LE DROIT DIVIN ET LA GRACE
Le droit divin. — Le bon despote. — Le communisme de Platon. — Tu omnia! — Toute religion conclut au despotisme. — La théorie du droit divin. — Pas de droit, des devoirs! — Droit du maître, devoir du sujet. — L'inquisition. — Le droit d'après Gaïus et Ulpien. — Plus de justice, la grâce, c'est-à-dire la chance. — Le césarisme divin. — Paul. — La résignation. ^- L'humanité aplat ventre. — Le mépris de soi. — La religion de Penvie. — La colère de Dieu.
La théorie d*Âugustîn ne se borne pas, du reste, simplement à 1 esclave: c^est la théorie complète de la servitude, car ce n'est pas autre chose que la théorie de la dépendance de rhomme à l'homme , en vertu du droit divin.
C'est une théorie née encore du césarisme. Le césarisme, comme nous l'avons déjà dit, refoulant l'homme sur lui-même, et le
poussant à la résignation, l'habituait à se désintéresser des questions politiques, de l'action, de la vie, et à ne réclamer que la tranquillité et la paix de se replier sur lui-même et de rêver à Taise. Ce que des philosophes placés dans ces conditions demandaient, c'était un bon empereur.
Ils étaient les héritiers de Platon qui, avec son communisme mystique, avait créé une cité de Dieu, gouvernée par un bon tyran, un bon despote. Dès qu'on abandonne l'individu , qu'on ne reconnaît plus son droit, on arrive précisément à la promiscuité dans la servitude et à l'absorption d'une société dans un homme. Platon, refusant de tenir compte de la nature humaine, avait taillé une société idéale sans s'inquiéter si jamais les hommes pourraient y vivre. C'est le procédé employé par tous les utopistes. Dans leur orgueil, se plaçant audessus de l'humanité, ils veulent la reformer d'après le type qui leur plaît, et si elle résiste, en vertu de l'instinct de la conservation , à se laisser enchaîner sur ce lit de Procuste, et à se plier à ses dimensions , ils disent : il faut faire son bonheur malgré elle ! et s'ils n'ont pas eux-mêmes la force , ils cherchent un bon tyran, qui réalise leurs vœux : car ils
sayent qa^on tyran est la négation de la nature humaine.
Il était commode sous le régime césarien de reprendre la même thèse. Le grand Trajan ! le vertueux Antonîn! le philosophe Marc-Aurèle!
voilà ridéal. Les droits du peuple ? ils n existent pas. Ceux du prince? ils n^ont pas de limites. Représentant des Dieux sur la teire, tous les biens lui appartiennent, il est tout : Tu omnia^ conune s'écrie le Sénat en acclamant Probus.
filais les despotes se chargeaient eux-mêmes de démontrer in aninia çili à ces théoriciens du despotisme, que le despotisme n'admet même pas ceux qui essayent de le justifier:
parce qu'une justification, étant une pensée, est un empiétement sur lui : et tandis qUe Denysde Syracuse avait fait vendre Platon, comme esclave, Sénèque le condamnait lui-même en s'avilissant à faire l'apologie du meurtre d'Agrippine, et en recevait pour vécompcnae l'ordre de s'ouvrir les veines.
Voilà à quoi aboutit cette utopie de Tamélioration forcée des hommes par le bon despote:
elle ne se borne pas à les martyriser, elle les déshonore encore !
Mais toute religion, partant d'un despote di-
vin, voyant, sous le nom de Providence, un maître absolu chargé de faire le bonheur de Thumanité malgré elle, doil, sous peine de se nier elle-même, adopter cette, erreur . Tout roi est fils de Dieu. La providence divine implique la providence humaine.
Il faut rendre justice au christianisme : il est logique sous ce rapport. Ses apdtres et les pères de rÉglise n'ont cessé de soutenir Finféodation de la société dans un homme et la soumission absolue des peuples aux maîtres politiques.
Les proverbes juifs disaient à chaque ligne : u Crains Dieu et crains le roi. »
Paul dit: « Les princes et les magistrats doi' vent être obéis. » [Lettre à Tite.)
Pierre : « Soyez soumis à vos maîtres, lors même qu ils sont fâcheux et malfaisants. »
«< Sois soumis à César, » répète Ambroise.
TertuUien dans son Apologétique faitFéloge de la soumission des chrétiens.
