité ou l'adversité a fait Thonmie esclave de rhonmie : l'iniquité, ainsi qu'il a été dit : Ghanaan maudit sera l'esclave de ses frères; l'adversité, ainsi qu'il est arrivé à Joseph vendu par ses frères qui est devenu l'esclave d'un étranger.,.. Il y a même un certain or-
dre naturel qni soumet les fenmies anx hcMnmes, les enfants aox parents, et là c*est justice que la raison la plus débile soit soumise à la plus forte. Donc, dans les dominations et les servitudes, il est d^une évidente justice que ceux qui sont supérieurs par la raison soient supérieurs par la domination. » [Quest. in Gènes, j lib. I.)
Ainsi Tesclavage est une conséquence dn péché. L'esclave est maudit de Dieu. Qni pourrait avoir pitié de ce maudit ? C'est un excommunié de Thumanité. Il est anathème, marqué par le doigt de Dieu. Si votre sympathie s'élançait vers lui, retenez-la ! Elle irait contre les 6ns de Dieu et deviendrait un péché !
Qui donc prétendra que cette théorie de l'esclavage est supérieure à celle d'Epictète ? Qui donc oserait mettre les paroles d'Augustin au-dessus de la lettre de Sénèque à Lucilius ?
A quoi bon, du reste, cette discussion ? Les faits sont là, écrasants, qui répondent aux imposteurs qui, ayant honte des véritables doctrines du christianisme, veulent le parer, le masquer, le farder pour le présenter à notre civilisation du dix-neuvième siècle. Ils disent que le christianisme a affranchi l'esclave ; pourquoi donc y a-t-il des esclaves d'église
au cinquième siècle? pourquoi y a«t-il des esclaves au douzième siècle ? Les derniers serfs affranchis, avant la Révolution, n^ontils pas été les serfs de TÉglise? Pourquoi donc au dix-septième siècle, Bossuet justifiet-il Fesclavage? Pourquoi donc les derniers pays d'esclaves sont-ils des pays catholiques : TEspagne et le Brésil (1) ?
(1) BiBLiOGB APHTE : Lcs auteurs dont les noms sont cités dans le texte. — Ernest Havet, Les origines du christianisme. — J. Denis, Histoire des théories morales dans Vantiquitè, — Aubertin, Sénèque et saint Paul, — Fleury, Recherches sur les rapports de Sènèque et saint Paul. — Rivière, Le christianisme et Vesclavage, — Troplong, De Vinfluence du christianisme sur le droit civil, — Michelet, La bible de Vhumanité. —^ Jean Reynaud, Origène [Encyclopédie nouvelle), — Nourrisson, Philosophie de saint Augustin, etc., etc.