Paul avait jeté les bases de la théorie de cette obéissance : « Toute puissance vient de Dieu , celui qui s'oppose aux puissances s'oppose à Tordre de Dieu. Le prince est le ministre de Dieu pour exercer sa vengeance. « Ep^ aux Rom. xiii, 1, 7.)
Augustin développe cette théorie du droit divin absolu des princes^ délégués de Dieu, sur les sujets qui doivent seulement leur obéir. H dit:
« D'après le droit humain, Dieu a iait les riches et les pauvres du même limon ; et c^est une même terre qui les porte. C'est donc par le droit humain que Toa peut dire : cette villa est à moi, cette maison est à moi, cet esclave est à moi ; mais le droit humain n'est pas autre chose que le droit impérial. Pourquoi ? parce que c'est par les empereurs et les rois du siècle que Dieu distribue le droit humain au genre humain. Otez le droit des empereurs; qui osera dire : cette villa est à moi, cetesclave est à moi, cette maison est à moi ? C'est par le droit des rois que les possessions sont possédées. » [Augustin^ Ei^an, Jean^ trait, vi, 25, 26.)
Tu omnia ! jamais théorie aussi complète du communisme césarien n'a été faite avec autant de crédulité. César, l'empereur, le roi, le prince, le maître, en un mot, quelque nom qu'il porte, est, de par le mandat qu'il a reçu de Dieu, le maître absolu de ses sujets et deleurs biens. Les sujets ne possèdent, ne mangent, n'existent, ne respirent, ne travaillent, n'ont
le droit de vivre que par lui. Instrument de Dieu, c'est lui qui est chargé d'exécuter ses volontés : et lui résister, ce n'est pas seulement commettre un crime de lèse-majesté, mais un sacrilège !
Devant une pareille puissance , les sujets n'ont pas de droits, ils n'ont que des devoirs positifs. Ils ont plus que des devoirs positifs, ils doivent encore de la reconnaissance à leurs gouvernants : car les gouvernants, élus de Dieu, commandent, quoi qu'ils fassent, dans l'intérêt de ceux qu'ils gouvernent; leur despotisme est un service qu'ils rendent à ceux sur lesquels ils l'exercent.
Que restera-t-il de l'individu ainsi absorbé par le droit divin du maître ? Il n'a plus de droits : qui donc a des devoirs ?
Du moment que tu n'as pas de droits, je ferai toujours plus pour toi que tu ne saurais le réclamer: bien loin que tu puisses protester, tu devras toujours me remercier.
Le prince pour satisfaire ses plaisirs ou son 4imbition, arrache le dernier morceau de pain de la bouche de ses sujets : de quoi se plaindraient-ils ? pourquoi réclameraient-ils ? au contraire, ils doivent de la reconnaissance au prince de ne pas les avoir fait écorcher vifs.
Qui Ten empêchait? est-ce qu'on ne doit pas de la reconnaissance à Dieu de ne pas faire tous les jours un déluge et de ne pas détruire toutes les villes sous une pluie de feu comme Sodome et Gomorrhe? Tout le mal que le maître absolu ne fait pas est un bien.
Cette doctrine tombant au milieu de la société barbare a soudé plus étroitement la servitude personnelle. Du moment que l'individu doit toujours obéir, celui-là qui, par la force, par le hasard de la naissance, est parvenu à dominer, a le droit de réclamer obéissance.
Cette suppression du droit de l'individu aboutit simplement au droit du maître et au devoir perpétuel du sujet.
C'est là que doivent arriver tous les utopistes, qui, imbus encore, quoi qu'ils pensent, des idées de théocratie politique, continuent la tradition du droit divin, en soumettant les individus à un certain devoir social qui n'a ni limites ni jBxité. Car, qui sera l'appréciateur de l'étendue de ce devoir ? le gouvernant : c'està-dire l'arbitraire.
C'est la Politique tirée de V Ecriture Sainte^ par laquelle Bossuet a essayé de justifier l'absolutisme de Louis XIV,
Le clergé était logique, lorsqu'au lendemain
du 2 décembre, il chantait le Te Deum en rhonneur de l'assassin et baisait ses bottes sanglantes.
Cette politique est habile de la part de TÉglise. Pour faire des fidèles, il faut des êtres broyés. L'idéal pour elle est d'avoir un peuple gnorant, docile à un despote. Du moment qu'il ne reste plus qu'un homme dans une nation, il suffit d'un confesseur auprès de lui pour que la nation appartienne à l'Eglise.
L'Église ira encore plus loin. Elle a un César spirituel : le pape. Sa grande ambition, son but constant sera d'en faire un César tem* porel.
Absorber le monde entier, le pétrir, comme le boa pétrit sa proie, avaler toujours sans jamais digérer, enfermer dans sa sombre enveloppe les corps et les intelligences, de manière qu'il n'y ait qu'un seul individu vivant sur la terre, le pape ; et encore lui-même esclave de la tradition et du passé : voilà le rêve du christianisme.
A l'intelligence qui proteste et résiste, l'inquisition ! Augustin le dit dès lors : — Com^ pelle intrare. Contrains-les d'entrer dans le formidable appareil d'étonfiTement.
Barbeyrac appelait Augustin : « le gi^and
mêmes, ils ne s'abandonnent pas complètement. Avec eux, il y a tout au plus collaboration de Dieu dans la vertu humaine.
U n'en est plus de même pour les chrétiens.
Le chrétien doit être inerte. La vertu est indépendante de lui. C'est Dieu qui la produit.
« Tout doit être rapporté à Dieu, sinon on s'attribue l'œuvre du Seigneur. »
Avec le christianisme, la justice disparait, s'évanouit, se perd : il n'y en a plus trace.
Est-ce que la Providence n'est pas toutepuissante.^ est-ce que sa volonté n'est pas souveraine ? hommes et peuples, grains de sable sous son souffle. Est-ce que le grain de sable a une volonté, a une conscience, peut quelque chose sur sa destinée quand il tourbillonne sous l'ouragan ?
Tel l'homme i
Dieu le voit. Dieu juge comme il l'entend.
Il est le maître. Que peut faire l'homme ? le prier, le supplier, et attendre en se résignant.
Que l'homme soit juste, qu'il s'efibrce par ses œuvres d'atteindre la justice, pourquoi donc ? la justice de Dieu est en dehors de toutes les autres justices. Est-ce que la Bible ne nous prouve pas que souvent c'est le petit, le criminel, le paresseux qui est l'élu? L'oisif
Âhel est préféré au travailleur Gain; Jacob fraude son frère, trompe son père ; il est Félu. Lévy, maudit de Jacob pour trahison et pour meurtre, est le père de la tribu sainte. Judasvend son frère Joseph : il est chef du peuple et il lui donne son nom.
Quelle est donc Ja justice de Dieu ? Comment la reconnaître? Gomment être dans son esprit ? Impossible «
Dieu a peut-être une justice; mais inconnue, impénétrable à Thomme. Gelui-ci n'a pas à en tenir compte. U n'y a d'autre justice que la volonté de Dieu.
Aussi regardez les Juifs dans leur malheur, écoutez leurs prophètes : ils n'agissent pas, ils ne raisonnent pas ; ils attendent le bon plasir de Dieu, le hasard du Messie. Ils ne croient point dans la puissance de Thomme, ils ne croient qu'au miracle. Ghacune des sept captivités juives finit par un miracle. Et qu'est donc le peuple juif lui-même ? sinon un miracle perpétuel.
Partout se montre le césarisme divin. Le Juif unifie tout, le crime et le salut. Un seul perd tout, Adam : un seul sauve tout, le Christ. .
Et pourquoi sauve-l-il? U sauve parce qu'il
Ta voulu. La volonté de Dieu est arbitraire : et rhomme n'a pas à lui en demander compte.
Loin de là, il faut qu'il croie : c'est là la condition du salut. Paul le dit : Nulle justice en dehors de la foi. « La justice de Dieu est révélée sans le concours de la loi, par la. grâce de Dieu, au moyen de la rédeniption en Jésus Christ, en faveur de ceux qui croient en lui. » [Paulj Rom. m, 21.)
Le mal est dans l'homme. Gomment seul pouiTait-il se guérir ? La « loi, » donnée par Dieu à son peuple, n'a pas pour but de i^endre l'homme juste, puisqu'il y manque toujours fatalement, est en état perpétuel de péché ; et une chose divine ne peut aller contre son but.
Le but de la « loi » est, au contraire, d'augmenter le nombre des péchés afin de montrer à l'homme qu'il est trop faible à lui seul pour leur résister M. de Pressensé, qui prétend que le trait essentiel de la doctrine de Paul est l'idée de justice, dit lui-même 2 « Paul rejette la justification par les œuvres, parce qu'en réalité les conditions n'en ont jamais été remplies et que nos prétendues bonnes œuvres sont encore empoisonnées du péché.... Une race tombée si bas ne peut être relevée que par pure
grâce.... Le salut a pour cause première la souveraine liberté de Dieu....* »
Toujours la même thèse : esclavage du sujety souveraineté illimitée du maître : pas de droits à l'homme, rien que des devoirs : cesarisme céleste et terrestre. Le christianisme est logique.
L'homme n*ayant pas de droits n^a rien à réclamer de Dieu. Augustin, conséquent avec lui-même, nous dit : Dieu aime qui lui plait, le moins méritant si cela lui convient; il donne à qui il veut, il damne qui il veut. Point d'autre loi que son bon plaisir.
Que doit faire l'homme? rien. Tout efiFort vers la justice serait inutile, puisqu'il n'y a pas de justice : il n'y a que la souveraine liberté de Dieu. L'homme est impuissant par luimême, ne peut rien : le mérite, c'est la faveur de Dieu; le démérite, c'est de n'être pas aimé par lui.
Le salut est donc une affaire de chance, de hasard.
L'homme n'a qu'une chose à faire : se résigner, se soumettre, s'incliner devant l'arbi* traire divin, le supplier, l'implorer.
C'est le dernier écrasement de l'individu, la déclaration absolue de son impuissance ; il ne
peut même pas être juste : il ne peut être que plat. Il ne peut même pas agir en vue d'un but déterminé, il ne peut que prier. Il ne lui reste même pas l'orgueil de la lutte, de Teffort : il n'a que rhumilité de la résignation.
Il faut que l'homme prenne l'habitude de courber le front, de se mettre à genoux, de se rabaisser à ses propres yeux, de se dégrader, de se mépriser devant la grande entité qu'il appelle Dieu. En se dégradant devant Dieu, être invisible, intangible et dont il n'a pas une perception très-nette, il se dégrade devant les ministres qui le représentent, il s'aplatit devant le pouce et Tindex levés d'un prêtre, il courbe le front sur son passage. L'homme s*avilit devant l'homme.
C'est bien : vous avez pris l'habitude de vous avilir devant un prêtre, un ministre de Dieu, et de vous agenouiller devant lui, et de le sup* plier. Mais est-ce qu'en vertu du droit divin le maître n'est pas aussi un ministre de Dieu? est-ce que tout supérieur n'est pas un de ses représentants.^ Pourquoi donc ne ramperiezvous pas devant lui et ne vous abaisseriez-vous pas jusqu'à lécher ses ordures? Est-ce que l'humilité n'est pas une vertu? est-ce que la bassesse n'est pas un mérite ? Il est agréable
à Dieu de voir les hommes vautrés dans le mépris d'eux-mêmes.
Voilà ce qu'a fait le christianisme : il a jeté les peuples à plat ventre.
A plat ventre devant Dieu, à plat ventre devant le prince, Fhomme devient un reptile ; il rampe, mais .mord. L'hypocrisie de la servilité devient sa seconde nature. U passe sa vie à envier, intriguer, essayer de se faufiler jusqu'à la grâce du maître. On n'entre point la tête haute dans le paradis dont la faveur ouvre la porte : on entre à quatre pattes. Le chrétien ne doit pas lever la tête vers le ciel. Il se tapit dans l'ombre, et de là envie les élus. Le christianisme est la religion de l'envie parce qu'il est la religion du hasard. Ce culte est une loterie.
Donc point de justice : le hasard. L'homme n^ayant point de droits, implacabilité contre lui. Dieu en donne l'exemple. D'après Paul, il ne peut que punir. Sa colère est continue, antérieure même à la naissance de l'homme.
a Nous sommes les enfants de sa colère. »
Est-ce que l'homme n'est pas, dans la révolte de sa dignité, en état de « péché « continuel contre tous ses maîtres ? De là l'oppression du moyen âge et de la monarchie. Asser-
vissement devant Dieu, asservissement de rhomme à Thomme : la grâce dans le ciel, la faveur sur la terre ; tout cela se tient et se résume dans un mot: oppression et abaissement de Thomme.